par Tontongi
| J |
appréhende le débat sur la réforme de limmigration qui prend feu à linstant aux États-Unis sous deux différents modes. Dun côté, je me méfie de sa convenance temporelle, du moment choisi pour en faire une crise; je vois ce timing comme une tentative détournée pour diviser le peuple étatsunien, plus particulièrement la coalition contre la guerre dIrak qui émergeait aux environs de la première guerre du Golfe en 1991, et qui a atteint son apogée durant les manifestations de février 2003 où des millions de personnes aux États-Uniset aussi à travers le mondedemandaient la fin des préparatifs accélérés de la guerre contre lIrak.
De lautre côté, le contrôle de limmigration est une obligation incombée à toute société organisée, même si évidemment il y a une différence notable entre une politique légitime pour gérer la migration humaine et lapartheidisme raciste. Pour mieux contrecarrer lélément fascisant dans le débat sur la soi-disant réforme de limmigration, il faut dabord souligner et accentuer le riche patrimoine identitaire des États-Unis comme pays dimmigrants, et, de là, en révéler lhypocrisie, car on ne mettra pas longtemps pour comprendre que tout, en dernière analyse, est affaire de protection des intérêts sur place, quils soient étatiques, corporatifs ou idéologiques.
«Dans les colonies anglaises en Amérique du Nord, écrit lhistorien Howard Zinn, le modèle a été établi très tôt, tout comme Colomb lavait fait dans les îles Bahamas. En 1585, avant limplantation dune colonie anglaise permanente en Virginie, Richard Grenville y débarquait avec sept vaisseaux. Les Indiens quil rencontrait étaient hospitaliers, mais quand lun deux volait une petite tasse dargent, Grenville a saccagé et brûlé tout le village indien.» Les premiers habitants de ces vastes terres et îles que Christophe Colomb appelait Indiens, avaient leur propre «civilisation» et cultures, leur propre référent identitaire qui nenviait en rien la prétendue supériorité occidentale. En hiver 1610, quand la première colonie anglaise à Jamestown périssait dans la famine, les Indiensou plutôt les Autochtonesleur apportaient de la nourriture; ils feront de même pour les premiers pèlerins anglais qui débarquaient dans le Massachusetts. Mais la gratitude nétait pas part des calculs: «Le gouverneur de la colonie du Massachusetts, John Winthrop, inventait des prétextes pour prendre les terres indiennes en déclarant la région comme étant légalement un ‘espace vide», a dit Zinn. Les Autochtones nauraient quun droit «naturel» à la terre, pas un «droit civil».
Naturellement, dans le contexte étatsunien, quand vous dites «légalité» et «loi» vous entendez aussi la force faite droit, la volonté des chefs dentreprise et entrepreneurs de forger des lois sur mesure soit pour prévenir une révolte, soit pour légitimer une forfaiture. En termes dimmigration et de génocide, il y a une dévastante statistique. Au moment de linvasion de Christophe Colomb, 75 millions dAutochtones vivaient dans ce vaste continent dont 5 millions dans la partie nord. Citant des chiffres compilés par Michael Rogin, Zinn écrit: «En 1790, il y avait [en Amérique du Nord] 3.900.000 Américains et la plupart dentre eux vivaient à 50 miles de locéan Atlantique. Aux environs 1830, il y avait 13 millions dAméricains, et vers lannée 1840, 4.500.000 avaient traversé les Montagnes Appalachiennes jusquà la vallée du Mississippi. [...] En 1820, 120.000 Indiens vivaient à lest du Mississippi. Vers 1844, moins de 30.000 dentre eux y vivaient encore.» On connaît le reste: les déplacements de masse de force, le génocide systématique des Autochtones.
On peut remonter le concept dimmigration proprement dit à Christophe Colomb, selon la très belle métaphore dune chanson de Manno Charlemagne où il se demandait sur un ton sarcastique: «Christophe Colomb avait-il une carte de séjour?» Les premiers immigrants venus dEurope, particulièrement de la Grande Bretagne, de France, dIrlande et de la Hollande, ont suivi presque la même trajectoire que Colomb, et même sils fuyaient pour la plupart loppression et la pauvreté, ils se considéraient, dans leur imagination abusée, comme des conquérants, se donnant le rôle de propagateurs des Lumières et de lÉvangile chrétien, hérauts du progrès, possesseurs de la magistralité de la connaissance scientifique.
