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Poésie en français


Poème par Marie-Hélène Laraque

Capter un rêve nouveau

Vivre mon ancien rêve
ma terre natale
retourner en Haïti
pour y mener une bonne vie
jouir du temps et des gens
des plantes et du sol
apporter ma contribution à mon pays
le voir redevenir florissant
aider le sol à reverdir
planter des arbres fruitiers des fleurs
travailler avec des camarades animés des mêmes sentiments
infuser un sang nouveau à mon pays exsangue
participer à quelque chose d’utile
et de bon
ramener la paix et en être un gardien
aider les autres à changer de vie
à choisir une voie nouvelle
à partager avec eux
chercher le chaud et le tiède
le brouillard des mornes
l’odeur de la terre mouillée
ma terre
mon foyer
redevenus miens
dans le pays de mes ancêtres
vivre mon ancien rêve
connaître la liberté
dans la paix
la sécurité
à tous les niveaux
parcourir mes mornes
à la recherche des points d’eau
entre les collines et les montagnes
marcher dans l’eau froide
sentir sous mes pieds la dureté des rochers
marcher à travers eux
cueillir le cresson et la menthe
ressentir mes ancêtres
à côté de moi
en moi
sourire la préhension
à la certitude d’une telle présence
découvrir
ces lieux que j’ai désiré voir
dès ma plus tendre enfance
Ah! l’odeur et la saveur
de la nourriture des habitants des mornes
cracher la chair de la canne à sucre
dure et blanche
après l’avoir mâchée
et en avoir exprimé le jus
goutte à goutte
écouter en créole cru
les saluts des paysans qui se croisent
souhaits et réponses
qui me réjouissaient tant
quand j’étais gosse
établissant une collusion entre nous
l’existence d’un lien
malgré cloisons et différences
la même identité, le même esprit
en somme ce même amour
qui m’est offert chaque jour
dormir là-bas dans le noir
l’obscurité complète rendue moins intense
par la clarté de la lune
et la lumière tremblotante
des bougies
de la maison de mon enfance
tout là-haut dans les montagnes
me lever tôt pour guetter
le lever du soleil
à travers la buée
les pieds nus sur la rosée
enveloppée des sons et odeurs
de la maison
savoir quoi faire de la terre
en éprouver de la joie
la planter
pour la production d’une sève nouvelle
la certitude qu’elle est bien
que ce soit ou non
la place de mes enfants
me faire l’idée qu’ils s’y feront
être en paix
écrire lire
me reposer marcher
jouir du silence
des sons
bâtir quelque chose
une cahute en style traditionnel
avec de la boue et des brindilles
s’asseoir ou se coucher
à même le sol
au milieu un feu
pour cuire le maïs le café
nous réchauffer éclairer
et rasséréner
éprouver la sensation
d’être vraiment chez soi bien en vie
d’être humain
encourager insuffler l’espoir
voir la terre regagner sa verdure
la traiter avec respect
planter avec mes propres mains
cueillir partager manger ensemble
connaître et comprendre
tout ce qui croît
apprendre la vertu des plantes
saisir le sens du passé
fabriquer des paniers, des pots de terre
des djacoutes
contempler les lieux de production
du tabac du roucou du thym
des graines pour les colliers
ramasser des pierres plates
des pierres à ciseler
des coquilles percées
à porter selon un rite sacré
s’émerveiller de la tombée de la nuit
près de la mer
du rythme des palmiers
recevoir la caresse du souffle doux de l’air chaud
la brise
le coucher du soleil
quand s’achève le jour
l’odeur de la mer
la chaleur du sable sous la plante des pieds
les montagnes tout au fond
obscures mystérieuses
une sensation comme nul ailleurs
la pénible beauté de ma maison
mon pays plus beau que partout ailleurs: Haïti

—Marie-Hélène Laraque

(traduit de l’anglais par son père Franck Laraque / précédemment publié dans la revue Panacea en été 2000).


Marie-Hélène est décédée le 30 mars 2000 à l’âge de 52 ans. Anthropologue de profession, elle a consacré une grande part de son travail à la cause du droit des peuples indigènes d’Amérique, notamment ceux des Territoires Nord-Ouest du Canada parmi lesquels elle a vécu au cours des dernières années de sa vie.

