Aller au sommaire de ce numéro de Tanbou/Tambour, Printemps 2007

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Esquisse d’un regard sur Paul Laraque

—Tontongi

J

’ai lu le premier volume des Œuvres incomplètes de Paul Laraque publié en avril 1999 par les éditions CIDIHCA. Une compilation de ses poèmes français écrits depuis l’adolescence jusqu’à 1997, l’anthologie suscitera à coup sûr beaucoup d’intérêt. Pour rendre compte de ce livre, je pourrais reproduire in extenso la très belle préface de Franck Laraque, frère et compagnon de combat de Paul, qui y a décerné ce qu’il appelle «l’inlassable quête de dépassement» de l’auteur, qui «se manifeste singulièrement dans deux combats: la tentation surréaliste et l’option marxiste».

Après avoir d’abord relevé la «permanence de l’intégrité et du patriotisme» de Paul Laraque, un poète corps et âme engagé dans l’effort de synthèse entre la poésie et la libération politique, Franck met ensuite en relief sa trajectoire, qui va de la poésie tout court à la poésie révolutionnaire, et qu’il caractérise comme un continuel effort vers un «double dépassement: dépassement idéologique et dépassement poétique». Franck voit ce double dépassement comme une sorte de défi permanent que surmonte l’auteur contre non seulement l’abâtardissement de l’art poétique décoratif, respectueux du statu quo, mais aussi contre le camp idéologique dont il soutient l’objectif. Car, comme le dit Franck, «à l’intérieur [de la lutte révolutionnaire] demeure entier le droit à la création sans aucun contrôle bureaucratique de leaders en mal de pouvoir absolu et tyrannique». Franck pense que l’influence des penseurs «révolutionnaires et humanistes» comme Breton, Sartre ou Fanon a prémuni le marxisme contre l’absolutisme, l’empêchant de «se scléroser en un dogme rigide violant les droits humains sous le fallacieux prétexte de lutte contre le réformisme».

En effet, à lire les Œuvres Incomplètes de Paul Laraque, on voit le cheminement d’un poète qui veut créer un sens, un continuum, un ensemble cohérent dans un univers local et global dépourvu de sens. Sa poésie est une «arme miraculeuse» contre à la fois l’absurde, l’insanité et l’évanescence:«seul demeure ce regard où renaît le sens du monde», dit-il. De la tentation surréaliste à l’option marxiste, sa poésie semble poursuivre une course effrénée vers un autre état d’être, non pas pour remplacer l’implacable réalité par un surréalisme

«inconséquentiel», ou par un dogme de chapelle, mais regrouper celle-ci avec le droit au rêve dans la quête de ce que nous appellerions l’espoir existentiel, qui est solidarité organique avec nos compagnons et compagnes de la vie.

Altérité d’être

Dans ma relation personnelle avec Paul Laraque et mon observation de sa vie militante, je suis toujours touché par sa générosité. Jean-Paul Sartre a conféré à la générosité l’insigne distinction d’être la plus haute valeur morale de l’individu, juste l’extrême contraire de la «mauvaise foi», le réflexe seconde-nature des bourgeois. La générosité laraquienne tire sa source de cet effort de dépassement dont a parlé Franck. Franck ne l’a pas explicité, mais le dépassement idéologique de Paul Laraque inclut en particulier le dépassement de ses origines bourgeoise et mulâtre. Remarquons que dans l’entendement haïtien, les deux reviennent au même, si tant que le richard noir devienne automatiquement un mulâtre de par la seule vertu de sa richesse monétaire. Paul n’est bien sûr pas un richard, mais c’est assez qu’il soit mulâtre et… éclairé.

À ma connaissance, Paul Laraque n’a jamais soulevé la question épidermique dans ses œuvres publiées, cependant on sent dans ses choix de héros politiques (Mackandal, Boukman, Toussaint, Dessalines, Péralte, etc.) et dans sa sympathie et parti pris idéologiques (solidarité avec la masse populaire noire) un désir de transcendance raciale entrecoupé d’un mépris irrémissible des prétentions de la classe bourgeoise/mulâtre. Ce parti pris ne l’empêche pas cependant d’être l’un des critiques les plus sévères du noirisme papadocratiste qui a autrement mystifié la société haïtienne.

