par Tontongi
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Université Harvard à Cambridge, dans le Massachusetts, a rendu un très bel hommage au poète haïtien Paul Laraque, le vendredi 17 mai 2002 écoulé, à loccasion du lancement à Boston de lanthologie bilingue, Open Gate, dont Laraque est le co-éditeur (avec le poète nord-américain Jack Hirschman).
Publiée en été 2001, lanthologie continue de faire sensation pour être non seulement la première anthologie créole-anglaise de la poésie créole jamais publiée, mais aussi par le fait quelle aligne un groupe bien choisi de poètes qui utilisent la poésie comme une arme de combat. Laraque la dit sans travers dans son introduction: «Nous avons mis laccent sur la poésie militante en raison de laffiliation progressiste de notre maison dédition [Curbstone Press] et de notre lectorat, tout en donnant une image objective de la poésie créole haïtienne capable dexprimer les plus profonds des sentiments humains et les idées les plus révolutionnaires.»
Organisée par l«Haïti Initiative», un programme de focalisation positive sur Haïti animé par la professeur Jill Netchinsky au Centre Rockefeller pour les études latino-américaines à Harvard, la rencontre a été salutaire à bien des égards. En convalescence due à une crise danémie qui lhospitalisait pour deux semaines en mars dernier, Paul Laraque ne pouvait pas venir en personne à Cambridge. Un enregistrement vidéo de lui y a été branché. La vidéo montre un Paul Laraque animé, peut-être lune des rares fois joyeux depuis la mort, en 1998, de sa femme Marcelle, sa campagne de quarante-huit ans. Dans un éloge dadieu quil a écrit à lépoque dans Haïti-en-Marche à la mémoire de Mamourle surnom affectueux de Marcelle, il implore: «Mamour, toi qui fus en Mars celle qui ma délivré.»
Les poètes Max Manigat, Denizé Lauture et Patrick Sylvain, publiés dans lanthologie, ont été invités à Harvard pour rendre leur hommage personnel au poète révolutionnaire. Manigat, un ami de longue date de la famille, présente un profil de Laraque où il rappelle à lauditoire certains faits importants de sa trajectoire publique et personnelle: Laraque jeune officier de larmée dHaïti sous le gouvernement de Magloire publiant des poèmes subversifs sous le pseudonyme «Jacques Lenoir»; son exil dHaïti par le gouvernement de Papa Doc en 1961; son engagement en exil dans la lutte politique pour changer la vie en Haïti; le lauréat en 1979 du Prix Casa de las Americas décerné par Cuba pour ses poèmes rebelles en français; la mort de sa femme en 1998, etc. (une perte dont Manigat avait observé lampleur désolante chez son ami). Il faut dire aussi que Manigat a joué un rôle central dans la publication des Oeuvres Incomplètes de Laraque en 1998, et dans celle de lanthologie.
Denizé Lauture, qui rencontrait Laraque beaucoup plus récemment que les autres (1993), relate lamitié profonde quil a sitôt ressentie pour Laraque et qui sest tout de suite développée entre eux. Il a lu pour lauditoire deux émouvants poèmes quil a écrits pour lui et Marcelle. Dans le premier, «larbre de la belle Marcelle», il dit delle: «le souffle puissant de ton cosmos poétique / rendra belle Marcelle immortelle / dans un poème-fleuve dun demi siècle damour.» Dans le poème pour Laraque, il compare celui-ci à une «raque» ou «rak bwa» dont les feuilles et fleurs et racines «sèmeront pour toujours la poudre de lespoir et de la justice.» Manigat et Lauture avaient fait le voyage en auto de New York pour venir apporter leur hommage. Quant à Patrick Sylvain, il a projeté la vidéocassette de Laraque quil a lui-même filmée, et dans laquelle on voit Laraque et Danticat lisant tour à tour des poèmes bilingues de Laraque. Sylvain y a aussi lu des morceaux choisis dun essai quil prépare sur les poètes et écrivains qui ont influencé son univers poétique: entre autres, Pablo Neruda, Walt Whitman, Yusef Komunyakaa, Carolyn Forchés, René Depestre, Paul Laraque.
