par Myrtha Gilbert
« Rien nest plus fondamental que de comprendre de quoi les hommes vivent et que dobserver comment ils sont organisés pour assurer leur subsistance. »
Robert Fossaert
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| “Move nwit” pa Didier Civil, patisipan nan ekspozisyon “Lè penso yo te tranble”, 2011. |
I.-École et société
- La question fondamentale qui interpelle toute société humaine, quelque soit son niveau de développement tourne autour de la satisfaction des besoins primaires de lhomme, à savoir : se nourrir, se vêtir, se loger, se soigner et se reproduire.
- Pour satisfaire leurs besoins fondamentaux, les hommes rentrent en relation les uns avec les autres. Donc, le fait de vivre en société induit des rapports sociaux, notamment dans le processus de production (production, échanges, consommation) et de reproduction.
- Pour se reproduire, se maintenir en vie et pour améliorer leurs conditions dexistence par rapport à lhabitat, à lalimentation, les soins de santé, la protection contre les intempéries etc., les sociétés ont transmis, de génération en génération, les expériences acquises et les savoir-faire. Ce sont les éléments fondateurs de la culture et du système éducatif.
- Avec lévolution des sociétés, la division sociale du travail (agriculteurs, éleveurs, artisans), et plus tard, lapparition des classes sociales (riches et pauvres), un ample champ du savoir est désormais détenu par un petit groupe : des maîtres issus du secteur aristocratique. Les nobles ne travaillent pas la terre, ne soccupent ni délevage ni dartisanat. Ils consacrent leur temps aux études diverses : La nature, les astres, le destin de lhomme et lexistence des dieux, les mesures, qui donneront plus tard les mathématiques etc. Un vaste domaine de connaissances complexes est désormais imparti par ces maîtres et réservé au groupe restreint des aristocrates. Désormais la connaissance est un instrument de pouvoir sur les hommes. Lécole transmet ainsi dautres savoirs, en prolongement de ceux reçus au sein de la famille ou en opposition à elles.
- Dans ces sociétés divisées en classes, de caractère esclavagiste ou féodal, où le système productif est encore rudimentaire, le travail des esclaves, des serfs, des paysans, des artisans, exige peu de connaissances complexes. En même temps, ces activités productives sont considérées par les nobles comme objet de rabaissement social, et le cumul des richesses comme privilège de caste. Autrefois, les pouvoirs de droit divin, en France, en Chine, en Russie et partout ailleurs, pour maintenir le statu quo, saccommodaient de linculture des masses. Entretenant souvent leur analphabétisme, leur fanatisme eu égard aux dogmes et croyances, leur indifférence par rapport à la science et la technique.
- Mais, les besoins de lhomme et lévolution progressive de la science, de la technique, jointe aux découvertes multiples, impulseront le développement de la bourgeoisie commerciale et maritime et celui dune base industrielle liée dabord à la demande interne. De nouvelles perspectives économiques souvrent, aiguillonnant les recherches scientifiques. Aiguillonnant aussi les luttes politiques et sociales. La société est grosse de Révolution ou de Réformes sociales profondes. De nouvelles idées de progrès circulent. Les serfs et les paysans se révoltent, les ouvriers réclament de meilleures conditions de travail, la bourgeoisie sinsurge contre les nobles
- Toutes les conditions sont réunies pour conduire les forces sociales porteuses de changement à renverser lancien régime et forger ainsi de nouveaux rapports sociaux. Ainsi, dans le cas de la société de type féodal, une bourgeoisie de type national et des forces populaires paysannes, ouvrières, masses urbaines, créent-elles une nouvelle dynamique sociale basée notamment sur lextension du savoir, parce que :
- Le développement commercial et industriel a besoin de scientifiques dans plusieurs branches, de techniciens et douvriers qualifiés sur grande échelle ;
- Les intellectuels davant-garde, très actifs dans toutes les batailles pour le progrès social, mettent laccent sur limportance de lécole, du savoir ;
- Les classes populaires deviennent plus exigeantes quant aux gains économiques et sociaux, réclamant de meilleures conditions de travail, de meilleurs logements, de meilleurs soins de santé, doù la nécessité dune meilleure formation dans les domaines les plus divers.
