Aller au sommaire de ce numéro de Tanbou/Tambour, Été 2006

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Poèmes en Français

Poème de Nounous

Faussaire

Sous ton vêtement en contemplation
dans le passé
malgré certaines promesses
Infidèle était le nom du chien qui aboyait
qui n’hésitait pas à lever la patte
au passage de ses sœurs en canicule…
avant l’échange de ce que tu sais
pour le meilleur ou son envers.

Si de nos jours tu prétends le contraire
autrefois
tu défendais ta seule cause
mandarine de ta propre branche
dans l’arbre à promotion
de concert avec tant d’autres
braves
moins braves ou plus ou moins lâches
au temps des premières pluies averses de là-bas.

Ailes dans le vent
pour mieux raviver le mensonge
maintenant tu adoptes la pose d’un aigle tout nu
dans le ton et dans les gestes.

Qu’importe le côté du miroir où tu te places
pour ta désolation plutôt certaine
tu n’auras jamais l’allure d’un émir…

Au mieux
tu ne seras que toi
garnement haïssable pour tes semblables
trompeur impénitent de toi-même.

Mangouste sans retenue
loin de rester en désertude tout honteux
comme tu le mérites à souhait
à l’heure des poules extravagantes
tu t’es projeté sur l’écran d’une visibilité.

La lumière ne va pas du tout à tes stratagèmes.

Trop d’ombres te recouvrent
par accoutumance
après tant d’années à fureter au ras de l’obscur
avec les rongeurs de liberté.

Tu adules le faux
poignardes le vrai
à conscience abaissée
dans tes tentatives de désinformer le réel.

Trop peu devenu pour elle en son assise
sans plus ni moins
une vieille mouche a déserté ton regard.

—Nounous

Poème de Fred Edson Lafortune

Reflet

dans le reflet de ta jeunesse
je chanterai l’innocence de ta beauté
comme l’oiseau sur sa branche
un cri au rythme de ton pouls
dans le reflet de ton aube musicale
je laisserai en la mineur
comme sur la corde de ma guitare
la mouillure d’un solfège de papier
parce que le temps enfile son corsage
chaque fois que mon encre au goutte-à-goutte
coule dans les mots dessinés de ta page

—Fred Edson Lafortune

Poème de Vilvalex Calice

Je sais qui tu es

Tu es la brise qui baise mes nuits,
mon champ d’étoiles
sous le ciel estival.
Tu es l’étang qui nourrit mon océan.
Tu es cette douceur qui s’annonce
et qui vient,
cet avant-goût d’amour
qui persiste après l’amour.
Tu es ce qu’on déguste
au lieu d’une cigarette.
Tu es ce délice qui se glisse
des les pores de mon corps.
Tu es cette saveur exquise
qui fait couler l’eau à la bouche.
Tu es cette danse exotique,
le rythme de mon compas,
le rara dans mes bras,
le troubadour de mon amour.
Tu es le miel que je suce sur le doigt,
chaque fois pucelle
et mille fois plus doux que la dernière fois.
Tu es la raison de cette déraison,
le pourquoi que mes sens divaguent
des sentiments intenses et vagues.
Tu es la charpente qui soutient
mes élans titubants
dans cette vie tortueuse,
le poteau-mitan
de mon existence.

Tu es ma femme
et je sais qui tu es.

—Vilvalex Calice

Poèmes de Bobby Paul

L’Homme

Heureux accident
de l’indéfini
témoignage de l’erreur
seul divin regret.

Questionnaire au miroir
de la Vérité
de l’omniprésence
et de l’omniscience.

Débat entre vie,
survie et après vie
pèlerin déboussolé dans le temps.
Pourtant quand dans la bière allongé
la mort pour lui devient
la seule réalité
du passage raccourci
au présent éternel de la vie.

(2005)

(sans titre)

Matin de bateau chargé d’idées
voyage de la parole
sur l’océan des mots
sur les roulis des phrases loquaces
sur le clapotis des rêves taciturnes
jusqu’à la limite de l’errance du savoir
jusqu’à la frontière des folies de l’ignorance
la traversée de toutes les croyances
l’accolade aux praxis de l’acceptable
libation à la fraternité humaine
aux réflexions du pouvoir du Verbe.

Un jour d’apprentissage secret
au langage des sereines sirènes
sens unique immémorial
au cul-de sac de la communication
complaintes des logiques amèrement antagoniques
mugissement intolérant du temps présent
replis mortel dans la blessure humaine
le crucifix reste sentinelle pendue
aux quatre points cardinaux anodins
le soleil se protège les yeux
de ses propres rayons ultraviolets
et encore au cœur
viscère musculaire
organe mortellement vital à la raison
de la connaissance du bien et du mal
bat la mesure dans le dualisme de ce qu’on fut
dans l’exutoire de ce qu’on est
et dans la rédemption de l’hébétude.

Mais que serais-je sans toi
mon présent intérieur
mon absence du silence
le vacarme de mes joies
le calme de mon bonheur?
Que serais-je sans toi heureux mot d’amour?
Que serais-je sans toi douce douleur
au futur de mon cœur de pèlerin?

Aux entrailles des totems
aux regards des tombeaux
dans la marche des mots
dans la paresse des rêves
vit l’existence des paroles libérées.

(2005)

C’est la vie!

C’est la vie sans la vue
Obscurité en marche
Soif de tolérance
Faim d’amour.

Liberté
Égalité
Fraternité
humainement bafouées.

Et dans le soir
une blues
échappée des plantations
de canne amère
envahit les boulevards
et meurt en silence
sans réparation.

(2005)

Partout des cris assourdissants
la nature entière est en pleur
le soleil depuis quelques temps
s’est noyé dans une mer de sang
nous sommes tous aux abois.

Dans l’acharnement des flammes
nous ne savons vers quelle direction
orienter nos désespoirs et nos cris de douleur
le monde entier est descendu aux enfers
le tonnerre émet partout la triste nouvelle:
«Le Diable est aujourd’hui en deuil!
Le temps vient de Lui enlever son Père!»
Mais, qui était son Père?