Depuis le commencement 1% de la population possédait 40% de la richesse du pays, et les travailleurs immigrants nétaient pas parmi eux. «Dans les années 1600 et 1700, écrit Zinn, par lexil forcé, par charme, promesse et mensonge, par enlèvement, par le désir urgent déchapper aux conditions de vivre dans leurs pays dorigine, beaucoup de gens pauvres qui voulaient aller aux États-Unis devenaient des commodités de profit pour les marchands, les négociants, les capitaines de vaisseaux, et éventuellement les maîtres de lAmérique.1»
Après la phase immigratoire inaugurée par les premières colonies anglaises/occidentales, il y a eu la phase de lenslavement, du transbordement forcé des Africains en ce quon appelait le «nouveau monde». Dès lors il y a eu deux ordres dimmigration: une immigration activée et cultivée par la quête de lor, de lEldorado, de la richesse fabuleuse, et une immigration forcée par les adversités de la vie, souvent par la baïonnette. Le système politique imposé par les conquérants étatsuniens utilisait les premiers réflexes pour faciliter la deuxième entreprise. Cest ici lessentiel de lhistoire du pays, côté rapace sentend.
«Les premières lignes de chemin de fer transcontinentales, écrit Zinn, ont été construites avec le sang, la sueur, la politique et le vol, résultantes de la rencontre des compagnies ferroviaires lUnion Pacific et la Central Pacific. La Central Pacific a commencé de la Côte occidentale pour arriver jusquà lEst; elle a dépensé à Washington 200.000 dollars en pots-de-vin pour obtenir 9 millions dacres de terre, et 24 millions en bonds de garantie, payant 79 millions, une surpaye de 36 millions, à une compagnie de construction qui était en réalité la sienne. La construction a été faite par 3 mille Irlandais et 10 mille Chinois, sur une période de quatre ans, travaillant pour un ou deux dollars lheure.» Les années 1880 et 1890 ont vu une grande vague immigratoire aux États-Unis, la quasi-totalité des immigrants venus dEurope. «Comment limmigration des différents groupes ethniques contribuait-elle à la fragmentation de la classe ouvrière, comment les conflits ont-ils développé parmi des groupes faisant face aux mêmes conditions difficiles, tout cela est démontré dans un article dun journal bohémien, Swornost, du 27 février 1880. Une pétition signée par 258 parents et gardiens de lécole Throop School de New York et par plus de la moitié des contribuables du district scolaire a déclaré: ‘les pétitionnaires ont autant de droit de réclamer lenseignement du bohémien que les citoyens allemands ont le droit davoir lallemand enseigné dans les écoles publiques... En opposition à cette demande, Mr. Vocke a prétendu quil y a une grande différence entre Allemands et Bohémiens, en dautres mots, ils sont supérieurs.»
Comparés aux Autochtones et aux ouvriers nés aux États-Unis, les immigrants étaient plus corvéables et malléables, «ils étaient culturellement déplacés, étrangers des uns aux autres, donc utiles comme briseurs de grève. Souvent leurs enfants travaillaient, intensifiant ainsi le problème de surplus de la force du travail et le chômage; en 1880 il y avait 1.118.000 enfants de moins de seize ans (un sur six) travaillant aux États-Unis. [...] Les femmes immigrantes deviennent servantes, prostituées, femmes de maison, travailleuses dusines et parfois rebelles».
Oui, rebelles aussi, car malgré lunivers infernal où ils étaient confinés, «en dépit des efforts acharnés du gouvernement, des milieux daffaires, de lÉglise, des écoles, pour contrôler leurs pensées, des millions dAméricains étaient prêts à considérer des critiques sévères contre le système existant, à contempler dautres possibles moyens de vivre. Ils étaient aidés en cela par les vastes mouvements de travailleurs et de fermiers qui emportaient le pays dans les années 1880 et 1890», dit Zinn2.
Cela dit, si, aux États-Unis, un groupe ethniquequil soit noir, blanc, jaune ou rougetrouve-t-il acceptable de dire à un autre «Rentrez chez vous!», le groupe offensé peut très judicieusement y répondre: «Vous aussi, rentrez chez vous!». Nous sommes tous provenus de quelque part dautre, excepté peut-être les habitants originels exterminés. Ces mots«Rentrez-chez vous»mobjectifient comme un intrus, un occupant, un indésirable. Je peux vous les renvoyer pareillement, puisque nous sommes tous originaires de «quelque part dautre». Cest une question de durée, pas dessence.
