Tontongi
| J |
ai lu le premier volume des Œuvres incomplètes de Paul Laraque publié en avril 1999 par les éditions CIDIHCA. Une compilation de ses poèmes français écrits depuis ladolescence jusquà 1997, lanthologie suscitera à coup sûr beaucoup dintérêt. Pour rendre compte de ce livre, je pourrais reproduire in extenso la très belle préface de Franck Laraque, frère et compagnon de combat de Paul, qui y a décerné ce quil appelle «linlassable quête de dépassement» de lauteur, qui «se manifeste singulièrement dans deux combats: la tentation surréaliste et loption marxiste».
Après avoir dabord relevé la «permanence de lintégrité et du patriotisme» de Paul Laraque, un poète corps et âme engagé dans leffort de synthèse entre la poésie et la libération politique, Franck met ensuite en relief sa trajectoire, qui va de la poésie tout court à la poésie révolutionnaire, et quil caractérise comme un continuel effort vers un «double dépassement: dépassement idéologique et dépassement poétique». Franck voit ce double dépassement comme une sorte de défi permanent que surmonte lauteur contre non seulement labâtardissement de lart poétique décoratif, respectueux du statu quo, mais aussi contre le camp idéologique dont il soutient lobjectif. Car, comme le dit Franck, «à lintérieur [de la lutte révolutionnaire] demeure entier le droit à la création sans aucun contrôle bureaucratique de leaders en mal de pouvoir absolu et tyrannique». Franck pense que linfluence des penseurs «révolutionnaires et humanistes» comme Breton, Sartre ou Fanon a prémuni le marxisme contre labsolutisme, lempêchant de «se scléroser en un dogme rigide violant les droits humains sous le fallacieux prétexte de lutte contre le réformisme».
En effet, à lire les Œuvres Incomplètes de Paul Laraque, on voit le cheminement dun poète qui veut créer un sens, un continuum, un ensemble cohérent dans un univers local et global dépourvu de sens. Sa poésie est une «arme miraculeuse» contre à la fois labsurde, linsanité et lévanescence:«seul demeure ce regard où renaît le sens du monde», dit-il. De la tentation surréaliste à loption marxiste, sa poésie semble poursuivre une course effrénée vers un autre état dêtre, non pas pour remplacer limplacable réalité par un surréalisme
«inconséquentiel», ou par un dogme de chapelle, mais regrouper celle-ci avec le droit au rêve dans la quête de ce que nous appellerions lespoir existentiel, qui est solidarité organique avec nos compagnons et compagnes de la vie.
Altérité dêtre
Dans ma relation personnelle avec Paul Laraque et mon observation de sa vie militante, je suis toujours touché par sa générosité. Jean-Paul Sartre a conféré à la générosité linsigne distinction dêtre la plus haute valeur morale de lindividu, juste lextrême contraire de la «mauvaise foi», le réflexe seconde-nature des bourgeois. La générosité laraquienne tire sa source de cet effort de dépassement dont a parlé Franck. Franck ne la pas explicité, mais le dépassement idéologique de Paul Laraque inclut en particulier le dépassement de ses origines bourgeoise et mulâtre. Remarquons que dans lentendement haïtien, les deux reviennent au même, si tant que le richard noir devienne automatiquement un mulâtre de par la seule vertu de sa richesse monétaire. Paul nest bien sûr pas un richard, mais cest assez quil soit mulâtre et… éclairé.
À ma connaissance, Paul Laraque na jamais soulevé la question épidermique dans ses uvres publiées, cependant on sent dans ses choix de héros politiques (Mackandal, Boukman, Toussaint, Dessalines, Péralte, etc.) et dans sa sympathie et parti pris idéologiques (solidarité avec la masse populaire noire) un désir de transcendance raciale entrecoupé dun mépris irrémissible des prétentions de la classe bourgeoise/mulâtre. Ce parti pris ne lempêche pas cependant dêtre lun des critiques les plus sévères du noirisme papadocratiste qui a autrement mystifié la société haïtienne.
