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Le phénomène «Big Boss» en Haïti

—par Valy Grant Henry

D

ans d’autres villes et campagnes du monde, l’expression «Big Boss» peut avoir le sens de maître, grand patron et même, un expert dans un domaine précis, dans le domaine professionnel surtout. Pourtant, chez nous, en Haïti, «Big Boss» est utilisé dans un autre contexte. Ce terme est bien inculqué dans la vie amoureuse de plus des trois quarts des couples d’ici. Autrefois, s’il fallait qu’un jeune homme prenne un temps fou pour rédiger de belles lettres d’amour, de beaux poèmes, des acrostiches pour le plaisir de se faire lire par la femme désirée ou aimée, maintenant, plus la peine. Point besoin d’être beau, éloquent et élégant pour parvenir à charmer le coeur de sa dulcinée. Le besoin ne se fait plus sentir. L’heure est à l’argent, aux Big Boss. Si un jeune homme espère conquérir le coeur d’une fille, si un homme veut gagner la souplesse d’une charmante, il lui suffit d’un acte, et il aura la vie sauve devant la femme, il suffit de débourser. On est un jeune homme, un homme, un vieillard: aucune importance. Autant de femmes que vous voulez, vous les aurez. Rien qu’un geste, dépenser, dépenser sans poser de questions, dépenser sans limites.

Vous avez un gros problème, mon ami. Si, avant, dans le temps, très longtemps de cela, un homme devait apporter des fleurs, donner des livres en cadeaux, lui proposer de travailler avec elle, l’heure est maintenant de donner en cadeaux aux femmes des téléphones cellulaires, y compris des cartes de recharge chaque deux, trois jours. Lorsque le jeune homme arrive à être accepté par la demoiselle, faut-il à l’instant commencer à se renseigner de combien est son écolage? Combien coûteront ses cours d’anglais et d’informatique, dans quelle université elle compte étudier, si elle y est déjà, combien paie-t-elle par semestre ou mois? Tout ça aux frais du jeune homme. S’il arrive que l’homme en question ne puisse offrir tout ça à la demoiselle, elle en cherche un autre, avec la possibilité de garder les deux ensemble, ça dépend! En tout cas, il faut bien quelqu’un pour payer tous ces frais-là. C’est une question d’Argent!

Méfiez-vous! Ce ne sont pas que des jeunes filles, des jeunes femmes célibataires qui sont à la recherche d’homme(s) pour s’occuper d’elles financièrement. Nous voyons des femmes mariées, mères de familles se laissant séduire par le phénomène de Big Boss. Elles ont leurs maris, qui, les pauvres, ne peuvent subvenir aux caprices

exagérés de leurs épouses; celles-là trouvent des hommes prêts à répondre à leurs demandes superflues et audacieuses. Ces femmes-là, souvent, piquent l’homme de leur fille, de leur nièce, de leur cousine et de leur ami. Quel monde de fou! Pour avoir un Big Boss, les femmes sont même disposées à abandonner leurs maris, si ceux-là se mettent sur leurs chemins.

Détrompez-vous, il n’y a pas que les filles et les femmes qui rêvent d’un Big Boss! Les garçons, les jeunes hommes et les hommes sont aussi en quête d’un Big Boss. Bien sûr, de jour, en jour nous rencontrons autant de femmes Big Boss que d’hommes Big Boss. Oh!oui, il existe aussi des femmes qui sont prêtes à dépenser beaucoup pour un homme. Et ce n’est pas gratuit: donnant donnant. Ces femmes-là sont pour la plupart délaissées par leurs maris, qui sont riches et qui souvent travaillent trop. Et qui n’ont pas assez de temps pour leur vie amoureuse. D’autres, celles dont les maris se trouvent à l’extérieur du pays et travaillent dur pour leur envoyer de l’argent, prennent plaisir à dilapider cet argent avec des jeunes hommes beaux de visage et de corps. Autrefois, chez nous, en Haïti, ces femmes-là étaient appelées «Grann nana» et sont aujourd’hui des femmes «Big Boss».

