Aller au sommaire de ce numéro de Tanbou/Tambour, Été 2006

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On a lâché les loups
Et pourtant nous étions en 2005!

—par Franz Benjamin

J

e n’aimerais pas que cette phrase assassine nos luttes et nos espérances de femmes et d’hommes dans la tête de nos enfants et de nos petits-enfants quand ils liront dans les manuels d’histoire du Québec et du Canada ce qui s’est passé un matin d’été en 2005. Je n’aimerais pas qu’ils lisent qu’en 2005 on a procédé au lynchage d’une femme noire promue, ne serait-ce qu’à titre symbolique, à la tête de l’État canadien.

En nommant Michaëlle Jean à titre de Gouverneure générale du Canada, les observateurs de la scène politique canadienne ou des relations fédérales—provinciales ont été unanimes à l’effet que le Premier Ministre du Canada venait de réaliser un bon coup politique. N’étant pas un expert de la chose politique, je laisse aux spécialistes le soin de l’ analyser de fond en comble sur les plans de la politique intérieure et étrangère du Canada. Par contre ce qui m’exaspère et qui m’horrifie, c’est de voir comment les soi-disant «purs et durs» sont entrain de monter une cabale autour de Madame Jean. On commence par s’en prendre à la fonction. «Nous n’avons rien contre Madame Jean. C’est une personne très compétente»… Mais on ne veut rien savoir du Gouverneur général. Combien de fois au cours des derniers jours nous a-t-on balancé ad nauseam ces hypocrisies? J’ai même entendu sur les ondes de CKAC, une chroniqueuse dire tout haut à son auditoire: «Pourquoi Madame Jean? Il y avait des noms qui circulaient. Parmi ces noms, il y avait des femmes et des Québécoises»… Était-ce pour insinuer que Michaëlle Jean n’est pas une Québécoise?

On connaît la formule du lynchage. Oui. Venant de loin, nous connaissons la formule du lynchage. Fut-il médiatique. On s’en prend à la représentation, ensuite à ses relations pour pouvoir mieux nous abattre.

Ce qui est étonnant voire révoltant dans tout ça, c’est le laisser-faire complice des ténors souverainistes québécois face à ce lynchage. On lâche les loups sans crier gare pour pouvoir récolter par la porte en arrière, en catimini, les fruits de ce lynchage éhonté. Le jeu macabre auquel se livrent depuis quelques jours les soi-disant «purs et durs» est un jeu d’enterrement. Ils sont en train d’enterrer l’effet Maka Kotto aux yeux des milliers de Québécoises et de Québécois issus de l’immigration. Et si cette cassure devrait se consommer… il faudra faire bien des deuils.

Il faut ici rappeler la triple fonction du symbolique dans les sociétés humaines. Des millions de Noirs pour qui l’histoire canadienne n’a été qu’un leurre reconnaissent en Michaëlle Jean une des leurs et voient ainsi s’alléger le fardeau de la mémoire collective. Des millions d’Haïtiens d’ici et d’ailleurs, témoins ou spectateurs de l’histoire en mouvement au Québec et au Canada se réjouissent de ce vent frais qui nous vient du Nord. Des milliers de jeunes femmes Québécoises et Canadiennes de différentes origines voient aujourd’hui en Michaëlle Jean un repère alors que tout semble diffus. Michaëlle Jean représente désormais et à jamais pour toutes les jeunes femmes du Québec qui doivent continuer à se battre pour se tailler une place dans ce monde d’hommes un modèle de ténacité et de courage. C’est ce qu’elle représente aussi pour ces millions d’hommes et de femmes du Québec, du Canada et du monde qui aspirent à la liberté, l’ouverture et au respect de la dignité, valeurs de notre société.

Ce que les loups doivent savoir. On peut lyncher une personne mais le symbole demeure. Car c’est ça… se souvenir.

—Franz Benjamin

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