Tout comme Jacques Stephen Alexis par rapport au noirisme, loption marxiste a en quelque sorte immunisé Laraque contre le poison mulâtriste, cette prétention de se croire meilleur, supérieur, «leader désigné», même dans une organisation militante. Il sert la cause comme un soldat parmi dautres soldats. Quand, en 1984, jécrivais dans Haïti-Progrès un article «Poésie comme arme de combat» , où jexprimais mon admiration de ses uvres, il me téléphonait quelques jours plus tard pour me remercier et offrir ses services à la communauté. Quelques mois plus tard, je lappelai pour linviter à venir à Boston comme invité spécial dune conférence sur la «Nouvelle stratégie révolutionnaire» que préconisaient à lépoque quelques jeunes militants haïtiens de Boston. Il accepta tout de suite, mais en me faisant comprendre, à demi-mot, par une sorte de connivence secrète entre hommes , quil devait au préalable obtenir laval de Marcelle, sa femme. La veille de la conférence, il passait des heures, tard dans la nuit, à nous divertir, mon amie et moi, avec des histoires drôles sur sa vie et ses connaissances, à la façon pittoresque haïtienne. Durant la conférence, après une courte allocution très informée sur la conjoncture politique haïtienne dalors et ses possibilités révolutionnaires, il nous lisait des poèmes créoles, choisis pour la circonstance. À la clôture de la conférence, on le voyait, animé, discutant avec les militants de Boston comme sils étaient de vieux amis à lui.
Il retournait à Boston en juin 1989, cette fois accompagné par Marcelle, pour soutenir le théâtre créole populaire, Teyat Lakay, de Fritz Dossous. Je prenais lopportunité pour les inviter, Marcelle et lui, à une soirée de collecte de fonds pour un projet de construction dune école populaire en Haïti. Relaxés et engageants, ils étaient lâme de la soirée. Sitôt que le présentateur eût fini dexpliquer le projet aux invités, Marcelle, dun geste déterminé, semparait de son sac à main, y tirait son carnet de chèques et écrivait un chèque pour deux cents dollars, une fortune pour leurs moyens. Nous remarquions quelle navait même pas consulté Paul au préalable, une façon de dire que cette obligation nétait pas négociable. Beaucoup dactivistes influents de la communauté haïtienne de Boston, comme Frantz Minuty, Carline Désiré, Lesly René, Idi Jawarakim, Yvon Lamour, Paul Farmer, Serge Valmé etc., étaient venus, chez les époux Yolande et Jean-Robert Boisrond, pour soutenir le projet et aussi pour rencontrer Paul Laraque, auquel ils présentaient des hommages affectueux.
La venue des Laraque à Boston coïncidait avec la semaine de répression, en juin 1989, du mouvement de contestation des étudiants chinois par le gouvernement communiste chinois, sur la place Tiannamen, à Pékin. À un moment de la rencontre, la discussion portait sur les événements chinois. Sauvage et systématique, la répression avait causé des milliers de morts et de blessés chez les étudiants, qui étaient essentiellement non-armés. Débutées par des revendications spécifiques pour louverture, le dialogue, le droit à la parole, et trouvant des sympathies dans à la fois la société civile chinoise et les ambassades occidentales à Pékin, les manifestations des étudiants devenaient de plus en plus massives et véhémentes, politisées à lextrême, avec des mots dordre ouvertement pro-capitalistes, menaçant potentiellement la stabilité du régime. Les dirigeants chinois étaient divisés quant à la bonne politique à suivre: le «dialogue continuel», le «compromis stratégique» avec les étudiants, comme le proposaient quelques membres du leadership, ou alors la répression sauvage? Comme on le sait, cette dernière décision laura finalement emporté. Naturellement, les gouvernements anti-communistes de lOuest, les États-Unis en tête, voyaient dans les manifestants des alliés objectifs dans leurs efforts de déstabilisation des régimes communistes, surtout à un moment historique où le régime rival soviétique était moribond.