Chantre de la poésie créole quil défend comme un catéchisme, Sylvain indique dans le texte lu le rôle important que joue la poésie dans toute société, et quen dépit de la défaveur dans laquelle les Nord-Américains tiennent la poésie politique, comment, chez Laraque, la poésie et la politique vivent dans une relation dinteréchange qui va de soi et quil cultive délibérément et sans en sacrifier lélément esthétique. Il nest peut-être plus naturel aujourdhui de voir Laraque et Depestre dans un même chapitre; Depestre, qui a renoncé les plus généreuses et libératrices de ses idées de jeunesse, tandis que Laraque reste jusquà la fin fidèle à celles-ci: essentiellement lidée que la révolution socialiste humaniste soit le meilleur remède aux maux et déprédations de lexploitation capitaliste, de linégalité sociale et de la domination impérialiste.
La mort de Mamour lavait beaucoup accablé. Comme il la dit à notre délégation décrivains venus à Queens, New York, une semaine auparavant pour le vidéofilmer pour la rencontre à Harvard, bien que la perte de sa femme ne lui ait laissé aucun goût à la vie, il décide quil ne se suiciderait pas, mais il ne ferait non plus rien pour allonger sa vie outre mesure. Toujours, nous dit-il, il veut rester intéressé aux choses du monde; le fait même de nous recevoir chez lui, à cet instant, en pleine discussion sur la politique, lhistoire et la littérature, en fait la preuve, a-t-il affirmé.
La délégation en question était composée de Patrick Sylvain, Edwidge Danticat, Dumas Fils Lafontant et lauteur de ce reportage. Laraque était très heureux dapprendre que Danticat serait de la partie: «Cest bien davoir une femme parmi tant dhommes,» plaisantait-il. Laraque était évidemment ému dêtre lobjet dadmiration de notre groupe, particulièrement des égards de la célébrée romancière, qui a été très ravie de matérialiser une visite quelle lui avait promise. Il était probablement, et surtout, heureux que ses œuvres et efforts continuent de susciter de lenthousiasme chez les différentes strates de la créativité haïtienne.
Dans linterview, Laraque soutient lidée de lexistence dune littérature haïtienne multilingue, citant lexemple dEdwidge Danticat qui écrit en anglais. Il na pas écrit en anglais, dit-il, parce quil ne se sent pas avoir la maîtrise suffisante de la langue. Cétait intéressant de voir Laraque et Danticat dans un même salon, deux générations de créateurs haïtiens, apparemment à lantipode lun de lautre quant à la finalité de la littérature, mais partagés du même amour des lettres, de la mémoire nationale haïtienne, de la beauté; Danticat affectueuse, déférente à lendroit du grand poète, celui-ci paternel, généreux, respectueux envers la romancière. Il nous parlait de sa riche vie de combattant; la symbiose dialectique quil opère entre la littérature et la politique, nous racontant des anecdotes sur André Breton, Magloire Saint-Aude, Hamilton Garoute, Jean Brierre, larmée dHaïti, etc.
Ce qui est évident dans la vidéoet davantage durant la visite chez lui, cest la remarquable loyauté dun homme aux idées et idéaux politiques de sa jeunesse même au-devant des plus dévastatrices adversités historiques. Malgré en effet les déboires et désillusions qui accaparent lidéologie et les idéaux socialistes ces dernières décennies (notamment la dénonciation de Staline par Khrouchtchev, lexistence des camps de détention en Union soviétique, leffondrement de lUnion soviétique, la période spéciale à Cuba, etc.), Paul Laraque demeure jusquici fidèle à lidéal dune société libérée de lexploitation de classe, des préjugés racialo-ethniques et de la domination impérialiste: «Je ne le verrai peut-être pas durant ma vie, mais je demeure convaincu que le socialisme triomphera un jour,» dit-il avec grande émotion.