Nègre

Ils ont fait de moi
leur paria
leur rejet
leur refuse
leur oublié
leur douleur
leur peine
leur luxure
leur distraction
leur négativisme
leur bonne-à-tout-faire
leur reste-avec
leur richesse
leur visage-noir-masque-blanc
leur inconscience.

Pourtant moi
je veux être
leur frère
leur ami
leur égal
le pardon
de leur inconscience.

Sous leurs regards civilisés
je veux être l’homme de la réconciliation
l’homme au bonnet phrygien.

Ô Voyelle!

Ô moi pauvre consonne
égarée au désert
d’une page blanche
de solitude je gémis
de nostalgie j’agonise
et d’amour je meurs.

Pourtant de loin j’entends
le chant d’une voyelle
de loin m’arrive son doux parfum
et de loin je nourris l’espoir
de lui démontrer un jour
combien il serait beau
de nous unir l’une à l’autre
pour embellir la poésie
pour embellir la vie
et ensemble, ensemble
remplir tous les silences.

—Bobby Paul, 2005

Poèmes de Mesmin Charles

J’ai perdu mon sourire

“The Verdict” by Patrick Gerald Wah, oil on canvas, 1997.
Peinture sans titre par Patrick Piard, parue dans «Et le pétale pleure...» de Mesmin Charles

dans l’atmosphère crispée du temps si volatile
l’air dénudé du distant horizon
élude le charme de l’exaltante nature
s’abat la rude goutte d’étanche mélancolie
tâchant l’étoffe pâle de ma sérénité
et les riches visions s’engloutissent peu à peu
dans les contraintes obscures des forces inopportunes
traînant dans leurs drames frénétiques et moroses
la carcasse meurtrie de vie endolorie
les vieilles cicatrices des plaies de nos entrailles
la chancelante mine d’un passé avatar
improvisent à nouveau des airs hanteurs
ô muse joug idéal des cœurs opprimés
viens donc bercer mon âme dans ses pleurs enlisée
tamisant ainsi cruel odyssée
ravissant ma jeunesse de son fibre précieux

liberté

mes pensées
en flambeaux
trébuchent
dans les forêts
de la muse
hantées
frissonnent
palpitent
poésie
arianne
ma liberté

un hiver à new york

un froid intense
téméraire
un temps moite et brumeux
point de vol dans l’air emboîté
plus de chants
pour couper ce silence de bois
déjà l’horizon a revêtu son deuil
tandis que le soleil dans sa cadence
morne
péniblement s’efforce d’égayer le ciel
dans son manteau
de mort
endormi
le bis disparate du distant firmament
s’épaissit lentement
au creux de l’horizon

les arbres jadis pittoresques nature
gisent nus atrophiés
l’hiver gèle
sa peau raidit au refrain de la bise
le mercure coagule
et le magnanime hudson caille
sous le regard asphyxié des ponts
les côtes peignent un spectacle de beauté
splendide
captive indolente de cette geôle de glace
l’eau file
sculptant timidement
sur ces pans escarpés des glacières
au cristal authentique
sous la touche jalouse du soleil adouci
l’illustre flirt du temps et de l’espace
s’accorde
en un tableau exquis
dans la parfaite harmonie de la danse
séductrice
de la nature
toile de merveille
combien rageur ton hiver
aussi doux ton printemps

—Mesmin Charles tirés du recueil et le pétale pleure…, Éditions Cidihca 2001

Poèmes de Charlot Lucien

Le relent de la peur

C’était beau la guerre.
J’ai voulu exalter le feu
Le feu qui éclate en geysers triomphants
En formidables globes
D’écarlate, d’orange et de jaune,
Et surmontés de magnifiques panaches
Grises et blanches
S’élevant dans les cieux nocturnes.

J’ai voulu exalter le grondement sourd et puissant
De canons qui crachent la mort
Et les voix rauques et martiales
Aux échos multipliés dans la plaine
Qui rugissent leurs ordres
Aux rangées infinies d’uniformes
Enfilés sur des ombres zombifiés
Pour et par Raison d’État.

C’était beau la guerre.
C’était avant que je ne humai
Le relent de sueur et de peur et d’urine
Émanant de magnifiques soldats
Sur le point de tuer
Sachant qu’ils allaient mourir eux aussi.

C’était avant que je ne humai
L’émanation morbide
Des malheureux en uniformes
Qui puaient déjà le cadavre
Parce qu’ils se savaient déjà cadavres.

Rocher fissuré

Ton visage était
Ce roc millénaire
Immuable et impénétrable

Bloc de granite noire.
Quelque chose brillait
La-dessus

Je m’approchai
Ce n’était ni la pluie,
Ni la rosée;

Une larme
Par une fissure
S’écoulait subrepticement.

—Charlot Lucien

Poème de Marie-Hélène Laraque

Printemps prématuré, trop épanoui

(“Early Spring, Too Full”, traduit de l’anglais par Franck Laraque)

Tu es beaucoup trop loin
Pas moyen de te trouver

À travers continent
Je me tends vers toi

Tête et corps en feu

On raconte
qu’en des temps très anciens des gens
de mon pays
avaient le “point”
de voler, la nuit venue

On ne tarit pas d’histoires
sur ceux qui avaient le pouvoir de se transformer
dans l’obscurité
et de s’attacher la peau à une branche d’arbre
de voler en pleine nuit
d’aller là où ils voulaient

Néanmoins, avant le lever du soleil
ils devaient se revêtir de leur peau
sous peine de ne jamais plus reprendre leurs formes
et leur existence d’êtres humains

Je ne suis pas un oiseau
et je n’ai pas le pouvoir
de voler dans cette nuit septentrionale

Mais ce soir
je veux te trouver
être avec toi où que tu sois
quelque part dans ce vaste territoire
quelque part
tous les deux
ensemble une fois de plus

Comme les anciens d’autrefois
je tiens à quitter ma peau ce soir
suivre mon cœur où qu’il m’emmène
voler haut et loin dans l’obscurité

pour te trouver
te trouver
te trouver encore une fois

—Marie-Hélène Laraque

Poèmes de Edner Saint-Amour

Guide de l’amitié

Quel que soit ce que l’homme fasse de mieux
il ne peut jamais pénétrer la nature profonde de Dieu
car celui-ci n’est qu’une invention humaine
que nous exige la grande loi de la cause souveraine.

