Capter un rêve nouveau
Vivre mon ancien rêve
ma terre natale
retourner en Haïti
pour y mener une bonne vie
jouir du temps et des gens
des plantes et du sol
apporter ma contribution à mon pays
le voir redevenir florissant
aider le sol à reverdir
planter des arbres fruitiers des fleurs
travailler avec des camarades animés des mêmes sentiments
infuser un sang nouveau à mon pays exsangue
participer à quelque chose dutile
et de bon
ramener la paix et en être un gardien
aider les autres à changer de vie
à choisir une voie nouvelle
à partager avec eux
chercher le chaud et le tiède
le brouillard des mornes
lodeur de la terre mouillée
ma terre
mon foyer
redevenus miens
dans le pays de mes ancêtres
vivre mon ancien rêve
connaître la liberté
dans la paix
la sécurité
à tous les niveaux
parcourir mes mornes
à la recherche des points deau
entre les collines et les montagnes
marcher dans leau froide
sentir sous mes pieds la dureté des rochers
marcher à travers eux
cueillir le cresson et la menthe
ressentir mes ancêtres
à côté de moi
en moi
sourire la préhension
à la certitude dune telle présence
découvrir
ces lieux que jai désiré voir
dès ma plus tendre enfance
Ah! lodeur et la saveur
de la nourriture des habitants des mornes
cracher la chair de la canne à sucre
dure et blanche
après lavoir mâchée
et en avoir exprimé le jus
goutte à goutte
écouter en créole cru
les saluts des paysans qui se croisent
souhaits et réponses
qui me réjouissaient tant
quand jétais gosse
établissant une collusion entre nous
lexistence dun lien
malgré cloisons et différences
la même identité, le même esprit
en somme ce même amour
qui mest offert chaque jour
dormir là-bas dans le noir
lobscurité complète rendue moins intense
par la clarté de la lune
et la lumière tremblotante
des bougies
de la maison de mon enfance
tout là-haut dans les montagnes
me lever tôt pour guetter
le lever du soleil
à travers la buée
les pieds nus sur la rosée
enveloppée des sons et odeurs
de la maison
savoir quoi faire de la terre
en éprouver de la joie
la planter
pour la production dune sève nouvelle
la certitude quelle est bien
que ce soit ou non
la place de mes enfants
me faire lidée quils sy feront
être en paix
écrire lire
me reposer marcher
jouir du silence
des sons
bâtir quelque chose
une cahute en style traditionnel
avec de la boue et des brindilles
sasseoir ou se coucher
à même le sol
au milieu un feu
pour cuire le maïs le café
nous réchauffer éclairer
et rasséréner
éprouver la sensation
dêtre vraiment chez soi bien en vie
dêtre humain
encourager insuffler lespoir
voir la terre regagner sa verdure
la traiter avec respect
planter avec mes propres mains
cueillir partager manger ensemble
connaître et comprendre
tout ce qui croît
apprendre la vertu des plantes
saisir le sens du passé
fabriquer des paniers, des pots de terre
des djacoutes
contempler les lieux de production
du tabac du roucou du thym
des graines pour les colliers
ramasser des pierres plates
des pierres à ciseler
des coquilles percées
à porter selon un rite sacré
sémerveiller de la tombée de la nuit
près de la mer
du rythme des palmiers
recevoir la caresse du souffle doux de lair chaud
la brise
le coucher du soleil
quand sachève le jour
lodeur de la mer
la chaleur du sable sous la plante des pieds
les montagnes tout au fond
obscures mystérieuses
une sensation comme nul ailleurs
la pénible beauté de ma maison
mon pays plus beau que partout ailleurs: Haïti
Marie-Hélène Laraque
(traduit de langlais par son père Franck Laraque / précédemment publié dans la revue Panacea en été 2000).
Marie-Hélène est décédée le 30 mars 2000 à lâge de 52 ans. Anthropologue de profession, elle a consacré une grande part de son travail à la cause du droit des peuples indigènes dAmérique, notamment ceux des Territoires Nord-Ouest du Canada parmi lesquels elle a vécu au cours des dernières années de sa vie.