 
  Marie-Hélène Laraque, avril 1948–mars 2000
  Marie-Hélène Laraque, avril 1948–mars 2000
 

Dans un essai dédié à sa mémoire, son amie Marie Wilson a peint d’elle le portrait d’une femme d’action animée par une grande passion de la vie. Rapporte Wilson: «Aussi récent que l’année dernière [1999], par l’intermédiaire des chefs Dene, ici dans les Territoires Nord-Ouest, elle s’est arrangée pour que l’Assemblée Nationale des Premières Nations [une assemblée de chefs indigènes] passe une motion reconnaissant un traité daté 1533 entre un héréditaire Taino Chef, Guarocuya (Cacique Henri) et la Couronne d’Espagne. À travers leur résolution, les chefs canadiens recommandent que le Rapport Spécial des Nations Unies sur les Traités et Accords avec les populations indigènes du monde reconnaisse le Traité de Paix de Bahoruco de 1533 comme étant le tout premier traité dans les Amériques entre un peuple indigène et les Européens.»

Plus loin dans l’essai, Marie Wilson a affirmé que Marie-Hélène était si dévouée à son travail militant qu’une semaine avant sa mort elle lui parlait avec optimisme des activités de «lobby», de faiseuse de couloirs, qu’elle allait entreprendre au compte des ouvriers de la santé qu’elle avait rencontrés durant le traitement de son cancer: «Elle croyait dans l’interconnection des gens, et nos responsabilités mutuelles envers les uns les autres», a dit Wilson.

Comme nous le sentons dans la cadence interne de son poème, elle était indiscutablement la passionnée de la vie décrite par son amie: «Elle avait un sourire qui pouvait éclairer toute une salle, et une beauté inévitable», dit Wilson.

Son poème, reproduit plus haut, est un très beau poème qui brandit la simplicité comme un point d’honneur, unissant la terre, la semence, la saveur de la vie, voire même ses rebuts, dans un grand Tout, une sorte d’unité cosmique qui effronderait sans l’action continuelle de renaissance entreprise ça et là par quelques uns d’entre nous.

C’est intéressant de remarquer combien la peinture d’elle qu’a composée son amie, la peinture d’une Hélène généreuse de son temps, «une sœur nourricière et passionnée du monde», est fidèlement reproduite dans le poème, en particulier dans le passage où elle dit qu’elle voudrait retourner en Haïti pour y «jouir du temps et des gens / des plantes et du sol», et plus loin, pour: «encourager insuffler l’espoir / voir la terre regagner sa verdure […] apprendre la vertu des plantes / saisir le sens du passé».

«La mort de ma fille Marie-Hélène est un coup qui m’a foudroyé», nous a confié son père Franck Laraque, professeur de littérature à l’Université de New York, militant très connu de la cause de la libération du peuple d’Haïti. «Elle avait quitté Haïti à l’âge de dix ans, dit Laraque, pour rejoindre à New York ma femme et moi. Elle était revenue à la chute des Duvalier, plus de trente années plus tard, mais elle n’avait jamais oublié le pays dont elle avait gardé un souvenir tenace et lumineux, comme le témoigne un de ses derniers poèmes écrit en anglais que j’ai traduit en français.»

—Tanbou July 2001

[Lire la version anglaise du poème dans «Poems in English»]


Poème par Charlot Lucien

Réplique

On a tiré quelque part…
Une mère
—Une mère, puisqu’il ne saurait en être autrement—
Une mère dont l’enfant était au dehors
S’est donc mise à hurler à la mort…
Sans pause
La chose
Le cri
Est parti
Quelque part du fond de ses entrailles,
Et dans un roulement tumultueux
Dans un grondement sourd
S’est engouffré dans sa poitrine dilatée
Avant de jaillir de sa gorge
Avec la force de l’orage
Qui éclate brutalement après
Après d’interminables et angoissantes minutes.

