par Tontongi
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annonce qui a fait croire que le Quai dOrsay allait restituer aux Haïtiens lindemnité que la France leur avait recelée de 1825 à 1947, contre sa reconnaissance de lindépendance dHaïti, était bien sûr un canular, celle-ci nayant pas encore honoré même son engagement au fonds mis sur pied pour la reconstruction dHaïti par les Nations unies à la suite du tremblement de terre du 12 janvier, 2010. Mais ce canular a eu le mérite de relancer un débat sur cette escroquerie historique dont la réparation demeure, aujourdhui encore, une revendication légitime.
À tout considérer, la demande de lindemnité était totalement inappropriée dans la mesure que la révolution haïtienne était fondée sur le rejet de lesclavage, sur la dénonciation de ses méthodes de fonctionnement et sur lappropriation, par le nouveau État, des biens jugés iniques quil a générés et dont avaient bénéficié les anciens colons.
Nous appelons lindemnité une escroquerie pour deux raisons particulières : Premièrement parce quelle a été demandée sur de fausses prémisses de droit, à savoir que les anciens colons avaient perdu des biens à cause de labolition de lesclavage et que redressement leur était dû ; deuxièmement, parce que lindemnité a été imposée sous la menace de linvasion militaire. La France ne sétait même pas payée le luxe de lapparence : Le 17 avril 1825, une flotte de 14 navires de guerre était à la remorque, là dans la rade de Port-au-Prince, prête à intervenir. Donc, cétait par lutilisation de la violence, et non pas suite à un traité ou aux délibérations dun tribunal international conséquent que lindemnité a été demandée. Jean-Pierre Boyer, le président haïtien, pouvait certainement refuser et résister à toute attaque française, mais on peut aussi comprendre pourquoi il ne voudrait pas donner à la France une excuse de plus pour attaquer Haïti, dautant plus quelle na cessé de menacer lintervention militaire pour reprendre son ancienne colonie.
Étant donné le boycott général dHaïti observé par toutes les puissances du monde, grandes et moins grandes, Boyer voyait aussi dans lacceptation de lindemnité un bénéfice additionnel. Cest ce qui en effet arriva, suite à lacquiescement dHaïti et la bénédiction de la France, dautres pays reconnaissaient lindépendance dHaïti ; naturellement tous ces pays-là qui attendaient le signal français pour reconnaître Haïti étaient objectivement complices dans cette escroquerie. Quant aux États-Unis, où lesclavage était toujours légalement en vigueur, ayant dabord utilisé le prétexte de lindemnité due à la France pour ne pas reconnaître Haïti jusquici, ils nont pas de cure par la suite à désigner carrément le « mauvais exemple » que constitue Haïti, terre indépendante danciens esclaves libérés, comme raison de leur refus. Leur boycott de la reconnaissance dHaïti durera ainsi 58 ans, jusquen 1862, soit sous ladministration dAbraham Lincoln, qui lutta au moment contre les sudistes esclavagistes et sécessionnistes.
Certains milieux politiques, pour discréditer la légitimité de la revendication de restitution, ont avancé que lidée de lindemnité serait venue dune proposition dAlexandre Pétion aux Français pour obtenir leur reconnaissance et stabiliser lÉtat haïtien « ou pour sortir du ghetto international », comme la dit René Depestre, qui affirme, concernant la requête de Jean-Bertrand Aristide à la France en 2003, que cette demande de restitution nest pas « la manière la plus sereine, la plus intelligente, ni la plus civilisée, de donner un éclat international à la célébration des origines 1». Dautres ont fait valoir que lindemnité na pas de fondement juridique, et quaprès tout, il faut oublier le passé et travailler en paix avec la nouvelle France fraternelle, en tandem avec une « communauté internationale » soudainement protectrice.
