par Glodel Mezilas
Pale fransè pa fè m pè
(Le fait que tu parles français ne me fait pas peur)
Pale fransè pa voye nan mache
(Parler français ne paie pas)
Parler français pa di lespri
(Parler français néquivaut pas à la connaissance)
Proverbes haïtiens
Introduction
| A |
près son indépendance conquise en 1804, à la suite dune lutte qui a duré quinze ans (1789–1804), Haïti faisait face, entre autres, à un défi linguistique: quelle langue adopter (créole ou français) dans le cadre de sa communication tant au niveau national quinternational? Apparemment, ce défi a été relevé, lacte de lindépendance ayant été rédigé en français, en dépit du fait que les pères fondateurs de la nation ont juré de se séparer à jamais de la France. Ce choix de lélite intellectuelle a eu des répercussions sérieuses sur le pays, étant donné que la majorité des Haïtiens ne savait ne lire, ni écrire. Et ceci jusquà lheure actuelle.
Selon certaines données statistiques, il y avait seulement deux pour cent de la population qui savaient lire et écrire, au xixè siècle (Laennec Hurbon, 1987: 71). Ce qui montre que la production des œuvres littéraires à lépoque natteignait pas toute la population du pays mais plutôt la couche sociale (la classe mulâtre) qui avait bénéficié de la formation, spécialement en France pendant lépoque coloniale. En outre, lusage du français révélait la césure sociale et culturelle et prolongeait la situation de dépendance culturelle et identitaire coloniale. Cela dénote aussi que la décolonisation politique haïtienne na pas coïncidé avec sa décolonisation linguistique, donc culturelle. Cette dépendance a été dautant plus grande que le choix culturel de lélite naissante a porté sur la culture française, considérée comme «suprême réalisation du monde civilisé, et la maîtrise de sa langue, supérieure à toute autre» (Léon François Hoffmann, 1990).
À lépoque, la France exerçait sur le pays à la fois une force dattraction et une force de répulsion. Dattraction, par lattachement à sa culture et de répulsion, par le rejet du colonialisme, de lesclavage, etc. Cette situation était, en quelque sorte, pareille à celle de lAmérique latine dont lindépendance nimpliquait pas une rupture culturelle et linguistique avec lancienne métropole. La couche sociale (les créoles) qui donnait lindépendance à la région restait attachée à lOccident, cest-à-dire, à ses valeurs, sa philosophie, au mépris des traditions millénaires indigènes. Cela sexpliquait par limpérialisme culturel que la colonisation de lAmérique par lEurope a exercé sur la région. Les traumatismes de la colonisation demeuraient vivaces dans les esprits et personne ne pouvait échapper à lemprise culturelle européenne, dautant que lanthropologie naissante visait à donner une base scientifique aux dogmes de linégalité des races et de la supériorité de lEurope sur les autres civilisations.
Mon intervention comportera trois parties. La première abordera la question linguistique haïtienne selon les constitutions qui ont été élaborées en Haïti des origines à nos jours. La deuxième portera sur lusage de ces deux langues dans lunivers littéraire. La troisième analysera leur emploi dans la vie quotidienne haïtienne.
1) Les constitutions et le statut des langues en Haïti
De 1804 à 1918, aucune constitution na fait mention de la langue officielle du pays. Cependant, toutes ont été rédigées en français. Cest celle élaborée en 1918, trois ans après loccupation américaine dHaïti, qui a expressément spécifié que le français est la langue officielle du pays. Larticle 24 stipule: «Le français est la langue officielle. Son emploi est obligatoire en matière administrative et judiciaire.» Selon le linguiste haïtien, Pradel Pompilus, cette mention a été faite pour éviter la substitution du français par langlais (vu que cette constitution a été rédigée à Washington), le français étant considéré comme un bien appartenant au patrimoine national. Avant, lusage du français avait été automatique. Point besoin de spécifier quil était la langue officielle en Haïti.
Quant au créole, aucune référence na été faite. Il était victime dune dépréciation sociale en raison de son origine socio-historique. Né dans la colonie (à partir de la transformation du français) comme instrument de communication entre les esclaves, son statut de
«patois» lempêchait davoir la considération de lélite qui se targuait de cadence Voltaire, Rousseau, Montesquieu, etc. Sa marginalisation reflète le mépris généralisé pour tout ce qui ne rappelle pas la France. En outre, en raison du préjugé en vogue à lépoque contre les coutumes et traditions africaines, lélite se laissait prendre au piège occidental de la hiérarchisation des langues au même titre que celle des cultures. Au lieu de défendre les valeurs, les héritages africains en Haïti, elle les méprisait. Elle navait aucune considération pour le créole, seule langue permettant lintercompréhension sur toute létendue du territoire national, alors que le français est parlé seulement par 15% de lensemble de la population.
Il faut attendre, en revanche, lélaboration de la constitution de 1964 pour que «lusage du créole soit permis et même recommandé pour la sauvegarde des intérêts matériels et moraux des citoyens qui ne connaissent pas suffisamment la langue française» (article 35). Plus tard, la constitution de 1983 reconnaît au créole le statut de langue co-nationale avec le français (article 24). Cest enfin la constitution de 1987 qui va reconnaître le créole et le français comme langues co-officielles du pays: «Le créole et le français sont les langues officielles de la République.»
Pour permettre le développement scientifique et la normalisation de la langue vernaculaire, larticle 213 prévoit la création dune académie créole: «Une académie haïtienne est instituée en vue de fixer la langue créole et de permettre son développement scientifique et harmonieux». Jusquà maintenant, cette académie nest pas encore mise sur pied. Cependant, lexistence de la faculté de linguistique appliquée réalise un travail extraordinaire en ce qui a trait aux études faites sur le créole.
