Aller au sommaire de ce numéro de Tanbou/Tambour, Hiver 2008

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Pour une sociologie activiste et publique

—par Lee Chance

Q

uelle que soit la lecture que l’on fasse de la société haïtienne; quelque soit les prédispositions idéologiques et discursives que l’on adopte on ne peut pas nier que la société haïtienne est malade. Un cancer est en train de ronger les fondations de cette société depuis plusieurs décades et ce qui trouble le plus l’analyste extérieur que je suis, c’est l’absence d’une discursive constructive qui permette à la fois une prise de conscience sur les maux dont souffre notre patient mais plus fondamentalement une prise de conscience sur la nécessaire médication qu’il faut instituer. L’absence de discours n’est pas simplement un manque mais c’est un manque significatif d’une faiblesse de capacité des intellectuels de ce pays de prendre en main la production d’une rhétorique active. Platon dans le livre VI de La République, déclarait, «[…] les meilleurs gardiens de la cité doivent être des philosophes»1. Ce fut peut être vrai dans le contexte de la société grecque antique, mais aujourd’hui en Haïti, c’est de mon point de vue le sociologue qui doit jouer ce rôle fondamental dans la cité. Cela m’amène à me poser la question sur le discours sociologique en Haïti et sa relation avec la société haïtienne. Mais pour qu’il y ait un discours sociologique faut-il encore qu’il y ait une sociologie haïtienne et un sociologue. Ou se cache le sociologue haïtien ?

Une sociologie sans sociologue et sans discours sociologique

La sociologie n’est pas simplement une discipline qui étudie les phénomènes sociaux, elle est un discours sur la société, pour la société. Elle est non pas simplement une science du social mais dans le contexte d’un pays tel qu’Haïti elle est fondamentalement une science du changement social, elle doit exister pour accompagner la société dans ces difficiles mutations, plus particulièrement dans le contexte actuel de la globalisation qui a enveloppé l’avenir d’’incertitudes. Au-delà de sa fonction de production analytique des maux sociaux elle doit sortir de sa prison heuristique pour devenir une science de l’activisme sociale, une science pour le public, non les intellectuels et les étudiants, mais le grand public. Elle met le mal à plat, décrit les symptômes, telle Cassandre elle annonce les catastrophes sociales, mais surtout elle indique comment à trouver la voie à suivre pour sortir de l’impasse. Cela ne veut pas dire que le sociologue détient la science de lire l’avenir, mais simplement la lecture des signes sociaux non seulement indique le présent mais permet de déceler les tendances de l’avenir. Elle avertit le public des conséquences de certains choix collectifs mais aussi elle accompagne la construction d’une opinion publique. En ce sens je ne peux concevoir la sociologie autrement que, active et publique.

La sociologie haïtienne est encore balbutiante. Ce balbutiement n’est pas uniquement accidentel mais je crois qu’elle est la cause de deux phénomènes. La sociologie n’a pas encore fait preuve de sa valeur et de son utilité pour la société haïtienne. Il suffit de constater que les sociologues haïtiens sont quasi absent des espaces qu’ils devraient occuper. C’est le cas notamment du secteur du développement en Haïti qui est très largement dominé par les juristes et les agronomes. La sociologie en Haïti ne sert pas la société haïtienne comme elle le devrait car la sociologie devrait définir, promouvoir et informer (par ses analyses) le dialogue et le débat public.

Une formation inadaptée aux besoins de la société haïtienne

De mon point de vue, l’obstacle majeur de l’émergence d’une discursive sociologique active et publique, c’est la (mal)-formation des jeunes sociologues de la faculté des sciences sociales de l’Université d’État d’Haïti. Cette université ne forme pas des sociologues, elle forme des détenteurs de certificats en sociologie. Ces certificats témoignent du fait que leurs détenteurs ont passé quatre années bon an mal an sur des bancs universitaires. Les connaissances sociologiques produites dans la FASH sont fragmentées et hors contexte. Les étudiants apprennent à lire les théories de Max Weber mais ont du mal à lire leur propre société. Ils peuvent très certainement réciter des passages des textes de Bourdieu mais ils ne peuvent pas utiliser les outils conceptuels et épistémologiques bourdieusiens dans le contexte haïtien. La faculté enseigne la sociologie mais ne forme pas de sociologues capables de jouer un rôle dans la société haïtienne, probablement parce que l’université en Haïti comme d’ailleurs les institutions de formation en générale (du kindergarden au diplôme universitaire) injecte une quantité de connaissances sans une mission, sans une vision, sans un objet.