On trouve parmi ces derniers, les éléments ex-gauchistes, renonciateurs de leurs propres idéaux de justice, comme Régis Debray et René Depestre, que je critique dans mon livre Critique de la francophonie haïtienne. Régis Debray, en mission pour Jacques Chirac en Haïti en 2003, a critiqué la demande de restitution faite par Aristide, arguant que « le droit en vigueur au moment » ne le prévoyait pas. Citons en entier le paragraphe dans lequel je cite Debray et le critique à fois : « Il est certes à nos yeux scandaleux que Haïti ait dû en quelque sorte acheter en francs or sa reconnaissance internationale après avoir conquis son indépendance au prix du sang, mais faut-il rappeler que le droit à lautodétermination des peuples nexistait pas en 1838 ? Pas plus que la notion de crime contre lhumanité, née au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. » Ma réponse à Debray : « Ni en cela les Conventions de Genève (août 12, 1949), pourtant le premier Tribunal de Nuremberg (194546) condamnait et exécutait des officiers allemands pour crimes de guerre. Pourquoi surtout suggérer la caducité des revendications parce que lidée dune indemnisation serait venue de Pétion et Boyer pour compenser “des colons français massacrés (15.000) ou en fuite (15.000)”? À supposer que tel était le cas, cela ne témoigne-t-il pas du fait des grandes pressions militaires, politiques et économiques que la France continuait à exercer sur le jeune État nègre ? Et quand bien même les Français “dépossédés” et assassinés auraient droit à réparation, pourquoi sarrêter là ? Et le génocide en série (après celui complété des “peaux rouges”) causé par la Traite de Noirs ? Les brimades sur les plantations ?2»
Nous laisserons aux historiens la tâche déclaircir les détails de la problématique bilatérale de la question de lindemnité, mais une chose est déjà claire pour nous, vue dans le contexte historique de la naissance du pays : Jamais la jeune république noire aurait volontiers initié une démarche qui, de toute évidence, ne pouvait que ruiner son projet de développement national. Il est donc absurde, selon linsinuation de Depestre, dimaginer que Pétion ou Boyer eussent de plein gré offert et accepté de donner plusieurs générations de leurs recettes et budgets nationaux à une puissance étrangère qui les menace dinvasion, cela confirme une certaine désinvolture de la part de Depestre qui lamène à cautionner la plupart des ingérences impérialistes en Haïti ces derniers temps.
En fait, tout au cours du règne de Napoléon, puis sous la Restauration royaliste (18141830), la France continue de faire des tractations, des magouilles, des démarches insidieuses auprès des autres puissances pour chercher à reverser la nouvelle réalité politique en Haïti, souvent en manipulant la lutte de pouvoir entre les multiples protagonistes haïtiens, et souvent par des menaces militaires directes ou camouflées. Étant donné le prestige de la France comme grande puissance impérialiste, linacceptabilité du précédent haïtien comme générateur de droits, et surtout les pressions des anciens colons royalistes, qui ont eu le vent en poupe sous le nouveau régime de la Restauration et qui réclament, sinon le rétablissement pur et simple de lesclavage, du moins la compensation forfaitaire de leurs biens fabuleux, tout cela dans un environnement international hostile, il nest pas difficile de comprendre le stress et le grand dilemme où se trouvait Haïti. Il y a en cela un lien direct entre la demande dAristide, qui embarrassait Jacques Chirac et Dominique de Villepin, et lintervention politique et militaire française qui aboutit au renversement dAristide en février 2004.
