Aller au sommaire de ce numéro de Tanbou/Tambour, Été 2006

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Fulgurance de l’image dans la poésie révolutionnaire de Jacques Roumain1

—par Franck Laraque

N

ous disons image dans le sens large qui inclut des images visuelles et non visuelles, métaphores, comparaisons, antithèses, et tous autres modes d’analogies. Nous avons choisi de mettre l’accent sur l’aspect artistique de la poésie révolutionnaire de Roumain, à contre-courant de la théorie de l’art pour l’art qui prétend que la poésie ne doit être que l’expression d’un idéal de beauté sans aucun objectif social, moral ou politique.

La poésie révolutionnaire de Roumain

Roumain se situe parmi les poètes qui ont détruit le mythe que la poésie politique, à distinguer de la poésie de circonstance et de slogans politiques, est incompatible avec la poésie véritable qui doit se contenter de traiter des sentiments universels ou des thèmes consacrés comme l’amour, la haine, la jalousie, les passions humaines, etc.

La poésie révolutionnaire n’est pas artistique à cause de ses thèmes explosifs. Elle n’est que propagande tant que la beauté de l’expression n’y est pas. La poésie révolutionnairre est artistique quand elle accepte de se «soumettre à la forme sans être une réduction à la forme». D’ailleurs, Roumain dans La poésie comme arme définit sa conception poétique:

«Si au contenu de classe du poème nous pouvons allier la beauté de la forme, si nous savons apprendre les leçons de Maïakovski, nous pourrons créer une grande poésie humaine et révolutionnaire digne des valeurs de l’esprit que nous avons la volonté de défendre».

Paul Laraque dans sa remarquable étude inachevée Jacques Roumain ou la rosée du socialisme observe que la poésie de Roumain se divise en deux périodes: la période indigéniste-nationaliste et la période socialiste: «…l’individualisme forcené de la période indigéniste et le pessimisme désespéré des œuvres de jeunesse débouchent désormais (1934) sur la lutte collective et l’espoir». [Lire Laraque , 2003:l50-l63]

Durant la première période sont publiés dans la Revue indigène, «la Trouée» et Anthologie de la poésie haïtienne «indigène», et les poèmes: «Noir», «La Danse du Clown», «Insomnie», «Orage», «Le chant de l’homme», «Calme», «Pluie», «Midi», «Angoisse», «Attente», «Absence», «Mirage», «Surgi d’une natte de paille peinte».

Durant la seconde période, Roumain écrit et publie «Madrid». Il écrit aussi les poèmes «Prélude», «L’Amour et la Mort», «Le nouveau sermon nègre», «Sales Nègres», qui seront publiés, après sa mort dans le recueil Bois-d’ébène.

Nous nous proposons de montrer, a) l’intensité des images des poèmes de la deuxième période en comparaison avec les images de la première période, b) la fulgurance des images de la seconde période.

Intensité des images de la deuxième période…

Période indigéniste:

J’écoute le silence
embaumé de l’encens
des fleurs irréelles.
(Midi)

Alors tout se tut pour laisser
applaudir le tonnerre
. (Orage)

Le plomb de nuit s’égoutte dans le silence.

(Attente)

Période socialiste

le silence
plus déchirant qu’un simoun de sagaies
plus rugissant qu’un cyclone de fauves
et qui hurle
s’élève
appelle
vengeance et châtiment
un raz de marée de pus et de lave
Sur la félonie du monde
et le tympan du ciel crevé sous le poing

de la justice (Prélude)

La pluie

tombe, tombe, tombe, tombe.

(Attente)

……
…… pour en finir

une

fois

pour
toutes

avec ce monde
de nègres
de niggers

de sales nègres (Sales Nègres)

Je projette l’arc de mon bras
par dessus le ciel
(Le Chant de l’Homme)

Cortège titubant ivre de mirages
Sur la piste des caravanes d’esclaves
élèvent
maigres branchages d’ombres
enchaînés de soleil
des bras implorants vers nos dieux
(Prélude)

La fulgurance de l’image de la seconde période

Voyons maintenant comment cette fulgurance se manifeste dans quelques figures stylistiques

comme les métaphores, comparaisons, images visuelles et non visuelles, en particulier.

