par Wilson Décembre
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ujourdhui, dans la quasi-totalité des états du monde, le peuple est considéré, de droit et/ou de fait, comme une valeur absolue. Il est, sur un plan idéel, lessence de la politique. Un tel statut officiel paraît tellement aller de soi quon oublie facilement quil fut le résultat dune décision de Périclès qui, au VIè av. J.-C., selon un mouvement non seulement dimmanentisation, mais aussi de communautarisation (partielle) du pouvoir, fit du demos actif la source et la finalité de ce dernier. On oublie que cette promotion et cette responsabilisation politiques du peuple sont tellement peu naturelles quelles ont dû attendre la révolution française, pour que de jure et de facto elles saccomplissent véritablement, en devenant le sine qua non de toute politique véritable et légitime. Il faut donc comprendre que labsolutisation du droit dun peuple à se gouverner lui-même résulte dune longue et rude conquête qui ne sera jamais achevée et que, par conséquent, il faut continuellement questionner sa fragilité et les différents cas de figure dhypocrisie qui le rendent purement théorique dans la vie de certains hommes.
Dès lors, on devrait également questionner le rapport quentretiennent les hommes avec cet acquis fragile de la civilisation en tenant compte de ses points forts, de ses points faibles, en gardant à lesprit lidée quon fait de la liberté humaine comme critère de jugement. Car, si beaucoup de peuples du XXIè siècle vivent dans des sociétés qui présentent les signes cliniques de la démocratie, cela ne signifie pas, pour autant, que tous ces peuples sont libres. Tout lenjeu est de penser dans quelles conditions une structure démocratique puisse contribuer à lémancipation dun citoyen, en tant quil nest pas seulement un agent ou un sujet économique, mais aussi un être humain avec ce que nous allons appeler, à la suite de Platon, un thymos, cest-à-dire une dignité ou une personnalité se situant au-delà de toutes considérations économiques, même si le thymos suppose léconomique comme moyen partiel de satisfaction.
Je nai pas connu un seul gouvernement haïtien qui, dans le discours, nait fait de la cause du peuple sa cause à lui. Pourtant, jamais peuple na été si bafoué, spolié, maltraité, «débilité», déshumanisé. Dans son destin tragique, il a connu successivement les différentes modalités dasservissement quun peuple lambda est susceptible de subir, au point que, pour les sciences politiques, il est devenu malgré lui le cobaye permettant in vitro de vérifier ou de développer les théories les plus effrayantes. Toute lhistoire dHaïti constitue un film dhorreur mettant en scène un peuple chosifié, aliéné, «bêtisé», animalisé. Dans tous les cas, il est un peuple utilisé à une fin autre que lui-même, contre lui-même. Cest pourquoi, deux siècles après lindépendance, la question de la libération des masses haïtiennes constitue un enjeu fondamental de toute politique haïtienne à venir. Il sagit pour nous danalyser les conditions pouvant favoriser ou empêcher lactualisation de cette libération.
I) Masses et excellence
La notion de peuple nest pas univoque. Le populus latin revêt des sens multiples qui varient en fonction du contexte linguistique, mais aussi en fonction de lorientation psycho-sociologique que le locuteur entend conférer à son discours. Le peuple haïtien, en tant quil constitue un groupe dhommes partageant des valeurs culturelles communes, sinon, au moins, une langue et une histoire communes, est une sorte de sous-ensemble du peuple afro-caraïbéen résultant de la traite des Africains. Il peut être compris autrement quand il est considéré comme un ensemble de sujets politiques vivant sous des lois communes et/ou exerçant les droits que lui confère son statut de citoyen. Un tel peuple, théoriquement, englobe aussi bien lHaïtien le plus nanti se rattachant à une ascendance européenne ou moyen-orientale que lHaïtien du bidonville qui porte encore le fardeau politico-existentiel de lancien esclave bossale. Mais, il parle autrement, celui qui sadresse au peuple en tant que masses, cest-à-dire, exclusivement, en tant que groupe de citoyens ne jouissant pas des privilèges de la bourgeoisie. Cest ce peuple que le politicien haïtien vise dans son discours, le petit Machiavel vulgaire et illustré à la main même si légitimement, son discours devrait être le moins exclusiviste possible en termes de perspectives sociales . Le peuple compris en tant que masses est hypocritement courtisé avant les élections, parce quil constitue, par définition, le plus grand nombre. Comment concevoir un projet qui puisse renverser ce paradoxe de lhistoire de la politique haïtienne: la majorité exclue de la citoyenneté? Tel est le problème qui nous préoccupe. Mais, pour que notre analyse puisse écarter demblée lécueil du populisme suicidaire, il nous faut dabord consentir à effectuer un flash-back sur lhistoire de la pensée occidentale qui, peut-être, nous éclairera sur les risques que comporte une politique pro-populaire qui ne tienne compte des conditions réelles des masses dans un souci délévation, évitant toute complaisance démagogique.
