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Franck Laraque :

La lutte des masses haïtiennes, seule voie de libération nationale

—par Alain Saint-Victor

L

’idée de la lutte des masses haïtiennes, seule voie possible menant à la libération nationale, revient constamment dans les textes de Franck Laraque. Pour l’auteur, cette lutte n’est pas une lutte parmi d’autres, dont l’importance dépendrait de certaines conjonctures ou encore de certains moments historiques. Elle est le pilier, le socle même à partir duquel toutes luttes véritables doivent se développer. Certes, ces luttes peuvent prendre différentes formes (idéologique, politique, culturelle) mais, pour que ces luttes soient vraies, c’est-à-dire pour qu’elles puissent poser les problèmes fondamentaux de la société haïtienne, il faut qu’elles tiennent compte des revendications historiques fondamentales des masses haïtiennes. Cette problématique a toujours été à la base de la pensée politique de Franck Laraque. Et il ne s’agit pas, bien sûr, d’évoquer les conditions misérables du peuple, sa souffrance et même de s’indigner sur le fait qu’il a été depuis l’indépendance exclu, exploité par une minorité, ce qui caractérise bien le discours de beaucoup d’hommes politiques surtout populiste. Pour Franck, c’est la question de la lutte qui est essentielle, et c’est elle qui permet de rendre compte des moments tournants de notre histoire nationale.

Cette insistance sur l’importance de la lutte des masses apparait clairement dans un texte que Franck Laraque a publié dans Pluriel Magazine intitulé « L’incessante lutte des masses haïtiennes pour la liberté et leur existence[1] ». L’auteur procède à une analyse des grands moments historiques de notre pays, avec pour objectif de démystifier l’histoire officielle qui met l’accent uniquement sur le rôle des héros de l’indépendance, considérés comme principaux acteurs de notre histoire. Dans ce texte, Franck Laraque non seulement réinterprète l’histoire nationale en plaçant en son centre la lutte des masses, mais il considère également que cette grande lutte, qui apparaît multiple et ponctuelle, selon les conjonctures, tisse à travers l’histoire un continuum, exprime une volonté de libération renouvelée, produit chez les masses une conscience de plus en plus claire de la portée historique de leur propre lutte.

De 1492 à 1920 s’étend la lutte armée contre l’esclavage et pour l’indépendance. À travers ce temps historique de plus de quatre cents ans se construisent des expériences de luttes qui, prises séparément, constituent parfois des ruptures violentes et radicales (1804), parfois des tentatives de renversement de la structure socio-économique et de la domination néocoloniale ou impérialiste (la révolte des Piquets et des Cacos). Cependant, malgré les apparences d’une discontinuité dans la lutte, ces ruptures ne sont pas des événements séparés qui n’auraient aucun lien entre eux : pour Laraque, «…les masses, lorsqu’on élimine leurs leaders, en forment d’autres souvent plus radicaux. En effet, la révolte des paysans se convertit en une guérilla dont l’objectif est non seulement la préservation et l’accroissement des propriétés paysannes, mais encore la défaite des forces d’occupation [nord-américaines] avec Charlemagne Péralte et Benoit Batraville[2] ».

On voit bien que ces luttes armées expriment, du moins jusqu’en 1920, une volonté populaire qui remet en question (par les armes) non seulement l’exploitation et l’oppression des classes dirigeantes, le système néocolonial, mais également toutes formes de domination étrangère et impérialiste. C’est ce contexte historique particulier qui caractérise tout notre xixè siècle et le début du xxè, ce qui fait, en somme, on ne peut comprendre cette réalité postindépendance sans tenir compte de ces luttes qui essentiellement constituent les différents jalons d’une nation qui se cherche, se construit et s’affirme. Et il est fondamental de comprendre, comme le sous-tend Franck Laraque, que cette recherche d’une nation véritable qui aurait dû être le fruit de la grande révolution de 1804, l’aboutissement logique d’une lutte qui ébranla à jamais le système esclavagiste et colonialiste; cette recherche, donc, qui se fait parfois sans direction ni organisation, est l’œuvre uniquement des masses populaires, surtout après la trahison des classes dirigeantes immédiatement après l’indépendance et leur capitulation en acceptant de verser à la France colonialiste la dette odieuse de l’indépendance.