Tout comme Jacques Stephen Alexis par rapport au noirisme, l’option marxiste a en quelque sorte immunisé Laraque contre le poison mulâtriste, cette prétention de se croire meilleur, supérieur, «leader désigné», même dans une organisation militante. Il sert la cause comme un soldat parmi d’autres soldats. Quand, en 1984, j’écrivais dans Haïti-Progrès un article—«Poésie comme arme de combat» —, où j’exprimais mon admiration de ses œuvres, il me téléphonait quelques jours plus tard pour me remercier et offrir ses services à la communauté. Quelques mois plus tard, je l’appelai pour l’inviter à venir à Boston comme invité spécial d’une conférence sur la «Nouvelle stratégie révolutionnaire» que préconisaient à l’époque quelques jeunes militants haïtiens de Boston. Il accepta tout de suite, mais en me faisant comprendre, à demi-mot,—par une sorte de connivence secrète entre hommes —, qu’il devait au préalable obtenir l’aval de Marcelle, sa femme. La veille de la conférence, il passait des heures, tard dans la nuit, à nous divertir, mon amie et moi, avec des histoires drôles sur sa vie et ses connaissances, à la façon pittoresque haïtienne. Durant la conférence, après une courte allocution très informée sur la conjoncture politique haïtienne d’alors et ses possibilités révolutionnaires, il nous lisait des poèmes créoles, choisis pour la circonstance. À la clôture de la conférence, on le voyait, animé, discutant avec les militants de Boston comme s’ils étaient de vieux amis à lui.

Il retournait à Boston en juin 1989, cette fois accompagné par Marcelle, pour soutenir le théâtre créole populaire, Teyat Lakay, de Fritz Dossous. Je prenais l’opportunité pour les inviter, Marcelle et lui, à une soirée de collecte de fonds pour un projet de construction d’une école populaire en Haïti. Relaxés et engageants, ils étaient l’âme de la soirée. Sitôt que le présentateur eût fini d’expliquer le projet aux invités, Marcelle, d’un geste déterminé, s’emparait de son sac à main, y tirait son carnet de chèques et écrivait un chèque pour deux cents dollars, une fortune pour leurs moyens. Nous remarquions qu’elle n’avait même pas consulté Paul au préalable, une façon de dire que cette obligation n’était pas négociable. Beaucoup d’activistes influents de la communauté haïtienne de Boston, comme Frantz Minuty, Carline Désiré, Lesly René, Idi Jawarakim, Yvon Lamour, Paul Farmer, Serge Valmé etc., étaient venus, chez les époux Yolande et Jean-Robert Boisrond, pour soutenir le projet et aussi pour rencontrer Paul Laraque, auquel ils présentaient des hommages affectueux.

La venue des Laraque à Boston coïncidait avec la semaine de répression, en juin 1989, du mouvement de contestation des étudiants chinois par le gouvernement communiste chinois, sur la place Tiannamen, à Pékin. À un moment de la rencontre, la discussion portait sur les événements chinois. Sauvage et systématique, la répression avait causé des milliers de morts et de blessés chez les étudiants, qui étaient essentiellement non-armés. Débutées par des revendications spécifiques pour l’ouverture, le dialogue, le droit à la parole, et trouvant des sympathies dans à la fois la société civile chinoise et les ambassades occidentales à Pékin, les manifestations des étudiants devenaient de plus en plus massives et véhémentes, politisées à l’extrême, avec des mots d’ordre ouvertement pro-capitalistes, menaçant potentiellement la stabilité du régime. Les dirigeants chinois étaient divisés quant à la bonne politique à suivre: le «dialogue continuel», le «compromis stratégique» avec les étudiants, comme le proposaient quelques membres du leadership, ou alors la répression sauvage? Comme on le sait, cette dernière décision l’aura finalement emporté. Naturellement, les gouvernements anti-communistes de l’Ouest, les États-Unis en tête, voyaient dans les manifestants des alliés objectifs dans leurs efforts de déstabilisation des régimes communistes, surtout à un moment historique où le régime rival soviétique était moribond.