Nous ne connaissons Dieu dont le pouvoir est infini
qu’à travers les yeux de nos frères humains, de nos amis.
Bref l’amitié ne demeure pas moins le chemin réel
qui conduit vers le créateur, Dieu, le père éternel.

Le cœur dans son élan, son affection, son dévouement
se lie aux frère, sœur, mari, épouse, ami, parent.
Outre ce grand réseau, ce grand cercle d’amitié
le cœur s’élargit à tous les humains, donc l’humanité.

L’homme n’est pas fait pour vivre dans l’isolement
c’est un grégaire qui apprécie le rapprochement.
Contact de situation, d’affaires ou d’affection
l’homme noue des liens qui déterminent sa relation.

Si le hasard est l’occasion de risques ou d’aléas
considérant la foule dans son grand anonymat,
le choix de nos amis offre encore la possibilité
de nous entourer de bonnes gens d’une fiable amitié.

La certitude d’une approche cordiale
en quête d’une amitié idéale
n’exige pas de règlements surhumains,
suffisent un sourire et une poignée de main.

L’homme a toujours un masque au visage
qu’il soit méchant, bienveillant ou sage.
La société nous dispose toujours un uniforme
sorte de moule dans laquelle notre être se forme.

Notre rôle social parle de notre importance
l’habitude du milieu en assure la permanence.
Société n’est pas juxtaposition mais interaction
jeu où l’homme demeure le reflet de l’éducation.

De l’amitié des codes compliqués naissent,
usage, convenances mondaines, politesse
dont le but poursuivi à travers ce qu’on perçoit
est de plaire, rendre service, faire du bien autour de soi.

Si rester calme avec fermeté, bon avec sévérité
assure la continuité de la chaîne de l’amitié
tout esprit vindicatif, offensant ou d’aigreur
apporte dans sa course toujours malheur.

Mes chers amis, si vous voulez en toute permanence
que cette fleur merveilleuse vous embaume l’existence
de son arôme exquis, de son parfum léger
arrosez la de l’eau vive de la générosité.

Faîtes briller pour elle le doux soleil de la vérité,
les ténèbres du mensonge se dissiperont dans l’humanité.
Tout pour le meilleur des vœux
Tout pour devenir plus heureux.

(23 octobre, 2005)

Utopie

Pour célébrer votre réjouissance infinie
faut-il que son âme touche à l’agonie!
Ce qui est pour l’un violence légale
est pour l’autre malheur fatal.

Toujours enquête d’unité
l’un se forge une identité
l’autre la vire en cauchemar
en y jetant du charognard.

Pour se bâtir une cité d’espoir
l’un l’essuie de son mouchoir
l’autre y jette plein de la poussière
contenue de dangereuses matières.

On se donne une injection
pour contrer l’effet du poison
pour se rétablir en santé
où la vie se meut en gaieté.

L’autre ne veut rien savoir
sinon que semer le désespoir.
Harmonie est faite pour les astres de l’univers
et non pour les hommes de cette fragile terre.

Toujours vêtu de son manteau de guerre
l’homme encense sa tradition meurtrière.
Harmonie est faite pour les astres de l’univers
et non pour les hommes de cette fragile terre.

Hélas! l’un est de la race
s’il vient l’autre le chasse
Hélas! l’un est de la race
s’il fuit l’autre le pourchasse.

Toujours vêtu de son manteau de guerre
l’homme encense sa tradition meurtrière.
Harmonie est faite pour les astres de l’univers
et non pour les hommes de cette fragile terre.

(17 juillet 2005)

Roi

Au lieu de penser à la souffrance
qui inspire au méchant réjouissance
je transforme tout en pièce d’art
ainsi pas de peine ni cauchemar.

Je tourne la roue de ma motivation
sur ce qui est de ma préoccupation
étant de poser ma signature
au palmarès de la littérature.

La beauté de mes rimes et vers
hissera mon ambition littéraire
jusqu’aux confins de l’éternité
où roi des vers je serai couronné.

(18 juillet 2005)

—Edner Saint Amour

Poèmes de Jamie Moon

Poupée noire poupée chiffon

(à la mémoire de la petite Haïtienne lynchée en république voisine)

Silence subtil à soubresauts sadiques
que prolongent mes mots à l’épicentre de la honte.
Y’a des images en panne d’innocence
derrière mes murs de parole
une fille seule toujours seule
tendant la main au vide
ou à lui-même par peur
d’être sa propre proie.
Silence subtil à soubresauts sadiques
sur des lèvres dessinées à la vite
du monde…un matin comme ça
où l’on tue par hasard
juste
parce qu’on est noir comme la nuit
où les chats sont bien gris et les hommes trop rêveurs
un dernier geste d’amour ajoure ta nuit
faut pas pleurer ma fille y’a des regards assiégeant
tes pleurs (une myriade d’étoiles assassines)
petite fille
pour tes yeux qui se ferment
un million de visages écervelés refusent la parole
à l’aurore avortée

Reddition

(pour Roche)

La mort mot à mot se perpétue
dans la rosée humide des quasars
Souffrance en passe d’impasse
…pour des allées de lumière

—Jamie Moon

Poèmes de Tontongi

L’agonie du soleil

“Wanted!” lit-on
Dans le cœur des Français:
Ils cherchent le soleil.
Sur cette terre, la France,
Le soleil est aussi rare que l’amour,
Il se lève par caprice.
Sa rareté le fit considérer
En Messie saisonnier.
Mais comme tout Messie
Il a son Ponce Pilate:
Les jours sombres de l’automne.
Il meurt plus d’une fois,
D’abord par le cynisme des météorologistes,
Ensuite par les premières provisions de combustibles!
Enfin, ô calvaire! par le froid,
Le froid déclaré. L’hiver.
Puis, tout le monde l’attend encore
Pas pour un Évangile
Qu’on eût trouvé d’ailleurs inopportun,
Mais pour se faire bronzer
Les peaux trop rudement hivernées
Et les cœurs trop rudement refroidis.
Tout cela, hélas, au mépris de l’amour!

