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e colloque « lAcadémie du créole haïtien : enjeux, défis et prospectives » entend ouvrir un espace réflexif en vue dapporter des propositions concrètes et avisées relatives à la mise sur pied de lAcadémie du créole haïtien. Cet effort académique et scientifique rencontre lurgence de débats et de discussions, de mise au point et dexplicitation des points de vue sur un problème de société sur lequel le peuple haïtien a agi à travers la constitution de 1987 : linstitution de l« Académie haïtienne » de la langue créole.
En effet, la constitution de 1987, à travers plusieurs de ses articles, a abordé la question des langues en Haïti. Dans un premier temps, la constitution opère un double mouvement : 1ère la reconnaissance du Créole comme langue commune à « tous les Haïtiens », 2ème la proclamation de deux langues officielles : le Créole et le Français[1]. Elle continue par exiger la communication entre lÉtat haïtien et la population haïtienne dans les deux langues quil sagisse de lexercice du pouvoir judiciaire[2] ou de la vulgarisation à loral et à lécrit de tout document concernant la « vie nationale »[3]. Dans le droit fil de ces dispositions, la constitution fait obligation à lÉtat haïtien dinstituer lAcadémie haïtienne, académie qui aura pour tâches de « fixer la langue créole et de permettre son développement scientifique et harmonieux ».
Ces articles entrent en résonnance au sens où ils offrent des provisions légales et institutionnelles sur la « gestion des langues » en Haïti, à travers leur identification par rapport à la population haïtienne et à lÉtat haïtien, leur usage, la mise en place de dispositions et de dispositifs pouvant faciliter lapplication des prescrits. Par ces articles, les constituants de 1986-1987, dans la mouvance du mouvement démocratique et populaire de lépoque, à la fois interrogent et apportent des éléments de réponse à la question des langues en Haïti, ce qui doit être appréhendé au regard du problème linguistique[4] haïtien pour reprendre une expression de Pradel Pompilus[5], de son histoire en tant quelle est constitutive de lhistoire des « sujets linguistiques », donc des rapports de pouvoir dans lesquels ces derniers sont pris au sein de la société haïtienne[6]. A ce stade, la constitution de 1987 se révèle en totale rupture davec les autres constitutions haïtiennes en tant quelle remet en cause le statut non officiel et de langue dominée du créole haïtiende fait ou entériné par des loismais également en tant quelle est une réponse juridico-légale aux revendications de « réparation » et démancipation de la population haïtienne globalement créolophone.
Mais, au regard de cette grande avancée, quelles explications apporter au fait quun quart de siècle après le référendum et la publication de la constitution de 1987, la communication entre lÉtat haïtien et la population haïtienne ne suive pas à proprement parler les prescrits constitutionnels ? Ces prescrits ne tombent-ils pas en accord avec les différentes politiques publiques en cours en matière de langue, de culture, déducation, de communication par les autorités de lÉtat haïtien depuis 1987 ?
Sur cette même lancée, nous devons interroger labsence institutionnelle de l« Académie haïtienne » de la langue créole. Pouvons-nous expliquer cette difficulté de donner corps à lAcadémie par les rapports de pouvoir dans lesquels le créole haïtien et ses locuteurs-trice-s sont pris-e-s au sein de la société haïtienne ? Cette difficulté relève-t-elle de lhéritage colonial esclavagiste qui avait relégué le créole à la position dune langue dominée en tant que langue des dominés-opprimés, participant à lexclusion de la majorité de la population haïtienne de toutes les sphères du pouvoir et de la participation pleine à la communauté politique ? Dans son enchevêtrement à la réalité des « sujets linguistiques » haïtiens, le problème linguistique est donc transversal à un ensemble de problématiques relatives aux représentations sociales des « sujets linguistiques », la position sociale concrète ou projetée des locuteur-trice-s du créole, la manière dont ils-elles se posent dans lexistence, la manière de sidentifier ou didentifier lautre.
Ce qui ouvre le champ de la problématisation sur une politique linguistique envisagée à différentes approches et à des thématiques faisant croiser le culturel, les questions de lidentité, de la reconnaissance, des représentations de soi, de la « colonialité » des sociétés contemporaines. Il renvoie également à des préoccupations relatives au patrimoine culturel du pays, à laccès de toute la population haïtienne au patrimoine régional et mondial par des œuvres de traduction, le rapport entre oraliture et écriture, la mémoire et larchivage. Cela nous offre donc le prisme à travers lequel peuvent être lues et questionnées les différentes postures à légard des dispositions de la Charte Fondamentale dont les préoccupations ont trouvé leur explicitation dans le préambule[7] : lélimination de discriminations où croisent problèmes linguistiques, questions de culture, dhabitation de lespace territorial et dépanouissement matériel, moral et intellectuel.