Lun des plus troublants et bien malheureux aspects du débat, cest la totale absence dempathie humaine dans les arguments de ceux qui soutiennent le projet de loi qui le ferait un crime grave le fait de navoir pas les papiers de séjour légaux aux États-Unis, ou seulement daider ceux qui nen ont pas. Cest franchement triste de voir des gens dont les ancêtres il ny a pas trop longtemps50, 100, 200 ans déjà?fuyaient loppression ou la pauvreté pour venir sur cette terre dAmérique du Nord, cherchant refuge et dignité, aujourdhui la réclament comme la leur exclusivement et professent la plus venimeuse attitude envers les nouveaux venus.
Ironiquement, certains des citoyens étatsuniens les plus récemment immigrés au pays, avec des noms sonnant «ethniques», sont parmi les plus vociférants dénonciateurs des travailleurs sans papiers, refusant aux autres la chance accordée à leurs ancêtres il ny a pas si longtemps. Cest comme si, pour paraphraser un concept freudien, en vilipendant les nouveaux venus, ils veulent conjurer leur propre sentiment de culpabilité et de honte quant à lodyssée de lhistoire immigratoire de leur propre famille. La force de travail sous-payée procurée par les travailleurs sans papiers a certainement enrichi le vaste agrobusiness et le secteur service de léconomie, affectant probablement la valeur déchange de la force du travail existante. Toutefois, beaucoup déconomistes croient que la différence en termes réels est seulement quelques centimes de moins (huit ou dix plus ou moins). Cest pourquoi il est bien mystifiant de la part de certains syndicats ouvriers de soutenir le réactionnaire projet de loi anti-immigrant, pensant, erronément, quils défendent ainsi les travailleurs «de souche».
Le blâme est incorrectement placé. Ce nest pas la quantité ni la disponibilité de la force du travail qui la dévalue et cause le chômage; ce qui cause ces problèmes, cest la structuration et le mode de production du système capitaliste, qui fait tout ce quil peut pour garantir le flux et la disponibilité de ce que Marx appelle «larmée de réserve» du capital: le large réservoir de chômeurs ou sous-employés disposés à vendre leur main dœuvre au premier offrant. Les intérêts de la force ouvrière étatsunienne dans son ensemble, y compris ceux des immigrants sans papiers, sont en cela mieux servis quand les ouvriers sunissent en solidarité pour demander un salaire juste et vivable, et le droit à un plein et utile emploi. Les luttes intestines et la recherche de bouc émissaire parmi les travailleurs ne font quaider les puissantes compagnies capitalistes à consolider lexploitation.
Lun des aspects intéressants du débat sur limmigration est quun nombre considérable des barons du Parti républicain au Sénat ont formé avec les Démocrates des pluralités qui appellent pour le respect des impératifs de la stabilité économique, en évitant les crises inutiles et en tenant compte de lhistoire du pays en tant que solliciteur et profiteur de la force du travail sous-payé des immigrants. Quant à George W. Bush, il est tenaillé entre deux puissants alliés quil essaie de cajoler à la fois: dun côté les grands fermiers de lagrobusiness et le secteur service qui senrichissent du travail sous-payé des sans-papiers, et, de lautre côté, les éléments racistes et xénophobes de la base du Parti républicain qui haïssent tout ce quils considèrent comme «Autre»: les immigrants non européens, les gens de couleur, les homos, les athées, les socialistes, les partisans de lavortement, etc. La préférence de Bush, cest probablement une sorte de bantoustan bien délimité, selon le modèle apartheid, qui procure la force de travail sous-payée nécessaire pour maximaliser les profits capitalistes, tout en faisant en sorte que les espaces vitaux ne soient pas partagés. Bush ne hait pas les «Autres» vraiment; noblesse oblige, il ira jusquà les inviter à son ranch comme servants, sycophantes, travailleurs invités...