Ce nest pas sans raison que lune des premières décisions prises par le régime de facto fantoche de Gérard Latortue après le coup dÉtat franco-étatsunien de février 2004, était « dabandonner la réclamation de la dette de la restitution à la France », une réclamation quil qualifie d « illégale ». Il faut lire à ce sujet une intéressante lettre ouverte de Francis Saint-Hubert, un économiste haïtien, adressée à Latortue en avril 2004 où il sélève contre le rejet par Latortue du bien-fondé de la demande de restitution, observant que la véhémence de la réaction du gouvernement français peut être due « [p]lus probablement [ ], à ce quil perçoit, sans vouloir lavouer publiquement, comme une revendication sérieuse, non seulement embarrassante mais potentiellement très coûteuse, supportée par dirréfutables faits historiques et, de lavis de beaucoup, des bases juridiques solides ». Critiquant largument de labsence de fondement juridique, Saint-Hubert ajoute : « Aucun pays au monde, sauf Haïti (ni les États-Unis, ni le Mexique, ni la Colombie, ni même, plus près de nous, lAlgérie ou le Vietnam), na été contraint de payer la reconnaissance de son indépendance et déviter par une dette paralysante le retour forcé de ses citoyens à lhorreur de lesclavage.3»
Lénorme montant, de nature forfaitaire, de la somme exigée dit déjà long sur son importance en 1825 : 150 millions de francs or, renégociée treize ans plus tard, en 1838, à 90 millions. Le nom officiel de laccord sur la réduction, « Traité de lamitié », savérait un grand précurseur des euphémismes absurdes du Parti républicain aux États-Unis au cours des élections partielles de 1994, qui présentait son programme daustérité anti-peuple et de la loi et lordre comme un positif « Contrat avec lAmérique », soi-disant favorable au pays, particulièrement à ceux-là quon allait dépouiller des protections régulatrices contre les banques prédatrices et des derniers recours à lassistance sociale. On a estimé que les premiers versements de lindemnité pour lesquels Haïti a contracté des crédits prohibitifs à la banque centrale de France, ont irrémédiablement affecté le projet de développement dHaïti, plaçant le pays dans un cercle vicieux dendettement, dappauvrissement, dautoritarisme et de dépendance croissante envers les puissances impérialistes, notamment la France, puis les États-Unis. Les effets cumulatifs nuisibles du cercle vicieux ont décuplé à chaque crise politique, à chaque intervention étrangère impérialiste, à chaque fois quon a laissé libre cours aux requins du Bord-de-mer, aux petits boss des usines dassemblage et aux suceurs de sang de la finance internationale (dont le FMI et la BID) pour déplumer le pays.
À la question du montant exact de la restitution que la France doit à Haïti, Saint-Hubert croit qu « Il sagit en fait, et en surcroît des dommages inestimables causés par lesclavage lui-même, dune injustice tout à fait chiffrable en valeur monétaire de son temps, quon peut ramener par des méthodes de calculs reconnus en sciences économiques, à une valeur réelle, daujourdhui » 4. Le chiffre de 17 à 23 milliards de dollars, au taux actuel, généralement avancé est bien crédible, mais je ne doute pas que le montant de compensation réel soit beaucoup plus élevé. Il y a certainement aussi des dommages qui ne sont pas chiffrables ou observables à vue dœil mais qui ont néanmoins laissé des empreintes indélébiles dans lexistence des victimes et de leurs descendants.
La fiabilité de la demande de restitution
En fait la somme initiale exigée par le roi Charles X150 millions francs orétait cinquante pour cent fois plus élevée que celle déjà exorbitante soumise par les ex-colons pour compenser leurs « pertes ». Il est vrai que cette poule aux œufs dor qua été la colonie saint-dominguoise de la France pourvoyait à une part importante de son économie, faisant vivre un Français sur sept. La coterie française profitait en effet énormément de lempire colonial, particulièrement de la colonie de Saint-Domingue dont les exportations dépassaient celles combinées des treize colonies anglaises en Amérique du nord. La production et le commerce des esclaves à Saint-Domingue constituaient le tiers de lensemble du commerce des esclaves dans le monde. Dans des termes qui annoncent les pratiques déprédatrices du Fonds monétaire international (FMI), des 166 millions de francs or quHaïti aura emprunté pour satisfaire les obligations de lindemnité « plus de la moitié, dit Anthony D. Phillips, était retournée aux mêmes banques sous les rubriques de commissions, honoraires et services dintérêt »5.
Comme la bien dit Phillips, Haïti était acculée à un « choix hobbesien » : ou acquiescer aux demandes françaises ou résister et risquer la continuation de la guerre, jamais résolue, avec la France. Ce dilemme était dautant plus ardu et tortueux, quHaïti était située dans une région contrôlée par des empires rivauxFrance, Espagne, Angleterre, Hollande, Portugal, Allemagne et les États-Unis émergeants, qui se combattent et cherchent à prendre avantage les uns sur les autres mais qui, tous, répugnent Haïti, le nouvel état nègre, et veulent se prémunir contre le « mauvais exemple » que représente sa radicalité révolutionnaire.