- Retenons avant de continuer trois éléments :
- Tout système éducatif répond à un projet de société formulé ou implicite. Il est toujours un élément du système global ; en même temps, il est un indicateur de lorientation impulsée à la société.
- Lorganisation et le fonctionnement du système éducatif expriment létat réel des rapports sociaux.
- Il faut bien comprendre que cest le projet économique qui guide lécole, cest la raison pour laquelle les classes dominantes des pays industrialisés ont consenti dimportants investissements dans le système éducatif.
Mais cette évolution dont nous rendons compte plus haut aboutissant à un système éducatif avancé et lexpansion des connaissances, est la réalité des sociétés dont la logique économique est guidée par des intérêts nationaux.
II.- La logique du système éducatif haïtien
- Haïti fut une colonie dexploitation et non de peuplement comme le Canada et les États-Unis dAmérique. La plus totale de toutes les colonies de plantation en Amérique. Son système plus cruel que tous les autres. Mais, il se trouve que malgré le triomphe de la Révolution anti-esclavagiste de 1804, malgré les expériences de Dessalines, de Goman et de Christophe, les aristocraties foncières nont pas pu couper au plan économique ni culturel le cordon ombilical qui les unissait à la France et à lEurope.
- La logique économique restant la même, cest-à-dire produire pour les grandes puissances, le pays se vit astreint à cultiver pour satisfaire les marchés extérieurs : café, canne à sucre, coton, figue-banane, pite etc. Exactement le contraire de lorientation économique des pays comme la France, lAllemagne, lAngleterre, les États-Unis ou le Canada plus tard.
- Et si pendant longtemps, le pays a pu assurer lessentiel de son alimentation, ce nest pas grâce au souci et à la vision des « élites », mais grâce à la paysannerie qui sest battue du bec et des ongles pour laccès à la terre et qui dans sa fonction de résistance à loppression des féodaux et à la logique économique coloniale, a cultivé maïs, petit mil, pois, igname, malanga et planté manguier, avocatier, oranger, citronnier etc.
- Mais retenons que dans tout État-Nation, cest lÉtat qui organise le système éducatif. Or dans une société de classes, les groupes dominants orientent de manière décisive les politiques dÉtat. Donc les élites haïtiennes imprégnées de préjugés et aliénées ont, à partir de Boyer, orienté lorganisation de lécole haïtienne sur le mode de lexclusion. À lépoque, seuls les fils des chefs méritaient daccéder à la connaissance. Lécole haïtienne, forgée avec une armature aux trois quarts coloniale pour répéter Jacques Roumain, correspond à la vision que se font les élites des besoins de la société et du rôle de lécole : Tout pour elles, rien pour les autres comme lavait souligné judicieusement Justin Lhérisson. Le système éducatif est donc destiné comme disait lautre, à produire des échantillons de « grands nègres » capables de tenir tête aux « grands blancs ». Les références au paraître, sous forme déchantillon et à létranger, expriment le regard néocolonial des « élites » qui, très tôt et de plus en plus, ne se reconnaissent guère dans lensemble des composantes dune Nation à construire et à développer. Alors, héritage colonial oblige, les masses paysannes et populaires sont maintenues dans lignorance et la précarité.
- Deux éléments ont donc modelé lexclusion sociale qui caractérise depuis toujours le système scolaire haïtien :
- La vision des élites, se réappropriant les valeurs dexclusion qui prévalaient dans la société dominguoise ;
- Les rapports de dépendance par rapport aux grandes puissances (France, USA) qui confortent cette exclusion.
- Les rapports de dépendance maintiennent la nécessité de produire ce dont les autres ont besoin. Et les autres, je parle des grandes puissances, sont en surproduction et chaque fois plus. Donc, à quoi bon en Haïti, des techniciens moyens ou supérieurs en nombre et bien formés, des chercheurs, des scientifiques, des ouvriers qualifiés. Sil ny a pas dindustrie à développer, dagriculture à étendre et à perfectionner au profit des producteurs et de la population, doutils agricoles à fabriquer sur grande échelle, de produits de la terre à transformer, de services sociaux à multiplier. Il en faut très peu et cest la fonction de lécole à plusieurs vitesses.