En ce qui a trait à la problématique de limmigration proprement dite, cest plutôt indicatif de la continuelle crise didentité que confronte le pays que de la présenter comme une nouvelle, fondamentale inquiétude quand on sait que lentière histoire du pays est moulée, façonnée et définie par limmigration. Ainsi, la «réforme» de limmigration est-elle devenue un rituel répétitif, récurrent durant toute lhistoire du pays. Chaque fois plus réactionnaire que la précédente, ou alors on alterne en degré de la méchanceté.
Avant quils lançassent la «solution finale», les Nazies devaient la justifier par le conditionnement psychique du peuple allemand. La désignation et lacte de regarder les Autres (Juifs, communistes, gitans, catholiques, déviants, homos, étrangers, etc.) comme menace potentielle précédaient leur traitement comme ennemis. Les esclavagistes et maîtres desclaves avaient eu le même réflexe, mais au lieu de déporter ou exterminer leurs «Autres», ils les ont fait travailler la terre, tandis que lÉglise les cajole comme objets crées par Dieu méritant la bénédiction de sa mission civilisatrice. Cétait plus utile. Et plus profitable.
Ce qui caractérise en particulier les mesures et propositions anti-immigrantes que lon sait, cest leur nature contre-courante vis-à-vis des impératifs du capitalisme et son besoin dun large réservoir de travailleurs à bas prix, pourvu pour la plupart par le flux continuel de nouveaux immigrants. Cette logique, plus que la pure philanthropie, explique pourquoi certaines entités commerciales, notamment dans les secteurs fermiers, lagrobusiness et le service, appellent pour plus de tolérance envers les immigrants sans papiers.
Les croisés anti-immigrants, par contre, ne se laissent pas amadouer par de telles considérations, surtout quand ils savent, comme lAfrique du Sud la montré, le cas échéant, ils peuvent prendre avantage de la force de travail désirable sans avoir à partager lespaceleur espace vital sacréavec les indésirables pourvoyeurs de mains-dœuvre. Ils peuvent aussi toujours «outsourcer», sous-traiter lemploi si tel savère indispensable. Si les mots «espace vital» sonnent familiers, cest parce quils le sont: la personne que vous refusez davoir comme voisin est probablement la même dont vous vous foutez bien si on la déporte ou brûle dans une chambre à gaz.
Hanna Arendt a parlé de la banalité du mal dans la personne du Nazi exterminateur Adolf Eichmann dont les mondanités casuelles au procès de Nuremberg effrayaient; banalité du mal quand ses manifestations sont faites part de la vie de chaque jour, quand la conscience humaine est désensibilisée, neutralisée, quand la peine et la souffrance sont fonctionnalisées comme inévitabilité, rouages dune gigantesque machinerie, quand la vie elle-même est faite Autre. En plus, il y a aussi la banalité des piliers mentaux et structuraux qui aident à perpétuer le mal. Ça peut sembler extensible daller de la chambre à gaz dHitler à la déportation des immigrants «illégaux». Cependant le résultat est le même: linutile sujétion des gens à la peine et à la souffrance. Non dû au manque de ressources ou options, mais simplement par mauvaise foi, par la haine de lAutre.
LAutre comme allié
Dans un monde où deux milliards de ses 6.5 milliards de personnes souffrent de la malnutrition et nont aucun accès aux soins médicaux convenables; dans un monde où des PDG, des vedettes du sport et de Hollywood peuvent empocher des centaines de millions de dollars par an, quand des millions de travailleurs jonglent deux jobs qui paient moins de 25 mille dollars lan combinés; dans un monde où le PDG de lExxon-Mobile est récompensé 398 millions de dollars comme «paquet» de pension, tandis que le gouvernement prétend quil ny a pas assez dargent pour financer des programmes extrascolaires ou des emplois dété pour adolescents à risque; dans un monde où nimporte citoyen peut être jeté en prison pour être désigné «combattant ennemi» par un officiel zélé; dans un monde où des millions de personnes âgées convalescentes doivent choisir entre la faim ou être privées dun médicament indispensable à sauver leur vie; dans un monde où tuer est justifié aussi longtemps quil ne concerne que la perte dêtres chers à dautres personnes; dans un monde, enfin, doté dune si large zone dombres dintérêts retranchés et destinées communes, la notion de lAutre comme ennemi automatique est bien absurde.