Car, le peuple pris en tant que masses a sporadiquement inspiré de la méfiance à des penseurs se souciant de ce quils considèrent comme étant les conditions socio-politiques dun accomplissement véritable de lhumanité. Cette méfiance, grosso modo, a débuté avec Platon qui voyait dans la démocratie même linstitutionnalisation de la doxa (lopinion synonyme dignorance) du plus grand nombre contre la connaissance véritable, le logos, qui ne saurait appartenir quà la petite élite exerçant la raison, et sachant véritablement ce qui est bon pour le salut de ce plus grand nombre, pour la cité en général. Le grand nombre a condamné injustement son maître Socrate, depuis lors, Platon sen est méfié comme de la plus grande peste.
On retrouvera un tel aristocratisme chez Friedrich Nietzsche qui ne pouvait concevoir lexcellence humaine dans le règne du plus grand nombre qui, à ses yeux, ne pourrait que contribuer à la victoire des valeurs et des actions médiocres selon la logique démocratique qui, insidieusement, transforme lattitude moutonnière, le progressus in simile, en principe sacré de la civilisation.
Nietzsche ne pouvait concevoir la grandeur de lhomme sous la dictature de la foule qui rend les hommes semblables. Pour lui, lexcellence humaine (qui na rien à voir avec le statut économique) ne deviendrait possible que là où la culture, secondée par la politique, accorderait à des exceptions loccasion de se réaliser en tant que telles.
Tout en saluant lavènement de la démocratie en Amérique comme laccomplissement de la justice «entre des hommes évidemment semblables», Alexis de Tocqueville mettait en garde contre la tyrannie de la majorité et le règne du conformisme, se plaignant du fait que le gouvernement du plus grand nombre mettait en péril les ambitions proprement spirituelles, ramenées au souci physique de soi, au confort individuel dans loubli de lessentiel: «je vois une foule innombrable dhommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme», écrit-il. Nietzsche comme Tocqueville sinquiétaient du fait quen éliminant le pathos de la distance chez les hommes, le règne de la foule risquait dempêcher lélévation et lélargissement de lâme humaine.
Mais, il est sans doute plus étonnant de voir un penseur comme Karl Marx qui fut le chantre de la dictature populaire («dictature du prolétariat») afficher la même méfiance envers cette frange des masses quil baptise de lumpen prolétariat. Dans LIdéologie allemande, Marx démontre que le lumpen prolétariat (que certains sociologues contemporains identifient à la catégorie sociale des prostitués, mendiants, clochards, et, dune façon plus large, à tous ces individus existant en dehors du marché du travail, mais dépendant de léconomie informelle en vue de conserver une existence au jour le jour) na aucune motivation révolutionnaire véritable. Il est carrément désigné comme étant une force contre-révolutionnaire, improductive, régressive, profitant au jour le jour de ce que lordre bourgeois lui permet de grappiller pour survivre.