Pourtant, en dépit du bien-fondé des appréhensions du régime chinois, ma position dans la discussion était plutôt catégorique: dénonciation véhémente des répressions gouvernementales, selon le principe quaucun gouvernement na le droit de massacrer des manifestants non-armés, quelle que soit la menace réelle quils représenteraient pour sa stabilité. Certains dentre nous estimaient que les moyens guerriers employés par le gouvernement chinois étaient disproportionnés, inhumains, et que dautres formes dengagement étaient possibles pour résoudre la crise. Jétais heureusement étonné de voir Laraque partager cette ligne de la discussion: pour une raison ou une autre, je le croyais beaucoup plus «dogmatique» quil ne létait. Je découvrais ce soir-là chez lui laffirmation dune sorte dhumanisme congénital que la relecture de sa poésie rendait évident.
Comme la remarqué Max Manigat, un ami intime du couple, Marcelle surnommée affectueusement «Mamour» était le «poteau-mitan» de la famille et le «bâton-vieillesse» de Paul. Elle eut réussi la prouesse de susciter la flamme passionnelle, inspiratrice, de Paul tout en incarnant la base de renfort émotivo-matériel de toute la famille. À sa mort en novembre 1998, Paul était inconsolable. Pour surmonter sa douleur, il a publié dans lhebdomadaire Haïti en Marche lun des éloges les plus émouvants quun veuf ait jamais consacrés à la mémoire de sa femme, «Mamour: toi qui fus en Mars celle qui ma délivré».
Poète rebelle et militant révolutionnaire, ces quatre dernières décennies de la vie de Paul seront consacrées essentiellement à la lutte pour le changement en Haïti et la cause de libération nationale du tiers-monde en général. Dès le temps où, jeune officier de larmée magloiriste, il écrivait en secret des poèmes contestataires sous le pseudonyme «Jacques Lenoir»: «mon pays mon peuple indolent et terrible / je veux que ma poésie te frappe au coeur / comme la lance damour plantée au sein dune vierge», en passant par sa sympathie clandestine, en 1960, avec la grève des étudiants révoltés sous pleine dictature duvaliériste, et jusquà son vieil âge daujourdhui, Paul Laraque aura vécu dans une continuelle altérité dêtre, à la fois le pareil et lautre, le même et le différent, lofficier supérieur de larmée répressive, mais aussi le poète maudit qui complote en sourdine le renversement du système, membre à part entière de la noblesse mulâtre, mais aussi le militant anti-raciste qui préconise labolition des barrières racialo-ethniques, le théoricien marxiste qui analyse scientifiquement laliénation de classe, mais aussi lamoureux romantique qui donne à manger de la crème à la glace à sa bien-aimée.
En 1986, il soutenait corps et âme le mouvement populaire qui renversait Baby Doc, mais gardait ses distances de la politique de clan des «leaders» politiques. Lanalyse quil ma faite à lépoque (février 1986) de la conjoncture historique se révèlera prophétique: un ensemble de coups dÉtat, de révoltes populaires, de contre-coups dÉtat, dinstabilité et dinterventions étrangères qui pourrait aboutir à la réaction néo-duvaliériste. «La révolution viendra après», concluait-il. En 1990-91, il soutenait très fortement le mouvement lavalas qui amenait Jean-Bertrand Aristide au pouvoir, mais prenait là encore ses distances envers lorientation populiste et le réformisme symboliste du nouveau régime. Il dénonçait non moins éperdument le coup dÉtat militaire fasciste qui renversa Aristide et qui occasionna son deuxième exil à New York, en1991. Son frère Guy Laraque, un autre poète de renom, y perdit sa vie, assassiné par les escadrons de la mort du pouvoir militaire. Il aurait pu dire, comme dans «Ce qui demeure»: «Peu importe que mon frère meure / Sil y a des chances de décapiter le roi», mais malheureusement ce roi-là nétait pas prêt à être décapité. La mort de son frère lavait beaucoup affecté. Pour situer Guy par rapport à Franck et lui, Paul ma dit, textuellement: «Dans les rapports dialectiques de la politique et la littérature, Franck donne la priorité à la politique, Guy à la littérature, et moi, je tiens la balance égale entre les deux». Je pourrais préciser que Paul donne la priorité aux deux à la fois.