Par ailleurs, certaines mesures institutionnelles ont été prises pour permettre le développement du créole. Cest le cas de la Réforme Bernard de 1979, Ministre de léducation nationale de lépoque. Cette réforme survenait à un moment où le système éducatif du pays était inefficace, inadapté aux réalités socio-économiques du pays. Cest la première réforme vraiment sérieuse qua connue le système éducatif haïtien depuis lindépendance du pays en 1804. Elle prévoit, entre autres, lemploi du créole comme la langue denseignement. Et le français doit être utilisé comme langue seconde. Pour mettre en pratique les réformes convenues, il a été créé lInstitut Pédagogique National (IPN), qui nexiste plus, en raison des changements de perspective. Cette réforme constitue un cadre de référence pour linstitutionnalisation du créole dans lespace éducatif, en lui conférant une place spécifique.
2) Lemploi du français et du créole dans la littérature haïtienne
Pendant longtemps, le français a été quasi-exclusivement la langue dans laquelle les écrivains haïtiens ont produit leurs œuvres littéraires. Deux périodes sont à distinguer en vue dune saisie profonde de ce phénomène. La première va de 1804 à 1950, au cours de laquelle le français a été amplement utilisé au détriment du créole dont lusage a été très restreint. Sauf quelques écrivains hasardeux et courageux ont pris le risque de lutiliser et daffronter effrontément les tabous sociolinguistiques. La deuxième va de 1950 à nos jours. Les écrivains ont commencé depuis ce temps à faire usage systématique du vernaculaire sans craindre la foudre des opposants du créole.
3) Le français et la littérature haïtienne de 1804 à nos jours
Une profusion dœuvres littéraires a été produite en français durant lépoque allant de 1804 à 1950. Par exemple, sur 4312 ouvrages publiés par les écrivains haïtiens pendant cette période, la production en langue créole ne dépasse pas la trentaine (Max Bissainte, Dictionnaire de bibliographie haïtienne, 1951). Alors que pendant la période de 1970 à 1975, les écrivains haïtiens ont publié plus dune trentaine douvrages en créole. La comparaison est forte et frappe limagination.
Les écrivains ont exploité tous les genres littéraires: roman, théâtre, poésie, conte, fable. Fidèles à la langue française, leur esthétique a porté la marque des mouvements littéraires qui sépanouissaient en France. Par exemple, les premiers écrivains haïtiens, connus sous lappellation de pionniers (1804–1836) de la littérature haïtienne, ont servilement imité la littérature française. Leurs œuvres reproduisaient la forme pseudo-classique en vogue en France à la fin du xixè siècle. Cétaient, entre autres, Antoine Dupré, Jules Soli Milscent, Barond de Vastey. Cependant il y avait une œuvre (Mémoires pour servir à lhistoire dHaïti de Louis Boisrond-Tonnerre) qui a été écrit dans un langage esthétiquement supérieur aux œuvres de lépoque. Cette époque de la littérature haïtienne na pas été riche en termes de productions. Les écrivains étaient surtout préoccupés par la défense de lindépendance qui a été menacée par les visées hégémoniques de Napoléon.
Pendant presque tout le xixè siècle, la littérature a accusé une forte prédominance de la langue française. Un écrivain Jean-Baptiste Chenet a écrit en 1846:
«Si Dieu qui mentend dans lespace sacré,
Vient un jour à parler à lhomme, son image,
Il parlera français: cest bien son langage». (Léon François Hoffmann, 1990: p. 452)
Lusage du français a été considéré comme un moyen daccès à la civilisation et pour montrer au monde quHaïti nest pas un pays barbare, sauvage. Quand lAcadémie Française a couronné les Morceaux Choisis dAuteurs Haïtiens de Dantès Bellegarde, Georges Sylvain sen félicitait et écrivait: «On sait désormais partout, grâce à lAcadémie, que, en regard de lautre Haïti, celle dont la fantaisie des chroniqueurs humoristiques a perpétué la caricature, il y a une Haïti sérieuse et réfléchie, qui sintéresse au mouvement universel des idées ( ) et entend fournir au progrès de lhumanité sa part de contribution intellectuelle» (Léon François Hoffmann, 1990: p. 452)
Les œuvres de Coriolan Ardouin, dIgnace, dAlibé Ferry, de Charles-Seguy Villevalaix, tous romantiques haïtiens, ont utilisé le français comme leur langue de prédilection. Cependant, ils essayaient dintroduire des termes locaux tirés du répertoire créole dans leurs œuvres. Ils allaient jusquà faire revivre un moment douloureux de lhistoire du pays: cest lépoque précolombienne.
Sur le plan romanesque, les écrivains haïtiens ont commencé à changer la perspective littéraire en essayant de se frotter à ce genre. Emeric Bergeaud, Louis Joseph Janvier et Demesvar Delorme ont été les premiers romanciers haïtiens. Bergeaud a écrit le premier roman haïtien Stella, mettant en relief quelques-uns des plus beaux traits de lhistoire nationale. Par contre, les romans de Delorme (Francesca, publié en 1873 et Damné, en 1877) et celui de Janvier (Une Chercheuse, publié en 1889) ont imité des modèles étrangers. Il ny avait aucune observation du milieu haïtien. Donc ces romans avaient un caractère exotique.
Il faut attendre le début du xxè siècle pour que naisse en Haïti le roman réaliste qui met en exergue les réalités socioculturelles du pays. En témoignent les œuvres de Frédéric Marcelin, Fernand Hibbert, Justin Lherisson et Antoine innocent. Cette esthétique réaliste juxtapose des expressions créoles et françaises. Ces romanciers, eux aussi, ont été influencés par les romans réalistes et naturalistes de Balzac, Stendhal et Zola. Toutefois, ils ont su innover quant au dosage du français et du créole. Ce processus de syncrétisme linguistique atteint son paroxysme avec la naissance du roman paysan haïtien dans le cadre de lémergence du mouvement indigéniste (1915–1940) qui aura marqué grandement les lettres haïtiennes.