Que faut-il tirer comme leçons de cette suite de considérations pessimistes sur les masses? Il nous est évidemment impossible, au début de ce millénaire, daller contre la marche de lhistoire en mettant en doute les vertus égalitaires et, de là même, humaines de la démocratie comme système conférant, ne serait-ce que théoriquement, le pouvoir politique au peuple. Mais, avec Platon, nous devons comprendre quun peuple non-éduqué na quun pouvoir-chimère dans la mesure où lignorance le transforme en un danger pour lui-même et pour le fonctionnement de la cité en général. Avec Nietzsche et Tocqueville, il sagit de comprendre dans quelle mesure une structure politique peut permettre à un citoyen, indépendamment de sa classe sociale, de se réaliser, non seulement en tant que simple citoyen ou agent/sujet économique, mais en tant quhumain, cest-à-dire en tant quêtre doté dune dimension spirituelle dont laccomplissement constitue sa véritable vocation. Marx quant à lui, nous permet de penser les conditions ou les aspects économiques de la déshumanisation, mais, cest en bon élève de Hegel, dans un esprit que ne renieraient pas un Platon, un Tocqueville et un Nietzsche, quil place la réalisation de lhomme dans le travail qui cesse dêtre un simple instrument ou moyen de vivre (ou de faire vivre) pour devenir lexpression même de la grandeur de lhomme. À la suite de Hegel, Marx, comme Nietzsche, nous a enseigné cette belle leçon: Le travail qui est humain est celui qui est une joyeuse liberté et non une nécessité imposée.
Les considérations aristocratiques dun Nietzsche ou dun Tocqueville ont une signification particulière pour toute société égalitaire qui, tout en ayant réussi à assurer les conditions minimales dun confort matériel général, ont étouffé les immenses possibilités de la réalisation de lhomme en tant quêtre destiné à surmonter le souci matériel pour saccomplir spirituellement. Mais, tel nest même pas notre cas. De telles perspectives, aussi nobles quelles puissent paraître, resteront toujours incomprises de lhomme haïtien tant quil naura compris les arcanes de la lumpénisation de lintégralité de la couche populaire haïtienne et consenti à opérer le mouvement de délumpénisation nécessaire. Comprendre les leçons de Nietzsche et de Tocqueville dans la perspective dune libération véritable de lhomme haïtien nécessite de notre part un passage préalable de la survie à la vie. En fait, penser les conditions dune libération (passage de la survie à la vie) des masses implique que nous analysions des modèles historiques de rapport avec le peuple dans lhistoire politique de deux sociétés voisines tant géographiquement que culturellement: Cuba et Haïti.
II) La fabrication du peuple selon trois modèles
1) Castro
Le modèle castriste fascine et effraie à la fois. Il est la preuve vivante de ce principe qui veut que les notions de liberté et dégalité, portées aux frontons des institutions françaises et haïtiennes, constituent dans les faits deux idées difficilement réunissables, sinon probablement incompatibles. Le système castriste a sacrifié la liberté au nom de légalité qui se matérialise notamment à travers le droit pour tous à des services de santé de qualité, à une éducation de qualité, et à des services culturels de qualité. Cuba est incontestablement lun des rares coins de la planète où laccès à ces services fondamentaux ainsi que leur qualité ne dépendent pas du pouvoir dachat ou de la situation sociale du citoyen. Certes, de façon tragique, la liberté en pâtit, aussi bien que léconomie qui souffre atrocement dun embargo international orchestré autant par lorgueil que par les intérêts de lOncle Sam. Mais ce quil faut retenir de lexpérience cubaine malgré le totalitarisme, cest cette immense capacité à élever un peuple au lieu de pérenniser son ignorance pour mieux lexploiter. Tout le problème, alors, est de savoir comment un gouvernement peut promouvoir léducation des masses, comme la réussi Cuba, sans les bâillonner (et sans bâillonner lintelligentsia), comme la fait Cuba. Car, si Castro avait réussi à satisfaire démocratiquement le problème de la liberté de son peuple, il resterait dans lhistoire comme celui qui a accompli lémancipation ou lascension la plus complète dun peuple du Tiers-monde.