Pourtant, en dépit du bien-fondé des appréhensions du régime chinois, ma position dans la discussion était plutôt catégorique: dénonciation véhémente des répressions gouvernementales, selon le principe qu’aucun gouvernement n’a le droit de massacrer des manifestants non-armés, quelle que soit la menace réelle qu’ils représenteraient pour sa stabilité. Certains d’entre nous estimaient que les moyens guerriers employés par le gouvernement chinois étaient disproportionnés, inhumains, et que d’autres formes d’engagement étaient possibles pour résoudre la crise. J’étais heureusement étonné de voir Laraque partager cette ligne de la discussion: pour une raison ou une autre, je le croyais beaucoup plus «dogmatique» qu’il ne l’était. Je découvrais ce soir-là chez lui l’affirmation d’une sorte d’humanisme congénital que la relecture de sa poésie rendait évident.

Comme l’a remarqué Max Manigat, un ami intime du couple, Marcelle—surnommée affectueusement «Mamour»—était le «poteau-mitan» de la famille et le «bâton-vieillesse» de Paul. Elle eut réussi la prouesse de susciter la flamme passionnelle, inspiratrice, de Paul tout en incarnant la base de renfort émotivo-matériel de toute la famille. À sa mort en novembre 1998, Paul était inconsolable. Pour surmonter sa douleur, il a publié dans l’hebdomadaire Haïti en Marche l’un des éloges les plus émouvants qu’un veuf ait jamais consacrés à la mémoire de sa femme, «Mamour: toi qui fus en Mars celle qui m’a délivré».

Poète rebelle et militant révolutionnaire, ces quatre dernières décennies de la vie de Paul seront consacrées essentiellement à la lutte pour le changement en Haïti et la cause de libération nationale du tiers-monde en général. Dès le temps où, jeune officier de l’armée magloiriste, il écrivait en secret des poèmes contestataires sous le pseudonyme «Jacques Lenoir»: «mon pays mon peuple indolent et terrible / je veux que ma poésie te frappe au coeur / comme la lance d’amour plantée au sein d’une vierge», en passant par sa sympathie clandestine, en 1960, avec la grève des étudiants révoltés sous pleine dictature duvaliériste, et jusqu’à son vieil âge d’aujourd’hui, Paul Laraque aura vécu dans une continuelle altérité d’être, à la fois le pareil et l’autre, le même et le différent, l’officier supérieur de l’armée répressive, mais aussi le poète maudit qui complote en sourdine le renversement du système, membre à part entière de la noblesse mulâtre, mais aussi le militant anti-raciste qui préconise l’abolition des barrières racialo-ethniques, le théoricien marxiste qui analyse scientifiquement l’aliénation de classe, mais aussi l’amoureux romantique qui donne à manger de la crème à la glace à sa bien-aimée.

En 1986, il soutenait corps et âme le mouvement populaire qui renversait Baby Doc, mais gardait ses distances de la politique de clan des «leaders» politiques. L’analyse qu’il m’a faite à l’époque (février 1986) de la conjoncture historique se révèlera prophétique: un ensemble de coups d’État, de révoltes populaires, de contre-coups d’État, d’instabilité et d’interventions étrangères qui pourrait aboutir à la réaction néo-duvaliériste. «La révolution viendra après», concluait-il. En 1990-91, il soutenait très fortement le mouvement lavalas qui amenait Jean-Bertrand Aristide au pouvoir, mais prenait là encore ses distances envers l’orientation populiste et le réformisme symboliste du nouveau régime. Il dénonçait non moins éperdument le coup d’État militaire fasciste qui renversa Aristide et qui occasionna son deuxième exil à New York, en1991. Son frère Guy Laraque, un autre poète de renom, y perdit sa vie, assassiné par les escadrons de la mort du pouvoir militaire. Il aurait pu dire, comme dans «Ce qui demeure»: «Peu importe que mon frère meure / S’il y a des chances de décapiter le roi», mais malheureusement ce roi-là n’était pas prêt à être décapité. La mort de son frère l’avait beaucoup affecté. Pour situer Guy par rapport à Franck et lui, Paul m’a dit, textuellement: «Dans les rapports dialectiques de la politique et la littérature, Franck donne la priorité à la politique, Guy à la littérature, et moi, je tiens la balance égale entre les deux». Je pourrais préciser que Paul donne la priorité aux deux à la fois.