Ce mouvement est né à la suite de loccupation américaine dHaïti en 1915. Les intellectuels se sentaient offusqués, choqués par lhumiliation nord-américaine et commençaient à exalter tout ce qui vient de lAfrique. Le maître à penser de ce mouvement fut le Docteur Jean Price Mars dont louvrage Ainsi parla lOncle, paru en 1927, constituait le cadre idéologique du mouvement. Son slogan était: soyons nous-même. Cest-à-dire, il faut sinspirer des traditions, des mœurs du pays. Il montrait les racines africaines de la culture haïtienne. Il dénonçait ce quil appelle le bovarysme culturel haïtien, qui est la tendance à mépriser ses propres valeurs et à en adopter dautres qui viennent de lextérieur. En effet, lélite, de 1804 à 1915, navait quun modèle: les valeurs cultuelles de France. Dailleurs, lun deux, Louis joseph Janvier, disait: «La France est la capitale des peuples. Et Haïti est la France noire» (Léon François Hoffmann, 1990: p. 59). Elle reprenait les mots de lhistorien romantique français Michelet qui disait aussi quHaïti est la France noire.
De ce mouvement apparaît ce quon appelle le roman paysan, un type de roman dans lequel les mœurs, les traditions, les coutumes du pays sont mis en exergue. Le roman de Jacques Roumain, Gouverneurs de la Rosée, publié en 1944, en constitue le chef-dœuvre. Cest lhistoire dun jeune homme, Manuel, qui, revenu de Cuba, constate la désolation, le désespoir qui règnent sur Fond Rouge, sa localité. Les gens, au lieu de chercher de leau, sen remettent à la prière et aux pratiques vodou. Il leur dit que lessentiel, cest de chercher de leau. Les hommes sont les gouverneurs de la rosée. Manuel se met à la recherche de leau, il la trouve: mais il y a un problème: pour drainer de leau il faut le concours de tout le monde alors que Fond Rouge est divisé pour une question de terre. Manuel a été assassiné parce quil a voulu réconcilier les gens de sa localité. Avant de mourir, il disait aux autres de chanter son deuil avec joie car sa mort annonce le commencement de la vie nouvelle à travers la réconciliation.
Ce roman simpose par son syncrétisme linguistique. Le génie de Roumain a été exalté par tous les critiques littéraires haïtiens et étrangers. Dautres grands romanciers comme Jacques Stephen Alexis, René Depestre vont produire des œuvres imposantes. Le premier a publié Compère Général Soleil en 1955, Les Arbres Musiciens en 1957, LEspace dun Cillement en 1959 Romanceros aux étoiles en 1960. Tous ont été de véritables chefs-dœuvre publiés par les éditions Gallimard de Paris.
Il y avait donc une pléiade de romanciers indigénistes dont les œuvres forment une école littéraire. Ces écrivains se sont voués aussi à la production de textes poétiques comme Roussan Camille, Carl Brouard, Normil Sylvain, André Liautaud, Daniel Heurtelou, etc. Cest dans ce sens quune revue indigène a été créée à la fin des années 1920 en vue de lutter contre loccupation américaine dHaïti. Cette Revue optait pour la mise en valeur du point de vue haïtien des choses en revendiquant farouchement le vocable indigène (Michele Acacia, 1993, Revus Conjonction, Indigénisme, # 198: p. 55). Le qualificatif «indigène» se réfère à larmée indigène qui a donné lindépendance au pays en 1804. Comme larmée indigène a conquis la victoire contre les forces expéditionnaires française, La Revue indigène entendait mener la lutte la contre les forces américaines. Le terme «indigène» revient souvent dans la problématique sociale et politique haïtienne quant il sagit de mener un combat contre les forces étrangères.
Le mouvement indigéniste permettait de découvrir lAfrique, de valoriser les attaches, les liens culturels entre Haïti et lAfrique. Les écrivains de La Revue indigène laissaient éclater leur amour, leur obsession pour lAfrique. Malgré la distance géographique qui les sépare de lAfrique maternelle, ils cherchaient à renouer les liens culturels. Carl Brouard, un des grands poètes de cette revue, écrivait:
Afrique
Tes enfants tenvoient le salut,
Maternelle Afrique.
Des Antilles aux Bermudes et des Bermudes
Aux États-Unis, ils soupirent après toi
Consolation des affligés, élixir des souffrants,
source des assoiffés, sommeil des dormants,
mystérieux tambours nègres, berce les chamites
nostalgiques, endors leurs souffrances immémoriales (In Maximilien Laroche,
LAvènement de la littérature haïtienne, 2001: p. 46).
Dautres auteurs ont manifesté cette même nostalgie envers lalma mater. Jacques Lenoir parle des beaux soleils dAfrique: «maudits soient ceux qui effeuillèrent les étranges clartés / Qui pareilles à ces beaux soleils dAfrique / brillaient jadis dans les yeux de mes pères». La redécouverte des traditions culturelles en Haïti coïncidait avec la valorisation de la culture africaine, la langue créole, le vodou et les traditions nationales. La littérature haïtienne du début du xxè siècle a ouvert lespace des possibles pour les littératures nègres de la Caraïbe et dAfrique. Cest dans ce sens quAimé Césaire disait que cest en Haïti que la négritude sest mise debout pour la première fois et dit quelle croit dans son humanité. La révolution haïtienne, la littérature, les grands mouvements littéraires ont marqué fortement le mouvement de la négritude. Léopold Sedar Senghor le reconnaît aussi quand il exprimait linfluence qua produite sur lui le livre du Docteur Jean Price Mars Ainsi parla lOncle, considéré comme la Bible du mouvement indigéniste. Jean Price Mars était le président du Premier Congrès des Écrivains et Artistes Noirs, tenu à Paris en 1956. Il était le premier président de la Société Africaine de Culture (Paris) affiliée à lUNESCO en 1956, couronné de Docteur Honoris Causa de lUniversité de Paris en 1957, Membre de lAcadémie des Sciences dOutre-Mer (Paris, 1958) et candidat au prix Nobel de Littérature en 1959 et premier lauréat du Prix Littéraire des Caraïbes, à Paris en 1965.