(Reims, février 1976)

Guernica
(dédié à Federico Garcia Lorca)

Le 26 avril 1937, au plus fort de la guerre civile espagnole, une petite ville d’Espagne nommée Guernica, en pays basque, a été bombardée avec une cruauté particulière par l’aviation de l’Allemagne nazie sous l’instigation du général fasciste Francisco Franco, en rébellion contre la nouvelle république socialiste espagnole. C’était un véritable massacre, autrement tragique que celui qu’a connu La Saline en 1957; des milliers de personnes y ont trouvé la mort. C’est pour saluer la mémoire de ces innocents, et pleurer le 41è anniversaire de ce crime que j’ai écrit, en 1978, le suivant poème.

Assez! Assez! Bourreaux!
Arrêtez la course de votre meute,
Regardez un moment le chemin parcouru
Constatez, qu’importe avec joie
Ce grand cimetière érigé en votre nom
Et par votre nom!
Regardez, qu’importe avec orgueil
Les longs corps allongés sur le sable de froid
Où les seuls et même les jasmins qui y restent
Piquent et empoisonnent le sol et avec
Les rares survivants de votre hécatombe

Personne! Regardez bien,
Personne ne vous combat,
Regardez bien:
Ils sont tous morts!
Personne n’a de force au-devant de votre gloire,
Ils sont tous morts! Morts!
Ayez un peu de pitié,
Ô bourreaux de la liberté!

Assez! Assez! Bourreaux!
Regardez bien, qu’importe avec autosatisfaction
Les âmes pulvérisées et dispersées aux quatre coins de l’Espagne
Que ne cessent de pleurer des milliers de foyers!
Estropiés, cardiaques, débiles et paralysés
Que ne cesse de soigner toute une génération
À cœur chagriné et enchaîné:
Voilà vos trophées! Voilà votre gloire!
Vous régnez sur des cendres et des pleurs,
Vous avez défeuillé l’arbre de la liberté
Séché la source du rire
Et éteint la flamme de l’enthousiasme!
Les poètes ont emporté la chanson et la poésie
De peur de vous les voir profaner,
La liberté même sous les coups du malheur
Reste encore indomptée,
Alors que vous reste-il à bombarder?
Pas, grand Dieu! le dernier souffle du peuple,
Peuple fier qui dit Assez!
Assez Bourreaux!

(1978)

Tontongi critique de Picasso

Usage et visage de bleu
triste et lamentable
de la femme aux seins nus
Picasso dansait et volait
comme un trublion de cirque
dans une irréalité éclatante
l’irréalité de la femme aux seins nus
perverse qui m’a placé dans une forêt africaine
dans la fausseté de la magie d’être Picasso
qu’il a voulu créer peut-être
car la femme au voile bleu ou rouge
créature de l’espace lumineux
triste aussi comme la femme aux seins nus
ouverte et fermée comme une parenthèse
est sensée le destin incarné
Picasso créateur enchanteur
ses créatures d’amour et de haine accouplés
auront comme par malheur fait durer la vie
et ce monde qui finira
il y a l’autre qui commencera
et qui finira comme Picasso.

Écrits de cloche pour un fou nommé Jacques Prévert

On le dit fou parce qu’il est doux,
vulgaire parce qu’il est populaire,
mais il est autre, c’est un apôtre;
Un apôtre? Non, un pote.
Il écrit sans poésie
en poésie sans poésie.
Il rit
on vit
et hop! vive la vie!

Qui est-il au juste?
Un puriste ou un juge?
Les deux dirait Massillon,
«moi-même» dirait Villon;
mais un quidam d’Amsterdam
portant canne ricane:
Ah! Ah! Ah! C’est un malfrat!

Tous: Molière, Lamartine,
Musset, Racine, Malraux
et Hugo et Senghor
et autres juges caudillos
font le procès de la pensée
en insensés!
Pire qu’un mythe
c’est un classique.

La pensée, Ô Dieu!
pauvre d’elle, adieu!
On la commande
décommande
conditionne
déconditionne
scolarise
déscolarise
jusqu’à ce que enfin
elle devienne des fins
c’est-à-dire pour tout dire
loi sous la loi et hors-la-loi
consommation, sanction,
finance, inflation,
sans abri sans santé:
impossible!

Ah! La poésie se meurt
elle est trop en demeure;
hélas! mille hélas!
Nous sommes las!
Les bourgeois sans foi
font la loi dans le moi
Ah! Quel émoi!

Le poète en cage
ne peut être qu’en rage
même quand restant sans age.
La poésie la muse la pensée
étant sans présent sans futur sans passé
sont rebelles à tout temps toute mesure
dans la nature en nature
mais sans mur sans armure:
Un Démiurge!

La liberté et la pensée
sont deux sœurs incréées
jumelles siamoises certes
mais sans aînées sans cadettes:
Jeteuses de bombes!

Pour un peu je deviendrais gigolo
tant je hais les caudillos
mais ils maltraitent le corps
monopolisent les âmes
et abécédent la pensée
n’épargnant ni la vie ni l’amour.

Et Prévert? Ah! Qu’il est bien ce mec!
ni athlète ni grand-bec
ni officier ni sorcier
sans fusil ni amphy
il chante la vie l’amour la putain
la cour le trou partout
et l’oiseau rit le jour sourit
la misère pâlit et resplendit
vive la vie! vive demain!