- Car, dans la mesure où la société dans son organisation sur le plan social, politique, économique, culturel repose sur des rapports de dépendance et cette vision coloniale des « élites », lécole ne peut que reproduire lexclusion et lextraversion. Ce, en dépit des discours et toute lhypocrisie qui entoure les plans préfabriqués qui nous viennent de létranger.
- Lécole à plusieurs vitesses est la réponse du système dexclusion à lexplosion de la demande déducation de la part des larges couches populaires. Cest une massification apparente, qui offre une école marginale aux marginaux, à limage des bidonvilles sans services sociaux, aux constructions anarchiques, en guise de bourgs, de villes et de quartiers organisés.
- Le système éducatif haïtien sue lexclusion et lextraversion de toutes parts :
- La langue française imposée aux apprenants créolophones ;
- Le contenu des manuels, dont un grand nombre, préparés à létranger ou sous influence étrangère, se référant la plupart du temps à une autre réalité, une autre culture, dautres besoins et dautres préoccupations ;
- 90% décoles privées contre 10% décoles publiques ;
- Très peu décoles de qualité surtout privées versus les écoles « borlettes » quoique privées. Or lon sait qui a les moyens de se payer les écoles de qualité !
- Beaucoup de bourses détudes octroyées aux étudiants et cadres haïtiens, dont on pourrait interroger ladéquation de leur contenu, par rapport aux vrais besoins du pays. Sans compter ce que cela représente souvent, faute dorientation adéquate comme renforcement du caractère extraverti de lécole.
- Aujourdhui, la crise du système capitaliste mondial et leffondrement de lÉtat haïtien, en plus du 12 janvier, créent pour la société haïtienne une situation intolérable. Létau de la dépendance se resserre au point que notre société est menacée de dilution. Les grandes économies en surplus de tout, cherchent à déverser avec plus dagressivité, non seulement leurs produits manufacturés et alimentaires (voitures, vêtements, riz, maïs, œufs, lait, ailes de poulets etc.) mais plus récemment, leurs cadres au chômage (sous prétexte de petits projets humanitaires ou de développement, par nuée dONG interposée). La bourgeoisie de ces pays industrialisés et loligarchie haïtienne nont guère besoin de cadres haïtiens formés en grand nombre. Pourquoi faire ? À quoi bon tous ces médecins si lélite se fait soigner à Miami et à St-Domingue ; À quoi bon beaucoup dingénieurs agronomes, si le riz, le maïs, le lait, les œufs, le poulet viennent de létranger ; à quoi bon des techniciens et des ouvriers qualifiés, si tous les produits manufacturés viennent des États-Unis, du Japon, de France et dailleurs. Ainsi, la population haïtienne en âge de travailler, est-elle mise au chômage, en vacances forcées.
- Les grandes puissances de lère post-industrielle ont besoin de main dœuvre à bon marché, comme la rappelé dernièrement Paul Collier. Une main dœuvre proche du servage ou de lesclavage. Elles en ont besoin pour compenser les pertes subies par les gains économiques et sociaux de leurs ouvriers, de leurs cadres techniques et le niveau général de vie de leurs populations. Donc, la mondialisation des puissants na que faire de nos connaissances pointues sur grande échelle. Mais elle a besoin de cerveaux individuels ingénieux pour renforcer ses profits, et dune masse amorphe peu formée pour la dure besogne de la sous-traitance.
- Poser aujourdhui, en Haïti, la question de lécole, du système éducatif et de lUniversité, cest avant tout poser la nécessité de renverser un système inique, en bout de course, qui a mis depuis longtemps lécole et la société dans limpasse.
Myrtha Gilbert 30 juillet 2010
Conférence présentée à la Plateforme des Organisations Haïtiennes de Droits Humains (POHDH), le 30 juillet 2010.

