par Robert Berrouët-Oriol Montréal, le 13 mars 2011
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a nouvelle a giclé, assourdissante, parmi les écrivains dorigine haïtienne du Québec : la romancière Paulette Poujol-Oriol est décédée le vendredi 11 mars 2011 à Port-au-Prince, des suites dune crise cardiaque. Née en 1926 à Port-au-Prince, elle aurait eu 85 ans en mai. Paulette Poujol-Oriol a tissé au cours de sa vie décrivain et denseignante une importante œuvre littéraire, qui comprend entre autres Le Creuset (ce premier roman lui a valu, en 1980, le Prix Henri Deschamps) ; La Fleur rouge pour lequel elle a reçu en 1988 le Prix de la meilleure nouvelle, décerné par RFI-Le Monde. Active dans le champ littéraire haïtien sur les registres du roman, de la nouvelle, du théâtre et du radio-théâtre au succès populaire connu, elle a aussi reçu, en 1995, le troisième Prix Jacques-Stephen Alexis pour la nouvelle Madan Marié, et, en 2001, le Prix Gouverneur de la rosée du livre et de la littérature, décerné par le Ministère de la Culture dHaïti.
Cest toute la communauté des écrivains, des poètes, des hommes et femmes de théâtre, ce sont de très nombreuses cohortes délèves et duniversitaires qui, aujourdhui, en Haïti et en diaspora, pleurent lune des plus grandes dames des Lettres haïtiennes de ces cinquante dernières années.
Au moment où une certaine logomachie électoraliste pollue les esprits et les places publiques du pays haïtien, il est impératif de consigner, avec humilité toutefois, notre respect pour laînée, le modèle, et de signifier lhommage ici rendu en rappelant, comme le fait avec clarté Chenald Augustin dans Le Nouvelliste du 11 mars en cours, que « Paulette Poujol-Oriol a été une des grandes figures du mouvement féministe haïtien. Elle a milité pendant plus de cinquante ans au sein de plusieurs associations, dont la Ligue féminine daction sociale quelle a dirigé depuis 1997.» On aura ainsi compris que la réflexion et les acquis féministes en Haïti doivent beaucoup aux « fortes têtes »dont Paulette Poujol-Oriol, grande humaniste, qui ont osé penser le réel haïtien, pour le transformer lentement mais sûrement, même durant la longue nuit pestiférée et cadavéreuse de la dictature duvaliériste, défaite en 1986, mais dont nous ne sommes pas encore sortis en 2011…
Loin du nanisme et de laudi-mutité de « la » classe politique haïtienne actuelle, cest précisément le grand humanisme de Paulette Poujol-Oriolouvert, franc, intellectuellement curieux et surtout généreuxqui ma frappé et marqué. Ayant grandi mon adolescence et mon entrée dans lâge adulte au Québec francophone, cest surtout durant mes quelques années denseignement à la Faculté de linguistique appliquée et à lUniversité Quisqueya, vers 1994, que jai eu le bonheur, et le privilège, de rencontrer et dapprécier Paulette Poujol-Oriol.
Jai souvenance de nos longues conversations, chez elle, au Morne Oriol situé entre Diquini et Martissant, aux alentours de son hospitalière piscine, ou dans sa résidence-école du Bois-Verna. Cétait lors fête de lesprit et du cœur à écouter avec ferveur cette pédagogue de premier plan, cette grande dame cultivée, brillante, intarissable, dire Mallarmé et Rimbaud, St-John Perse et Magloire St-Aude. Cétait joie de lécouter arpenter Marie Chauvet, Berthold Brecht, Félix Morisseau-Leroy ou Kateb Yacine avec grâce et à-propos, alors même quelle nous renouvelait sa passion décrire en parlant des romans quelle avait en chantieril était impensable dimaginer quelle nécrivait quun livre à la fois. Soucieuse de lire les grands auteurs dans le texte, tantôt en anglais, tantôt en allemand, elle na pas hésité une seconde à un âge déjà marqué à faire un cycle complet dallemand à lInstitut haïtiano-allemand pour maîtriser la langue de Goethe. Humaniste généreuse, elle la aussi été en haute-lisse de sa carrière denseignante aussi bien à lUniversitéà lÉcole nationale des arts, option théâtre, que dans la transmission toute ludique du savoir théâtral aux enfants du célèbre Teatro Piccolo quelle avait fondé. Humaniste dune grande curiosité intellectuelle, elle a également articulé une réflexion sur les sujets qui traversent son pays, notamment dans La femme haïtienne dans la littérature : problèmes de lécrivain (The Journal of Haitian Studies 3/4, 19961998) ; Petite histoire du théâtre en Haïti (Conjonction 207, 2002): 713 ; Pour Jacques Roche : Acta, Non Verba (The Journal of Haitian Studies 11.2, Fall 2005) ; Ma rencontre avec Jacques Roumain, Mon Roumain à moi (Port-au-Prince: Presses Nationales dHaïti, 2007).
Le grand humanisme de Paulette Poujol-Oriol, la verticale citoyenneté quelle professait dans ses romans, dans son théâtre comme dans ses rapports avec les deux langues haïtiennes, le créole et le français, nous sont de précieux repères en terre franco-créolophone. Une lecture attentive de La Fleur rouge, fiction fortement traversée par limaginaire de nos deux langues nationales, permet dapprécier lacuité du regard de Paulette Poujol-Oriol sur la nécessaire convergence entre le créole et le français dans la perspective, à venir, de laménagement linguistique en Haïti.
Certes, elle est partie trop tôt, la grande dame des Lettres haïtiennes qui aimait tant sadonner à « La lecture, ce vice impuni ». Mais sa voix, forte et droite comme la Vérité, continuera darpenter nos salles de classe en créole et en français, à lÉcole nationale des arts comme au Teatro Piccolo.
P.S, Le site ile en ile (http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/poujol-oriol.html) ouvre une intéressante fenêtre sur lœuvre de Paulette Poujol-Oriol.
Robert Berrouët-Oriol poète et linguiste-terminologue, est lauteur entre autres de Poème du décours (Éditions Triptyque, 2010), Prix de poésie du Livre insulaire à Ouessant, en France. Il est aussi coordonnateur et corédacteur de louvrage collectif de référence Laménagement linguistique en Haïti : enjeux, défis et propositions (Éditions du Cidihca et Éditions de lUniversité dÉtat dHaïti, février 2011).