Métaphores

La métaphore est vue comme l’élément essentiel, dynamique du poème. Sa modernité est définie par Reverdy:

«L’image est une créature pure de l’esprit. Elle ne peut naître d’une comparaison,
mais du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées. Plus les rapports des
deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l’image sera forte, plus elle
aura de puissance émotive et de réalité poétique» (Caminade 1970:10).

Chez Roumain ces rapports seront lointains et justes. D’où une image qui éblouit et éclaire. La fulgurance de l’image séduit et rend ainsi plus réceptif le contenu du poème. «Prélude» (Bois d’ébène) nous en offre des exemples saisissants:

Le silence
plus déchirant qu’un simoun de sagaies
plus rugissant qu’un cyclone de fauves

Simoun, vent chaud et violent et la sagaie, javelot des Africains, sont des réalités distantes mais le lancement simultané de multiples sagaies déchire l’espace comme le simoun et crée la panique ou cause la mort tout aussi bien. Cyclone et fauve sont des réalités distantes mais l’analogie est claire: la ruée des fauves et le cyclone sont des forces naturelles de dévastation et de mort dans un même espace.

La rupture du vers par suite d’inversions crée un transfert de sens. Ainsi dans les vers «maigres branchages d’ombres enchaînés de soleil / des bras implorants vers nos dieux». Les maigres bras (d’esclaves) dont les chaînes reflètent le soleil sont de maigres branchages d’ombres enchaînés de soleil. Dans les «Cheminées d’usines / palmistes décapités d’un feuillage de fumée / délivrent une signature véhémente», le feuillage des palmistes décapités se transforme en fumée d’usine. La métaphore peut donner l’illusion de l’effet précédant la cause. Ainsi dans le vers «quand la mitrailleuse crible la passoire du silence» (Madrid), c’est bien le silence qui, criblé par la mitrailleuse, devient une passoire et laisse passer le crépitement de l’arme meurtrière.

Comparaisons

La comparaison, métaphore avec le mot-outil «comme» est rejetée par Reverdy

parce que selon lui «il n’y a pas création d’image si l’on compare deux réalités identiques» (Caminade 1970: l5). Or, la comparaison et la métaphore n’entendent pas lier deux réalités identiques mais établissent deux réalités distantes ayant une certaine analogie. De toute façon, Roumain adopte avec succès métaphore et comparaison. La comparaison qui connecte des réalités éloignées produit une image frappante et inattendue malgré la préposition «comme» qui semble l’annoncer. En voici des exemples:

Toi qui écartas du visage de la prostituée
Comme un rideau de roseaux ses longs cheveux
sur la source de ses larmes («Nouveau sermon nègre», Bois-d’ébène)

Les longs cheveux de la prostituée (Marie-Madeleine dont le nom n’est pas cité) que baignent les larmes sont comparés au rideau de roseaux bordant la source mais les mots sont intercalés pour un transfert de sens. On note, de plus, l’association d’images visuelles et d’images non visuelles:

Afrique j’ai gardé ta mémoire Afrique
tu es en moi
Comme l’écharde dans la blessure

…………………………………………….

l’assemblée des montagnes
habitée de la haute pensée des éperviers

Les vers cités plus haut nous incitent à aborder la modernité de la poétique de Roumain.

La modernité de la poétique de Roumain

La définition de sa poésie par Roumain mentionnée au début peut se résumer à une équation:: contenu de classe + beauté de la forme = poésie humaine et révolutionnaire.