Lequel est votre pire ennemi, sil vous faut avoir dennemi: le travailleur sans papiers qui produit de la richesse mais quon paie à bas prix, ou le magnat dentreprise qui maintient le salaire bas et réduit la main dœuvre pour maximaliser les profits? En réalité, limmigrant sans papiers, le travailleur «légal» qui bousille comme un âne en poursuite du rêve américain, le travailleur «de souche», noir, blanc, rouge ou jaune, les professionnels de la classe moyenne, etc., pourraient avoir beaucoup plus en commun que les racistes voudraient vous faire croire. Ils partagent au moins le fondamental: un sentiment total daliénation dans un monde réifié jusquà la mœlle et le rêve dun monde meilleur.
Ma première rencontre avec l «Autre» a eu lieu à un très jeune âge de mon développement, quand javais à peu près deux ou trois ans. Il apparut dans la personne dun résident, mi-quarantaine, du pavillon mental de lhôpital Saint François de Sales à Port-au-Prince, Haïti. Chaque jour, il mapporta de la pâte à pain crue quil soutirait de la boulangerie de lhôpital, mû par le simple plaisir de nous donner quelque chose. Ma mère et les voisins en riaient à craquer. Ça a peut-être duré seulement quelque mois, mais jai toujours gardé des souvenirs très tendres envers la bonté de ce Blanc fou. Ça a probablement éradiqué toute velléité de haine de l «Autre» chez moi!
Est-ce limmigration une panacée ou une malédiction?
Je doute fort que lémigration soit la meilleure solution à loppression et à la pauvreté dans le tiers-monde. En fait, en dernière analyse, elle peut se révéler la pire solution parce que non seulement elle épluche les pays pauvres de leur matière grise et les dictateurs de leurs potentiels critiques et révoltés, elle encourage en même temps la monétarisation à rabais de la force du travail des pauvres, la dépendance des pays du sud envers les pays du nord, la réification de lexistence.
La meilleure façon d «aider» le tiers-monde, cest dabord respecter la souveraineté des pays constitués, payer à prix équitable leur produits et ressources naturelles, contribuer à lassainissement de leur écosystème, et non à sa destruction, permettre le plein inter-échange de la connaissance scientifique, traiter égal à égal avec eux. La solution à loppression et à la pauvreté, cest la résistance et loffre dun projet de société alternatif, la poursuite par les peuples, dans leurs propres pays, dun changement qualitatif de leurs conditions de vivre. La solution à loppression et à la pauvreté, cest la poursuite par les pays occidentaux dune politique de solidarité, dempathie et de justice immanente envers les pays en mauvaise passe dans un sens positif qui bénéficie toutes les parties en situationet non plus dans le sens négatif du présent système et réflexe impérialiste qui parie sur nos mauvais instincts et notre conditionnement mental.
On peut concevoir un système sociopolitique et existentiel où la liberté se refuse à être troquée au profit de la sécurité, ni les opportunités pour quelques uns au dépens de légalité et de la justice sociale pour tous, y compris le juste partage des ressources naturelles et économiques. Un monde où la jouissance dune minorité gourmande ne se fait au dépens de la survie de lécosystème tout entier. Les relations entre différentes religions et systèmes philosophiques ne doivent pas être basées sur la confrontation et mutuelle négation; en fait, cest plutôt la loi de la nature que la diversité fleurisse.
Cela dit, on peut concevoir une diversité qui puisse saccommoder même des fondamentalismes, au bord de la zone dombre où la diversité de choix doit être respectée si vous ne voulez pas commettre le génocide. Martin Luther King a dit un jour, très judicieusement par ailleurs et en accord avec le concept marxiste de conflit structurel, que la liberté dune personne est conditionnée par le degré de liberté dautres personnes. Le geôlier est autant emprisonné que le prisonnier, ne serait-ce quau niveau de la gratification existentielle, comme exprimée dans le proverbe haïtien qui dit «si ou anpeche mwen manje, map anpeche ou kaka», littéralement traduit par «si vous mempêchez de manger, je vous empêcherai de chier». Le changement paradigmatique à faire inclut une révolution de lesprit et une réappréhension de la «réalité», qui est souvent une réalité truquée, arbitrairement édifiée et définie. La paix est avant tout la prise de conscience politique. La réappréhension de lAutre comme le Même. Et comme Allié.
