Aller au sommaire de ce numéro de Tanbou/Tambour, Hiver 2008

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Histoire de cou, histoire de fou

—par Jean Saint-Vil

C

onnaissez-vous, les enfants, l’histoire de la chaîne et du cou? Je suis persuadé que non. Pour vous rassurer, je vous dirai qu’il n’existe pas, à proprement parler, d’histoire de la chaîne et du cou dans la culture haïtienne. Il vaudrait mieux parler de l’image de la chaîne et du cou à partir du proverbe créole qui dit: «Kote ki gen chenn nan pwen kou; kote ki gen kou nan pwen chenn». Proverbe que l’on peut traduire en français par: «Là où il y a la chaîne, il n’y a pas de cou et là où y a le cou, il n’y a pas de chaîne.» Cela signifierait que les chaînes ne sortent jamais de leur écrin capitonné et que les cous restent toujours nus.

Cependant, dans la réalité, les choses se passent autrement, car on voit tellement de cous portant des chaînes de toutes sortes. De longs cous comme des cous de flamant, de gros cous comme des cous de bœuf, des cous maigres comme des cous de couleuvre, des cous qui fusionnent avec la tête pour donner des doubles mentons, des cous à double pente comme des goulets de bouteilles se rattachant aux épaules à la manière du profil d’une pyramide.

Il existe des chaînes très variées: des chaînes en cuivre recouvertes d’un clinquant d’or pour tromper l’acheteur, celles que nous appelons communément en créole chaînes krizokal; des chaînes en argent qui noircissent facilement et qu’il faut entretenir à coup de produits spéciaux; des chaînes en or de 14, 18, 21 carats, parfois serties de pierres précieuses et qui font la fierté de ceux et de celles qui les portent et qui durent des générations, se transmettant d’arrière-grand-mère à grand-mère, puis de grand-mère à mère, ensuite de mère à fille, enfin de fille à petite-fille, …etc. Il y a aussi des chaînes auxquelles on donne le nom de colliers, faites en ivoire, en perles, en malachite, en os de rhinocéros, voire de couleuvre; des chaînes en poils d’éléphant, que sais-je encore! Il y a aussi des chaînes que l’on porte au pied de plus en plus, les chevillières, mais de préférence sur un seul côté, sans oublier les chaînes qui servaient à attacher les esclaves autrefois et qui servent à attacher les animaux. Toutes ces chaînes que l’on vend partout, que l’on collectionne, que l’on offre, que l’on porte, que l’on casse, que l’on perd et que les voleurs à la tire arrachent au cou des femmes surtout.

Diantre, me direz-vous, pourquoi, dans ce pays de huit millions de marrons, le proverbe dit-il que les cous ne portent jamais de chaîne et que les chaînes fuient toujours les cous?

Essayons d’aller au fond des choses. Il faut croire que ce proverbe exprime une image qui traduit les paradoxes majeurs de la vie haïtienne où, la troisième semaine de juillet 2000, avait éclaté une polémique d’après laquelle on ne peut plus se serrer la ceinture parce qu’il n’y aurait plus de ceinture en une période où l’on croyait à tort que l’on avait touché le fond en termes de dégradation de la situation économique nationale. Aurait-on alors oublié le cou pour ne parler plus que de ceinture sous prétexte qu’aucun luxe n’était plus possible et qu’il ne conviendrait plus que de penser au ventre? De toute façon, suivons le temps en disant que la chaîne est la ceinture du cou pour retomber nos pieds dans un pays où la misère est reine. Le cou sans la chaîne et la chaîne sans le cou, c’est avant tout la traduction des difficultés immenses de la vie quotidienne caractérisée par l’accumulation inouïe des problèmes de tous ordres et des crises interminables.

Un pays où l’Exécutif peut fonctionner longtemps sans Parlement, un pays où le Parlement peut fonctionner longtemps sans Premier Ministre, un pays où les négociations n’aboutissent jamais, un pays où les enquêtes ne finissent jamais, un pays où les ampoules et les appareils électriques attendent toujours le courant, un pays où la plupart des robinets restent toujours dans l’attente de l’eau courante de la CAMEP, que sais-je encore!…

Un pays de tous les manques qui se résume dans l’acrostiche suivant, que nous appelons l’acrostiche de la chaîne et du cou:

Chef sans autorité,
Haine de la discipline,
Absence de l’État,
Ignorance du prochain,
Négation de l’engagement,
Éternel recommencement.

Crises politiques interminables,
Obsession du pouvoir,
Unité nationale impossible.

Enfin, me direz-vous, les enfants, quelle leçon tirer de cette image?

La réponse que je vous propose est d’œuvrer pour la réconciliation de la chaîne et du cou, c’est-à-dire de mettre fin à nos bizarreries traditionnelles et de créer le bien-être de notre peuple pour que règne enfin dans ce pays l’harmonie sociale et que désormais les huit millions d’Haïtiens disent en chœur: «Kote ki gen chenn genyen kou, kote ki gen kou genyen chenn.» Mais là encore, il faudra faire attention pour éviter que, par le jeu du marronnage viscéral dans lequel nous sommes les champions du monde, la chaîne ne tranche le cou de celui qui la porte et que le cou, dilaté par des accès de colère ultra-violente, ne fasse péter la chaîne en milliers d’éléments qui font répandre ses mille et une mailles en une longue traînée sur des centaines de kilomètres sans que des équipes de pisteurs professionnels puissent les récupérer. Ce qui finirait par aboutir à l’équation Histoire de cou égale Histoire de fou.

—Jean Saint-Vil jsaint-vil@caramail.com

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