Ou, du moins, cette difficulté de la mise sur pied de l« Académie haïtienne » relève-t-elle directement de l« idée dAcadémie » compte tenu de ses différentes matérialisations expérimentées ou possibles ? A partir de quel paradigme lacadémie haïtienne est-elle approchée ? Suscite-t-elle des suspicions, et de quelle sorte ? Dans ce cas précis, ces réserves à légard de lAcadémie renvoient-elles à lidée de larticle sur lAcadémie haïtienne tel quil est édicté dans la constitution ? Quel dispositif institutionnel pensé en termes de mission, de compétences requises et de fonctionnement peut concourir au développement du créole enrichi de la dynamique sociétale haïtienne ? Comment pouvons-nous penser lAcadémie dans les termes dun tel dispositif institutionnel ? Ny aurait-il peut-être lieu de sinquiéter de lévolution du créole haïtienen termes de travaux effectués sur cette langue–quoiquil soit considéré comme le parangon des créoles français en raison de son développement relativement précoce par rapport aux autres variétés des créoles français[8] ? Des avancées considérables dans lévolution du créole haïtien sont à souligner. On peut citer lintroduction du créole à lécole à la faveur de la Réforme éducative de 1979–initié par le ministre Joseph C. Bernard–et lofficialisation de la graphie en cours depuis le 31 janvier 1980 précédant lofficialisation de la langue, sans compter lenseignement du créole à lUniversité. Toutefois nous pouvons constater quil reste dun usage limité dans les sphères de léducation, de la production et de ladministration. Cest surtout en littérature que la production en créole à retrouvé plus defforts et plus de consécrations dans des œuvres magistrales. On peut observer en Haïti, un manque considérable de recherches en (et sur le) créole relatives à sa description, son utilisation dans différents domaines de la vie technique et scientifique. On peut excepter certains travaux dont ceux dYves Déjean (dont lessentiel est concentré dans la publication faite en 2006)[9], de Pierre Vernet[10], et autres rares auteurs et universitaires. Dans toute lhistoire de lUniversité en Haïti (et du créole haïtien) les travaux de recherches obligatoires (mémoires pour lobtention du grade de licencié) ont été rédigés en français dans leur quasi-totalité, excepté quatre mémoires qui ont été rédigés en créole dont deux à la Faculté des Sciences humaines et deux à la Faculté de Linguistique Appliquée de lUniversité dÉtat dHaïti, entre 1998 et 2005. Par ailleurs, on pourra saluer leffort de rares auteurs et universitaires qui ont entamé une production scientifique en créole.
Cette question du développement dune langue ne passerait-elle pas nécessairement par un degré poussé de normalisation et de standardisation ?
Par cela, nous interrogeons dans un même temps lusage des deux langues officialisées par la constitution, mais également lAcadémie en tant que dispositifs institutionnels travaillant au développement de tout le potentiel de la langue créole. Ces interrogations mettent en relief trois réalités majeures qui invitent à lanalyse : : 1) la langue créole, de même que les autres langues, est un système ouvert que continuent de produire les locuteur-trice-s dans lusage quils-elles en font ; 2) linscription de la langue créole dans la dynamique sociétale qui peut être source dexplication de son usage (sa fréquence et les secteurs de la vie dans lesquels la langue créole est exclue ou mobilisée) ; 3) laction de lÉtat par des politiques publiques à visée réparatrice ou égalitaire ainsi que la nature et les caractéristiques de linstitution devant les mettre en application.
Au regard de cette histoire de la question des langues en Haïti et des problèmes qui sy dégagent, le comité dinitiative pour la mise en place de lAcadémie haïtienne aborde les prescrits constitutionnels comme la formulation de bases juridico-administratives à une politique linguistique tout en prenant compte et en interrogeant les difficultés dinstituer lAcadémie. Ce colloque est bien loccasion idéale, pensons-nous, de réfléchir sur sa mission, son mandat, son organisation, son orientation. Dans cette perspective, nous nous posons la question suivante qui semble de nature à orienter nos réflexions autour de la création de cette institution : « Quelle académie créole pour Haïti, voire pour quelle région et dans quel monde ? »
Ces réflexions et débats autour de la création de lAcadémie, à la faveur de ce colloque international peuvent constituer un préalable au développement dune « créolophonie » scientifique et linguistico-culturelle dont lun des buts pourrait être la promotion, lexpansion et le développement scientifique et culturel du créole en question[11], dans une prise en compte des nouvelles technologies de linformation et de la communication.
Le colloque se déroulera autour de thématiques dominantes :
A. Politique linguistique et pratiques linguistiques en Haïti
- Normalisation, standardisation et aménagement linguistique
- Créole et production scientifique.
- Créole et production littéraire.
- Créole et traduction
- Créole : entre oraliture et écriture.
- Contact des langues
- Créole et développement
- Créole et les nouvelles technologies dinformation et de communication (NTIC).
B. Langues, identités, sociétés
- Langue et représentations sociales.
- langue et question de reconnaissance.
- Langue, nation et nationalité.
- Langue et mondialisation.
C. Langues et Académie
- LAcadémie créole et dautres expériences dimplantation dacadémies.
- Rôle traditionnel dune académie de langue : avantages et inconvénients.
- Académie et bilinguisme.
- LAcadémie haïtienne : conception, mise en place, gestion, gouvernance…
Langue du colloque
Les langues du colloque sont le créole haïtien et le français. Pour ce qui concerne les communications, elles seront publiées dans les deux langues dans les actes du colloque.