L’occupation étasunienne de 1915 représente un tournant dans notre histoire dans la mesure où toute la réalité politique, sociale et économique du pays a été restructurée au profit de l’impérialisme américain. Port-au-Prince devient l’unique centre des pouvoirs politique, militaire et administratif. Sous l’apparence de l’ordre et de la tranquillité souhaités par les classes dirigeantes haïtiennes, l’occupant renforce le système colonial et la répression des masses. Désormais, pour satisfaire les besoins et les intérêts de cette nouvelle domination étrangère, l’État et la bourgeoisie haïtienne se transformeraient une fois pour toutes en serviteurs fidèles et loyaux, leurs intérêts de classe devraient se confondre avec ceux de l’impérialisme. Cette nouvelle réalité néocoloniale se renforce en particulier, comme le fait remarquer Franck Laraque, par la nouvelle constitution de 1918 qui « autorise la concession aux compagnies étrangères de biens domaniaux et l’expropriation des terres paysannes pour le rétablissement du système de la grande propriété nécessaire à la production à grande échelle[3] ». Cette collusion entre les classes dirigeantes et l’impérialisme américain marquera l’histoire de notre xxè siècle. Et il importe de garder à l’esprit que l’objectif essentiel d’une telle collusion est d’abord et avant tout de répondre aux besoins de l’impérialisme américain et ensuite (mais seulement ensuite) d’enrichir les classes dirigeantes (politique et économique) du pays.

C’est en analysant cette collusion sous ses différentes formes que l’on peut comprendre les traits fondamentaux et déterminants de l’histoire de la politique haïtienne du xxè siècle (et cela malgré certaines conjonctures politiques qui laissent entrevoir la montée d’un certain nationalisme petit bourgeois (1930, 1946) ou encore la manifestation des positions indépendantistes démagogiques d’un François Papa Doc Duvalier).

Toutefois la consolidation du système néocolonial (de sa nouvelle implantation qui prend racine à partir de 1915 et qui s’étend jusqu’à aujourd’hui) aussi profonde et ancrée soit-elle ne met pas un terme à la lutte des masses. En 1930, sous la direction de l’aile nationaliste de la petite bourgeoisie, les manifestations populaires éclatèrent au pays pour demander le retrait des troupes américaines. L’occupant a dû ainsi se retirer plus tôt que prévu, mais tout en ayant le temps de mettre en place les structures étatiques nécessaires à l’établissement de la structure néocoloniale, avec notamment la création de la Garde nationale d’Haïti. Comme l’a vu Jacques Roumain et d’autres camarades du Parti Communiste haïtien (fondé en 1934), le nationalisme petit-bourgeois fut rapidement dépassé par cette nouvelle réalité, ses positions politiques et idéologiques ne lui permettant pas de remettre en question le néocolonialisme, beaucoup de ces petits bourgeois se réinvestissent dans la politique traditionnelle, dominée essentiellement depuis le xixè siècle, par la question de la couleur de la peau et les polémiques centrées sur le contrôle du pouvoir.

Les masses se trouvaient, une nouvelle fois, exclues, méprisées et exploitées ; cette fois-ci non seulement par les grands propriétaires fonciers, la bourgeoisie comprador et les tenants du pouvoir politique, mais aussi par des compagnies nord-américaines (SHADA, United Fruit, etc.) profitant de l’aubaine d’une main-d’œuvre à bon marché, corvéable et taillable à souhait. Les masses subissaient encore plus la triple exclusion qui constituait leur lot historique depuis l’esclavage. Elles étaient exclues politiquement parce qu’elles ne pouvaient pas participer aux élections présidentielles (les premières élections populaires ont eu lieu en 1957), elles étaient exclues socialement puisqu’elles ne se reconnaissaient pas dans les valeurs sociales véhiculées par la bourgeoisie, et que leurs valeurs à elles étaient considérées par cette même bourgeoisie et tout le système de l’appareil idéologique d’État comme des valeurs inférieures ou barbares. Les masses étaient aussi exclues économiquement dans la mesure où elles ne pouvaient pas bénéficier de façon juste et équitable des richesses du pays (richesses dont elles sont elles-mêmes les principaux artisans).