Son opposition active au régime putschiste ne lempêchait pas, cependant, de critiquer lapproche accommodatrice dAristide envers la politique américaine, qui aboutira au retour humiliant de celui-ci en Haïti et à la deuxième occupation américaine. Dans plusieurs discours et articles publiés, Laraque dénonçait la politique américaine en Haïti, mais ne passait pas à lopposition contre Aristide: il nentendait pas faire le jeu des putschistes revanchistes, toujours armés contre le peuple.
Poésie et révolution
Je finirai ce témoignage par quelques remarques densemble sur la poésie de Paul Laraque. Jaurai loccasion, après la publication des ses uvres créoles, délaborer plus longuement sur ses uvres poétiques dans leur ensemble. Pour maintenant, je me contenterai de quelques observations générales. Dabord, Je suis frappé par la similarité de ton entre la poésie de Paul Laraque, et celle de Jacques Roumain, Pablo Neruda, Louis Aragon et Landgston Hugues, tous des poètes «engagés» qui associent lélan poétique avec lengagement politique. Certes, cette «association» est aussi discernable chez René Depestre, Aimé Césaire, Léopold Senghor, Nicolàs Guillèn ou Édouard Glissant, mais chez Laraque et les poètes plus haut cités, on la sent «organique», dialectiquement alimentée, interpénétrée avec le réel, avec en plus une exigence particulière, délibérée, pour communiquer avec les masses du peuple opprimé, dans un langage clair, libéré des élitismes.
Les métaphores laraquiennes, à linstar des métaphores nérudiennes, sont faites non pour épater, mais pour éduquer, dans le sens freirien de communion entre les diverses parts de la vérité. Un effort à la communication horizontale. Informé et méfiant des pièges du réalisme-socialiste, qui peut lui aussi édulcorer le réel et neutraliser lélan créatif pour des fins mystifiantes, Laraque invente un autre canal, que nous appellerions lécriture poétique organique pour complémenter (et compléter) la praxis politique (ou vice-versa). Il na pas besoin de dire «Abas Duvalier!» ou «Abas limpérialisme!» pour communiquer le malheur, il déplore simplement «le crépuscule où sest noyée laurore [page 296]». Il na pas besoin de se déclarer «chantre révolutionnaire» ou crier «grenadiers, à lassaut!» pour exprimer sa politique, il dit, sous une voix basse:
terre où résonnèrent les bottes du Yanqui
terre que les cacos sauvèrent de la honte
terre où le fleuve de la colère monte
terre où laube viendra après la nuit [page 261]
Plus loin dans ce poème, il dévoile son mépris du puritanisme hypocrite, tel un gamin qui na pas peur dêtre pris dans lacte:
terre de mangues douces comme des filles
terre ivre du vesou des guildives
terre des paysans machettes au clair
terre de lamour dans leau courante des jours
Jillustrais un jour une republication dun poème de lui, «Le sable de lexil» (1983-85), dans un petit journal que jéditais, La Nouvelle stratégie, par la reproduction dune photo dun miséreux, assis lair désolé sur labord de la plate-forme dune bâtisse en mauvais état (le coude de son bras droit sappuyant sur sa cuisse droite et lavant-bras replié verticalement contre la mâchoire droite sur un grip de la main, selon la posture familière de la désolation); dans larrière-fond de la photo, une femme, lair apparemment désemparé, sappuie debout contre la partie extrême de la plate-forme. Le poème dit:
Détachée de lédifice dont elle est lun des sommets
notre chambre voguait
sur la vague des vents
arche que la nuit emportait
vers lîle lointaine
où se mêlent ciel et enfer
il continue plus loin:
(
) île séparée du reste du monde
île liée au reste du monde
(
) Jen ai marre
des rats de ta misère
des cafards de ta peur
des serpents de ta magie
des corbeaux de ton désespoir
des crapauds gluants de ta résignation
des crabes dévorants de lexil
Il finit le poème par ces vers inespérés:
(
) du passé sur locéan de lavenir
et la rose délirante dune femme debout
à lultime frontière
où laube est en train de vaincre la nuit
Je remarque que, tout comme «lédifice détaché» nest pas visible dans le poème, la maison délabrée nest pas apparente sur la photo, la détérioration évidente de sa base fait imaginer quelle est condamnée à la décrépitude. Pourtant, tout comme «la rose délirante dune femme debout / à lultime frontière» fait penser à la femme désolée de la photo, la résurrection de laube «en train de vaincre la nuit» du poème, renvoie, dune manière inouïe, à la possibilité de réhabiliter et renforcer la bâtisse de la photo, par le seul fait quelle soit encore debout, résistante.