Je vois deux causes à un tel phénomène. Il y en probablement plus mais je m’attarderais uniquement sur celles-ci. 1) Le système universitaires haïtien reproduit la structure des pouvoirs qui est transversale dans la société haïtienne. Ce que j’entends par là c’est que les personnes en charge de la formation des jeunes sociologues n’adoptent pas une pédagogie qui favorise l’émergence d’une classe de sociologues capable de faire face aux défis imposés par une réalité complexe. Les professeurs et l’université de manière générale reproduisent un système mandarinal. Dans un tel système, les professeurs comme détenteurs de la connaissance-pouvoir maintiennent leurs étudiants dans une position d’ignorance qui perpétue le pouvoir du professeur comme le maître absolu de la discipline. Dit autrement, les professeurs de la FASH n’ont pas d’intérêt à former des étudiants pour que ceux-ci deviennent de bons sociologues car cela leur ferait perdre un pouvoir hégémonique sur la discipline. Les professeurs d’université (s’ils font leur travail correctement) sont censés former des étudiants plus critiques vis-à-vis des situations qui posent problèmes, plus conscients des problématiques de leur environnement, et plus réflexifs. 2) L’université a une fonction limitée qui est de délivrer un certificat d’enseignement à des étudiants. Une société malade telle que la société haïtienne, a besoin de sociologues pouvant non seulement identifier la maladie mais qui soient aussi suffisamment impliqués dans l’action sociale pour participer activement dans l’accompagnement de celle-ci dans la voie de la guérison. Mais le défi le plus important pour les sociologues et la faculté des sciences sociales en générale c’est de faire une rupture épistémologique avec les cadres d’analyse sociologique issus des traditions occidentales pour développer un corpus scientifique opérant et pertinent pour le contexte socio-historique haïtien; c’est-à-dire construire une sociologie haïtienne. Une sociologie dans laquelle on peut lire la dimension sociohistorique du sociologue; une sociologie qui soit le reflet renvoyé de la société haïtienne.

Le sociologue dans le contexte de rareté des ressources socio-économiques

Le contexte du chômage, de rareté des ressources sociales et économiques a mis le sociologue haïtien dans une situation qui le détourne de sa fonction morale vis-à-vis de la société haïtienne. Comme tout un chacun il cherche une activité professionnelle qui lui permette de nourrir sa famille. Le secteur du développement qui est certainement aujourd’hui l’un des grands secteurs créateurs d’emplois, absorbe les sociologues dans diverses fonctions. Ils deviennent des experts dans un champ particulier. Bien que ces expertises permettent le développement de l’institution-employeur, elles ne servent pas la société. Les professeurs de sociologie passent leur temps à fournir des services de consultations pour l’État ou les autres agences de développement mais s’éloignent de leur publique, en particulier leurs étudiants. Nombreux sont ceux qui volontairement utilisent leurs étudiants comme main d’œuvre dans des recherches notamment quantitatives, mais ils ne mettent pas en place les conditions pour au moins en faire de bons sociologues professionnels. Il y a quelques années je travaillais avec des étudiants de fin de cycle en sociologie sur un projet de développement communautaire en milieu rural. Je fus extrêmement surpris de constater que ces étudiants qui discutaient de textes sociologiques ne comprenaient pas l’importance de la quasi disparition du cochon créole dans l’économie paysanne. La chose qui me frappe le plus c’est très certainement le fait que ces étudiants de sociologie soient de manière générale incapables de comprendre les dynamiques sociales qui caractérisent leurs communautés urbaines et rurales. L’impact de la méconnaissance de ces étudiants est très important, car en étant incapables de comprendre les réalités sociologiques des communautés pauvres et vulnérables qui dominent le paysage social haïtien, ils s’excluent de l’espace du discours public et renforcent sans le savoir l’hégémonie d’un discours construit par les développeurs étrangers qui acquièrent de fait une autorité et une légitimité dans l’application de solutions exogènes mais aussi dans l’identification des problèmes indigènes.