Beaucoup de commentateurs ont fait des observations quant à la surprise qua été pour eux la vaste éruption, à travers les États-Unis, de manifestations de rue et de protestations qua suscitée le projet de loi anti-immigrant. Jen étais moi aussi surpris, ayant vécu le sentiment dapathie et de fatalisme quaccompagnait la «réforme de lassistance sociale» de Bill Clinton, ce grand démantèlement de décennies de protection sociale pour les pauvres. De même pour le Patriot Act, une loi votée par le Congrès quand le Ground Zero fumait encore après 11-Septembre 2001. Cette loi qui abolit des protections pour les libertés civiles bien ancrées dans la société na pas généré de protestations de masse, quand bien même elle était généralement déplorée.
Éventuellement, une très inouïe coalition dobstructionnistes au Sénat aura torpillé le projet de loi pour réformer limmigration, un projet de loi, soit dit en passant, qui même dépouillé de ses articles les plus draconiens conservait encore des mesures qui aggraveraient la séparation des familles et le rétrécissement des libertés civiles. Le peuple étatsunien ne doit plus se laisser duper.
Les protestations, marches et grèves par des millions dimmigrants et leurs supporteurs étatsuniens contre le projet de loi voté par la Chambre des représentants a réaxé le paradigme et accentué les idéaux des États-Unis comme une terre de refuge, dembrassement hospitalier à tous ceux qui fuient loppression, la pauvreté et la persécution. Cest donc bien dommage quau lieu de poursuivre ces idéaux, beaucoup trouvent plus utile de lancer des représailles contre les demandes pour la justice et pour lhumanité proférées par les immigrants sans papiers. Ce cri pour léquité et lempathie fait appel à la propre conscience et idéaux du pays, lui offrant une opportunité pour un renouvellement après des années de cynisme sous légide du Parti républicain. Une équitable politique de limmigration nest donc point un cadeau: cest une proposition qui shonore elle-même.
Depuis labordage du bateau Mayflower à Plymouth en 1620 jusquaux récents raids de lICE (Immigration and Customs Enforcement) en Floride et dans le Massachusetts, la problématique de limmigration na cessé de hanter la psyché de la nation étasunienne. Le terme “immigrant” lui-même a été inventé vers les années 1790 pour distinguer les nouveaux venus de ceux qui étaient là avant; depuis lors, lantécédence na cessé davancer.
Et les pères fondateurs de la nation étatsunienne eux-mêmes nétaient pas unanimes sur la question immigratoire, eux qui étaient passés, pratiquement du jour au lendemain, de sujets britanniques à patriotes étasuniens. Doù peut-être leur ambivalence, si ce nest leur schizophrénie, concernant la question, car ils ont réussi cet exploit de créer lun des systèmes immigratoires les plus généreux du monde et le rejet xénophobique le plus aberrant.
Naturellement, la politique de limmigration nest pas vécue exclusivement dans labstrait, elle implique aussi des gens réels, pour la plupart des pauvres, qui doivent affronter des conditions horribles dans le pays daccueil parce quils nont rien laissé comme ressource dans le pays dorigine. Lexpulsion des sans-papiers peut être exutoire pour les agents zélés de lICE, mais des vies réelles sont en jeu, souvent littéralement; des familles sont séparées, des pleurs inutiles déversés.
Le peuple étatsunien doit rejeter la sorte de dualisme dichotomique quon cherche à lui imposer à lheure. Contrairement à ce quon veuille insinuer, la différence nest pas entre, dun côté, le rejet xénophobique et la satisfaction sécuritaire, et, de lautre côté, lembrassement de lAutre et la dégénérescence dans labject. La différence est plutôt entre léthique et le non-éthique, entre lempathie solidaritaire et le repli sur soi, entre légoïsme de clans et louverture envers les démunis et les rejetés. Cest la différence entre la mesquinerie et lélan humanitaire. Finalement, les questions restent encore posées, les mêmes: Qui a droit à la terre, à lespace? Christophe Colomb avait-il a green card?
Tontongi tiré du volume I de Pour la résistance et pour la paix (Poèmes et essais en trois langue, à paraître en 2008)
Notes
1. Cf. Howard Zinn, A Peoples History of the United States, Harper Perennial, 1980. [Notre traduction de langlais].
2. Ibid... [Notre traduction].