Jétais frappé par la ressemblance de fond de la photo avec le poème de Laraque. Le «réalisme» de la photo exprimait une certaine désolation, mais elle exhibait aussi une sorte de poésie cachée, discernable seulement par une attention particulière. Presque tous les poèmes de Laraque sont confrontés à cette altérité: poésie et contingence mixées dans un grand dessein pour la vie. Une poésie à la fois cosmique et terreuse.
Un court poème jusqualors inédit, «Que reste-t-il», écrit en 1996 et publié dans lanthologie, dévoile presque tout Laraque. Le poème reprend la sorte de dualité rédemptrice qui sillonne toute son uvre et qui transforme magiquement la déchéance à la renaissance, la destruction à la reconstruction, lévanescence à léternité, le désespoir à lespoir:
Sur les débris du songe
triomphe crime et mensonge
lespoir crucifié
la flèche au coeur de la liberté
que reste-t-il
de notre avenir
sinon ressusciter
À linstar du Christ ou du Phénix qui renaissent de la contingence mortelle, lunivers poétique laraquien ne connaît pas le néant; quant tout est perdu, reste encore la résurrection, la réincarnation, la révolution. Je me rappelle encore quand, au plus fort de sa peine durant la maladie de Marcelle, et aussi plus tard, tout de suite après sa mort, il mettait un point à réaffirmer sa conviction quHaïti sera un jour libérée, libérée des carcans du sous-développement, du tyrannisme, de lexploitation néo-coloniale, une Haïti renée dans un socialisme humaniste et qui, comme le dit le poème «Un nouveau continent», unie avec les autres peuples, part «à la découverte dun nouveau continent / où lor soit partagé et règne la liberté». Il navait plus envie de vivre, me disait-il, après la mort de Mamour, sa compagne adorée de quarante-huit ans, mais son optimisme intrinsèque de la vie, son attachement au destin des hommes et des femmes, prennent toujours le pas sur la tentation du désespoir.
Dépassement ou conciliation?
Jai rencontré Paul Laraque pour la première fois à New York, en 1977, dans une commémoration des soixante-dix années de naissance de Jacques Roumain où il était un des orateurs. Il entrecoupait ses remarques sur Roumain avec une analyse systématique de la répression macoute en Haïti et la complicité de limpérialisme américain dans les malheurs du peuple haïtien. Il jouait de sa double vocation de poète et théoricien avec brio ce jour-là. En fait, il ne disait pas grand-chose sur la poésie, ses propos étaient essentiellement politiques, un regard sur lHistoire, lActualité, le Réel. Cependant, on sentait dans lémotion quil mettait à proférer ses dires, non pas le jésuitisme dun démagogue, mais un poète qui entende attaquer la contingence existentielle, la réalité-malouk, avec des mots qui lui sont familiers. Limage que lui laisse Roumain, cest la synthèse de lart et la révolution, le rapport dialectique entre la sublimité et la justice sociale. Il appelait donc pour lintensification de la résistance, pour la fin de loppression, pour linstauration dun autre ordre social, «changer la vie», parce que, comme la dit Rimbaud, cest la plus importante chose à faire.