(1979)

Elle existe, Haïti

(en réponse à Depestre)

Elle existe malgré nous
chansonniers de l’Empire
l’île qui invente le non
et où y pousse le manioc
comme le pois et le riz
l’île du cochon noir marron
la Ferrière en amont.

Elle existe, la mangère du Vieux Monde
le fournisseur en armes de Miranda et de Bolivar
la terre qui s’est brûlée pour semer la liberté.

Elle existe, la sorcière de 1791
vague d’espoirs pour les peuples assommés
elle est dans le konpa de Nemours et Sicot
le siwomyèl de Ti-Paris
la parodie sensuelle de Koupe Kloue
l’âme délivrante de Anaïka.

Elle existe malgré nous
grands gueulards de la nuit descendue
l’île qui ose l’impensable
meutes de zombies regoutant le sel;
elle existe avec son apocalypse de chaque jour
l’île du rire et du soleil
des dictateurs sanguinaires sans manman
comme des marrons de la liberté
l’île de Pauline Bonaparte,
femme perverse de Leclerc
l’île des poètes de l’espoir
l’île de la première femme-roi
au cœur de l’hémisphère
Ô Anacaona, femme-jardin
et femme-flamme du feu éclatant!

Elle existe malgré nous
défaitistes défaits avant même l’affrontement
avant que l’aurore se dévoile.

Elle existe, Haïti
malgré le requiem
elle est encore là
avec son printemps éternel
son Ogoun Feray
la nouvelle Égypte de la connaissance
le grand champ de bonheur mondain
l’île de la magie du sens.

Elle existe
l’île des dieux téméraires
qui acceptent l’humain comme égal;
l’île qui redéfinit le surréalisme
et la puissance de l’Autre dans l’Histoire,
réhumanisant le déshumanisé
redisant le non-dit
l’île du muet qui veut parler
du sourd qui veut entendre
de l’aveugle qui veut voir
de l’affamé qui veut manger.

Elle existe, vous savez,
malgré la fin de chaque jour
malgré la cohorte de déboires
et la lignée des chanterelles;
elle existe par l’absence de ce qu’elle veut
le grand horizon au-delà des épines
elle existe avec son sourire quotidien
son soleil qui vous berce et qui brûle
son Erzulie d’yeux rouges voyageuse vigilante
l’île qui fait l’amour avec ses dieux.

Oui elle existe, Haïti
l’île qui fut le passé de l’Histoire
et le présent de ce qui doit encore naître
elle existe encore et toujours
l’île de la vie libérée.

—Tontongi janvier 2006

Poèmes de Jean André Constant

Roche éclose

(à la mémoire de Jacques Roche)

cette sorte de roc
éclose sans remords
dans les parois de la mort

sa force prend corps
dans ses lèvres immortelles
telle épopée de fleurs en liberté

herculéenne
sa mort colle à nos gorges
avec tout le mépris de silence
éclaté dans les mémoires du monde

prend de l’embonpoint l’impuissance
et la connerie en puissance
insiste que la mort
encore la mort
comme par une corde
nous fasse remonter la pente à reculons

dans nos mains vieillit l’horizon
avec la complicité des bavures

(20 Juillet 2005)

Sentences

je n’aime pas la paix
qu’apporte plaintive la douleur ou la peur

des fragments de mensonges
dorment denses dans mon inquiétude
pansent des manques
et hissent leur rire bleu
sur la cime instable et vive

mon enfance a fait panache
dans l’indifférence du visible
pour avoir sa queue
je livrerai bataille aux âges

tout ce sang
longtemps voulu par mes journées
dira la rage du soir où je suis né

j’aime les guerres sincères ou vertes
les déserts sévères
où les têtes se perdent comme les hymens
pour jaillir soies sur peine
sans ambages ni murmure

la raison aux rumeurs d’hommes
ne se laisse pas faire sans couper des têtes

j’avoue que les cœurs se boivent
comme les larmes

—Jean André Constant texte tiré du recueil Folitude Éditions Pages Folles @2005 / disponible sur www.lulu.com/constant

Poèmes par Jeanie Bogart

Un manque

Un temps maussade sur un air de pluie
À contre-sens, une lutte de feuilles sèches
Le peu qu’il en reste
Ma chaleur me manque
J’ai vu tes yeux mouiller la pluie
Et tes mains vagabonder
Sous les jupes du temps
Tu me manques
Un air d’opéra dans un tohu-bohu de carnaval
Un sourire innocent, idiot, stupide, vide
L’éternel refrain
Par buées, l’air sortait de tes poumons
Et entrait dans mes habitudes
Le jeu me manque
Jeu de cœur, de corps, d’esprit
Jeu de mensonges
Une ficelle suspendue au-dessus du néant
Tes orteils accrochés à la ficelle
Tu vas tomber chéri!

(3 décembre 2005)

Long voyage

J’ai voyagé loin
Pour te rencontrer
Dans ta chambre-maison
Mal-arrangée
Mal-éclairée

Je t’ai rencontré
Après ce long voyage
Mes espoirs en haut-le-cœur
Pour parler affaires
Mais je n’avais pas mes affaires

J’ai voyagé sans bagages
L’innocence suspendue à mon cou
Je n’avais rien à offrir
Sinon les miettes de ma mémoire
Presque amnésique

L’innocence à mon cou
J’ai commencé à déclamer
Une prose sur le temps
Tu m’accompagnais d’un ton rauque
Alors j’ai fermé les yeux

Je déclamais mon poème
N’ayant que cela comme bagage
mais tu m’as fait taire d’un baiser
Intense, doux, passionné
Un de ces baisers qui brûle l’amour

Je suis repartie avec pour bagage
Un point d’interrogation
L’affaire n’étant pas terminé
La prose interrompue
Et le baiser inachevé

Je suis repartie pourtant
En contre-temps
Pour rejoindre le monde du réel
Car tu es un rêve
Que j’ai fait cette nuit mon amour

(8 décembre 2005)

Déshabiller l’écriture

Déshabillée de pudeur
Je me suis offerte à l’écriture
Putain de la plume
Qui vomit et crache
Synonymes traqués, adjectifs blessés
Mots rebelles, mots bâtards

Emmerdeurs de première classe
Le visage à découvert, les fesses à nu
L’écriture s’est offerte à moi
Sens dessus-dessous
Voyelles enchevêtrées dans consonnes

Testicules reproduisant
Ce monde d’imagination brûlante
Ciel et mer en quête d’absolu.