Le phénomène «Big Boss» n’est pas mince affaire chez nous; presque toutes jeunes filles et femmes de familles pauvres, de familles respectables et même de grandes familles riches, toutes nourrissent l’idée de décrocher un Big Boss. Pour y arriver, les valeurs morales sont souvent rejetées. Même les soi-disant jeunes filles pieuses prient Dieu pour trouver un homme ayant de grands moyens, un riche qui saura dilapider son argent sans difficulté. Elles ne prient plus pour trouver un bon mari, plus pour trouver la santé, tout cela vient après maintenant. L’heure est au Big Boss, à l’argent. Autrefois, on aurait parlé ici de «Ti pouchon», un homme plein d’argent que réclamaient les femmes. Maintenant, en ce XXIè siècle c’est une question de Big Boss. Si le «Ti Pouchon» était un homme avec beaucoup d’argent que les femmes cherchaient, le Big Boss lui est plus que cela. Il ne faut pas seulement avoir de l’argent pour être un Big Boss, il faut que celui-ci soit bien disposé à dépenser sa richesse pour la femme. Ce qui fait qu’un Big Boss ne veut pas vraiment dire un homme riche; le Big Boss est l’homme riche qui consent à dilapider son argent pour les plaisirs superflus de plus d’une femme ou d’un homme, la réciprocité est valable aussi, malheureusement. Il se peut qu’un homme plein d’argent ne soit pas un Big Boss. Aussi trouvons-nous des hommes qui sont un simple époux pour leur épouse, et pourtant pour d’autres sont des Big Boss. Donc être Big Boss, c’est pouvoir alimenter les moindres désirs d’une femme bien déterminée, ou de deux femmes.

Ceux-là, on dirait qu’ils aiment tellement les femmes qu’ils ne peuvent rien leur refuser. Loin de là, la question d’amour n’a pas sa place ici. Ces catégories d’hommes sont souvent friands, soit par orgueil, soit par esprit de conquête, d’avoir le monopole. Pour eux, donner leur argent leur donne du Pouvoir. Ainsi, ils prennent un plaisir fou à donner rien que pour pouvoir posséder la femme. Ce drôle de personnage ne gaspille pas son avoir pour rien, son second but en faisant tout cela est dominé par un grand désir sexuel. C’est la base de tous ces cadeaux offerts à la femme. Le fait de pouvoir jouir à n’importe quelle heure, n’importe quel moment du Sexe de la femme fait que le Big Boss mette tout ce qu’il possède au service et aux bons soins de cette dernière.

Ceci dit, il est fort difficile de trouver un jeune homme remplissant le rôle de Big Boss. Où trouverait-il de quoi financer la femme? À part quelques-uns nés de parents riches et héritant d’une fortune, ou ceux qui travaillent ailleurs. Et plusieurs qui font de mauvaises pratiques, comme le commerce de la drogue, le vol, l’homosexualité et autre pour gagner beaucoup d’argent; donc peu de jeunes hommes peuvent jouer le rôle de Big Boss. Celles qui sont en quête de Big Boss sont souvent forcément en quête d’hommes responsables, mûrs et âgés et souvent très vieux et, bien sûr, avec un compte en banque bien rempli. C’est courant d’entendre une adolescente dire: «Moi-même, il me faut maintenant trouver un granmoun, un Big Boss, je n’ai pas de temps à perdre avec un jeune homme pauvre, voire un monsieur sans argent». Elles sont bien décidées à passer leur vie avec un homme qui pourrait être leur père, leur grand-père et même leur arrière grand-père, du moment que ceux-là peuvent leur donner tout ce dont elles ont besoin. À l’heure actuelle, en Haïti, il n’y a pas grande différence entre celles qui font le trottoir au Champs de Mars, dans les grandes rues de la capitale et celles qui sont soi-disant de bonnes familles. Où est la différence, puisque les deux groupes se donnent pour de l’argent. Nous remarquons par là que la jeunesse montante n’est pas prête à souffrir de faim ou de quoique ce soit. À tout prix elle doit survivre, donc créer un moyen pour y parvenir.