Son opposition active au régime putschiste ne l’empêchait pas, cependant, de critiquer l’approche accommodatrice d’Aristide envers la politique américaine, qui aboutira au retour humiliant de celui-ci en Haïti et à la deuxième occupation américaine. Dans plusieurs discours et articles publiés, Laraque dénonçait la politique américaine en Haïti, mais ne passait pas à l’opposition contre Aristide: il n’entendait pas faire le jeu des putschistes revanchistes, toujours armés contre le peuple.

Poésie et révolution

Je finirai ce témoignage par quelques remarques d’ensemble sur la poésie de Paul Laraque. J’aurai l’occasion, après la publication des ses œuvres créoles, d’élaborer plus longuement sur ses œuvres poétiques dans leur ensemble. Pour maintenant, je me contenterai de quelques observations générales. D’abord, Je suis frappé par la similarité de ton entre la poésie de Paul Laraque, et celle de Jacques Roumain, Pablo Neruda, Louis Aragon et Landgston Hugues, tous des poètes «engagés» qui associent l’élan poétique avec l’engagement politique. Certes, cette «association» est aussi discernable chez René Depestre, Aimé Césaire, Léopold Senghor, Nicolàs Guillèn ou Édouard Glissant, mais chez Laraque et les poètes plus haut cités, on la sent «organique», dialectiquement alimentée, interpénétrée avec le réel, avec en plus une exigence particulière, délibérée, pour communiquer avec les masses du peuple opprimé, dans un langage clair, libéré des élitismes.

Les métaphores laraquiennes, à l’instar des métaphores nérudiennes, sont faites non pour épater, mais pour éduquer, dans le sens freirien de communion entre les diverses parts de la vérité. Un effort à la communication horizontale. Informé et méfiant des pièges du réalisme-socialiste, qui peut lui aussi édulcorer le réel et neutraliser l’élan créatif pour des fins mystifiantes, Laraque invente un autre canal, que nous appellerions l’écriture poétique organique pour complémenter (et compléter) la praxis politique (ou vice-versa). Il n’a pas besoin de dire «Abas Duvalier!» ou «Abas l’impérialisme!» pour communiquer le malheur, il déplore simplement «le crépuscule où s’est noyée l’aurore [page 296]». Il n’a pas besoin de se déclarer «chantre révolutionnaire» ou crier «grenadiers, à l’assaut!» pour exprimer sa politique, il dit, sous une voix basse:

terre où résonnèrent les bottes du Yanqui
terre que les cacos sauvèrent de la honte
terre où le fleuve de la colère monte
terre où l’aube viendra après la nuit
[page 261]

Plus loin dans ce poème, il dévoile son mépris du puritanisme hypocrite, tel un gamin qui n’a pas peur d’être pris dans l’acte:

terre de mangues douces comme des filles
terre ivre du vesou des guildives
terre des paysans machettes au clair
terre de l’amour dans l’eau courante des jours

J’illustrais un jour une republication d’un poème de lui, «Le sable de l’exil» (1983-85), dans un petit journal que j’éditais, La Nouvelle stratégie, par la reproduction d’une photo d’un miséreux, assis l’air désolé sur l’abord de la plate-forme d’une bâtisse en mauvais état (le coude de son bras droit s’appuyant sur sa cuisse droite et l’avant-bras replié verticalement contre la mâchoire droite sur un grip de la main, selon la posture familière de la désolation); dans l’arrière-fond de la photo, une femme, l’air apparemment désemparé, s’appuie debout contre la partie extrême de la plate-forme. Le poème dit:

Détachée de l’édifice dont elle est l’un des sommets
notre chambre voguait
sur la vague des vents
arche que la nuit emportait
vers l’île lointaine
où se mêlent ciel et enfer

il continue plus loin:

(…) île séparée du reste du monde
île liée au reste du monde

(…) J’en ai marre
des rats de ta misère
des cafards de ta peur
des serpents de ta magie
des corbeaux de ton désespoir
des crapauds gluants de ta résignation
des crabes dévorants de l’exil