Les conditions draconiennes et pernicieusement gourmandes de lindemnité auraient été impossibles à satisfaire pour nimporte quel autre pays, mais pour Haïti qui se relevait à peine des désastres de la guerre civile et de la guerre dindépendance, cétait le comble : « La pauvreté de lHaïti moderne, dit Anthony Phillips, est inextricablement liée à la dette de lindemnité. Après léchec de limposition directe, les revenus qui payaient la dette provenaient des mêmes commodités qui avaient fait dHaïti une colonie lucrative. Léconomie haïtienne restait enchaînée dans lexportation des denrées tropicales, bois, sucre et spécialement café ( ). Les conséquences dun tel drainage, même non surprenantes, étaient dévastatrices pour le trésor public. Léducation, la santé et linfrastructure restaient pratiquement non financées tout au cours du xixè siècle »6.
Cette tournure des choses ne pouvait quêtre nuisible à la jeune république noire. Léconomie haïtienne restait ainsi dépendante des mêmes mécanismes de contrôle que durant léconomie esclavagiste du régime colonial. Les impératifs de production pour lexportation prennent précédence par rapport aux propres besoins du pays. Comme on pouvait bien le prédire, la dureté économique engendre linstabilité politique, dautant plus sil y a des puissances ennemies qui tirent malicieusement les ficelles
Prémisses de droits
Jai parlé plus haut de « prémisses de droits » dans le sens que accepter que la révolution anti-esclavagiste haïtienne ait porté préjudice aux « biens » des ex-colons en termes de droit, cest reconnaître que lesclavage est une activité économique légitime. Or, comme on le sait, en 1825 lesclavage était déjà reconnu et dénoncé comme un crime en Europe et dans certains milieux politiques en Afrique et dans les Amériques. Anthony Phillips a relevé que même dans labsence dune loi ou dun traité spécifique, certains actes sont considérés sur une base jus cogens, cest-à-dire « ”acceptés et reconnus par la communauté internationale” comme criminels ( ). Aujourdhui, la liste des crimes relevant du jus cogens inclut le génocide, la piraterie, lesclavage et la traite des esclaves, le meurtre en tant que pratique de lÉtat, la torture, la détention arbitraire prolongée et la discrimination raciale systématique ».
Un autre point important soulevé par Phillips, cest lillégalité de lesclavage au moment de la demande de lindemnité : « Le Premier Traité de Paris [30 mai 1814] inclut un engagement pris par la France vaincue et les Alliés vainqueurs (la Grande Bretagne, lAutriche, la Prusse, la Russie et la Suède) de travailler pour labolition de la traite des esclaves. Le Deuxième Traité de Paris de 1815 et le Congrès de Vienne en font suite. Tous les deux traités condamnent la traite des esclaves comme inhumaine et en contradiction avec les pratiques des nations civilisées. Les signateurs sengagent à éradiquer la traite et la pratique de lesclavage.7»
Cela dit, bien quil ny ait aucun précédent légal, comme Phillips nous le rappelle, déjà « établi pour gagner un jugement de restitution historique », la demande de restitution est fondée sur des principes de droits solides, sans compter naturellement les principes de droits moraux qui appellent pour la réparation des torts causés aux autres. Donc, le fait que lesclavage était reconnu et condamné comme crime dans des traités internationaux signés par la France avant 1825date de lapplication initiale de lindemnité, ça annule le bien-fondé de la demande de compensation pour des biens obtenus par une pratique jugée criminelle.
En réalité, le vrai sujet à droits ou ayant droits, cest lancien esclave victime de lesclavage et ses descendants. Il y a des biens réels qui ont été accumulés grâce à lexploitation de ces hommes et femmes transplantés comme bêtes de somme sur une terre étrangère qui leur sert de prison. Biens réels contre dénuement total, ça donne exploitation malhonnête, commerce immoral des humains, donc actions préjudiciables à dautres humains qui ont droit à réparation, à la réhabilitation de la justice.