Quelques années plus tard (1984), parlant dans lhebdomadaire Haïti-Progrès de la polémique entre Tristan Tzara et André Breton sur le rapport entre le surréalisme et le communisme, Laraque affirmait, catégorique, que «cette querelle est [aujourdhui] dépassée»; il appelait pour leur «conciliation» parce que tous les deux veulent remplacer lordre bourgeois par un autre état dêtre, lachèvement de la «Révolution à la fois dans lart et dans la vie». À lire les poèmes sous les titres de «Ce qui demeure» et «Propos du sourcier» que lanthologie place dans la catégorie «tentation surréaliste» , on sent déjà cette tension qui bouleverse son émoi:
(
) Jaime lesclave nègre
Debout dans les siècles
Et sculptée dans langoisse
La main vers lespoir [page 18]
(
) Pour moi
Si le rythme dune main se meurt
Aile blessée
Jattends le bond dun sein
Qui crève la face béate du ciel
Et linverse la calotte de merveilles
Jetant Paul crispé
De lautre côté du miroir
(Jacob terrassant lange
Et léchelle coupé [page 35-34]
Quelques pages plus loin, dans «Propos du sourcier», un long «poème-prose», on lit: «La forte tête du taureau domine lincohérence des gueules ouvertes sur un cri que lhorreur a figé. Le chant rebelle a condamné le temps de barbarie et proclamé le droit à la vie» [page 56].
Dans un passage plus loin, linter-influence entre la réalité et la surréalité savère de plus en plus imposante: «Je te salue, ô glaive de la pensée, mais le temps est venu. Le geste dencercler le poignet du réel reste la dernière chance. Jentends: sans te perdre dun pas. Le feu même de lépreuve et l‘épreuve du feu» . Ou encore: «le rêve a rejeté lépave sur les rives du réel», puis: «Je me détache de moi pour naître moi-même» [page 80].
En réalité, contrairement à ce que Franck Laraque suggère, il ny avait pas vraiment coupure entre la tentation surréaliste et loption marxiste, ni même un «dépassement», mais plutôt ce que Paul lui-même appelle une «conciliation» et que jappellerais un «processus de raffinement des deux» quon voit déjà en marche dans les poèmes plus haut cités.
Malgré son admiration pour Breton et son rapport privilégié avec ce médecin devenu chantre enragé du surréalisme, Paul Laraque est plutôt «aragonien» dans à la fois sa poésie, sa fidélité au marxisme et son engagement personnel dans les luttes révolutionnaires du monde. On sait que Breton et le surréalisme «officiel» finiront par se démarquer, sinon des idéaux du communisme marxiste proprement dit, du moins de son incarnation historique. Tandis que, à linstar de Paul Eluard et Louis Aragon, Laraque continue de voir dans le marxisme ni un dogme oppressif, ni une vérité révélée, mais plutôt un compas historique pour appréhender un réel fortement déterminé par loppression néo-coloniale et la lutte des classes. La poésie, pour eux, nest pas concevable sans son ressourcement à lHistoire, sans la sueur dune collectivité en lutte. Connaissant à la fois les imperfections des systèmes politiques humains et les limites de lactivité de lesprit, il répond, à lexemple dAragon par un engagement accéléré aux côtés des forces révolutionnaires du monde , à la question que Maurice Nadeau sest posée dans Histoire du surréalisme: «De quelle façon [la poésie] peut-elle trouver son point dimpact dans les choses, modifier le monde réifié des rapports sociaux [dans] un ordre avant tout économique, social, politique et artistique que la pensée seule est impuissante à transformer?»