Dirons-nous donc, que les causes premières du phénomène de Big Boss en Haïti sont avant tout une cause économique et financière. Il nous est de plus en plus pénible de constater que de jour en jour notre pays sombre dans la misère. Une misère sans pareille! Les pères et mères de familles cherchent en vain un moyen de gagner leur vie pour pouvoir s’offrir et surtout offrir à leurs enfants les produits de première nécessité. Et pour ceux qui travaillent ou qui ont la chance de mener une activité leur permettant de rentrer un peu d’argent, la vie devient tellement chère ici que ce qu’ils gagnent ne les aide pas beaucoup. Souvent ces gens-là ont beaucoup de bouches à nourrir. Ce qui fait que ces parents-là, après avoir tout essayé, sans ressources et sans recours, n’ont qu’une possibilité qui n’est que d’abandonner leur responsabilité vis-à-vis de leur progéniture. Ils deviennent donc des parents tout à fait démissionnaires. Ceux qui ont encore un tout petit peu de morale apprennent à leurs enfants à mendier, les autres, les plus pervers disent carrément aux enfants «débrouillez-vous tout seul» et surtout, aux filles «trouvez-vous un homme». Ils demandent aussi bien aux garçons de se trouver une femme aussi. Et voilà les jeunes filles à la recherche de personnes pour les financer. Pour celles qui avaient déjà un petit copain, les plus honnêtes, pour un prétexte ou un autre, s’en débarrassent et prennent tout carrément celui qui peut payer l’écolage, les frais de déplacement, un cours d’anglais ou d’informatique et la nourriture, pour ne citer que ça. Certaines autres, plus audacieuses et plus gourmandes, réclament de l’homme tout ce qu’on vient d’énumérer, plus téléphone portable, manucure et pédicure, belle voiture, shopping et j’en passe. Nous voyons même, les trois quarts qui ne sont pas décidées à laisser tomber leur copain, celui qu’elles aiment vraiment. Elles le gardent et, en même temps, ont un Big Boss et souvent même deux à trois Big Boss. Ces jeunes filles-là ne cachent pas leurs actes, tout au contraire, c’est tout à fait normal pour elles, et même flatteur. Le pouvoir d’avoir deux à trois hommes qui dépensent pour elles. Ce groupe est prêt à tout pour de l’argent. Elles veulent être toujours à la mode. Il faut qu’elles s’habillent avec de beaux vêtements neufs et très coûteux. Mon Dieu! À tout prix il faut de l’argent et beaucoup d’argent aux jeunes filles.

La plupart des filles et jeunes femmes ne se donnent pas pour de l’argent parce que leurs parents n’ont pas les moyens pour prendre soin d’elles, elles le font par simple vice. Le besoin, le désir toujours insatisfait d’avoir beaucoup plus les poussent à choisir un homme avec les mains toujours prêtes à verser de l’argent. Celles citées ci-dessus sont souvent envieuses et ambitieuses. Donc, si d’autres jeunes filles, d’autres femmes bougent avec un homme riche, je peux le faire aussi se disent-elles. Ma voisine conduit un BMW, pourquoi pas moi? De la même façon qu’elles ont fait pour avoir tout cela, je ferais pareil, mais je dois avoir tout ça aussi, se disent-elles. Et puis les voilà avec un, deux, trois hommes sur leurs bras.

Un autre groupement de femmes qui comporte autant de femmes frappées par la misère, de femmes ambitieuses ou de femmes frivoles qui se laissent entraîner dans le jeu du Big Boss rien pour ne pas paraître vieux jeu. Ce sont celles qui sont influencées par des amies ou qui cherchent tout simplement à être de leur temps, marcher avec le temps. «Toutes les filles, toutes les femmes et même les hommes se trouvent un/une Big Boss, pourquoi pas moi! Je dois suivre le temps moi aussi».

Le plus dur et désagréable dans tout cela c’est de voir que les parents se donnent à fond, les pleines faveurs d’un homme ou des hommes pleins de fric, d’où un Big Boss pour leurs filles. C’est normal que les parents entrent si bien dans ce jeu. Rien d’étonnant à vrai dire, lorsque dans une famille haïtienne l’une des jeunes filles a la chance d’avoir un homme bourré d’argent et qui consent à prendre en charge la jeune fille; nous voyons fort souvent que celui-ci doit répondre à faire pareil pour tous les membres de cette famille. Le plus révoltant dans ce phénomène, c’est de voir que les mères usent de leur expérience sexuelle pour pouvoir captiver et même piquer le Big Boss de leur fille, ce qui cause la division des familles. Les mères sont les pires ennemies de leurs filles, vice-versa.

Nous voyons qu’un seul homme peut avoir deux à trois maîtresses dans une même famille. Parfois même le Big Boss se marie avec l’une d’entre elles et continue à sortir, à prendre du bon temps avec les autres. Fort souvent deux amies, une soeur et une cousine et même deux soeurs s’entendent pour pouvoir dévaster l’argent d’un seul homme. Ce qui fait qu’elles sortent avec le même homme et quelques fois avec les mêmes hommes. Elles se sentent à l’aise, pas de scène de jalousie, seulement elles peuvent se quereller du fait que l’une d’entre elles bénéficie plus que les autres.