Délai de soumission des propositions
Le comité dorganisation reçoit les communications à ladresse : akademiayisyen.kolok2011@gmail.com ou akademiayisyen.kolok2011@ueh.edu.ht
- Jusquau 15 aout 2011, date de fermeture de lappel à communication. La proposition comportera les éléments suivants :
- Nom complet de lauteur, téléphone, adresses postale et électronique,
- Statut professionnel et institution dattache,
- 500 mots maximum traitant de la problématique choisie.
Cet appel à communication est ouvert à toutes les disciplines des sciences humaines et sociales, et particulièrement à la linguistique, la philosophie, la littérature, lanthropologie, la sociologie et lhistoire. Il est lancé au public haïtien et à la diaspora haïtienne évoluant un peu partout dans le monde, aux universitaires de la Caraïbe et du monde entier, et à toutes les institutions et instances intéressées au devenir du créole haïtien en général et à la question de lacadémie haïtienne en particulier.
Voici les institutions faisant partie du comité de pilotage :
Bon Nouvèl
Bureau Nationale dEthnologie (BNE)
Faculté de Linguistique Appliquée (FLA)
Ministère de la Culture et de la Communication (MCC)
Ministère de lÉducation Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP)
Presses Nationales
Société dAnimation et de Communication Sociale (SAKS)
Université dÉtat dHaïti (UEH)
Le comité scientifique est composé des personnalités suivantes :
Jean Léon Ambroise
Darline Cothière
Michel Degraff
Yves Dejean
Fritz Deshommes
Renauld Govain
Laennec Hurbon
Nirva Jean-Jacques
Pierre Michel Laguerre
Notes:
| 1. | « Tous les Haïtiens sont unis par une Langue commune : le Créole. Le Créole et le Français sont les langues officielles de la République ». Haïti, La Constitution de la République dHaïti, 10 Mars 1987, Port-au-Prince : Journal Le Moniteur, art. 5. |
| 2. | « Pour que ce mandat puisse être exécuté, il faut quil exprime formellement en créole et en français le ou les motifs de larrestation ou de la détention et la disposition de loi qui punt le fat imputé (…) ». Ibid, art. 24.3-a. |
| 3. | « Obligation est faite à lÉtat de donner publicité par voie de presse parlée, écrite et télévisée, en langues créole et française aux lois, arrêtés, décrets, accords internationaux, traités, conventions, à tout ce qui touche la vie nationale, exception faite pour les informations relevant de la sécurité nationale ». Ibid.art. 40. |
| 4. | Ce qui pose demblée dinterroger le rapport des deux langues en Haïti, tout en prenant la mesure des prescrits constitutionnels. |
| 5. | POMPILUS Pradel, 1985, Le problème linguistique haïtien. Port-au-Prince, Éditions Fardin. |
| 6. | Un premier questionnement pourrait porter sur la distinction entre la langue (commune) de la population haïtienne et la langue (officielle) de lÉtat : Comment expliquer que les langues de lÉtat ne soient pas toutes, les langues de la population? A-t-il existé une période où lÉtat ne parlait pas la même langue que la population ? |
| 7. | « Pour fortifier lunité nationale, en éliminant toutes discriminations entre les populations des villes et des campagnes, par lacceptation de la communauté de langues et de culture et par la reconnaissance du droit au progrès, à linformation, à léducation, à la santé, au travail et au loisir pour tous les citoyens ». préambule. |
| 8. | En effet, le créole haïtien a acquis assez tôt un niveau de grammatisation avancé : le créole haïtien semble avoir acquis un certain « prestige » bien avant les autres variétés du créole français. Au début 19ème siècle, on le jugeait même digne dêtre utilisé dans la vie publique. Vintila-Radelscu, Ioana, (1979), (2ème édition). Le créole. The Hague, Mouton Publishers, P. 95. |
| 9. | Déjean, Yves, 2006, Yon lekòl tèt anba nan yon peyi tèt anba. Port-au-Prince, Éditions Henri Deschamps. En 1980, cet auteur (op. cit.) avait proposé des techniques dinitiation à lécriture du créole haïtien : Comment écrire le créole haïtien, publication issue de sa thèse de doctorat portant le même titre. |
| 10. | Vernet, Pierre, 1980. Technique décriture du créole Haïtien. Port-au-Prince, Le Natal. Cette même année, Pierre Vernet a publié un manuel qui va dans le même sensTechnique décriture du créole haïtiendestiné aux enseignants de créole dans la manière denvisager lenseignement-apprentissage de cette langue à lécole, notamment dans le domaine de lécrit. |
| 11. | Comme il a été souligné, cette « créolophonie » peut être à la fois un bon moyen et un nouvel instrument pouvant permettre à la langue créole de prendre sa place dans le train de la mondialisation. Govain, Renauld, 2010, « Les pratiques du créole haïtien et la mondialisation », communication présentée au Colloque Penser un humanisme de la diversité, Tulane University, New Orleans, USA, organisé par Tulane University et CRENEL, 56 avril 2010. |