Contrairement à Depestre, il na pas besoin de dénoncer Cuba et le socialisme pour revendiquer sa liberté desprit: il la garde en entier même dans sa solidarité inconditionnelle avec les peuples opprimés. Solidaire de la révolution castriste et de sa résistance contre limpérialisme américain, il na pourtant jamais dit un mot ni pour la défendre ni pour la dénoncer sur la politique répressive castriste contre la liberté dexpression. Il est assez mature pour savoir que Castro nest pas Pol Pot, ni Staline. Dans un pays ravagé qui avait besoin de nourriture, décoles, dhôpitaux, de décents habitats etc., il comprend bien pourquoi Castro ne sencombrait pas outre mesure du droit à la parole oppositionnelle dune petite bourgeoisie intellectuelle, dautant plus hostile au régime révolutionnaire quelle est applaudie par les bien-pensants de lOuest et, souvent, manipulée par limpérialisme. Certes, les deux ne sont pas inconciliables, ni mutuellement exclusifs, la liberté dexpression étant un droit aussi valable que les autres dans le socialisme. Mais il nest pas difficile de comprendre que, dans le cas cubain, cest une question de priorité: la censure indispensable de la guerre.
En outre, Laraque est convaincu que les bons sentiments ne font pas une bonne société, même sil sait également quune bonne société doit inclure les bons sentiments. Doù ses efforts pour marier la poésie à la praxis politique. Pour lui, tout comme la poésie, la révolution est «miraculeuse», cest-à-dire fruit dun assemblage de praxis individuelles dans un grand courant collectif: «Voici des peuples la grande assemblée / pour la récolte dans la rosée» [page 153]. La révolution et la vie sembrassant pour matérialiser nos rêves: «mon rêve a pris racine dans le sol du réel / et ma voix pour taimer parle à lunivers» [page 124].
Lécriture créole
Bien que la grande majorité de ses proses, poèmes et écrits politiques publiés soit écrite en français, Paul Laraque écrit aussi en créole, contrairement à la majorité des écrivains haïtiens de sa génération. Il lui a certes pris du temps pour en arriver là, mais il a le mérite de le faire depuis au moins les années cinquante, bien avant lacceptation officielle du créole écrit par le gouvernement jean-claudiste en 1979. De plus, il écrit et prononce presque lensemble des ses discours politiques en créole, du moins depuis ces vingt-deux dernières années que je le connais. «Ayant opté pour le marxisme, il est apparu clair au poète quil se devait dutiliser un langage moins sophistiqué pour atteindre un plus grand nombre de lecteurs et dauditeurs», explique Franck Laraque. Parlant de Fistibal, le premier recueil de poèmes de Paul Laraque écrit entièrement en créole et publié en 1974, Franck a écrit: «Le talent réel [de Paul] prouve quil peut en français ou en créole créer des images inattendues et surprenantes»; le recueil, conclut Franck, «révèle le respect dû au créole comme à toute langue digne de ce nom».
Franck cite le très beau passage du poème «Lakansyèl»: «son riban kmare lan cheve lapli son laso kpase lan kou solèy / pou fè l tounen vin klere latè» [notre traduction: «un ruban qui senroule dans les cheveux de la pluie / un lasso autour du cou du soleil / pour lamener à éclairer la terre» ].
Des années après Fistibal, Paul Laraque a aussi publié chez les Éditions Samba, un recueil de poèmes créoles, traduits en français par Jean Brierre, Solda mawon / Soldat marron (1987), qui dit beaucoup sur lemploi quil a fait de lécriture créole. Un passage exemplaire:
(
) Sa ki konte
se batay esklav kont mèt
boule kay koupe tèt
se batay tout esplwate tout koulè
kont tout esplwatè sou latè
(
) Ce qui compte
cest la lutte de lesclave contre le maître
brûlez les cases! coupez les têtes!