Le problème de la création d’une nation fondée sur la justice sociale, la répartition des richesses (dont la grande épopée de 1804 était le prélude) restait entier en ce milieu du xxè siècle. L’agriculture paysanne commençait à se désintégrer rapidement, les disparités économiques entre les villes et les zones rurales, entre la capitale et les villes de province, s’aggravèrent. Les paysans pauvres (représentant plus de 80% de la population) devaient soit abandonner la terre, s’exiler, soit accepter l’exploitation outrancière au profit des grands dons. Toutes ces contradictions sociales entre les masses de plus en plus appauvries, aliénées par le pouvoir politique, stigmatisées par les classes dominantes et la bourgeoisie expliquent en partie la montée au pouvoir du régime fasciste de Duvalier. Franck Laraque remarque que « l’infernale répression des Duvalier produit l’exode surtout des boat people ». Durant les années 1960, le régime duvaliériste procède à l’arrestation, aux massacres et à l’expulsion de dizaines de milliers de compatriotes. En faisant cette « révolution politique » (l’expression est de François Duvalier lui-même), le régime vise à détruire toutes formes de résistances et préparer le terrain en vue d’établir un système héréditaire du pouvoir. Jean-Claude Baby Doc Duvalier, quant à lui, effectue la « révolution économique » qui, au sens duvaliérien, signifie l’expulsion accélérée des paysans de leur terre et l’établissement d’usines d’assemblage attirées par la main-d’œuvre esclave et les conditions de travail exécrables.

Avec les Duvalier, la répression devient systématique : toutes les couches sociales sont touchées, mais ce sont surtout les paysans, les ouvriers, les marchandes et les petits commerçants qui en sont les victimes. Comme l’explique Franck Laraque, l’État se transforme en un État terroriste : il dispose d’une pléiade d’individus chargés de différentes fonctions : « Ils se rangent parmi les architectes des structures duvaliéristes, les ordonnateurs d’exécutions sommaires, les complices des semeurs de mort par leurs machinations, leur silence, leur tacite ou exaltante justification. [4]»

Le régime de Jean Claude Duvalier se distingua surtout par l’adoption et l’intégration de la politique néolibérale imposée par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. Plusieurs institutions de l’État sont privatisées et le pays est ouvert à la concurrence déloyale des compagnies étrangères. À la fin des années 1970, pour la première fois de son histoire, Haïti perd son autosuffisance alimentaire et sombre dans le cycle de plus en plus accentué de la dépendance structurelle. Désormais l’État n’est plus fonctionnel sans l’aide internationale, et la satisfaction des besoins fondamentaux de la population est laissée à des organismes caritatifs et des ONG.

C’est dans ce contexte de crises aiguës que survient la révolte de 1986 qui mit fin aux trente années de l’État tortionnaire et prédateur des Duvalier. Cette révolte est non seulement populaire, mais elle est aussi démocratique, c’est-à-dire que le peuple, une fois de plus, réinvestit la scène politique, mais cette fois-ci de manière pacifique, et demande la fin de la triple exclusion historique.

De 1986 à aujourd’hui la lutte des masses populaires a pris différentes formes, et malgré la répression et les massacres (1987, 1991) commanditées par l’impérialisme et une classes dominante incapable de la moindre réforme, la lutte se poursuit et devient plus organisée : des organisations syndicales, paysannes et de travailleurs se sont structurées et mènent des combats incessants pour la réforme agraire, les droits des ouvriers et la justice sociale.

Franck Laraque, au cours de toutes ces années, en tant qu’intellectuel engagé à la manière de Jean-Paul Sartre, a toujours donné son appui à ces luttes de revendications populaires, et cela quel que soit le gouvernement en place. Ses prises de position dans la presse reflètent clairement une compréhension profonde des conditions socio-économiques des masses, mais il ne fait pas seulement qu’analyser, il prend également position sans sectarisme ni dogmatisme pour la construction d’une société nouvelle dans notre pays. Et il est intéressant de remarquer que tout ce qui touche la réalité haïtienne l’intéresse profondément : la lutte pour la place du créole haïtien dans notre société aussi bien que la polémique autour de la question de la réforme de la Constitution. Pendant la plus grande partie de sa vie, le combat du peuple haïtien a été le sien, et ses convictions idéologiques ne sont jamais démenties.

—Alain Saint-Victor Montréal le premier mai 2011, publié pour la première fois dans Haïti Liberté, no. 47, 8–14 juin 2011)

[1] Pluriel Magazine, décembre/janvier 2006

[2] Ibid., p. 5–7

[3] Ibid., p. 7

[4] Haiti : Il n’y a pas de bons duvaliéristes, Alter Presse, le 29 aout 2008

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