Coup d’État

Un goût d’oubli restait collé sur la langue de notre passé, tout comme cet amas de souvenirs disjoints étalés sur le trottoir de notre existence.

Monta alors l’odeur pestilentielle d’un matin de coup d’État. Partout des volets hermétiquement clos. Hébétude. Un plus un font tout un peuple. Comment croire au carnage? Comment croire à l’inadmissible?

Sur le trottoir d’en face une pute a été violée. Personne à condamner. Personne n’est coupable. Parfois, les araignées tissent leur demeure sur le malheur des autres.

Dans le bordel d’à-côté la femme du ministre s’envoyait en l’air. Baisage à niveau tertiaire. Courbatures à dos du lit. Puits de puissance, puis de jouissance.

Dissidence. Nos solitudes s’entrechoquaient Boulevard des Incompris et rendaient indésirables notre fureur de vivre, notre fureur d’aimer… dans nos verres, l’alcool nous faisait la grimace.

Négritude principale. Dents blanches pour peau noire. Même notre sang était devenu noir. Noire la colère qui montait en nous. Estropiée notre chanson de liberté. Une bombe a éclaté Rue du Peuple. Personne n’a rien vu. Silence abstrait. Pas de panique. Aujourd’hui c’est jour de coup d’État.

(3 décembre 2005)

À l’envers

À l’envers de ma plume, les mots entortillés
Pareils à nos corps emmêlés dans tes draps
À mes idées embrouillées sur du papier
À mes amours enroulés entre tes poils

À l’envers de tes draps, toute l’indécence
De nos corps rassasiés de plaisirs
de nos pensées distillées dans l’alcool
De nos rebuts à faire soupirer les chiens

À l’envers de nos plaisirs démodés
Les hommes et les femmes du temps passé
Enterreront leurs amours blasées
Et les putains prendront la retraite

À l’envers du temps passé, nos corps enchevêtrés
Sur le cadran de notre époque rude
D’amour bestial, sans foi ni loi
Et d’orgasmes à fendre l’âme du futur.

(15 décembre 2005)

Silence muet

Sur la pointe des pieds je suis entrée dans la carcasse du silence.
Nul mot bâtard pour déshabiller tes muettes tromperies. Ton nom ne franchira plus le pont branlant de mes lèvres.

Mes idées ficelées n’empiéteront plus sur ta vie. Mes doigts désormais menottés ne pianoteront plus sur tes rêves tremblants.

Va-t-en mon amour. Mes lèvres sont scellées, et la clé disparue.

—Jeanie Bogart

Poèmes de Jean Saint-Vil

Clair de lune

La lune bien blanche,
Blanche comme le néon de ma lampe de chevet
Aux heures vespérales.
La campagne bien claire,
Claire comme le plexiglas de ma fenêtre
Au bord de la rue.
La ville bien calme,
Calme comme l’épiderme d’un lac
Au cœur de la nuit.
Je peux déambuler,
À mon rythme,
Sans peur des vipères,
Les mains dans les poches,
La tête dans les étoiles,
Le long des sentiers tortueux,
Sur fond de solitude délicieuse
Des nuits exceptionnelles.
Je peux rêver debout,
Sans crainte de cauchemar,
Sans risque d’éblouissement,
À la lueur du gyrophare lactescent du ciel.
Je peux me parler tout seul,
À haute voix comme celle d’un mégaphone,
Sans peur de bruits de fond,
Dans l’attente d’une réponse fidèle
De l’écho de ma voix,
Dans le silence absolu
De la paix profonde de la nature.
Je peux me fabriquer une autre vie.
Une vie de clarté
Comme les rais de la lune.
Une vie belle
Comme l’éternité.

(le 10 juillet 2005)

Affaire d’affiches

Un homme et une femme qui s’en fichent,
Affichant partout leur amour
Quitte à se faire ficher.

Un homme et une femme qui s’affichent
Dans leurs caresses en public
Pour ficeler leur amour.

Un homme et une femme qui se cachent
Pour s’aimer tout en s’affichant face à face.
Sans pudeur.

(3 juillet 2005)

Baiser

Un baiser
Qui ricoche
Sur des lèvres qui ripostent
Un baiser
Qui n’est pas tombé
Dans une bouche muette,
Comme une réponse
Du tac au tac.

Un baiser
Qui déclenche
Un échange de clics,
Un baiser
Qui n’est pas tombé
Dans des oreilles sourdes,
Comme une pierre qui ricoche
Dans l’eau d’un lac.

(le 30 juin 2005)

Frilosité

Égratigné par les épines coriaces
De tes fâcheries,
Mes blessures toujours se dilatent
Comme blessé par des coups de cimeterre.
Et comme un arbre effeuillé
Qui a peur du froid,
Je commence à souffrir
Jusqu’au plus épais de mon âme
Pendant que les eaux douces sont gelées
Sous les coups de boutoir de l’hiver,
Pendant que les oiseaux s’égosillent à tue-tête
Dans leurs airs ancestraux,
Et que le vent venant de la mer coiffée d’écume blanchâtre
S’époumone en ricochant à l’envi
Sur les branches des arbres en proie au désespoir
Dans l’attente du printemps qui tarde à venir.
Et le monde s’effrite aussi autour de moi
Pendant que chute le mercure
Dans l’ensemble de mon être.
Frileux sans la chaleur
De tes mains et de tes lèvres,
Frileux sans les battements
De ton cœur contre mon cœur,
Frileux sans les frôlements silencieux
Du duvet soyeux des zones noires
De ton corps contre mon corps,
Je veux sans tarder,
M’emmitoufler
Sous la fourrure hirsute de ton amour retrouvé.