Et une autre branche du mouvement indigéniste sest consacrée à létude scientifique du folklore haïtien, des traditions du pays. Aussi ont-ils créé ce quon appelle la revue Les Griots 1938–1939. Cette revue fait une plus large part aux sciences sociales. Contrairement à La Revue indigène dont la préoccupation était essentiellement esthétique, pour Les Griots, linvestissement parait beaucoup plus scientifique. Lâme nationale sera appréhendée à partir de lethnologie, lanthropologie et lhistoire. Le choix de ces disciplines ne doit pas faire illusion. Les préoccupations sont plus idéologiques que scientifiques. Ce sont des doctrinaires qui donnent déjà à leurs démarches, en dépit des dénégations exprimées à travers maintes déclarations, un contour nettement politique (Pierre Buteau, revue Conjonction, 1993: 1993).
Cest dans ce sens que la revue Les Griots va dégénérer en noirisme avec Duvalier qui, sous couvert de défendre les «valeurs noires», prendra le pouvoir et établira un régime totalitaire dans le pays. Conséquence: la crème intellectuelle du pays va sexiler au Canada, au Mexique, aux États Unis, en Afrique, etc. Ceux qui vont en Afrique participeront tant à la lutte pour lindépendance africaine quà lorganisation du système éducatif de beaucoup de pays. Un exemple concret: Jean Brièrre, un grand écrivain haïtien, a été conseiller culturel du Président Leopoldo Sedar Senghor au Sénégal.
La peinture, elle aussi, allait être influencée par le ce mouvement même si elle navait pas son Depestre, son Jacques Stephen Alexis, son Jacques Roumain. Dans ce sens, lart naïf haïtien apparaît comme un courant qui vise à moderniser la peinture haïtienne. Carlo Aviel Célieus (in Haïti au toit de la Grande Arche, 1998: 59) écrivait: «Lart naïf haïtien sy rattache par les conditions même de son apparition. Son émergence marque un tournant dans la réception du modernisme en Haïti. Celui-ci commence à pénétrer lespace haïtien dans les années 1920, notamment avec les intellectuels de La Revue indigène». Lart naïf revendique ce quon appelle lindigénisme pictural, développé par Pétion Savain. Il prend le peuple comme thème de création et sinspire de la tradition vodou. Le tournant de lart naïf marque linsertion des masses dans lespace social et rompt avec les traditions dexclusion des masses.
La musique a été, pour sa part, influencée par le courant indigéniste, en permettant le développement de la musique dite folklorique ou indigéniste: Dumarsais Estimé passe à la présidence et Antalcidas Murat passe au Jazz. Le gouvernement Estimé, cest la montée au pouvoir des «défenseurs de la couleur locale» et Murat, musicien lettré, est pour la mise en évidence de la musique populaire haïtienne (Jean Coulanges, in Conjonction, 1993: p. 59). Cest ce courant de la musique folklorique qui allait remplacer la musique dorigine étrangère par une musique dinspiration locale et populaire. Jean Coulanges (1993: 59–60) disait: «Chants des bas-fonds, chants de lépoque coloniale des grandes plantations, des chants rituels du vodou, mélopées, plaintes et joie et douleur populaire, jusque là proclamés à voix sourde, occupent désormais le devant de la scène. Des chansons de rues franchissent le seuil de la maison des ‘gens de biens. Le théâtre de verdure offrit des spectacles imités des réjouissances populaires. Le Jazz des Jeunes (formé depuis 1943) entreprit de répandre des thèmes et rythmes venus des ‘mornes. Michel Desgrottes et son groupe, le chœur des ‘Cousins, le chœur Michel Dejean, le chœur Simidor avec Férère Laguère, le groupe Voix et Tambour dHaïti tentèrent de recréer la parole paysanne sacrée: le chœur des Hounsis.»
Cette musique allait aussi exploiter les ressources de la langue créole, jusque là maintenue hors des productions musicales. Le climat était propice au développement de ce que jean Coulanges appelle «la musique créole des villes». Cette musique permettait une occultation des rapports musique dominante / classe dominante, musique dominée / classe dominée, une occultation de tous les rapports de domination.
Toutes ces tendances de lindigénisme ont utilisé, en grande partie, le français comme leur langue de communication. Certes, ils ont défendu le créole et puisé leur inspiration dans les traditions du pays, mais le créole, à coté du français, a toujours une position inférieure de sous-représentation. Ils ont exprimé lauthenticité de la culture haïtienne dans une langue peu dominée par les haïtiens, vu que de la période coloniale à la première moitié du xxè siècle, le taux danalphabètes était à quatre vingt dix pour cent.
Pendant la deuxième moitié du xxè siècle, les écrivains allaient produire à la fois en français et en créole. Cependant beaucoup dentre eux continuent de faire un usage exclusif du français comme Marie Chauvet, avec la trilogie Amour, Colère, Folie; Anthony Phelps, Serge Legagneur, Gary Victor, Jean Claude Fignolé, etc.
À la fin des années 1990, un groupe décrivains dont les œuvres sont publiées aux Editions Mémoires, a marqué fortement la poésie haïtienne de cette période. Les titres de leurs œuvres sont très évocateurs. Ce sont Voix de tête (Georges Castera), La petite fille au regard dîle, Les dits du fou de lîle (Lionel Trouillot), Espaces intermédiaires (j. Satyre), Voyelles adultes, Pierres anonymes, (Rodney St Eloi), Itinéraire zéro (F.M. Lherisson), etc. Toutes ces œuvres ont été écrites en français. Ne formant pas un mouvement littéraire, ils ont touché du doigt la plaie qui ronge le pays à une époque disolement international, en raison dun embargo imposé au pays à la suite dun coup dÉtat survenu en 1991.