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| Marie-Hélène Laraque, avril 1948mars 2000 | |
Dans un essai dédié à sa mémoire, son amie Marie Wilson a peint delle le portrait dune femme daction animée par une grande passion de la vie. Rapporte Wilson: «Aussi récent que lannée dernière [1999], par lintermédiaire des chefs Dene, ici dans les Territoires Nord-Ouest, elle sest arrangée pour que lAssemblée Nationale des Premières Nations [une assemblée de chefs indigènes] passe une motion reconnaissant un traité daté 1533 entre un héréditaire Taino Chef, Guarocuya (Cacique Henri) et la Couronne dEspagne. À travers leur résolution, les chefs canadiens recommandent que le Rapport Spécial des Nations Unies sur les Traités et Accords avec les populations indigènes du monde reconnaisse le Traité de Paix de Bahoruco de 1533 comme étant le tout premier traité dans les Amériques entre un peuple indigène et les Européens.»
Plus loin dans lessai, Marie Wilson a affirmé que Marie-Hélène était si dévouée à son travail militant quune semaine avant sa mort elle lui parlait avec optimisme des activités de «lobby», de faiseuse de couloirs, quelle allait entreprendre au compte des ouvriers de la santé quelle avait rencontrés durant le traitement de son cancer: «Elle croyait dans linterconnection des gens, et nos responsabilités mutuelles envers les uns les autres», a dit Wilson.
Comme nous le sentons dans la cadence interne de son poème, elle était indiscutablement la passionnée de la vie décrite par son amie: «Elle avait un sourire qui pouvait éclairer toute une salle, et une beauté inévitable», dit Wilson.
Son poème, reproduit plus haut, est un très beau poème qui brandit la simplicité comme un point dhonneur, unissant la terre, la semence, la saveur de la vie, voire même ses rebuts, dans un grand Tout, une sorte dunité cosmique qui effronderait sans laction continuelle de renaissance entreprise ça et là par quelques uns dentre nous.
Cest intéressant de remarquer combien la peinture delle qua composée son amie, la peinture dune Hélène généreuse de son temps, «une sœur nourricière et passionnée du monde», est fidèlement reproduite dans le poème, en particulier dans le passage où elle dit quelle voudrait retourner en Haïti pour y «jouir du temps et des gens / des plantes et du sol», et plus loin, pour: «encourager insuffler lespoir / voir la terre regagner sa verdure [ ] apprendre la vertu des plantes / saisir le sens du passé».
«La mort de ma fille Marie-Hélène est un coup qui ma foudroyé», nous a confié son père Franck Laraque, professeur de littérature à lUniversité de New York, militant très connu de la cause de la libération du peuple dHaïti. «Elle avait quitté Haïti à lâge de dix ans, dit Laraque, pour rejoindre à New York ma femme et moi. Elle était revenue à la chute des Duvalier, plus de trente années plus tard, mais elle navait jamais oublié le pays dont elle avait gardé un souvenir tenace et lumineux, comme le témoigne un de ses derniers poèmes écrit en anglais que jai traduit en français.»
Tanbou July 2001
[Lire la version anglaise du poème dans «Poems in English»]
Poème par Charlot Lucien
Réplique
On a tiré quelque part
Une mère
Une mère, puisquil ne saurait en être autrement
Une mère dont lenfant était au dehors
Sest donc mise à hurler à la mort
Sans pause
La chose
Le cri
Est parti
Quelque part du fond de ses entrailles,
Et dans un roulement tumultueux
Dans un grondement sourd
Sest engouffré dans sa poitrine dilatée
Avant de jaillir de sa gorge
Avec la force de lorage
Qui éclate brutalement après
Après dinterminables et angoissantes minutes.