(le 3 juillet 2005)

Dieu existe II

Dieu existe, incognito derrière les coulisses ajourées
De l’immense théâtre d’ombres nocturne de la voûte azurée,

Invisible à l’œil nu même pour les héros de l’Iliade et de l’Odyssée d’Homère,

Perchés depuis bientôt trois millénaires dans les montagnes invisibles de la stratosphère.

Dieu existe, masqué avec une pellicule épaisse de kaolin sur tout son visage,
Derrière les grilles des palais des rois mages d’où il scrute en temps réel nos faits et gestes
Sans que personne, même avec les télescopes à très longue portée,
Ne puisse même voir son ombre.

Dieu existe, accoudé aux sommets du haut des Himalaya de l’univers
D’où il plonge ses regards torves sur nos politiciens
Qui ont juré de détruire le pays d’Haïti en lançant sur qui bouge
Leurs hordes méchantes de chimères professionnels
Et d’enfants affamés armés jusqu’aux dents.

Dieu existe, équipé des logiciels des plus grandes autoroutes de l’information
Tournant sur des disques durs de plusieurs milliards de gigas pour enregistrer
Nos discours fumeux, nos effets d’annonces et nos mauvaises intentions
Qui n’ont jamais chatouillé nos consciences de marrons.

Dieu existe, pulvérisé, à l’état de protons et de neutrons
Dans toutes les molécules d’air raréfié de l’exosphère
Et de l’espace sidéral connu des navettes,
Se baladant comme un passe-murailles et comme un passe-gratte-ciel
Dans les espaces au niveau de New York, de Stockholm, de Sydney et de Cité Soleil.

Dieu existe, costaud, comme un superphénix géant,
Des millions de fois plus puissant que le soleil,
Erigé dans un radius s’étendant sur la moitié de notre système solaire
Et irradiant toutes les planètes pour leur apporter le nécessaire de la sécurité alimentaire.

Dieu existe, infiltré dans les anfractuosités des roches à ravets des Antilles
Et descendant par percolation vers les profondeurs de la Terre
Pour resurgir aux antipodes de la Caraïbe en Afrique
Après réincarnation en Afrique via la péninsule de Dekkan.

Dieu existe, ancien de la NASA, filant comme un cosmonaute autour de Mars et de Neptune,
Dans une capsule Ariane 100 décrivant une orbite zénithale,
Et slalomant à travers les astres péri-terrestres sans jamais heurter dans sa course vertigineuse,
Les météorites qui sont les bêtes noires des planètes habitées.

Dieu existe, vedette du ballon rond, sur une pelouse de football synthétique surchauffée,
Jouant devant un public survolté un mercredi après-midi d’août 2004,
Un match amical non homologué par la FIFA, avec une sélection du Brésil
Qui ne s’est point défoulée pour nous marquer six buts à rien pour rien.

Dieu existe, attristé et inconsolable, affublé d’une chape d’un alliage de plomb et d’uranium 235,

D’une paire de bottes de deux cents lieues comme le Barbe-Bleue des contes de Charles Perrault,
Et d’une paire de lunettes noires épaisses de 50 carats,
Qui l’empêche d’observer les misères affreuses d’Haïti.

(le 15 octobre 2004)

Embrasser la mer

Embrasser la mer,
Au compte-gouttes
Du bout de ma langue,
Avec mes petits bras,
Avec mes lèvres ténues,
En foulant à pas de géant
Le sable sonore de la plage,
Pour le plus doux
Et le plus long
Baiser mouillé du monde.

Y arriverai-je
Avec mes petits bras?
Y arriverai-je
Avec mes lèvres ténues?
Y arriverai-je
Sans m’embraser la bouche?
Y arriverai-je
Sans me noyer la panse?
Y arriverai-je enfin
Sans m’hydrocuter?

(le 16 juillet 2005)

Il n’y a plus de saisons

Honteuses, confuses
Les quatre saisons de la terre
Qui ne veulent plus dire leur nom,
Ayant perdu à leur insu les clés de leurs limites.
Pourtant, elles ne sont pas amnésiques,
Connaissant par cœur leurs réservations
Sur leurs billets aller-retour
Avec leurs dates d’arrivée et de départ
Sur la grande piste planétaire,
Où elles font la queue entre les balises
Pour atterrir ou décoller,
Les jours d’équinoxe et de solstice,
Ces souvenirs lointains et inoubliables
De leurs premières leçons de géographie.
Mais, je ne sache guère
Pourquoi elles se bousculent,
Débordant dans le désordre
Chaque fois sur leurs sœurs,
L’hiver bousculant le printemps en s’allongeant
L’été reculant devant l’automne en se rétrécissant
Et ainsi de suite
Dans le désordre croissant
Tout le long de l’année
Tout le long des années
Au fil de l’année
Au fil des années
Aussi, de par le monde
De plus en plus de gens
Disent-ils de plus en plus
Comme le refrain d’une chanson
Qu’il n’y a plus de saisons.

(le 25 juin 2005)

—Jean Saint-Vil

Poème de Jacques Roche

L’enfant de la canne

Je suis un enfant de la canne
Un enfant de l’enfer
Je n’appartiens à aucune terre
Mes mains murmurent dans le vacarme.

Je suis un enfant de la canne
Un enfant de la frontière
Je n’appartiens à aucun pays
Mes mains hurlent dans le silence.

Je suis un enfant de la canne
Un enfant de la honte
Je n’appartiens à aucun peuple
Mes mains dénoncent dans le chaos.

Je suis un enfant de la canne
Un enfant du désespoir
Je n’appartiens à aucune nation
Mes mains espèrent dans l’oubli.