Aux États-Unis, il y a un très fort mouvement de revendication qui demande réparation tangible aux descendants des victimes de lesclavage. Je soutiens cent pour cent une telle revendication. Pour la simple raison que des biens réels ont été amassés grâce à cette injustice, et que des torts réels ont été causés contre des gens réels. Nous ne parlons pas ici dune abstraction théorique, mais bien dune réalité historique empirique qui continue à affecter dune manière néfaste les descendants des victimes. On comprend bien, pour quil y ait une véritable réconciliation dans une sociétéou dans les relations de nation à nationoù des actes de victimisation ont été causés sur un groupe par un autre, il faut quon rectifie les torts causés dautant plus sils continuent à handicaper les descendants des victimes.
La configuration de la restitution
Dans mon effort dappréhender la problématique de lindemnité et la question de restitution, jai consulté plusieurs sources, lune dentre elles est Franck Laraque qui, depuis son ouvrage Défi à la pauvreté, publié en 1987, sest penché sur la crise économique haïtienne et cherche à y trouver une solution « endogène ». Voici ce quil pense de la question de restitution après avoir lu le brouillon du présent texte : « [Je suis] cent pour cent daccord avec tes arguments irréfutables et complets montrant le bien-fondé du remboursement dune “dette odieuse” qui a entraîné lempire de la faim et la perte de la souveraineté nationale. Néanmoins, ce remboursement soulève dautres points importants : la responsabilité des gouvernements haïtiens avant la dette et après son remboursement dans le sous-développement du pays ; demande de remboursement par négociations bilatérales avec le gouvernement français ou recours aux tribunaux ; versement dargent comptant à tempérament ou de la somme globale, ou investissement dans linfrastructure (ponts, routes, ports, aéroports, énergie etc ) ; remboursement à un régime corrompu, dictatorial, déprédateur ou aux organisations paysannes, populaires, progressistes haïtiennes sur le terrain déjà engagées dans la construction du pays ; ou toute autre solution appropriée. »
En effet, les questions soulevées par Franck Laraque quant à la configuration du remboursement, sitôt assurés le consentement par la France de la juste valeur de la réclamation et sa disposition à sen acquitter, savèreront très importantes, car cette configuration pourrait prendre des formes non nécessairement profitables au pays. Sitôt réglée la question de la représentation de linstance habilitée à recevoir le remboursement (je pense personnellement quil doit être une question de gouvernement à gouvernement), on peut imaginer plusieurs options.
Je suis, pour ma part, favorable à une option qui mette lemphase sur linfrastructure, étant donné limpact néfaste que le paiement de lindemnité a eu sur le développement de linfrastructure, partant sur le développement dHaïti. Naturellement, dans le cas dHaïti, on ne peut pas parler de linfrastructure sans adresser le problème de la dégradation de lenvironnement écologique. Le remboursement par la France peut prendre donc la forme de financement (et de partage dexpertise) dans la construction de ponts, routes, ports, aéroports, écoles, et dans la préservation/conservation de lenvironnement, dans la reforestation, dans la protection des rivières, des plages, etc. On peut aussi, à la limite, accepter le remboursement en raison de la formule 50/50 échelonnée sur plusieurs années : 50% en liquidités et 50% en financement des projets infrastructurels.
La dette étatsunienne
À la suite de loccupation étatsunienne dHaïti en 1915, le service de la dette de lindemnité était transféré à la National City Bank of New York, une banque américaine (rebaptisée aujourdhui CitiBank). Bien entendu cette banque pillait jusquaux os le Trésor haïtien, protégée par la baïonnette des marines. En fait, le contrôle du Trésor haïtien par les Étatsuniens précédait de cinq ans loccupation militaire dHaïti quand la Banque Nationale dHaïti fut remplacée par la Banque Nationale de la République dHaïti, une banque contrôlée par la National City Bank. Craignant la menace que faisait peser linstabilité politique sur la bonne marche de son capital, la National City Bank faisait tout pour contrôler totalement la douane et la finance haïtiennes, y compris un raid armé en décembre 1914 par les marines étatsuniens sur la Banque Nationale de la République dHaïti, emportant plus dun demi-million de dollars US qui furent déposés directement à la National City Bank de New York. La subséquente occupation de juillet 1915, décidée par ladministration de Woodrow Wilson, était déterminée pour une grande part par ces intérêts économiques.