On a tiré quelque part
Un militaire de lépoque,
Parce quil ne saurait en être autrement,
Un militaire de lépoque donc,
Sest mis à ricaner,
Et, à son tour a tiré,
Quelque part,
Sur la foule
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| Charlot Lucien en plein lecture |
Charlot Lucien
Charlot Lucien est coordonnateur de lAssemblée des Artistes Haïtiens du Massachusetts et le fondateur de la revue Bulletin Communautaire Haïtien du Massachusetts. Poète, il avoue son faible pour la verve ou la profondeur retrouvée dans certains textes dauteurs ou paroliers tels que Charles Baudelaire, Georges Brassens, Jean-Claude Martineau et Maurice Sixto. En général on décèle dans ses textes à caractère symbolique, une interprétation philosophique de lordinaire quotidien. Peintre, ses caricatures et illustrations ont paru dans plusieurs journauxLe Nouvelliste, Inaghei-Actuel, Haïti-en-Marche, Tanbou, Information Libreet ouvrages éducatifs. Il a publié deux recueils de caricatures, Ces Grosses Têtes de lActualité, Volume I & II. Il est en train de publier une compilation dobservations sur une courageuse mère haïtienne quil a connue.
Poèmes par Tontongi
Discours sur lévanescence
Ma vie est une éclaboussure de morts,
Un gros bocal plein de fiel et de peur,
Brin dherbe sur un champ de bataille;
Pourtant je méprise Napoléon dans sa grandeur!
Parlez-moi de vos villes et de vos forts,
De loiseau qui survole les immenses océans;
Parlez-moi dHitler qui finit sous les décombres,
De Staline redevenu poussière,
De Louis-Soleil redevenu néant
Ou de Papa-Doc grand Baron-Samedi;
Parlez-moi de tout ça
Et je vous dirai ceci: pauvre homme.
(Pourtant Pourtant, quand bien même lévanescence savère la seule vraie réalité de lhomme et des choses, lalternative nest point le masque ou le désespoir, mais plutôt briser le masque pour fonder lespoir dune humanité assumée, cest-à-dire acceptée à la fois comme absurde mais nécessitant un effort permanent pour sortir de la barbarie. Sinon, nous nous désespérerons toujours de ce gigantesque carnaval dimbéciles et danimaux quest la vie.)
Mon credo
On mappelle le Noir,
comme leût souhaité le martyr du Fort de Jour;
on mappelle Jeune homme de couleur,
comme leût admiré le Houngan du Bois-Caïman;
on mappelle lHaïtien,
comme laurait aimé mon frère Aimé Césaire;
on mappelle lAméricain,
lhonneur que convoitaient Rochambeau et la Fayette;
on mappelle lAfricain,
le vœu secret des africanistes dEurope;
on mappelle le Pauvre,
lambition suprême du Nazaréen.
Et puis, lon mappelle de partout
pour adorer des saints,
pour baiser lorteil du pape,
pour faire lamour avec Madame Thatcher,
pour jouer le golfe avec vice-président Quayle,
pour boire du champagne avec général Avril
et même pour posséder des résidences secondaires!
Suis-je donc fier
de cette pléthore de titres glorieux?
Menorgueillis-je
de ce calice à pierres multi-précieuses?
Non! Grand Dieu, Non!
Mon royaume nest pas de ce monde;
il est ailleurs mais pas au Ciel.
Je lai instauré mon royaume au milieu
de ces contrées méprisées de lhumanité
où les consciences sont aussi maltraitées
et misérabilisées quun organe atteint de sida;
je lai instauré là où les âmes présomptueuses
nont jamais pénétré et souillé;
là dans ces lieux sombres et resplendissants
que les arrogances nont jamais prostitués;
là dans les rez-de-chaussées des sociétés surréelles.
Mon royaume je lai planté dans ces trous dabnégation
que Carl Brouard a mille fois méprisés et acceptés.
Ce royaume mon royaume
il est hors de portée des caprices de lHistoire,
nétant bâti sur aucune gloire
aucune infortune ne saurait latteindre.
Mes sujets sont autant de rois dont je suis le sujet:
ils mappellent Majesté je les appelle Sire.
Pourtant nous ne sommes ni la démocratie,
ni los desséché des dictatures,
ni un paradis divin de chrétiens,
ni compromis mi-pleur mi-rire:
Nous sommes lexistence des choses ignorées!
Mon royaume dé-rehausse lorgueil
des souverains de la Chose officielle;
il est le reflet renversé de lhypocrisie dominante;
il est fait de clochards, de bums et de malandren;
il est le Château de Versailles des gens de ghetto!