Le contenu de classe

Le contenu de classe indique clairement une prise de position contre l’impunité pour la destruction de sa cause qui est l’exploitation d’une classe par une autre. Les différents poèmes de Bois-d’ébène exposent les humiliations, injustices infligées aux damnés de la terre et qui sont les semences de la révolution. «Le Nouveau Sermon Nègre» indique un processus de mystification pour la perpétuation d’un abject statu quo. Ce poème se signale par une série d’antithèses visant au rétablissement d’une réalité ou vérité historique mutilée. Il s’agit d’un sermon nègre, nouveau et différent, le serment de la victime qui se rebelle et désarticule le mythe. Un vers traduit bien le travestissement historique pour le maintien des privilèges, par la violence, la richesse et la puissance converties en vertus: «Ils ont fait de l’Homme saignant le dieu sanglant». L’Homme (avec H majuscule) qui saigne, blessé par les autres, est transformé en un dieu (d minuscule) couvert du sang des autres qu’il a frappés. Le poète ne s’attaque pas à la divinité de Jésus, dénonce plutôt le dépouillement de Jésus de son humanité pour en faire un Christ-Roi divin, le roi des Riches, des Puissants et des Conquérants.

La religion catholique prône la dualité de Jésus, homme et Christ. Mais ce Christ n’a rien de commun avec l’homme qu’il a été. Cette transformation permet de prêcher la divinité de Jésus et de passer sous silence son enseignement et son existence en tant qu’homme. De ne pas avoir à signaler sa vie modeste parmi les humbles et ses prises de position en leur faveur. Il est né dans une étable. Il a été un ouvrier comme son père adoptif Joseph qui exerçait le métier de charpentier. Plus tard il a vécu dans les rues et la nature, une sorte de hippie qui a choisi la pauvreté parmi les masses qui l’ont accueilli comme un leader. Prophète, il a chassé les vendeurs du temple. Il a déclaré «qu’il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le ciel». En fait ou potentiellement il était considéré au point de vue religieux et politique comme un danger pour la hiérarchie juive aussi bien que pour l’occupation romaine qui ont décidé de sa mort. Ponce Pilate et la foule rendue hostile ont libéré Barabbas à la place de Jésus qui a été condamné à la crucifixion, punition romaine et peut-être le supplice le plus cruel de tous les temps. Ses disciples, les premiers, ont opté de prêcher la divinité au détriment de l’action du contestataire. Il est vrai qu’ils ne se sont jamais solidarisés avec lui, à ses moments difficiles. Absents à son jugement. Absents à son calvaire. Absents à sa crucifixion. Il nous paraît intéressant de constater que le contenu de classe, préconisé par Roumain, remonte à l’enseignement de Jésus et à l’exemplarité de sa vie d’homme.

La beauté de la forme

Nous avons déjà signalé que Roumain considère la beauté de la forme comme un élément majeur, voire constitutif, du poème. Nous avons donné quelques exemples de la modernité de ses figures stylistiques. Nous pensons que l’utilisation des métaphores et autres figures tend à faire de leur pluralité une image. «L’image comme poème ou l’image poétique…l’image accueille la pluralité des significations» selon Octavio Paz (cité par Caminade 1970:62,63). Des vers extraits de «Prélude» semblent énoncer un concept similaire:

Comme la contradiction des traits
se résout en l’harmonie du visage
nous proclamons l’unité de la souffrance.

La beauté de la forme est renforcée par la sonorité de la fulgurance de l’image qui ne se limite pas qu’au rythme. Autrement dit, les images sont parlantes, le message est clair ou le bruit audible. «Prélude» en offre un grand nombre: «si la palme se déchire en haillons»; «une lumière chavirée t’appelle»; «un sanglot de sève»; «et (le silence) qui hurle / s’élève / appelle / vengeance et châtiment»; ou encore:

Christ entre deux voleurs comme une flamme déchirée
au sommet du monde
Allumait la révolte des esclaves («Nouveau sermon nègre»)

Pertinence de la poésie de Roumain

L’influence de la poésie de Roumain ne s’est pas limitée à de grands poètes de sa génération comme Jean F. Brierre, Anthony Lespès. Elle s’est étendue à plusieurs générations postérieures, à des poètes de talent comme René Bélance, Felix Morisseau-Leroy, Paul Laraque, René Depestre, Anthony Phelps, Frank Étienne, Jean Métellus. Certains d’entre eux ont fait une plus grande place à l’arbitraire de l’imagination, d’autres à la clarté de l’expression. Ses œuvres en prose et son militantisme ont exercé une grande influence sur Jacques S. Alexis («Un peuple qui a produit Jacques Roumain ne peut pas mourir») et bien d’autres romanciers et essayistes. Une comparaison de certains de ses vers avec des titres d’ouvrages en donne une idée:

«Debout les damnés de la terre»:

«(un silence) de vingt cinq mille traverses de Bois-d’Ébène sur les rails du Congo-Océan»

«les arbres déchiquetés se redressent,gémissent comme des violons désaccordés» (Madrid)

«La poésie comme arme» (article)

Les damnés de la terre de Frantz Fanon

Les bouts de bois de Dieu de Sembene Ousmane

Les arbres musiciens de Jacques Stéphen Alexis

Les armes miraculeuses d’Aimé Césaire

Poésie quotidienne/Les armes quotidiennes de Paul Laraque

L’actualité du message de Roumain ne réside pas seulement dans la modernité de sa poésie et la fraternité universelle des exploités pour un monde plus juste mais aussi et surtout dans la volonté inébranlable du poète de rétablir l’authenticité du passé. La quête de l’authenticité historique de Jésus-homme contre le révisionnisme religieux qui a construit un Dieu n’ayant aucun rapport avec l’humanité de la vie du Jésus contestataire d’un ordre établi inique et cruel.

En effet, ce révisionnisme a fait «du pauvre nègre le dieu des puissants», de «ses bras (de prolétaire) qui halaient de lourds chalands l’arme de ceux qui frappent par l’épée», du défenseur des pauvres, le complice des voleurs. Au nom de ce Dieu contrefait, de puissants leaders politiques appuyés par des chefs religieux, se confèrent la mission «civilisatrice» de conquérir par le feu et par les armes, causant terreur et panique. Le combat initié par Roumain est actuel et peut être aussi victorieux que celui mené pour détruire le mythe d’une Marie-Madeleine prostituée et rétablir la vérité historique de Marie-Madeleine disciple et âme-sœur de Jésus, présente à sa crucifixion. Sa disciple la plus fidèle et la plus aimée. Le pape Jean-Paul II disait en Haïti, sous la dictature de Jean-Claude Duvalier, «les choses doivent changer ici». Ce n’est pas en Haïti seulement qu’elles doivent changer. Mais partout dans le monde où l’épée, la croix et l’or imposent l’exploitation antichrétienne des pauvres par les riches. Le rétablissement et l’enseignement de Jésus, promoteur populaire d’un ordre nouveau sur terre, sont capables de brasser «le mortier des temps fraternels dans la poussière des idoles» (Prélude).

—Franck Laraque décembre 2004 (professeur émérite, City College, New York)

Références

Alexis, Jacques Stéphen, Les arbres musiciens, Paris: Gallimard, 1957

Cahiers d’Haïti II, Port-au-Prince, 1944, «Poésie comme arme» de Jacques Roumain (traduit de l’espagnol par Jacques Léger)

Caminade, Pierre, Image et Métaphore, Paris: Bordas, 1970

Césaire, Aimé, Les armes miraculeuses, Paris: Gallimard,1946

Fanon, Frantz, Les damnés de la terre, Paris: Maspero, 1961

Gasperina, Eugenie, Jacques Roumain, Oeuvres choisies, Éditions du Progrès, 1964

Laraque, Paul, Poésie quotidienne/Armes quotidiennes, Habana: Casa de las Americas, 1979

Laraque, Paul et Franck, Haïti: la lutte et l’espoir. Montréal: CIDIHCA, 2003

La Revue indigène (Vol. 1-6) juillet 1927-février 1928.

Anthologie de la poésie haïtienne «indigène», Nandein: Kraus Reprint, 1971

Anthologie de la poésie haïtienne «indigène», Port-au-Prince:Imprimerie Modèle,1928.

Sembene, Ousmane, Les bouts de bois de Dieu, Paris: Amiot Dumont, 1960

1 Texte remanié de l’allocution prononcée en anglais à Columbia University à la commémoration du 70è anniversaire de naisance de Jacques Romain.

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