Si vous saviez comment et combien les dénommés Big Boss prennent plaisir à fréquenter et à se fiancer avec plusieurs à la fois. On dirait que c’est un exploit pour eux. Ils sont très fiers et très arrogants certaines fois. Et comment ne pas l’être lorsqu’on sait que tout ce que l’autre réalise ce n’est que grâce à son argent. Lorsqu’on sait pertinemment que l’autre se laissera faire parce qu’il a tant besoin de son argent. C‚est cet orgueil qui pousse ces types d’hommes à toujours vouloir dépenser et dépenser plus pour les femmes. Ceux-là qui sont des obsédés sexuels; donc ils sont capables de céder leur fortune pour combler leur désir maladif de satisfaction sexuelle. Fort souvent les Big Boss ont tendance à agir dans l’objectif premier d’impressionner, de se faire remarquer. Ils s’arrogent le droit de croire que les gens pourraient les respecter, voire les apprécier, les idolâtrer parce qu’ils envoient leur argent en l’air.

Ce phénomène est connu en Haïti sous le nom de Big Boss. Mais il ne faut surtout pas penser à l’isoler du reste du monde. Ce phénomène existe dans tous les pays pauvres du globe terrestre, mais sous un autre nom peut être. On dit souvent chez nous que: «Manje ou renmen se li ki touye w», ce qui se traduit ainsi: ce que nous aimons le plus à manger finit toujours par nous tuer; car l’excès en tout nuit.

Nous ne devons pas oublier d’aborder les conséquences du phénomène? Eh oui! Ces derniers temps la question de moralité est très négligée: cas de fornication depuis l’âge de 12 ans et même avant, des femmes et des hommes qui commettent l’adultère sans grand embarras, prostitution en plein jour et cas de grossesses juvéniles qui est comme une épidémie chez nous, avortements volontaires et cas de maladies sexuellement transmissibles. Le plus gros problème c’est que, pour échapper à la misère, les jeunes filles surtout sont obligées de brûler les feux de la vie. Plus question de trouver une jeune fille de 12 à 13 ans à jouer à la poupée, comme autrefois avec une autre de son âge. Ces jeunes sont occupés à faire le papa ou la maman pour de bon.

Tant qu’il y aura la misère chez nous, tant qu’il n’y aura pas un système sérieux et stable mis sur pied pour encadrer la jeunesse montante, les jeunes filles et jeunes dames se donneront toujours aux hommes riches pour de l’argent. Faut-il bien que les pasteurs, les prêtres cessent de prêcher la religion mais prennent le temps de faire comprendre aux femmes, et aux hommes aussi, que l’argent ne fait pas le bonheur. Il faut aider ces jeunes à apprendre à se contenter de ce qu’ils ont, tout en travaillant pour avoir plus un jour. Ce n’est pas parce que mon ami a une belle voiture que je dois en avoir une aussi. Il faut que notre jeunesse montante apprenne à cultiver la patience, ne dit-on pas que «la patience est amère, mais son fruit est agréable». Il faut bien que les jeunes gens sachent qu’il y a un temps pour chaque chose, que brûler les étapes de la vie entraîne toujours de mauvaises choses. Et comme dit l’autre: «rien ne sert de courir, il faut partir à point».

En d’autres termes, un Big Boss est un homme souvent plein d’orgueil et d’arrogance, très «m’as-tu vu» qui prend un immense plaisir à dépenser son argent pour une ou plusieurs femmes; dans le but de jouir de son sexe. Celui-ci ne se borne pas, il n’hésite pas à avoir dans son lit, successivement mère, fille, cousine et amie, et pourquoi pas père et frère, car rares des Big Boss qui ne sont pas des hommes sans pudeur. Il est donc le grand patron de la femme ou des femmes en question. D’un autre coté, il y a les femmes, celles qui fuient la misère et qui rêvent d’une vie luxueuse, qui se mettent en quête d’hommes pas simplement riches, mais qui donnent sans réfléchir, des hommes tellement obsédés par le sexe qu’ils signeront un chèque d’un million, s’ils en avaient les moyens, pour partager un moment soi-disant de rêve et de plaisir avec une femme. Notons finalement que, autour du phénomène de Big Boss, dominent trois grands mots: Argent, Sexe et Pouvoir, mais rarement Amour.

—Valy Grant Henry

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