Il est fait de Filles de joie,
de Filles-Messie plus terribles que Jeanne dArc,
vendeuses de chairs assouvissantes,
mais aussi courageuses et tenaces que la lumière!
Il est fait douvriers sans pension,
de malades et exploités quon méprise comme du ver.
Mon royaume est lennemi des âmes auréolées;
il est le refuge de ces enfants de lautre monde,
ces gavroches de lhumanité blasphémée,
auxquels on donne le rond en détournant le regard
par honte et par dégoût;
mais heureusement ils sont vivants,
aussi vivants que le vent,
aussi réels que la Terre!
Ils brillent comme le soleil
et ne marchandent fausse pitié aucune.
Ils sont mes sujets tels les poètes
des apatrides des patries ostracisantes,
défiant tout, même leur propre existence!
Leur patrie, oh! je dois le dire,
cest la poésie dune condition assumée,
la chanson du dédain transcendé,
le courage face à un destin piégé!
Et je me crois riche parce que je nenvie à personne
les gloires dune richesse sans vergogne
et parce que je suis fier de tout ce qui est moi,
de mes déboires, de mes choix, de ma colère
et si jai une ambition cest seulement dêtre nommé
le Poète de la face cachée de lhumanité!
Merde à vos mirages!
Période verte et grise
1. En deuil de la lune
Lumineuse clarté
en-deça des eaux
au-delà des terres
joyeuse immersion
des hommes fabuleux
dans lâme virginale
dune femme fatale.
Laurore du printemps
grandissant de vie
pénétrant lennui
jusquau crépuscule
dune nuit attristée
en deuil de la lune
verte et grise période.
Verte comme la forêt
grise comme louragan
nourrit dénergie
les vagues rebellées
fêtant contre langoisse
vivant dans livresse
un tout petit moment
de griserie verdoyante.
2. Un samedi de cafard
Un samedi de cafard
couvert de soleil
et un trafic lent
heureuses gens souriant
elle apparut belle
élancée de la splendeur
dune aura pénitente.
Linstant dun virage
le car se voltigeait
rongeant le frein lassé
sur le très long boulevard
son regard se crispait
de fol ahurissement
face à linstant fatidique.
Grande âme rebelle et fière
combattant les tyrans
mais pétrie dans la peur
de la fille souriante
le cri dappréhension
se substituait à la gloire
des combats lancés
pour retrouver la terre
rêves brouillés de pleurs.
Linstant dun cafard
la destinée simpose
sur deux âmes damnées
par lennui daimer
et lhorreur de vivre
une nouvelle aventure
dans un vaste univers
fait démerveillement
et détranges perditions
un samedi de cafard
mais un frais horizon
plein dépanchement.
3. Les Deux sœurs chattes
(citation dune conversation entre deux étrangers)
Sœurs durant seize années
lune est morte un matin
et lautre suit le lendemain
sa sœur dans lInfini.
(précédemment publié dans Anthologie des poètes haïtiens du Massachusetts, 1998)
Tontongi
Tontongi est le rédacteur en chef de Tanbou, il a publié trois recueils de poèmes, Cri de rêves (français, 1986); The Dream of Being (anglais); The Vodou Gods Joy / Rejwisans lwa yo (créole / anglais). Essayiste, ses textes publiés inclus: La Présidence dAristide: entre le défi et lespoir (1990), Critique de la francophonie haïtienne (2000). Les poèmes de Tontongi sont autant de réquisitoires, de «testimonials» sur fond philosophique, sur ce quil appelle la «malvie». Il a aussi publié sous le pseudonyme Takodo des profils/critiques littéraires en créole sur divers poètes et auteurs (haïtiens et non-haïtiens), notamment Paul Laraque, Patrick Sylvain, Jean-Paul Sartre, Edwidge Danticat, Marilène Phipps, etc. Tontongi prépare actuellement un livre de mémoires.
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| Le soleil pénétrant les brouillards derrière la colonne de Juillet sur la place de la Bastille, Paris photographie par David Henry |