2) Duvalier
Le modèle duvaliérien ne partagea avec le modèle cubain que le côté dictatorial. Duvalier père est lexemple parfait du souverain qui a purement et simplement instrumentalisé son peuple pour satisfaire ses ambitions personnelles et tyranniques. Sachant en bon anthropologue que les masses sont sensibles à léloge et à toute politique prétendant les valoriser dans leur être, Duvalier, sappuiera sans vergogne sur une idéologie noiriste qui mettra de son côté une partie considérable de la couche populaire qui se trouve ainsi vengée de la domination et de lexploitation mulâtres. Mais, en réalité, le bénéfice le plus concret que les descendants des bossales ont tiré de cette prétendue valorisation nest pas une ascension sociale ou économique (la donne socio-économique haïtienne est restée pratiquement inchangée sous les Duvalier), mais le sentiment névrotique quils sont des chefs (quils sont lEtat). En bon anthropologue et en médecin de campagne averti, Duvalier père va jouer sur le complexe de Charles Oscar de lHaïtien moyen pour faire dune pierre deux coups: flatter la susceptibilité et lorgueil du fils desclave, dune part, et dautre part, assurer efficacement la sécurité du régime. Certes, le fils du peuple qui se faisait macoute obéissait parfois à des motifs qui ne relevaient pas de la vanité, mais de la sécurité personnelle ou de la foi sincère dans lidéologie duvaliérienne. Néanmoins, de tels motifs nentrent pas en contradiction (et ont souvent cohabité) avec le complexe de Charles Oscar qui, hélas, est une constante de la psychologie populaire haïtienne.
3) Aristide
Laristidianisme fut, au moins dans ses dernières années, une horrible perfection de la logique duvalierienne. Cest avec ce pouvoir que la démagogie
(le fait de flatter lorgueil de la multitude) sest institutionnalisée véritablement pour devenir, dans le quotidien de lhomme haïtien, le moteur psychologique de laliénation du peuple se détruisant lui-même en détruisant lautre posé en ennemi mortel. Avec ce pouvoir, le peuple nest pas, comme chez Castro, pris par la main pour être tiré vers le haut. On descend vers le peuple, lui disant quil peut être le maître de son destin là où il est, tel quil est, parce que «analfabèt pa bèt». Conséquence: toute autorité est renversée, la «militance» remplace la compétence et le lumpen prolétariat sest non seulement considérablement élargi (vu que la condition du peuple a empiré), mais il est devenu aussi le sel, le chemin et la vérité éternelle de toute la nation.
Dès lors, la notion de «peuple au pouvoir» dégénère pour devenir synonyme de ressentiment, de frustration et dincompétence au pouvoir. Ces fils du peuple à qui, suivant le modèle des Duvalier, on a donné des armes pour mieux les sacrifier, ne vivent pas leur nouvelle situation comme une chimère. Ils se sentent vraiment les maîtres du monde (ils sont lEtat), préconisant contre lopposant, le bourgeois et létranger (considérés comme uniques responsables de leurs malheurs) un extrémisme ou un radicalisme violents et destructeurs («jan l pase l pase»), une attitude qui, parce quirréfléchie, se retourne sur leurs propres personnes faisant de leur groupe social la première victime.
Aussi, assiste-t-on à des glissements sémantiques anarchiques qui attestent un triste retournement des valeurs citoyennes. Le dealer de substance illicite devient un héros «kap brase» et qui, en tant que tel, est digne de respect, dadmiration et de protection. Le voleur de ladministration publique? Cest un intelligent qui a compris. Les valeurs sont sens dessus dessous parce que la vengeance et la frustration gouvernent. La république perd ses repères brouillés par le langage dun peuple sacrifié et à qui on a intentionnellement oublié denseigner la différence qualitative entre la survie et la vie, entre participation et auto-destruction. Un peuple quon a méthodiquement aliéné.
Si le modèle castriste, par-delà son fort relent autoritaire, a des leçons à nous transmettre, le modèle aristidien nest certainement pas à répéter. Léviter, cest, du même coup, conjurer le spectre de lexpérience duvaliérienne, dans la mesure où la pratique aristidienne fut essentiellement laccomplissement de la logique duvaliérienne avec un vernis de liberté dexpression. Dépasser laristidianisme, cest dépasser une constante de la politique haïtienne qui semble inhérente à la conception haïtienne de la politique depuis longtemps avant Duvalier, tout en portant le label commode du duvaliérisme. Ne pas répéter laristidianisme, cest nous donner la chance de naître de nouveau politiquement.