4) Le créole et la littérature haïtienne de 1804 à nos jours
Avant daborder le rôle du créole dans la littérature haïtienne, il importe de le définir et de dire quelques mots sur lorigine de cette langue.
Selon le Petit Larousse de 1956, le «créole est un patois des noirs aux colonies, formés de mots français défigurés et de mots empruntés un peu à toutes les langues étrangères». Alors que le même Petit Larousse en 2001 le définit un peu différemment: «Parler né à loccasion de la traite des esclaves noirs (xvi–xixè siècle) et devenu la langue maternelle des descendants de ces esclaves. Il existe des créoles à base de français, danglais, de portugais, etc.».
Albert Valdman a dit que le créole est caractérisé par la compilation de forme externe, de lexpansion de la forme interne et de lexpansion des domaines demploi. Il soutient que le développement dun créole comprend linterpénétration et la convergence des systèmes linguistiques. Le créole a donc les caractéristiques dune langue: systématicité et complexité, homogénéité, individualité, intégrité et enfin processus de création lexicale interne
Enfin, Hazael Massiëux (2004) soutenait que «les créoles ne sont pas des langues mixtes, mais le résultat dévolution linguistique qui ont touché des variétés populaires de langues européennes, du fait du contact des langues et de la communication exclusivement orale, ceci hors de toute pression normative».
Abordons maintenant la question théorique de lorigine du créole. Plusieurs auteurs différents, leurs positions ayant souvent été prises en raison des considérations plus subjectives quobjectives.
Pour certains, le créole est né à partir dune déformation des patois métropolitains parlés par les marins du xviiè et xviiiè siècle qui navaient pas une connaissance suffisante du français (Jules Faine, Lunivers du créole, 1939). Cette déformation va senrichir des apports africains, portugais, anglais rendus nécessaires pour les échanges commerciaux. Cest également lopinion de Cadelon Rigaud (1939) pour qui: «Le créole que nous parlons est un jargon spécial que parlaient les premiers immigrants des cotes dHaïti. Il est venu dune mixture des dialectes et des patois régionaux de France: normand, picard, angevin, etc. Sans être ni lun ni lautre de ces dialectes. En labsence de documents écrits, il est difficile de fixer lépoque lapparition de ce patois: il a dû évoluer lentement au cours des siècles.»
Pour dautres, le créole est le résultat des transformations que les esclaves ont fait subir au français, langage des maîtres blancs: «Le créole haïtien a pris naissance ici du besoin des immigrants noirs de communiquer entre eux et avec leurs maîtres au moment ou ceux-ci leur imposaient leur français. ( ) Le créole est un produit autochtone de la culture haïtienne.» (Emmanuel C. Paul, Culture, langue, littérature, 1954: p. 4).
Ralph Trouillot le rejoint en disant: «Les esclaves se jouèrent des colons. Ils prirent leur langue, la délayèrent dans une foule de langues africaines et élaborèrent le créole.» (Ti dife boule sou istwa Ayiti, 1977 p. 26)
Les linguistes ont révélé qu«une série de caractéristiques syntaxiques propres à diverses langues africaines comme léwé et le wolof sont incorporées à ce que deviendra le créole: la disparition du genre, la post-position de larticle (tab la pour la table) et lindication du temps du verbe par préfixation que par suffixation». (Léon François Hoffmann, 1990: p 204)
En fait, le créole est bel et bien né dans le contexte de la colonisation de la Caraïbe. Les apports européens et des langues africaines ont contribué à lui donner sa saveur, sa structure. Certains auteurs jugent que la nation haïtienne na pu naître que grâce au créole (Michelson P. Hyppolite, Le devenir du créole haïtien, 1952). Et Odnelle David écrivait: «Lhistoire de la langue créole, cest en même temps lhistoire de la formation et de lévolution du peuple haïtien.» (Créole, langue nationale du peuple haïtien, 1955) Enfin le Docteur Jean Price Mars disait que cest dans le créole que se trouvent les survivances africaines en Haïti.
Ce rapport entre la langue et la culture haïtienne établi par Docteur Jean Price Mars est éclairant. Déjà, Herder reposait la pluralité des cultures sur la base de la diversité des langues. Dautres comme Sapir élaboraient une théorie des relations entre langage et culture. Sapir considérait non seulement la langue comme un élément privilégié de lanthropologie mais aussi il étudiait la culture comme une langue. Il considérait que langue et culture sont en étroite interdépendance, la langue ayant entre autres une fonction de transmettre la culture. Pour sa part Claude Lévis Strauss soulevait la complexité des relations entre langue et culture. Il écrivait: «le problème entre langue et culture est lun des problèmes les plus compliqués qui existent. En principe, il est possible de traiter le langage comme un produit de la culture ( ). Mais dans un autre sens, le langage est une partie de la culture.» (Denys Cuché, La noción de cultura en las ciencias sociales, 2004: p. 53)
Revenons à lusage du créole dans lunivers littéraire haïtien. Son emploi a été certes restreint mais il nen demeure pas moins que des œuvres intéressantes ont été produites dans cette langue. Déjà pendant la colonie, les colons avaient un certain penchant pour cette langue. En 1750, Duvivier la Mahautière, écrivait un poème en créole («Lisett quitte laplenn»). Cest le premier monument littéraire en langue vernaculaire. Cétait en créole que se déroulaient les cérémonies vodou au cours desquelles les esclaves juraient dempoisonner leurs maîtres, dincendier les plantations et de lancer le mouvement de la révolte. Le créole a été aussi utilisé par les émissaires français quand ils avaient besoin de sadresser aux esclaves. Cest le cas typique de Sonthonax qui lisait en créole la proclamation générale de labolition de lesclavage, afin de permettre aux esclaves de comprendre le message de la France abolitionniste. Plus tard, quand Napoléon envoyait les troupes sous la direction de Leclerc pour mater la tentative de Toussaint Louverture de rendre autonome la colonie, il donnait à Leclerc un message à lire en créole afin davoir lappui des esclaves. Cest dire que lusage du créole a été stratégique. Tant les esclaves que les maîtres lavaient utilisé à leurs propres fins.