On a tiré quelque part…
Un militaire de l’époque,
Parce qu’il ne saurait en être autrement,
Un militaire de l’époque donc,
S’est mis à ricaner,
Et, à son tour a tiré,
Quelque part,
Sur la foule…

 Un photographie de Charlot Lucien
 Charlot Lucien en plein lecture

—Charlot Lucien

Charlot Lucien est coordonnateur de l’Assemblée des Artistes Haïtiens du Massachusetts et le fondateur de la revue Bulletin Communautaire Haïtien du Massachusetts. Poète, il avoue son faible pour la verve ou la profondeur retrouvée dans certains textes d’auteurs ou paroliers tels que Charles Baudelaire, Georges Brassens, Jean-Claude Martineau et Maurice Sixto. En général on décèle dans ses textes à caractère symbolique, une interprétation philosophique de l’ordinaire quotidien. Peintre, ses caricatures et illustrations ont paru dans plusieurs journaux—Le Nouvelliste, Inaghei-Actuel, Haïti-en-Marche, Tanbou, Information Libre—et ouvrages éducatifs. Il a publié deux recueils de caricatures, Ces Grosses Têtes de l’Actualité, Volume I & II. Il est en train de publier une compilation d’observations sur une courageuse mère haïtienne qu’il a connue.


Poèmes par Tontongi

Discours sur l’évanescence

Ma vie est une éclaboussure de morts,
Un gros bocal plein de fiel et de peur,
Brin d’herbe sur un champ de bataille;
Pourtant je méprise Napoléon dans sa grandeur!
Parlez-moi de vos villes et de vos forts,
De l’oiseau qui survole les immenses océans;
Parlez-moi d’Hitler qui finit sous les décombres,
De Staline redevenu poussière,
De Louis-Soleil redevenu néant
Ou de Papa-Doc grand Baron-Samedi;
Parlez-moi de tout ça
Et je vous dirai ceci: pauvre homme.

(Pourtant… Pourtant, quand bien même l’évanescence s’avère la seule vraie réalité de l’homme et des choses, l’alternative n’est point le masque ou le désespoir, mais plutôt briser le masque pour fonder l’espoir d’une humanité assumée, c’est-à-dire acceptée à la fois comme absurde mais nécessitant un effort permanent pour sortir de la barbarie. Sinon, nous nous désespérerons toujours de ce gigantesque carnaval d’imbéciles et d’animaux qu’est la vie.)

Mon credo

On m’appelle le Noir,
comme l’eût souhaité le martyr du Fort de Jour;
on m’appelle Jeune homme de couleur,
comme l’eût admiré le Houngan du Bois-Caïman;
on m’appelle l’Haïtien,
comme l’aurait aimé mon frère Aimé Césaire;
on m’appelle l’Américain,
l’honneur que convoitaient Rochambeau et la Fayette;
on m’appelle l’Africain,
le vœu secret des africanistes d’Europe;
on m’appelle le Pauvre,
l’ambition suprême du Nazaréen.
Et puis, l’on m’appelle de partout
pour adorer des saints,
pour baiser l’orteil du pape,
pour faire l’amour avec Madame Thatcher,
pour jouer le golfe avec vice-président Quayle,
pour boire du champagne avec général Avril
et même pour posséder des résidences secondaires!
Suis-je donc fier
de cette pléthore de titres glorieux?
M’enorgueillis-je
de ce calice à pierres multi-précieuses?
Non! Grand Dieu, Non!
Mon royaume n’est pas de ce monde;
il est ailleurs mais pas au Ciel.
Je l’ai instauré mon royaume au milieu
de ces contrées méprisées de l’humanité
où les consciences sont aussi maltraitées
et misérabilisées qu’un organe atteint de sida;
je l’ai instauré là où les âmes présomptueuses
n’ont jamais pénétré et souillé
là dans ces lieux sombres et resplendissants
que les arrogances n’ont jamais prostitués;
là dans les rez-de-chaussées des sociétés surréelles.
Mon royaume je l’ai planté dans ces trous d’abnégation
que Carl Brouard a mille fois méprisés et acceptés.
Ce royaume mon royaume
il est hors de portée des caprices de l’Histoire,
n’étant bâti sur aucune gloire
aucune infortune ne saurait l’atteindre.
Mes sujets sont autant de rois dont je suis le sujet:
ils m’appellent Majesté je les appelle Sire.
Pourtant nous ne sommes ni la démocratie,
ni l’os desséché des dictatures,
ni un paradis divin de chrétiens,
ni compromis mi-pleur mi-rire:
Nous sommes l’existence des choses ignorées!