Il finit le poème par ces vers inespérés:

(…) du passé sur l’océan de l’avenir
et la rose délirante d’une femme debout
à l’ultime frontière
où l’aube est en train de vaincre la nuit

Je remarque que, tout comme «l’édifice détaché» n’est pas visible dans le poème, la maison délabrée n’est pas apparente sur la photo, la détérioration évidente de sa base fait imaginer qu’elle est condamnée à la décrépitude. Pourtant, tout comme «la rose délirante d’une femme debout / à l’ultime frontière» fait penser à la femme désolée de la photo, la résurrection de l’aube «en train de vaincre la nuit» du poème, renvoie, d’une manière inouïe, à la possibilité de réhabiliter et renforcer la bâtisse de la photo, par le seul fait qu’elle soit encore debout, résistante.

J’étais frappé par la ressemblance de fond de la photo avec le poème de Laraque. Le «réalisme» de la photo exprimait une certaine désolation, mais elle exhibait aussi une sorte de poésie cachée, discernable seulement par une attention particulière. Presque tous les poèmes de Laraque sont confrontés à cette altérité: poésie et contingence mixées dans un grand dessein pour la vie. Une poésie à la fois cosmique et terreuse.

Un court poème jusqu’alors inédit, «Que reste-t-il», écrit en 1996 et publié dans l’anthologie, dévoile presque tout Laraque. Le poème reprend la sorte de dualité rédemptrice qui sillonne toute son œuvre et qui transforme magiquement la déchéance à la renaissance, la destruction à la reconstruction, l’évanescence à l’éternité, le désespoir à l’espoir:

Sur les débris du songe
triomphe crime et mensonge
l’espoir crucifié
la flèche au coeur de la liberté
que reste-t-il
de notre avenir
sinon ressusciter

À l’instar du Christ ou du Phénix qui renaissent de la contingence mortelle, l’univers poétique laraquien ne connaît pas le néant; quant tout est perdu, reste encore la résurrection, la réincarnation, la révolution. Je me rappelle encore quand, au plus fort de sa peine durant la maladie de Marcelle, et aussi plus tard, tout de suite après sa mort, il mettait un point à réaffirmer sa conviction qu’Haïti sera un jour libérée, libérée des carcans du sous-développement, du tyrannisme, de l’exploitation néo-coloniale, une Haïti renée dans un socialisme humaniste et qui, comme le dit le poème «Un nouveau continent», unie avec les autres peuples, part «à la découverte d’un nouveau continent / où l’or soit partagé et règne la liberté». Il n’avait plus envie de vivre, me disait-il, après la mort de Mamour, sa compagne adorée de quarante-huit ans, mais son optimisme intrinsèque de la vie, son attachement au destin des hommes et des femmes, prennent toujours le pas sur la tentation du désespoir.

Dépassement ou conciliation?

J’ai rencontré Paul Laraque pour la première fois à New York, en 1977, dans une commémoration des soixante-dix années de naissance de Jacques Roumain où il était un des orateurs. Il entrecoupait ses remarques sur Roumain avec une analyse systématique de la répression macoute en Haïti et la complicité de l’impérialisme américain dans les malheurs du peuple haïtien. Il jouait de sa double vocation de poète et théoricien avec brio ce jour-là. En fait, il ne disait pas grand-chose sur la poésie, ses propos étaient essentiellement politiques, un regard sur l’Histoire, l’Actualité, le Réel. Cependant, on sentait dans l’émotion qu’il mettait à proférer ses dires, non pas le jésuitisme d’un démagogue, mais un poète qui entende attaquer la contingence existentielle, la réalité-malouk, avec des mots qui lui sont familiers. L’image que lui laisse Roumain, c’est la synthèse de l’art et la révolution, le rapport dialectique entre la sublimité et la justice sociale. Il appelait donc pour l’intensification de la résistance, pour la fin de l’oppression, pour l’instauration d’un autre ordre social, «changer la vie», parce que, comme l’a dit Rimbaud, c’est la plus importante chose à faire.