Cette situation est comparable à ce qui se passait dans les colonies espagnoles où les religieux ont appris les langues indigènes pour mieux catéchiser et évangéliser les indigènes. Ils ont appris les langues indigènes pour mieux les dominer. Cest ce qui permettait la traduction en espagnol du libre Popol Vuh des indigènes du Guatemala, par le religieux Francisco Ximenez. Comme dans la colonie de Saint Domingue, la connaissance de la langue locale était un instrument de domination des populations indigènes.
Au lendemain de lindépendance, les écrivains ont pris du temps pour produire des œuvres en créole. Les débuts de la littérature haïtienne (1804–1860) ont été marqués par la domination du français comme langue décriture. Les écrivains ne sembarrassaient pas dutiliser cette langue, malgré lanalphabétisme de la majorité de la population et son incapacité de sexprimer en français. Même après lindépendance dHaïti, il y avait une couche de la population haïtienne qui ne savait pas parler le créole car elle arrivait très tard dans la colonie, soit à la fin du xviiiè siècle. Ces gens ont été rapatriées en Afrique. Cela montre que la question de la langue était un problème fondamental pour la jeune nation.
Les écrivains haïtiens de 1836, à travers le Cénacle littéraire, ont essayé de donner à leurs œuvres une infusion du sang créole. Mais ce nest que vers la fin du xixè siècle quOswald Durand écrivait un poème en créole (Choucoune) dans son recueil de poésies Rires et Pleurs, publié en 1896. Il a été loué par tous les lecteurs haïtiens. On dit quil fut «le phare qui éclaire des cerveaux en éveil», ou un «chemineau aux intuitions daède», ou encore ce «chêne igdiasil aux frondaisons merveilleuses.» Néanmoins la majeure partie de son œuvre est en français.
Dautres auteurs comme Massillon Coicou ont fait du théâtre en créole. Ce dernier plaidait en faveur de lintégration de cette langue dans lenseignement. En 1902, Un autre auteur, Georges Sylvain, publiait un recueil de fables (Cric Crac) en créole, traduction des fables de La Fontaine. Tout au long des années trente et quarante du siècle dernier, une petite minorité dauteurs écrivaient soit en créole soit en français; parfois ils les mélangeaient alternativement
Pendant la deuxième moitié du xxè siècle, il y avait une profusion de productions en créole. Parmi ces écrivains, il vaut la peine de mentionner Félix Morrisseau Leroy, qui a écrit un ensemble de recueils de poésies sous le titre créole «Dyakout», puis il a traduit certaines pièces de théâtre de Sophocle dans le vernaculaire haïtien tout en les adaptant aux traditions vodou. Le travail de Félix Morisseau-Leroy demeure paradigmatique dans lhistoire du processus de la littérarisation de la langue. Il a montré les ressources esthétiques de la langue, capable dexprimer les finesses, les nuances de la pensée. Dautres auteurs ont aussi marqué cette période comme Charles Fernand Pressoir, Emile Célestin Mégie, Franck Fouché. Cest la première génération décrivains créolisants.
En outre, cest grâce au Mouvement créole, né en 1960 que la littérature créole va sépanouir en Haïti. Il a été le premier mouvement littéraire dexpression créole en Haïti. Il fut dirigé par Ernst Mirvill, Jean Marie Willer, entre autres. Il faut également mentionner que la «Société Coucouille» prenait naissance à New York à cette époque; elle est née de ce mouvement, ainsi que celles de Miami et du Canada.
Au cours de cette période, beaucoup décrivains ont emboîté le pas à leurs aînés comme Rassoul Labuchin (Trois colliers maldioc, 1962, Compère, 1966), Georges Castera, (Klou gagit, 1965), Frankétienne (Dezafi, 1975: cest le premier roman, écrit en créole), Dominik Batraville (Boulpik, 1978), Roudolg, Muller (Paroles en Pile, 1978; Zinglin, 1979), Lionel Trouillot (Depale, 1979; Zan y nan dlo, 1979), etc.
Ainsi le créole a-t-il connu un développement extraordinaire grâce à ces œuvres. Ses richesses esthétiques sont exploitées par les écrivains qui montrent sa forte capacité de littérarisation. De cette manière, son statut socioculturel change et lui confère une place beaucoup plus grande dans le pays sur le plan institutionnel.
Nous venons de montrer la place respective du créole et du français dans la littérature haïtienne pendant deux siècles dexistence du peuple haïtien. Ce parcours historique nous a révélé «les rapports de domination, de connivence, dabsorption, doppression, dérosion et de tendance» entre eux. Une tension agite lhaïtien quand il tente de sexprimer dans une de ces langues. Cest ce que révèle le grand poète haïtien Léon Laleau (in Maximilien Laroche, Littérature haïtienne, identité, langue, réalité, 2001: p. 50):
«Ce cœur obsédant, qui ne correspond
Pas avec mon langage et mes coutumes,
Et sur lequel mordent, comme un crampon,
Des sentiments demprunt et des coutumes
DEurope, sentez-vous cette souffrance
Et ce désespoir à nul autre égal
Dapprivoiser avec des mots de France
Ce cœur qui mest venu du Sénégal?»
