Publié pour la première fois dans Caraïbe Créole News
Fort-de-France, jeudi 3 février 2011. CCN/MK. Lécrivain martiniquais, poète, chantre de la créolité et du Tout-monde, sen est allé. Il était âgé de 82 ans. Lœuvre magistrale de Glissant est celle dun écrivain très engagé dans le combat anti-colonialiste. Son premier roman, la « Lézarde » (1958, Prix Renaudot), itinéraire dun groupe de jeunes anti-colonialistes martiniquais, lui vaut la reconnaissance de lavant-garde littéraire parisienne. Il écrit pour le théâtre «Monsieur Toussaint» (1961) en hommage au révolutionnaire haïtien. Militant anti-colonialiste signataire en 1960 du « Manifeste des 121 » sur le droit à linsoumission dans la guerre dAlgérie, il est arrêté en Guadeloupe lannée suivante pour son implication dans le Front Antillo-Guyanais et assigné à résidence en France. De retour en Martinique en 1965, il fonde lInstitut Martiniquais dÉtudes (1967) puis la revue Acoma (1971). Édouard Glissant avait récemment pris position contre la politique de limmigration de la présidence Sarkozy en signant avec Patrick Chamoiseau un manifeste « Quand les murs tombent. Lidentité nationale hors la loi ?» En 2007, il a fondé lInstitut du Tout-monde, «site détudes et de recherches dédié aux mémoires des peuples et des lieux du monde», pour favoriser «la pratique culturelle et sociale des créolisations». Ci-dessous, lécrivain Martiniquais Raphaël Confiant raconte « le Glissant » quil a connu. [http://www.caraibcreolenews.com/template.php?at=2926]
Souvenirs du Tout-monde
Seuls les voyages ont le pouvoir de faire se rencontrer les écrivains. Hors de leur lieu dorigine, ils cessent soudain dêtre des gens renfermés et égocentriques. Je nai pour ma part rencontré Edouard Glissant que très rarement à la Martinique, mais dans ce quil a appelé le « Tout-monde », oui, nous nous sommes souvent vus. Contrairement aux artistes (musiciens, chanteurs etc.) ou aux sportifs, les écrivains ne gagnent pas dargent ou très peu. Leur seul privilège est de pouvoir voyager un peu partout sans avoir à débourser quoi que ce soit, alors nous en profitons. Les souvenirs les plus forts que jai de cet immense écrivain se situent donc forcément hors de notre terre natale, quoique partout où nous allons nous navons cesse de parler delle, dévoquer son histoire tragique, sa langue et sa culture déclinantes, limpasse politique dans laquelle elle se trouve depuis un demi-siècle.
Édouard Glissant fait partie des trois écrivains (avec Aimé Césaire ou Frantz Fanon) qui ont réussi cette chose extraordinaire : faire exister la minuscule Martinique sur la carte du monde. Connaissez-vous la république autonome du Borchkhotorstan ? Non, je suppose. Elle est pourtant plus vaste que Cuba et plus peuplée que la Jamaïque et fait partie de la Fédération de Russie. Alors, Glissant, au début, mintimidait. Jusquà ce que je découvre un grand timide. En tout cas à loral doù peut-être son élocution lente, voire hachée. A lécrit par contre, sa parole est dune majesté qui en impose. Je me souviens que lors du baptême du collège de Places dArmes (Lamentin) à son nom, il avait souri lorsque, invité à prendre la parole, javais avoué avoir lu, à lâge de 18 ans, trois pages de son fameux roman « La Lézarde » (Prix Renaudot 1958) et avoir refermé immédiatement louvrage pour ne le rouvrir quà lâge de trente ans. Pourquoi ? Parce que jy avais découvert une écriture si puissante que je métais dis que si jamais je my enfonçais, si je continuais à lire louvrage, jamais je ne pourrais devenir écrivain à mon tour. Cette écriture na jamais cessé de mimpressionner, même si, comme je lavouais à Glissant, javais cessé de la comprendre. Autant ses essais me semblaient limpides, autant ses romans, à partir de « Malemort » (1975), mont paru de plus en plus hermétiques.
Louisiane
Glissant est le premier, dans la sphère francophone en tout cas, à avoir analysé (et célébré) le processus de créolisation qui a donné naissance à nos sociétés, prenant congé dun seul coup ce quil appelait nos arrière-mondes à savoir lEurope, lAfrique et lAsie. Mais prendre congé ne signifie nullement rejeter ou renier comme insinuent certains esprits obtus, mais tout simplement vouloir habiter son lieu et son histoire. Chercher à exprimer sa propre parole. Que nous le voulions ou nom, notre lieu de naissance est lHabitation. Cest dans lenfer esclavagiste que nos ancêtres se sont peu à peu redressés, quils ont cessé dêtre des sous-hommes ou des bêtes de somme et quils ont créé de toute pièce une nouvelle langue et une nouvelle culture pour devenir des êtres humains à part entière. « Créole » vient du latin « creare » qui signifie « créer ». Tout cela Glissant lexprime et lexpose dans des analyses, brillantes, parfois géniales, qui déroutent luniversitaire pur jus. Cest que sa pensée fonctionne tout à la fois avec des concepts et des métaphores, ce qui est mal vu de linstitution académique où seul le concept, dit scientifique, a droit de cité. La métaphore, elle, est laissée aux poètes. De plus, Glissant avait cet art magistral qui consiste à emprunter des idées, à les retravailler et à les recycler de manière souvent fulgurante sans toujours citer ses sources. Autre motif dagacement des universitaires pour qui la bibliographie est un élément fondamental de leur démarche.