III) Lémancipation en question
1) Léducation
Exorciser de tels démons nécessite un projet éducatif qui ne tienne pas seulement compte des besoins de la nation en infrastructures, mais aussi de limpérieuse nécessité qui simpose à toute démocratie qui veut être à la hauteur de son concept: la formation proprement intellectuelle des fils du peuple dans des institutions de qualité. Nous entendons par là une éducation qui fasse des fils du peuple beaucoup plus que des agents dune prospérité économique dont ils risquent de ne pas bénéficier sils nont pas les capacités den penser la mécanique. Une éducation qui les transforme en acteurs autonomes de la vie républicaine. Un tel projet nécessite une valorisation et une professionnalisation citoyenne de lenseignement des disciplines de la pensée et de la connaissance de lhomme et des institutions (Lettres, Sciences humaines et sociales, Philosophie, etc.). Cest à travers une telle éducation que la pensée et lesprit critique se libèreront, faisant des fils du peuple des êtres capables de choisir, de décider, de juger et de sanctionner. Des êtres libres.
Mais, pour cela, il faut dabord réconcilier le peuple avec le savoir. Il faut donc consentir à mettre en place des moyens psychologiques efficaces pouvant faire comprendre au fils et à la fille de Sò Yette que cest la voie de lécole qui mène à lhéroïsme et non la richesse mal acquise qui, parce quillégalement et trop facilement acquise, les met sur la voie de lhumiliation et de la prison. Il faut alors travailler à détruire la méfiance populaire envers lHaïtien qui connaît la méfiance de Pyram envers Polidor en popularisant le savoir. Du coup, «rat konnen, chat konnen, barik mayi ya rete la».
Car, cest en exploitant lignorance du peuple que lancien prêtre de St-Jean Bosco a utilisé larme du langage pour lenvoûter, installant alors un enfer populiste dont la nation entière paie encore les conséquences. Lécole haïtienne gagnera certes des lauriers en développant le savoir-faire et la maîtrise des nouvelles technologies qui sont nécessaires à la revitalisation de son environnement et à son entrée avisée dans la modernité économique, mais le prix dexcellence lui reviendra surtout pour avoir appris à lenfant du peuple à identifier le «discours qui nest que du semblant», selon la formule de Jacques Lacan. Car une telle capacité est synonyme de reconquête de sa liberté qui le définit comme homme à qui on ne le fait pas.
De plus, une telle orientation éducative est nécessaire à la décentralisation elle-même. Car elle est une condition sine qua non à la capacité dauto-gestion des petites collectivités (Appelons cet état la micro-démocratie), satisfaisant les exigences de décision, de participation et de responsabilisation du bas qui rendent un peuple adulte devant lEtat. Nhésitons pas à affirmer que plus la formation se popularisera en allant vers le bas dans lobjectif intégré de tirer les masses vers le haut, plus la décentralisation aura une chance dêtre effective et efficace. Cela signifie également que plus la formation se popularisera, moins une collectivité dépendra du bon vouloir de Port-au-Prince pour se prendre en charge. La fin de la république de Port-au-prince passe par la démocratisation du savoir.
2) La répartition des richesses
Mais, si émanciper le peuple signifie intégrer le prolétariat et le «pays en dehors», notamment par la voie de léducation, dans la gestion de la chose publique et dans la jouissance des avantages quelle suppose, elle ne signifie pas exclusion à rebours. Tout le challenge des gouvernements à venir est dans cet ethos qui consisterait à réconcilier, ne serait-ce que formellement, les classes haïtiennes à travers une répartition des richesses qui, au moins, aurait la vertu de délumpéniser les couches populaires en respectant les droits de la bourgeoisie à exister et à prospérer sur le sol haïtien. Pour cela, nos gouvernements devront trouver les moyens dinstaurer des structures favorisant concrètement légalité nationale des chances. Un tel réaménagement socio-économique nest sans doute pas possible sans une certaine abnégation de la part de la couche possédante qui doit comprendre quil est dans son intérêt même que les masses aient un niveau de vie décent, dans la mesure où, même si la satisfaction ne sera pas complète (elle ne peut pas lêtre), la frustration en diminuera avec toutes les conséquences négatives quelle apporte au niveau de la qualité de vie de lhomme haïtien en général. Une conversion de notre bougeoisie est donc nécessaire. Il est grand temps que cette dernière cesse dêtre une simple bourgeoisie marchande pour devenir une bourgeoisie dentreprise et daction socio-économiques.