Cela signifie clairement que l’université contribue à la dégradation de la situation en mettant sur le marché de l’emploi, notamment l’emploi dans le secteur du développement, des citoyens mal formés et potentiellement dangereux pour les communautés fragilisées et vulnérables. Je dis potentiellement dangereux, car l’ignorance est une arme redoutable. La politique du ventre empêche l’émergence d’une classe de citoyens critiques et réflexifs capables de mettre en marche des actions de transformation sociale à travers l’activisme social. Les jeunes sociologues pressés par les préoccupations d’ordre domestique n’ont pas le temps d’être des sociologues. La politique du ventre domine l’intellect et le discours devient une rhétorique bon marché, construite sur des platitudes, des filaments idéologiques et des lieux communs. Les discours dominants ne cherchent pas à analyser un problème et à proposer une solution mais plutôt à utiliser la voix et la connaissance (même médiocre) pour «acheter» des écoutes et donc augmenter le pouvoir pour soi. Autrement dit, on ne parle pas pour construire et dialoguer mais on parle pour se faire entendre et avoir accès à des ressources politiques, sociales et économiques.

Les défis pour les sociologues haïtiens

La sociologie haïtienne est encore à inventer. Le sociologue haïtien est encore en devenir. La société haïtienne a besoin d’experts locaux pour lui parler et favoriser le dialogue afin de trouver des solutions qui facilitent le changement social et le développement. Il ne peut y avoir d’action sociale sans au préalable se pencher sur les problèmes de manière méthodique et rigoureuse. L’action doit être pensée avant d’exister concrètement et pour moi c’est aujourd’hui ce qui manque en Haïti.

La sociologie publique: définition

La sociologie publique implique une double voie. Le sociologue éduque le public qui à son tour éduque le sociologue. Ce dernier génère des débats sur les questions importantes qui concernent la société. Dans le contexte actuel, les problèmes dont fait face Haïti sont non seulement nombreux mais aussi complexes. Mais la situation actuelle n’est pas le résultat de la crise de 2004, elle est le résultat de plusieurs décades de déclin et de solutions inadéquates proposées par des politiciens foncièrement démagogues et les développeurs des agences internationales qui ne comprennent Haïti qu’au travers de leurs lunettes discriminantes. Les discours de la place publique sont contre l’opinion publique car ces discours au lieu de porter la lumière sur les situations problématiques tendent à les rendre plus opaques. Le sociologue public est la conscience de la société. Il ou elle est un activiste qui participe pleinement au changement social qui est une condition sine qua non pour le développement.

Conclusion

La société ne peut pas trouver seule des solutions. Pour paraphraser Platon, je dirais que la cité a besoin d’un sociologue qui reflète ces maux, qui aide le public à se former une opinion sur les phénomènes sociaux; d’un sociologue qui sache et qui accepte d’apprendre constamment de son public (qu’il soit lettré ou illettré); des membres de sa communauté. Les sociologues haïtiens et notamment les jeunes qui sortent de l’Université d’État d’Haïti doivent réapproprier l’espace du dialogue et des débats qui est présentement entre les mains du politiciens et de quelques responsables d’organisations de la société civile et de nombreux développeurs étrangers. Ces sociologues doivent articuler les nécessités du ventre et les besoins de leur société. Je suis conscient que les salaires attractifs donnés par les organisations internationales offrent de nombreux avantages, mais ces organisations demandent en retour obédience à leur univers institutionnel. Dit autrement, en entrant dans l’antre du diable l’individu doit abandonner son âme. En discutant avec de nombreux professionnels haïtiens, je me suis rendu compte que ceux-ci vivent en suspend entre deux univers. D’un coté en tant que professionnels, ils ressentent l’incongruité de leur situation et très souvent la distance qui existe entre les actions de leur employeur (agences de développement) et les nécessités de ce pays. Prisonniers des conditions imposées par le ventre, ils n’osent pas dialoguer et négocier avec l’employeur des solutions qu’ils penseraient plus adaptées à leur société. Cependant dans le discours ils développement une rhétorique révolutionnaire qui révèle un nationalisme presque raciste ou encore ils produisent un discours critique contre les discours et les pratiques dominants. Leur action sociale demeure du domaine de la rhétorique et n’a pas d’impact sur le terrain des réalités sociologiques. Le résultat c’est des contradictions internes difficilement gérables qui produisent de la frustration et une forme de violence contre soi.

—Lee Chance Analyste social Research & Action International Consulting Firm / Email: lchance@reactic.org

1 Trad. Robert Bacou, Paris, garnier-flammarion, 1966.

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