Cette tension existentielle que font surgir ces deux langues chez lHaïtien imprègne toute la vie nationale et a son pendant dans les autres aspects de la vie en Haïti. Elle reflète aussi les dichotomies entre la ville et la campagne, les écoles bourgeoises et les écoles prolétariennes, les bidonvilles et les zones résidentielles, le paysan et le citadin, la classe bourgeoise et la classe populaire, voire entre lÉtat et la société. Les rapports entre les langues sont très profonds et le critique littéraire haïtien, Maximilien Laroche, va jusquà dire que «pour le peuple haïtien qui parlait et qui nécrivait pas jusquà présent lhaïtien (créole), de 1804 à 1980 la littérature a été un effort fait pour exprimer à laide de la langue française des émotions ressenties en haïtien. Et cest pour cette raison que les écrivains se sont toujours efforcés de concilier dans leurs œuvres les deux langues en usage dans le pays» (2001: p. 13). Selon lauteur, cest le lot de toutes les littératures de la Caraïbe francophone et créolophone, «les rapports du français et des langues créoles permettant des exercices de style qui nont pas de correspondance dans les œuvres dAfrique francophone».
5) Le créole et le français dans la vie quotidienne en haïtienne
Jean Barnabé citait Pierre Bourdieu: «Si les linguistes ont raison de dire que toutes les langues se valent linguistiquement; ils ont tort de dire quelles se valent socialement» (Grammaire basilectale approchée des créoles guadeloupéens et martiniquais, 1983). Cette affirmation sapplique aisément aux rapports difficiles que le créole et le français entretiennent en Haïti où le fait de maîtriser le français constitue une sorte de distinction sociale, au sens où Pierre Bourdieu souligne que celle-ci signifie la marque de ce que lon avait réussi à gravir les échelons de la civilisation, dans ce cas occidentale.
Cela conduit les Haïtiens (dailleurs tous les Antillais anglophones) à considérer que le français est la langue de la raison, de la logique, de la culture, de la science et de la philosophie, reléguant ainsi le créole au rang de langue marginale, incapable dexprimer les sentiments les plus profonds. Pendant le français combat le créole, avec toutes les conséquences que cela entraîne. Raphaël Confiant (2004: 244) écrivait: «La guerre menée par le français contre le créole a imprimé un fort sentiment de culpabilité linguistique dans la psyché des Antillais, sentiment qui a conduit certains au bord du suicide linguistique: ne plus vouloir parler cette langue pourtant ancestrale et interdire aux enfants de lutiliser».
Ce rapport crée une sorte de conflit linguistique, signalé par Effron. Valdman (1988:70) lexplique ainsi: “The existence in a single polity of two culturally, liguistically, socially differentiated groups with unequal power” Le créole subit une dévalorisation social à la fois externe (Haïti est classée comme pays francophone par négationnisme de la langue nationale haïtienne) et interne (le créole subit une auto-dévalorisation par ses locuteurs; par exemple, certains parents interdisent à leurs enfants de parler créole).
Pourtant, le créole demeure la langue permettant à tous les haïtiens de se comprendre les uns les autres. Ainsi le linguiste haïtien Pradel Pompilus a écrit, «Le français nest pas notre langue maternelle; la langue de notre vie affective, la langue de notre vie profonde, la langue de notre vie pratique, pour la plupart dentre nous, cest le créole, idiome à la fois très proche et très éloigné du français» (Contribution à létude comparée du créole et du français à partir du créole haïtien). Il dégage les rapports de proximité et de déloignement de ces langues, ce qui permet de saisir les données matricielles de ces deux systèmes linguistiques.
Juridiquement, Haïti est un pays bilingue mais socialement unilingue. Ce qui conduit certains linguistes à dire quHaïti est un pays diglotte. Hamers et Blanc (1989: p. 450) donnent la définition suivante de la diglossie: «situation linguistique relativement stable dans laquelle deux variétés dune même langue ou deux langues distinctes sont utilisées de façon complémentaires, lune ayant un statut socioculturel relativement supérieure à lautre dans la société».
En Haïti et dans tous les pays où le créole coexiste avec une autre langue règne souvent la situation de diglossie, caractérisée par une situation de hiérarchisation fonctionnelle des langues (créole et français dans la communauté haïtienne). En Martinique, Edouard Glissant a remarqué que le créole est lobjet dune dévalorisation, dune mise au rancart par rapport à son statut socio-historique:
«En matière de traditions, dorganisations sociales, de mœurs ou de croyances, il nest aucune institution qui ait ici précédé la colonisation ni qui ait eu par ‘nature à lui résister. Il en est de même de la langue parlée de la Martinique: le créole. Langue façonnée par lacte de colonisation, maintenue dans un statut inférieur, contrainte à la stagnation, contaminée par la pratique valorisante de la langue française, et enfin de compte, menacée de disparition» (Le Discours antillais, 1981).
En fait, à la différence de la Martinique, le créole haïtien connaît un développement extraordinaire. Il a une orthographe fixée depuis la fin des années 1970. Les écrivains en font un usage constant. Au niveau éducatif, il y a des ouvrages en créole que tous les élèves lisent. Ils font des examens en créole.
Une autre particularité de la situation linguistique en Haïti, cest que les Haïtiens utilisent alternativement les deux langues. Une phrase peut commencer en créole et se termine en français. Cest une situation courante dans le cas haïtien. Laccent, la prononciation de certains mots créoles se rapprochent du français. Cest ce que le linguiste Labov appelle linsécurité linguistique. Il en décrit le symptôme: «la forte variation linguistique et tout ce qui laccompagne du fait de la forte conscience de la norme et de lauto-dévalorisation de son propre parler».
Selon La Fontaine, le locuteur peut sexprimer selon le contexte et son degré de formalité, les relations qui unissent lémetteur ou le récepteur , le nombre de participants dune interaction, le mode oral ou écrit, le thème traité, le type dinteractions qui peut prendre des formes plus ou moins ritualisées, etc. Pour Simoni, linsécurité linguistique est interprétée comme la manifestation au niveau du groupe et|ou de lindividu dun conflit de normes. Dautres linguistes la voient comme la manifestation dune quête non réussie de légitimité.