Je suis un enfant de la canne
Un enfant de la révolte
Je n’appartiens à aucune race
Mes mains pleurent dans l’histoire.

Je n’ai de cour que le champs
Je n’ai de récréation que le champs
Je n’ai d’horizon que le champs
Mes mains cherchent une patrie
Mes mains quêtent une enfance
Mes mains quémandent une urgence
Et mon regard erre sur l’île?

—Jacques Roche

Poèmes de Üzeyir Lokman Çayci

Le triangle de l’existence

Moi et eux
Sommes aux coins
Du triangle de l’existence
Je suis le plus pauvre
Tout nu
J’ai pénétré parmi eux
En marchant sur les souffrances.
Les papillons
Se sont amassés autour de moi
Pour me faire grandir
En se posant sur mes roses
À ces moments-là
J’ai respiré profondément
En regardant les larmes
Coulant des yeux de l’avenir.
Ils mont donné le nom de «nostalgie»
En extirpant de mon essence
Les pensées couleur violette
Pour quelles ressemblent à la rose.
Ils ont porté à leur bonheur
Mes petits pas
Mais cela na pas suffi
Ils ont été mouillés par mes regards
En tendant leurs lèvres
Vers mes joues.
Ils ont ajouté leurs insomnies
Pour mes faire dire «oh parents»
En construisant des ponts
Dans leurs cœurs
Moi et eux
Sommes aux coins
Du triangle de l’existence
Je suis le plus pauvre
Tout nu
J’ai pénétré parmi eux
En marchant sur les souffrances.

(Paris, le 14.11.2003 / traduit du turc par Yakup Yurt)

Ils ont fait leurs premiers pas dans mon cœur

La première douleur s’est emparée de mes poignets
Dans mon for intérieur
Mes enfants si mignons

Ont fait leurs premiers pas dans mon cœur.
La pluie s’égoutte sur les fenêtres
Il y en a qui viennent
De loin
Avec des menottes aux mains
À je ne sais quantième année de l’humanité

Les étoiles brillent
Grâce aux gouttes tombant des arbres
La lune tend un piège à mon pessimisme
Pour une nuit

La première douleur s’est emparée de mes poignets
Dans mon for intérieur
Mes enfants si mignons
Ont fait leurs premiers pas dans mon cœur.

(Bor, le 18.08.1974)

J’ai écrit mes poèmes avec mon cœur

J’ai écrit avec mon cœur
Mes poèmes
J’ai flâné à l’étranger
Avec mes manuscrits
J’ai tracé mes attentes

Dans mes dessins
Les avalanches de souffrance
M’ont écrasé.

J’ai pris les années
Sur mon dos
J’ai gardé les secrets
Dans ma mémoire
Souvent je n’ai pu terminer

Les voyages
J’ai été mis indisposé
Par les hypocrites
Devant mes yeux
Les mères ont accouché
De larmes
Les orphelins et les esseulés
Ont distribué des chagrins.

J’ai écrit avec mon cœur
Mes poèmes
J’ai flâné à l’étranger
Avec mes manuscrits
J’ai tracé mes attentes
Dans mes dessins
Les avalanches de souffrance
M’ont écrasé.

(Bruxelles, 15.12.2005)

Ne passe pas par les lieux que j’ai fréquentés

Ne sens surtout pas mes fleurs
N’éteins pas mes espoirs
De grâce
Ne tends pas tes mains glacées
Vers mon feu

Ne touche pas à mes nuits pleines de nostalgie
Par pitié à mes étoiles!
Ne fais pas souffrir mes chansons
Va-t’en du devant de mes yeux.
De grâce
Ne passe pas par les lieux que j’ai fréquentés.

Laisse-moi seul
Ne te mêle pas de mes pensées
Tiens-toi éloigné de mes sentiments
De grâce
Quitte enfin mes poèmes
Ne passe pas par les lieux que j’ai fréquentés.

Les abîmes

Le bleu du ciel est tombé sur tes bords
Les sommeils sont devenus les échelles de tes murs
Les voix vides ont été suspendues
Dans ton cœur.

Il a mis la main dans les abîmes
Il a retiré ton impuissance
Du bout de tes yeux.

Les gouttes
Se sont dispersées dans les cieux du printemps
Au fur et à mesure que descendent des hauteurs
Les regards ont changé de couleur.

Il a entendu sa türkü (1)
Des lèvres des femmes
Il est parti sans prendre
Les plus douces odeurs de parfums.

Ses doigts ont déambulé dans ses mézés (2)
Pendant que s’illuminaient les corps de femmes nues
Il n’a pas pu se mettre debout
Dans les abîmes creusées par les étoiles

1) Türkü signifie chanson populaire anatolienne, par opposition à la musique classique turque.

2) Mézé signifie les petits mets pour accompagner les boissons alcoolisées lors des banquets, amuse-gueule.

Le soleil n’a cessé de naître

Les alentours de l’amitié
N’ont pas encore été éclairés
Le soleil n’a cessé de naître pointu
Sur les erreurs.

Les écrits n’ont pas changé
La dureté
De l’insensibilité…

Les provocations ont été primées,
On a été les spectateurs des faits
Comme d’un torrero…
Les chansons de paix
N’ont pas été entendues
Un pas plus loin.

Les douleurs
Étaient d’une profondeur
Insaisissable…
L’époque a été imprimée
Sur des pages tout noires
Et dans des cellules ensanglantées…
Des zizanies ont été semées
Parmi les pauvres
Comme méthodes innocentes…

Les imbécillités
Avaient de gros pieds…
Les souffrances étaient à endurer
À cause de la famine humaine.
Les peintures,
Les discours
Et les formes
N’étaient pas pour être compris…
Malgré les douleurs
Et les cris
Débordant des pancartes…

—Üzeyir Lokman Çayci Magnanville, le 19.03.2001 / tous traduits du turc par Yakup Yurt

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