cest le combat des exploités de tous les pigments
contre tous les profiteurs de la terre
[traduction française de Jean Brierre]
Dans un poème créole, «Tanbou libète», dédié à moi et publié dans la revue Tanbou en 1994, il reprend cet usage «guerrier» de la poésie créole:
Men-n ap bat tanbou
men-n ap frape solèy
dwèt nou se bagèt
chak kout tanbou se limyè
van ap soufle
loraj ap gwonde
chak kout tanbou se zèklè
Nos mains battent le tambour
nos mains frappent le soleil
nos doigts sont des baguettes
chaque son du tam-tam est la lumière
le vent souffle
le tonnerre gronde
chaque son du tam-tam est une foudre
[Notre traduction]
Il termine le poème par ces vers prométhéens:
(
) tanbou sila a
se dife nan chan kann
tanbou sila
se tanbou revolisyon
se tanbou
libète
(
) ce tambour
cest le feu dans les champs de cannes
ce tambour
cest le tambour de la révolution
le tambour
de la liberté
[Notre traduction]
Comme on peut le voir, la puissance poétique de ces poèmes nest pas aussi «raffinée» que les vers français de Paul Laraque. Sils ont une intonation beaucoup plus «didactique» et «messagique», cest parce quil les voulait comme tels. Solda Mawon est publié en 1987, et «Tanbou libète» en 1994. Deux périodes historiques qui imposaient au poète une certaine exigence, une certaine urgence. Après la fièvre despoir suscitée par les événement de février 1986, le régime hybride de Henri Namphy, successeur des Duvalier en Haïti, affirmait de plus en plus ses tendances fascistes, trahissant les aspirations du peuple. 1987 était une longue année de combat, de luttes acharnées pour la démocratie et la justice sociale. Pour Laraque, il nétait pas question décrire des poèmes idylliques, cétait le temps de la poésie comme arme de combat.
Ainsi du poème «Tanbou libète» (traduit en anglais par Jack Hirshmann sous le titre «Liberty drum»). Il a été écrit en 1993, soit sous plein régime fascisto-banditiste du coup dÉtat. On comprend dès lors les pressions «historiques» des états de fait répressifs du régime sur lémoi révolutionnaire du poète. Là encore, ce nétait pas le temps pour la beauté des vers de splendeur, ni pour les bons sentiments: cétait le temps de la guerre. Cest le grand mérite de la poésie quelle puisse vivre son altérité selon les exigences du malheur ou du bonheur humain.
Conclusion
Il faut souligner ici un autre trait remarquable de la vie publique de Paul Laraque: le fait que, dès son premier exil dHaïti, il semble cultiver un dégoût profond du «pouvoir», que ce soit le pouvoir gouvernemental ou le pouvoir de parti. Poète influent, opposant anti-duvaliériste de la première heure, sympathisant lavalassien, il na jamais cherché à utiliser son prestige pour jouer les conseillers du prince, ni les chefs de parti. Son engagement est avec le peuple, ses frustrations, ses aspirations, ses luttes et ses espoirs.
À soixante-dix-neuf ans aujourdhui (1999), Laraque peut encore vivre pour plus de vingt ans, ou mourir demain; mais ce que nous retiendrons de lui et de ses uvres, cest cette sorte de passion permanente pour la cause de la libération nationale dHaïti, son respect pour lintelligence du peuple, la confiance quil a toujours gardée que demain sera meilleur au présent. Il a vécu tour à tour les dénonciations de Staline par Khouchtchev, la trahison des espoirs de février-1986, leffondrement de lUnion soviétique, la «période spéciale» cubaine, le coup dÉtat anti-Aristide et anti-populaire, la deuxième occupation américaine dHaïti, le piétinement par les lavalassiens des aspirations du peuple, et la mort de sa femme; mais il métonne toujours quand, au beau milieu de la peine, en pleine contingence historique, face au triomphalisme des puissances occidentales, il exhibe encore son rêve, son désir et sa confiance quHaïti sera un jour libérée, sa conviction que le socialisme humanitaire, égalitaire et libérateur demeure le futur de nos sociétés opprimées. Avec Laraque, limage du poète comme faiseur dépoques et de rêves reste vivante.
Nous voudrions par cet écrit rendre hommage à un homme, pas à un dieu. Tout comme tous les autres humains, il est assumé que Laraque ait certainement des défauts, commis des péchés et fait plus dun mauvais jugement au cours de sa longue vie. Ce nest pas ici notre propos. Nous voulions seulement féliciter un artiste qui a mené sa vie en gardant une loyauté exemplaire envers les idéaux du beau, du vrai, de la solidarité entre les gens et entre les peuples.