Quelques années plus tard (1984), parlant dans l’hebdomadaire Haïti-Progrès de la polémique entre Tristan Tzara et André Breton sur le rapport entre le surréalisme et le communisme, Laraque affirmait, catégorique, que «cette querelle est [aujourd’hui] dépassée»; il appelait pour leur «conciliation» parce que tous les deux veulent remplacer l’ordre bourgeois par un autre état d’être, l’achèvement de la «Révolution à la fois dans l’art et dans la vie». À lire les poèmes sous les titres de «Ce qui demeure» et «Propos du sourcier»—que l’anthologie place dans la catégorie «tentation surréaliste» —, on sent déjà cette tension qui bouleverse son émoi:

(…) J’aime l’esclave nègre
Debout dans les siècles
Et sculptée dans l’angoisse
La main vers l’espoir
[page 18]

(…) Pour moi
Si le rythme d’une main se meurt
Aile blessée
J’attends le bond d’un sein
Qui crève la face béate du ciel
Et l’inverse la calotte de merveilles
Jetant Paul crispé
De l’autre côté du miroir
(Jacob terrassant l’ange
Et l’échelle coupé
[page 35-34]

Quelques pages plus loin, dans «Propos du sourcier», un long «poème-prose», on lit: «La forte tête du taureau domine l’incohérence des gueules ouvertes sur un cri que l’horreur a figé. Le chant rebelle a condamné le temps de barbarie et proclamé le droit à la vie» [page 56].

Dans un passage plus loin, l’inter-influence entre la réalité et la surréalité s’avère de plus en plus imposante: «Je te salue, ô glaive de la pensée, mais le temps est venu. Le geste d’encercler le poignet du réel reste la dernière chance. J’entends: sans te perdre d’un pas. Le feu même de l’épreuve et l‘épreuve du feu» . Ou encore: «le rêve a rejeté l’épave sur les rives du réel», puis: «Je me détache de moi pour naître moi-même» [page 80].

En réalité, contrairement à ce que Franck Laraque suggère, il n’y avait pas vraiment coupure entre la tentation surréaliste et l’option marxiste, ni même un «dépassement», mais plutôt ce que Paul lui-même appelle une «conciliation» et que j’appellerais un «processus de raffinement des deux» qu’on voit déjà en marche dans les poèmes plus haut cités.

Malgré son admiration pour Breton et son rapport privilégié avec ce médecin devenu chantre enragé du surréalisme, Paul Laraque est plutôt «aragonien» dans à la fois sa poésie, sa fidélité au marxisme et son engagement personnel dans les luttes révolutionnaires du monde. On sait que Breton et le surréalisme «officiel» finiront par se démarquer, sinon des idéaux du communisme marxiste proprement dit, du moins de son incarnation historique. Tandis que, à l’instar de Paul Eluard et Louis Aragon, Laraque continue de voir dans le marxisme ni un dogme oppressif, ni une vérité révélée, mais plutôt un compas historique pour appréhender un réel fortement déterminé par l’oppression néo-coloniale et la lutte des classes. La poésie, pour eux, n’est pas concevable sans son ressourcement à l’Histoire, sans la sueur d’une collectivité en lutte. Connaissant à la fois les imperfections des systèmes politiques humains et les limites de l’activité de l’esprit, il répond, à l’exemple d’Aragon—par un engagement accéléré aux côtés des forces révolutionnaires du monde —, à la question que Maurice Nadeau s’est posée dans Histoire du surréalisme: «De quelle façon [la poésie] peut-elle trouver son point d’impact dans les choses, modifier le monde réifié des rapports sociaux…[dans] un ordre avant tout économique, social, politique et artistique que la pensée seule est impuissante à transformer?»