Nous en riions et nous chamaillions tous les deux chaque fois que nous nous rencontrions, lui défendant bec et ongles sa manière de faire, moi, privilégiant la manière universitaire. Et cela jusque sur les bayous de Louisiane ! Ces mangroves magnifiques aux mille entrelacements quen 1991, alors quil était directeur du Centre dÉtudes Francophones de lUniversité de Bâton-Rouge, il nous invita à parcourir, à loccasion dun colloque sur le système de plantation. Chaque soir, ce dispendieux, cet homme au grand cœur, tenait table ouverte, dans sa maison située au bord dun lac et nous, les participants au colloque, lentourions comme sil avait parole doracle. Un jour, en débarquant sur la terre ferme, nous vîmes une boutique, au sens créole du terme, perdue au fin fond des bayous. Une boutique comme en en trouvait jadis dans la campagne du Lorrain ou de Sainte-Marie. Elle avait pour enseigne : « CREOLE BELLE ». Se tournant vers moi, Glissant me lança, souriant énigmatiquement comme à son habitude : « Ou wè ! ». Mais il nétait pas pour autant un partisan acharné de lécriture en créole et critiquait sévèrement la graphie du GEREC. Pour lui, il fallait laisser cette langue vivre librement, dans son imprévisible et sa fulgurance, non lemprisonner dans les rets de lalphabet. Évidemment, auteur de cinq livres en créole, je nétais absolument pas daccord avec pareille idée. Je trouvais que Glissant sous-estimait trop leffrayant processus de décréolisation qui commença à affecter nos sociétés à compter de la fin des années 60.
Poétique créole
Lauteur de « Malemort » préférait partir à la recherche de ce quil a appelé « la poétique créole » cest-à-dire cette manière particulière que nous avons, en tant que peuple, dorganiser notre discours, délaborer une rhétorique qui nous est propre. Et cette poétique forgée dans loralité, dans les contes, les « titim », les chants mais aussi la parole quotidienne devait pouvoir irriguer notre écriture en langue française, contraints que nous étions dutiliser cette langue au stade historique où nous nous trouvions. Cette quête glissantienne produit à la fois une langue superbe et des textes profonds quoique énigmatiques. On peut prendre plaisir à lire Glissant sans tout comprendre, même quand on est Antillais. Cest souvent mon cas. Je me suis dailleurs toujours demandé comment faisaient les traducteurs de son œuvre. Lorsquil reçut le prestigieux Prix Puterbaugh en Oklahoma (Etats-Unis), jétais à ses côtés dans cet état où toutes les tribus indiennes chassées par la conquête de lOuest étaient venues séchouer. Et, cest non sans une incrédulité et une admiration sans bornes que jai pu voir des universitaires étasuniens, anglais, canadiens, allemands, sud-américains et même un Letton décortiquer son œuvre comme si celle-ci était dune évidente luminosité. Quand je faisais remarquer à Glissant que ces gens le comprenait mieux que moi je ne laurais pu, il me rétorquait en riant, de sa voix légèrement féminine (mais non pas efféminée) : « Ou two kouyon ! » (Tu es trop bête !). Plus sérieusement, il affirmait, non sans une certaine vantardise : « Mes lecteurs sont futurs ! ». Autrement dit, les Antillais ne comprennent pas mes livres aujourdhui, mais leurs petits-enfants oui ! Jétais, pour ma part, sceptique quant à une telle prédiction.