Passons aux usages institutionnels et pratiques de ces langues. Jusquà la fin des années 1970, le français était quasi-exclusivement utilisé à la radio. Les émissions se faisaient surtout dans cette langue.
Les discours politiques, les interventions des leaders politiques étaient dominés par lusage du français. Par exemple, François Duvalier dont lidéologie consistait à faire émerger une élite noire, à défendre les masses populaires, a rédigé son autobiographie en français ainsi que ses discours. De même, ceux de Jean Claude Duvalier, son fils et successeur comme Président à vie. Lusage du créole a commencé à prendre pied dans la presse à la fin des années 1970 et sest généralisé au cours des années postérieures.
Au parlement haïtien, les deux langues sont utilisées avec la domination du français; les parlementaires utilisent alternativement le créole et le français. Cependant les textes écrits sont rédigés et consignés en français.
À lécole, le français et le créole sont les langues de lenseignement. Les enfants des familles défavorisées nont aucune maîtrise du français. Pourtant la majorité des cours se fait en français, voire les examens officiels. Cette situation a des conséquences néfastes sur les résultats des examens officiels.
Dans les médias, les deux langues sont utilisées. Mais la presse écrite accorde une place majoritaire au français. Quelques revues hebdomadaires comme Haïti en Marche, LUnion, Haïti Observateur, Haïti Progrès publient quelques articles en créole. Dautres journaux sont publiés exclusivement en créole comme Jounal Libète, Boukan, Bon Nouvel et Soley Leve.
Au niveau du cinéma haïtien, le créole et le français sont utilisés alternativement. Les titres sont presque tous en français. Les conversations entre les personnages varient selon son degré de maîtrise du français.
Conclusion
Lanalyse comparative du créole et du français a révélé trois choses. La première, cest quil a fallu un long processus historique pour que le créole soit co-officiel avec le français. La deuxième, cest que les écrivains ont décidé, surtout à la deuxième moitié du xxè siècle de braver, de secouer les tabous sociolinguistiques pour produire certaines de leurs œuvres en créole. La troisième chose, cest que le créole et le français sont alternativement utilisés à la radio, à la télé, dans les communications scolaires, etc.
Sur le plan de la création littéraire, nous pouvons dire que dans un premier temps, le français a été la langue exclusive des écrivains; puis, suite à son syncrétisme avec le créole, on a un langage franco-haïtien et enfin, un langage haïtien où le créole sest libéré complètement de la tutelle française. Ces trois phases: français pur, langage franco-haïtien et créole constituent une étape évolutive de lhistoire de la sociologie littéraire haïtienne, etc.
En ce qui concerne le français, il continue doccuper une place privilégiée. Par exemple, la constitution, en reconnaissant deux langues officielles, na été écrite quen français. La version créole quon a fut lœuvre dun militant culturel. Par ailleurs, dans lusage de la langue française au niveau littéraire, les écrivains ne sont pas libres dexprimer leurs sentiments, leurs émotions. Ils ont la barrière de la langue qui nest pas leur langue maternelle. Cest pourquoi ils ont subi fortement linfluence française, étant incapables dinventer du neuf. Pourtant, avec lusage du créole, on remarque plus de liberté dexpression, de communication, etc.
Au niveau de la vie quotidienne en Haïti, les gens néprouvent aucune timidité à sexprimer en créole. Car cest leur langue de chaque jour. La langue qui a bercé leur enfance. Dailleurs, il na pas le choix. À ce propos, Morrisseau-Leroy soutient que si un jour le gouvernement haïtien prend un décret par lequel il interdit aux gens de sexprimer en créole, la vie serait impossible en Haïti car ils ne pourraient pas communiquer entre eux. Cela montre que le créole, cest la respiration du peuple haïtien. Il est aussi important que loxygène pour sa survie.
Cependant il reste beaucoup à faire pour changer la mentalité des gens vis à vis du créole pour qui la maîtrise du français constitue un supplément de civilité, de prestige social, de garantie daccès à une condition de vie meilleure, une lettre de créance, le signe de possession dun capital culturel. Le français bénéficie dune surreprésentation sociale. Le linguiste Pierre Vernet la souligné en disant quen Haïti le français a plus une fonction symbolique que communicative. Cest-à-dire, on parle pour épater la galerie.
Le rapport entre créole et français en Haïti peut se comparer à la situation où deux cultures (lune dominante, lautre dominée) sinteragissent. Déjà Marx et Weber ont montré que la force relative de différentes cultures en compétition qui les oppose dépend directement de la force sociale des groupes qui constituent leur appui (Denys Cuché, La notion de culture dans les sciences sociales, 1966). De même, si le français a dominé le créole en Haïti, cest en raison du groupe social (lélite intellectuelle) dont la maîtrise impose ce dernier au reste de la société.
Comparativement aux autres pays créolophone de la Caraïbe, cest en Haïti où la langue est utilisée de manière permanente comme instrument de production littéraire dotée dune large tradition. Le français le dominait pendant plus dun siècle mais le créole linfluençait par le biais du syncrétisme linguistique. Les auteurs haïtiens du début du xxè siècle ont parfaitement réalisé une copénétration, une symbiose entre elles, bien quau niveau officiel le français lemporte.
Nous voudrions terminer par cette citation de Desbor et Rapigno qui peut sappliquer aux relations paradoxales du français et du créole en Haïti:
«La langue comme tout système symbolique, et comme tout fait social, est objet de multiples représentations sociales et attitudes individuelles, collectives et positives ou négatives, au gré des besoins ou des intérêts. Ces représentations qui trouvent leur origine dans le mythe ou la réalité de rapport de puissance symbolique, dictent les jugements et les discours, commandent les comportements et les actions.»