Contrairement à Depestre, il n’a pas besoin de dénoncer Cuba et le socialisme pour revendiquer sa liberté d’esprit: il la garde en entier même dans sa solidarité inconditionnelle avec les peuples opprimés. Solidaire de la révolution castriste et de sa résistance contre l’impérialisme américain, il n’a pourtant jamais dit un mot—ni pour la défendre ni pour la dénoncer—sur la politique répressive castriste contre la liberté d’expression. Il est assez mature pour savoir que Castro n’est pas Pol Pot, ni Staline. Dans un pays ravagé qui avait besoin de nourriture, d’écoles, d’hôpitaux, de décents habitats etc., il comprend bien pourquoi Castro ne s’encombrait pas outre mesure du droit à la parole oppositionnelle d’une petite bourgeoisie intellectuelle, d’autant plus hostile au régime révolutionnaire qu’elle est applaudie par les bien-pensants de l’Ouest et, souvent, manipulée par l’impérialisme. Certes, les deux ne sont pas inconciliables, ni mutuellement exclusifs, la liberté d’expression étant un droit aussi valable que les autres dans le socialisme. Mais il n’est pas difficile de comprendre que, dans le cas cubain, c’est une question de priorité: la censure indispensable de la guerre.

En outre, Laraque est convaincu que les bons sentiments ne font pas une bonne société, même s’il sait également qu’une bonne société doit inclure les bons sentiments. D’où ses efforts pour marier la poésie à la praxis politique. Pour lui, tout comme la poésie, la révolution est «miraculeuse», c’est-à-dire fruit d’un assemblage de praxis individuelles dans un grand courant collectif: «Voici des peuples la grande assemblée / pour la récolte dans la rosée» [page 153]. La révolution et la vie s’embrassant pour matérialiser nos rêves: «mon rêve a pris racine dans le sol du réel / et ma voix pour t’aimer parle à l’univers» [page 124].

L’écriture créole

Bien que la grande majorité de ses proses, poèmes et écrits politiques publiés soit écrite en français, Paul Laraque écrit aussi en créole, contrairement à la majorité des écrivains haïtiens de sa génération. Il lui a certes pris du temps pour en arriver là, mais il a le mérite de le faire depuis au moins les années cinquante, bien avant l’acceptation officielle du créole écrit par le gouvernement jean-claudiste en 1979. De plus, il écrit et prononce presque l’ensemble des ses discours politiques en créole, du moins depuis ces vingt-deux dernières années que je le connais. «Ayant opté pour le marxisme, il est apparu clair au poète qu’il se devait d’utiliser un langage moins sophistiqué pour atteindre un plus grand nombre de lecteurs et d’auditeurs», explique Franck Laraque. Parlant de Fistibal, le premier recueil de poèmes de Paul Laraque écrit entièrement en créole et publié en 1974, Franck a écrit: «Le talent réel [de Paul] prouve qu’il peut en français ou en créole créer des images inattendues et surprenantes»; le recueil, conclut Franck, «révèle le respect dû au créole comme à toute langue digne de ce nom».

Franck cite le très beau passage du poème «Lakansyèl»: «son riban k’mare lan cheve lapli … son laso k’pase lan kou solèy / pou fè l tounen vin klere latè» [notre traduction: «un ruban qui s’enroule dans les cheveux de la pluie / un lasso autour du cou du soleil / pour l’amener à éclairer la terre» ].

Des années après Fistibal, Paul Laraque a aussi publié chez les Éditions Samba, un recueil de poèmes créoles, traduits en français par Jean Brierre, Solda mawon / Soldat marron (1987), qui dit beaucoup sur l’emploi qu’il a fait de l’écriture créole. Un passage exemplaire:

(…) Sa ki konte
se batay esklav kont mèt
boule kay koupe tèt
se batay tout esplwate tout koulè
kont tout esplwatè sou latè
(…) Ce qui compte
c’est la lutte de l’esclave contre le maître
brûlez les cases! coupez les têtes!
c’est le combat des exploités de tous les pigments
contre tous les profiteurs de la terre

[traduction française de Jean Brierre]

Dans un poème créole, «Tanbou libète», dédié à moi et publié dans la revue Tanbou en 1994, il reprend cet usage «guerrier» de la poésie créole:

Men-n ap bat tanbou
men-n ap frape solèy
dwèt nou se bagèt
chak kout tanbou se limyè
van ap soufle
loraj ap gwonde
chak kout tanbou se zèklè

Nos mains battent le tambour
nos mains frappent le soleil
nos doigts sont des baguettes
chaque son du tam-tam est la lumière
le vent souffle
le tonnerre gronde
chaque son du tam-tam est une foudre