Toutefois, de telles métamorphoses risquent dêtre de la pure et simple bonne volonté stérile si elles ne sont pas provoquées, conditionnées et encadrées par une politique générale qui ait en perspective de ne pas corroborer la domination de lhyperbourgeoisie internationale sur lAmérique latine en relayant la fabrication à la chaîne de désirs superficiels sans donner au peuple les conditions de satisfaire leurs besoins fondamentaux. Face à cet état des choses déjà effectif en Haïti et qui est le lot dune bonne partie du Tiers-monde en général, nos futurs gouvernants devraient méditer quotidiennement les propos perspicaces de lécrivain et essayiste chilien Eduardo Galeano parus dans le Hors-série du Monde Diplomatique intitulé: Penser le XXIème siècle: «Ce monde paradisiaque pour quelques-uns et infernal pour le plus grand nombre, est marqué au fer rouge par un double paradoxe. Dabord, léconomie mondiale a besoin dun marché en expansion perpétuelle pour que les taux de profit ne seffondrent pas. En même temps, elle a besoin, pour la même raison, de bras qui travaillent à vil prix dans les pays du Sud et de lEst [ ] La télévision se charge de transformer en besoins réels des demandes artificielles que le Nord invente sans cesse et quil répand avec succès sur lensemble de la planète. Ainsi, nous sommes tous invités à lheure actuelle à prendre notre billet pour la croisière de la modernisation. Même si, dans les eaux glacées du marché, les naufragés sont plus nombreux que les plaisanciers». (Eduardo Galeano, «Vers une société de lincommunication», Manière de voir 52, Monde Dipl. Juillet-Août 2000). À bon entendeur, salut!
En somme, il nous faudrait un socialisme qui sache comment délumpéniser les masses sans les offrir en pâture aux requins du néolibéralisme et en accordant aux plus méritants des membres de cette classe populaire la possibilité de parvenir au sommet de la pyramide sociale. Affranchir le plus grand nombre dHaïtiens possible de la pauvreté, sans leur faire enfiler le nouveau joug de lesprit: le joug néo-libéral.
Cette création et cette répartition des richesses ne se résument pas seulement au développement du marché du travail (la résorption du chômage), elles consistent aussi en une utilisation juste et équitable de largent public à travers une démocratisation radicale doublée dune professionnalisation des services de base dune société, selon le modèle castriste analysé plus haut: la santé, léducation, la culture. Car, il ne suffit pas de travailler, il faut que le fruit du travail puisse me permettre de satisfaire sans peine mes besoins les plus fondamentaux de citoyen. Lémancipation ne peut être «malatyong».
IV) Conclusion
Lémancipation véritable des masses est la mission cruciale des gouvernements haïtiens à venir. Gageons quelle nest pas impossible au moins dans ses aspects les plus fondamentaux: le manger, le boire, le logement, léducation, la santé et la culture. Oui, la culture. Car contrairement au préjugé du matérialisme primaire, un peuple nest quun simple troupeau tant quil ne prenne au sérieux la dimension culturelle de son existence. Cest alors que les exigences aristocratiques dun Nietzsche ou dun Tocqueville deviennent significatives politiquement. Car, cest avec la culture que la fin du politique cesse dêtre étroitement biologique (manger, boire, se loger, se vêtir et ne pas sentre-léser quelles que soient les variations quon peut faire sur ces thèmes vitaux) pour devenir spirituelle, cest-à-dire véritablement humaine.
Mais, poser politiquement les conditions de lexcellence pour des individus de la société haïtienne qui en ont le vouloir nécessite dabord de renverser ce processus tragique de lumpénisation progressive et galopante de plus de 80% de la population de notre pays. Un tel renversement exige que nous évitions les crocs des requins du néo-libéralisme qui, dailleurs, soit dit en passant, sont allergiques à la culture. Car ce qui est vendable, cest le show-biz et lentertainment. Veye reken yo!