Ce sera une autre histoire et tout un autre ordre de réclamation que celle touchant à la dette des États-Unis envers Haïti, non seulement la dette morale pour avoir participé militairement et aidé à leur indépendance et pour leur avoir favorisé, par lachat de la Louisiane, de lacquisition de plus du double de leur superficie de lépoque, mais aussi la dette en valeur monétaire de leur pillage dHaïti de 1910 à 1947, date du dernier versement de lindemnité. Il y a aussi la dette de la destruction de lagriculture haïtienne par lacquisition manipulatoire des terres arables et leur affectation à lexploitation exclusive du sisal et de la canne à sucre, le remplacement des cochons noirs et marrons par les cochons blancs, le riz local par le riz étatsunien fédéralement subventionné, donc rivalisant à peu de frais avec la production locale. Il y a surtout la dette quant à la réparation qui est due à Haïti pour les massacres des résistants et des civils haïtiens durant loccupation qui dure de 1915 à 1934, mais qui continue voilée dans la complicité avec les dictateurs cruels, servants de loligarchie, la permissivité envers la bourgeoisie parasite et déprédatrice qui écorche le pays à vif. Il est vrai que beaucoup de courageux Étatsuniens ont reconnu ces dettes et sont solidaires de laspiration dHaïti pour la justice et lautodétermination nationale, mais il faut que le gouvernement étatsunien lui-même les reconnaisse, non seulement sous les traits de regrets de crocodile dun ancien président, mais par des actions de solidarité pratiques de la part de la présenteou de toute prochaineadministration étatsunienne.
Le recours et lapplication de la justice sont possibles
Contrairement aux propos désobligeants des hommes comme Gérard Latortue qui qualifient la demande de restitution dAristide d « illégale »ou d« inappropriée » dans le cas de Depestre », cette revendication est juridiquement fondée dans la doctrine du droit européen appelée « lenrichissement injuste » en vigueur depuis le début du xviiè siècle. Larticle dAnthony D. Phillips« Haitis Independence Debt and Prospects for Restitution »est divisé en deux parties, la première est une narration historique de lindemnité, particulièrement son rapport génésiaque avec à la fois la crise endémique, lendettement et la dépendance quil nourrit, létat de pauvreté continuel, la reproduction de lautoritarisme et de lautodestruction. Il ne la pas dit en ces termes précisément, mais on voit bien, à le lire, que tout revient à cette méchanceté originelle. La deuxième partie touche à la réclamation de restitution selon un empirisme légal fondé sur les torts réels causés et les recours possibles pour appliquer la restitution et obtenir satisfaction.
Parmi les procédés possibles, il y a bien sûr la reprise de la demande de restitution par un nouveau gouvernement haïtien, secondée (ou incitée) par une pression publique insoutenable (comme par exemple le canular lui-même, la pétition des intellectuels à Sarkozy, la clameur publique, etc.). Il y a aussi loption quont toujours les individus, citoyens civils haïtiens, dappeler en justice lÉtat français (pour les torts causés à leurs ancêtres et dont ils continuent à souffrir les conséquences), selon la doctrine de lenrichissement injuste. Si on peut prouver quil y avait « transfert de richesse » obtenu par lextorsion ou la violence physique, et qui, de plus, a causé des torts et aggravations chez des plaignants, cette doctrine légale appelle pour restitution ou « redressement ». Des descendants desclaves noirs étatsuniens et descendants des victimes de lholocauste se sont servis de cette doctrine légale pour appeler en justice des compagnies profiteuses de lesclavage, ou, dans le cas des Juifs, les États allemand et suisse, pour exactions contre leurs congénères durant la Deuxième guerre mondiale. Anthony Phillips la bien rappelé : « Le transfert des richesses de Haïti à la France et de Haïti aux différentes banques qui finançaient la dette de lIndépendance est bien établi. Des réclamations détaillées, soumises par des anciens possédants desclaves pour compensation, y compris la valeur monétaire de la “perte” des esclaves, et formant le fondement pour la demande du gouvernement français, sont documentées. De même, les termes de lordonnance de 1825 et les comptes-rendus des négociations ont survécu. Le gouvernement français a reconnu davoir reçu le paiement de 90.000.000 de francs or. Lhistoire du premier paiement24.000.000 de francs or, transporté à travers Paris, sortant des coffres de Ternaux Grandolphe et Compagnie pour être déposé aux coffres du Trésor français, est enregistrée. 8»