Mon royaume dé-rehausse l’orgueil
des souverains de la Chose officielle;
il est le reflet renversé de l’hypocrisie dominante;
il est fait de clochards, de bums et de malandren;
il est le Château de Versailles des gens de ghetto!
Il est fait de Filles de joie,
de Filles-Messie plus terribles que Jeanne d’Arc,
vendeuses de chairs assouvissantes,
mais aussi courageuses et tenaces que la lumière!
Il est fait d’ouvriers sans pension,
de malades et exploités qu’on méprise comme du ver.
Mon royaume est l’ennemi des âmes auréolées;
il est le refuge de ces enfants de l’autre monde,
ces gavroches de l’humanité blasphémée,
auxquels on donne le rond en détournant le regard
par honte et par dégoût;
mais heureusement ils sont vivants,
aussi vivants que le vent,
aussi réels que la Terre!
Ils brillent comme le soleil
et ne marchandent fausse pitié aucune.
Ils sont mes sujets tels les poètes
des apatrides des patries ostracisantes,
défiant tout, même leur propre existence!
Leur patrie, oh! je dois le dire,
c’est la poésie d’une condition assumée,
la chanson du dédain transcendé,
le courage face à un destin piégé!

Et je me crois riche parce que je n’envie à personne
les gloires d’une richesse sans vergogne
et parce que je suis fier de tout ce qui est moi,
de mes déboires, de mes choix, de ma colère
et si j’ai une ambition c’est seulement d’être nommé
le Poète de la face cachée de l’humanité!
Merde à vos mirages!

Période verte et grise

1. En deuil de la lune

Lumineuse clarté
en-deça des eaux
au-delà des terres
joyeuse immersion
des hommes fabuleux
dans l’âme virginale
d’une femme fatale.

L’aurore du printemps
grandissant de vie
pénétrant l’ennui
jusqu’au crépuscule
d’une nuit attristée
en deuil de la lune
verte et grise période.

Verte comme la forêt
grise comme l’ouragan
nourrit d’énergie
les vagues rebellées
fêtant contre l’angoisse
vivant dans l’ivresse
un tout petit moment

de griserie verdoyante.

2. Un samedi de cafard

Un samedi de cafard
couvert de soleil
et un trafic lent
heureuses gens souriant
elle apparut belle
élancée de la splendeur
d’une aura pénitente.

L’instant d’un virage
le car se voltigeait
rongeant le frein lassé
sur le très long boulevard
son regard se crispait
de fol ahurissement
face à l’instant fatidique.

Grande âme rebelle et fière
combattant les tyrans
mais pétrie dans la peur
de la fille souriante
le cri d’appréhension
se substituait à la gloire
des combats lancés
pour retrouver la terre
rêves brouillés de pleurs.

L’instant d’un cafard
la destinée s’impose
sur deux âmes damnées
par l’ennui d’aimer
et l’horreur de vivre
une nouvelle aventure
dans un vaste univers
fait d’émerveillement
et d’étranges perditions
un samedi de cafard
mais un frais horizon
plein d’épanchement.

3. Les Deux sœurs chattes

(citation d’une conversation entre deux étrangers)

Sœurs durant seize années
l’une est morte un matin
et l’autre suit le lendemain
sa sœur dans l’Infini.

(précédemment publié dans Anthologie des poètes haïtiens du Massachusetts, 1998)

—Tontongi


Tontongi est le rédacteur en chef de Tanbou, il a publié trois recueils de poèmes, Cri de rêves (français, 1986); The Dream of Being (anglais); The Vodou Gods’ Joy / Rejwisans lwa yo (créole / anglais). Essayiste, ses textes publiés inclus: La Présidence d’Aristide: entre le défi et l’espoir (1990), Critique de la francophonie haïtienne (2000). Les poèmes de Tontongi sont autant de réquisitoires, de «testimonials» sur fond philosophique, sur ce qu’il appelle la «malvie». Il a aussi publié sous le pseudonyme Takodo des profils/critiques littéraires en créole sur divers poètes et auteurs (haïtiens et non-haïtiens), notamment Paul Laraque, Patrick Sylvain, Jean-Paul Sartre, Edwidge Danticat, Marilène Phipps, etc. Tontongi prépare actuellement un livre de mémoires.

Venez voir davantage de photos par David Henry
Le soleil pénétrant les brouillards derrière la colonne de Juillet sur la place de la Bastille, Paris —photographie par David Henry
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