[Notre traduction]

Il termine le poème par ces vers prométhéens:

(…) tanbou sila a
se dife nan chan kann
tanbou sila
se tanbou revolisyon
se tanbou
libète

(…) ce tambour
c’est le feu dans les champs de cannes
ce tambour
c’est le tambour de la révolution
le tambour
de la liberté

[Notre traduction]

Comme on peut le voir, la puissance poétique de ces poèmes n’est pas aussi «raffinée» que les vers français de Paul Laraque. S’ils ont une intonation beaucoup plus «didactique» et «messagique», c’est parce qu’il les voulait comme tels. Solda Mawon est publié en 1987, et «Tanbou libète» en 1994. Deux périodes historiques qui imposaient au poète une certaine exigence, une certaine urgence. Après la fièvre d’espoir suscitée par les événement de février 1986, le régime hybride de Henri Namphy, successeur des Duvalier en Haïti, affirmait de plus en plus ses tendances fascistes, trahissant les aspirations du peuple. 1987 était une longue année de combat, de luttes acharnées pour la démocratie et la justice sociale. Pour Laraque, il n’était pas question d’écrire des poèmes idylliques, c’était le temps de la poésie comme arme de combat.

Ainsi du poème «Tanbou libète» (traduit en anglais par Jack Hirshmann sous le titre «Liberty drum»). Il a été écrit en 1993, soit sous plein régime fascisto-banditiste du coup d’État. On comprend dès lors les pressions «historiques» des états de fait répressifs du régime sur l’émoi révolutionnaire du poète. Là encore, ce n’était pas le temps pour la beauté des vers de splendeur, ni pour les bons sentiments: c’était le temps de la guerre. C’est le grand mérite de la poésie qu’elle puisse vivre son altérité selon les exigences du malheur ou du bonheur humain.

Conclusion

Il faut souligner ici un autre trait remarquable de la vie publique de Paul Laraque: le fait que, dès son premier exil d’Haïti, il semble cultiver un dégoût profond du «pouvoir», que ce soit le pouvoir gouvernemental ou le pouvoir de parti. Poète influent, opposant anti-duvaliériste de la première heure, sympathisant lavalassien, il n’a jamais cherché à utiliser son prestige pour jouer les conseillers du prince, ni les chefs de parti. Son engagement est avec le peuple, ses frustrations, ses aspirations, ses luttes et ses espoirs.

À soixante-dix-neuf ans aujourd’hui (1999), Laraque peut encore vivre pour plus de vingt ans, ou mourir demain; mais ce que nous retiendrons de lui et de ses œuvres, c’est cette sorte de passion permanente pour la cause de la libération nationale d’Haïti, son respect pour l’intelligence du peuple, la confiance qu’il a toujours gardée que demain sera meilleur au présent. Il a vécu tour à tour les dénonciations de Staline par Khouchtchev, la trahison des espoirs de février-1986, l’effondrement de l’Union soviétique, la «période spéciale» cubaine, le coup d’État anti-Aristide et anti-populaire, la deuxième occupation américaine d’Haïti, le piétinement par les lavalassiens des aspirations du peuple, et la mort de sa femme; mais il m’étonne toujours quand, au beau milieu de la peine, en pleine contingence historique, face au triomphalisme des puissances occidentales, il exhibe encore son rêve, son désir et sa confiance qu’Haïti sera un jour libérée, sa conviction que le socialisme humanitaire, égalitaire et libérateur demeure le futur de nos sociétés opprimées. Avec Laraque, l’image du poète comme faiseur d’époques et de rêves reste vivante.

Nous voudrions par cet écrit rendre hommage à un homme, pas à un dieu. Tout comme tous les autres humains, il est assumé que Laraque ait certainement des défauts, commis des péchés et fait plus d’un mauvais jugement au cours de sa longue vie. Ce n’est pas ici notre propos. Nous voulions seulement féliciter un artiste qui a mené sa vie en gardant une loyauté exemplaire envers les idéaux du beau, du vrai, de la solidarité entre les gens et entre les peuples.

—Tontongi, Boston, juin 1999

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