Bref, il existe amples documentations historiques qui témoignent, détails à lappui, de lapplication systématique de lescroquerie française à lencontre dHaïti, handicapant ainsi structurellement, puisque faite sur un plan continu, répété et sallongeant sur plusieurs générations, le projet de développement économique dHaïti. La France doit restituer cet argent. Cest une question de décence et de justice. Le canular sur la restitution a invoqué les terribles dommages causés par le tremblement de terre du 12 janvier 2010 en Haïti comme justification morale de la décision prise par la France pour rembourser la rançon de lindemnité. Cest en effet une très noble justification, étant donné létat mille fois déplorable où se trouve le pays suite à ce désastre. La France est un pays très riche dont une bonne part de la richesse est tirée de lexploitation de ses anciennes colonies, y compris Saint Domingue. Rembourser à Haïti cet argent, cest faire œuvre à la fois de magnanimité et de justicequelque tardive quelle soit.
Tontongi, Boston août 2010
Notes
1. Cf. René Depestre, Encore une mer à traverser, Éditions Table Ronde, 2005.
2. Cf. Tontongi, Critique de la francophonie haïtienne, éd. lHarmattan, Paris, 2008. Lire en particulier les chapitres « Quand “linstruction musclée” mène au panégyrique autocolonialiste » et « Régis Debray ou le détour déboussolé ». « Depestre présente laccord sur lindemnité non pas comme une imposition impérialiste mais comme une manœuvre stratégique de la part des dirigeants haïtiens “de négocier, après coup, une indépendance déjà conquise héroïquement sur les champs de bataille. ( ) Doù, pour sortir du ghetto international, en 1825, la décision dindemniser, à la hauteur de 150 millions de francs or, les colons qui avaient perdu tous leurs biens dans une tourmente qui avait duré douze ans, de 1791 à 1804”. On sentait des larmes couler de ses yeux pour cette grande injustice faite aux colons français! » [R. Depestre, Encore une mer à traverser]
3. Cf. « Francis Saint-Hubert conteste la prétention de Gérard Latortue dabandonner la demande haïtienne de restitution de lindemnité de lindépendance extorquée par la France». « [En tant quéconomiste, Monsieur le Premier Ministre, vous savez certainement que la valeur actuelle dun investissement dépend de deux facteurs : le taux dintérêt et le temps considérés. À lui seul et à 5% dintérêt, linvestissement du premier versement de 5 millions de dollars, payé à la France en décembre 1825, rapporterait à Haïti en 2004 (soit 179 ans plus tard) plus de 30 milliards de dollars US ! Cette valeur est donc moins “onirique” que pense M Debray.] » http://haitiechanges.free.fr/diplofrance.htm
4. Ibid
5. Pour une analyse plus détaillée de la question de la dette dIndépendance dHaïti et la demande de restitution, il faut lire lexcellent article dAnthony D. Phillips « Haitis Independence Debt and Prospects for Restitution ». On peut le trouver sur le site de lorganisation Institute For Justice and Democracy in Haiti: “http://ijdh.org/wordpress/wpcontent/uploads/2009/11/Haiti_RestitutionClaimArticlePhilipps05-09.pdf”
6. Ibid Notre traduction de langlais.
7. Ibid Notre traduction de langlais.
8. Ibid Notre traduction de langlais.
Tontongi est léditeur en chef de la revue Tanbou:http://www.tanbou.com
Cet essai est aussi publié dans Haïti Liberté du 25 août au 1er septembre 2010: http://www.haiti-liberte.com/archives/electronic_edition.asp et dans lAlterPresse du 30 août 2010 : http://www.alterpresse.org/spip.php?article9913