Trajectoire
Glissant nétait pas quun intellectuel et un écrivain. Cétait aussi un militant de la cause nationale Martiniquaise qui fut arrêté à laéroport du Lamentin et gardé à vue lors de laffaire de lOJAM (1965). Avant cela, en 1958, lorsquil obtint le Prix Renaudot pour son roman « La Lézarde », il se rendit au quartier Plateau Didier, habité entièrement à lépoque par la caste békée, et fit lacquisition dune imposante villa quil transforma en école : lIME (Institut Martiniquais dÉtudes). Lorsque le vieux Béké ruiné, qui vendait sa maison, vit ce jeune Nègre trentenaire frapper à sa porte et lui dire quil se portait acquéreur de sa maison, mise en vente depuis peu, il eut un sourire de commisération. « Ce nest pas dans vos moyens, mon bon ami » fit-il à Glissant, ignorant à qui il avait affaire. Donc, Glissant aurait fort bien pu devenir fonctionnaire de lÉducation Nationale Française et toucher les 40%. Il a préféré utiliser largent de son prix littéraire pour monter une école (qui existe encore aujourdhui) laquelle récupéra des années durant les exclus du système pour en faire des élèves sérieux et plus tard des citoyens. Ceci mérite le respect ! Doù le caractère odieux des réactions qui suivirent loctroi par le Conseil général et le Conseil Régional ce la Martinique dune somme de 11.000 euros pour rapatrier Glissant, très malade, dun hôpital étasunien très onéreux à un hôpital français. Quelles insanités na-t-on pas entendues sur certains sites-web antillais et dans les émissions « Coups de gueule » de diverses radios locales !
Que Glissant nait pas choisi de simpliquer directement dans la politique martiniquaise ne signifie pas quil nait pas joué un rôle éminent dans notre prise de conscience collective. Un intellectuel na pas forcément la fibre politicienne et Aimé Césaire aimait à rappeler que le Parti communiste était venu le chercher. Glissant, en élaborant le discours de lAntillanité, nous a donné les armes théoriques pour nous ancrer dans une réalité dont nous avait détourné la francité et que la négritude englobait dans un monde trop vaste et de toute façon fantasmatique, le « monde noir ».
Tout-Monde
Directeur du « Courrier de lUnesco » à Paris, puis professeur dans les universités de Bâton-Rouge et de New-York, Glissant, dans la deuxième partie de sa vie, fut en prise directe avec ce phénomène majeur quest la mondialisation ou globalisation. Il compris alors quil nous était désormais impossible de définir notre place dans le monde à partir de notre seule réalité caribéenne et insulaire, quil nous fallait de toute urgence élaborer une pensée qui nous permette de nous greffer à ce phénomène, de toute façon irréversible, sans pour autant nous perdre. On naura pas assez souligné que cette pensée, connu sous le nom de « Tout-Monde », est une traduction de lexpression créole « Tout moun ». On naura pas assez souligné le fait que selon Glissant, larchipel caraïbe avait été le lieu dune première mondialisation au XVIIe siècle et que celle que nous vivons présentement nen est que la deuxième. Ce qui signifie que nous, Antillais, sommes mieux préparés que tout autre peuple, à affronter les défis découlant de cette mise en rapport immédiate et brutale de presque toutes les langues, les cultures, les religions, brefs tous les imaginaires de la planète.
Ce faisant, Glissant tentait de nous sortir du face à face stérilisant « Martinique-France » et nous indiquait limpérieuse nécessité quil y avait à nous penser en dehors de cette cage dorée à lintérieur de laquelle nous dépérissons depuis un demi-siècle sans même nous en rendre compte. Cette pensée du « Tout monde » naura pas été comprise par tout le monde. Daucuns y verront une désertion du combat national martiniquais, une dilution de notre pensée dans le vaste courant intellectuel occidental qui remet en question lOccident ; dautres, mesquins, y verront une tentative de se faire remarquer par le jury du Prix Nobel de littérature (il est vrai que Glissant a été neuf fois nobélisable). Moi-même, javais des réserves, mais dune toute autre nature. Jétais perplexe devant une pensée, et Glissant nest pas le seul concerné, qui sélabore dans le ventre même de la bête, dans les universités yankees les plus prestigieuses et qui de ce fait, perdait peu à peu le contact avec la réalité du Tiers-Monde. Trop de grands intellectuels antillais, africains, arabes, indiens et chinois délivrent leur savoir aux Etats-Unis où ils ont tendance à sinstaller, souvent définitivement, et ne réalisent pas que les critiques quils peuvent porter au système capitaliste étasunien, à la globalisation sous légide de Coca-Cola-Hollywood-General Motors sont tolérées par ledit système avant dêtre digérées. Cela sappelle « la tolérance répressive ».
Grand œuvre
Lécrivain Glissant a toujours travaillé au difficile. Loin des séductions de lécriture tropicalisante ou du réalisme merveilleux. Il a produit une œuvre exigeante, qui demande à ce quon fasse des efforts pour la pénétrer, quon paie même une sorte de droit dentrée conceptuel. Cest là sa grandeur et son honneur. Cela en dépit des défauts, des incohérences ou des démissions que lon peut trouver chez lui comme chez tout homme. Comme chez chacun dentre nous. Lhomme physique nétant désormais plus là, ne serait-il pas temps pour nous de nous plonger dans ses textes, de nous battre avec la prose touffue de ses romans, avec la profondeur parfois opaque de ses essais ? Glissant a quelque chose à nous dire que nous navons pas encore compris. Ce quelque chose nest pas parole dÉvangile. Ni une vérité révélée.
Cest la Parole de nous-mêmes
