par Wilson Décembre
«Le jeu, dans son indifférence et dans son
extrême frivolité, est le seul sérieux véritable
et à la fois le plus noble.» G.W.F. Hegel
«Je ne sais dautre méthode que le jeu pour soccuper
des grands problèmes: cest un des signes essentiels
auxquels on reconnaît la grandeur.» F. Nietzsche
«Lart est la résurrection de la vie éternelle.» Michel Henry
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epuis la tragédie du 11 septembre 2001, prévaut un certain discours dualiste et manichéen qui, sans nuance aucune, sévertue à identifier et à opposer deux pôles de lhumanité qui seraient aussi antithétiques que les ténèbres et la lumière, le diable et le bon Dieu. La bannière de ce manichéisme nouveau est portée avec outrecuidance par le leader deux fois couronné de la nation la plus puissante au monde qui, sinvestissant dune mission messianique, saffirme comme le chevalier du bien menant une croisade salvatrice contre «laxe du mal»et les suppôts de Satan.
Toute une symbolique mythologique judéo-chrétienne est donc transposée dans la sphère politique et mise au service dune auto-satisfaction et dune mise à lindex qui, motivées par des schèmes dexplication superficiels ou fallacieux, se révèlent dangereuses dans la mesure ou elles occultent les vrais problèmes de lhumanité actuelle, tout en renforçant un certain droit divin des uns à dicter leur loi aux autres, quitte à limposer par les moyens les moins démocratiques et les plus violents.
Le monde étant plus complexe quune super-production hollywoodienne, on comprend aisément quil ne puisse y avoir dun côté, les bons et de lautre, les méchants. Car la crise de lhumanité émane de laction de lhumanité tout entière, telle que cette dernière assume son être-dans-le-monde. En questionnant la notion de «barbarie», nous souhaitons montrer que si, à la surface, le mal du monde moderne dénote ce quon se plaît à appeler un «choc des civilisations», en profondeur, il senracine dans un dénominateur commun du rapport au monde de lhumain, à lEst comme à lOuest, indépendamment de «sa» civilisation. À la faveur de cette problématique, nous espérons aussi ouvrir des perspectives susceptibles de nourrir la réflexion sur une possibilité de lauto-dépassement de lhomme et de la civilisation.
«Hitler, mon frère!»
Au temps de Montaigne, on était soucieux de situer la barbarie et de définir le profil du barbare qui, nécessairement, correspondait à la fiche signalétique de lautre. Cinq siècles nous séparent de la parution des Essais et entre-temps, Césaire nous a appris dans le Discours sur le Colonialisme dont on célèbre le cinquantenaire de parution, que sur la question de la barbarie, lOccident a menti et quau bout du capitalisme il y a Hitler. Vous vous dites peut-être que le poète martiniquais a tort, que le capitalisme na ni nation, ni drapeau, alors que lhitlérisme était avant tout un nationalisme étriqué. Cest passer à côté de la pertinence des propos de lauteur du Cahier du retour au pays natal. Car, dune certaine façon, lhitlérisme nest que laboutissement extrême dune psychologie quil partage avec le capitalisme par delà leurs differences effectives: la volonté de chosification de lautre soutenue par une idéologie ethnocentrique saffirmant comme vérité universelle. Dans le nazisme, ce déni de laltérité sest fait anéantissement pur et simple.
La fréquence soutenue de linnommable dans le temps et dans lespace nous a définitivement convaincus que le barbare nest pas lautre, parce que la barbarie est lune des constantes majeures de lévolution humaine. Cest cette triste vérité que Thomas Mann voulait assumer quand, courageusement, dans un texte dune lucidité toute nietzschéenne, Hitler, mon frère, il conçoit la barbarie sous langle du «trop humain» (allzumenschliches). Le barbare nest pas lautre. Le barbare, cest lhomme et lhomme doit être dépassé. La barbarie de lautre devient alors, paradoxalement, le témoignage tangible de luniversalité de la barbarie.
Lhomme né au vingtième siècle sait depuis plus de 50 ans que la civilisation refuse lintrospection et le narcissisme pour mieux continuer à mentir et quand il a le privilège dêtre expérimenté sur lui-même et sur lautre tout en ayant lélégance dêtre probe, il ne se méfie pas seulement de la bête qui éventuellement possède lautre, mais maintient en permanence le degré dalerte maximum contre ce monstre anonyme, mais redoutable, qui sommeille en lui. Pas forcément parce quen bon judéo-chrétien, ou en disciple fidèle de Lévinas, il se soucierait de linterdit de tuer dont le visage de lautre se ferait le garant dans son absoluité, mais souvent parce quen «accroc» du petit écran,il sait quaprès avoir été anthropophage, la barbarie est devenue autophage avant dêtre (dernière mutation) kamikaze (cette dernière modalité de laction destructrice présente létonnante caractéristique dêtre une sorte de synthèse extrême des deux premières formes, un processus de dépassement-conservation, dans un sens ironiquement hégélien).
Du coup, la barbarie est, semblable à la mort dont elle est nécessairement génératrice, un indéterminé omni-présent, difficile à situer parce que mal défini. Elle na pas de forme propre, elle épouse toutes les formes; elle na pas de race, elle se nourrit de la question raciale; elle na pas de religion, elle cherche une impossible justification dans le religieux, dans le mystique. Dans le pire des cas, en douceur, elle appauvrit, humilie, tue des millions dêtres humains au nom de la «civilisation», de la suprématie, de lefficacité, de la rentabilité, du profit. En douceur.
Comprenez aussi que lentreprise de destruction et de déshumanisation est habile dans lart de tourner les situations et les opportunités en sa faveur. Elle salimente même de ce qui, a priori, constitue son contraire, son antidote. La barbarie esclavagiste ne se réclamait-elle pas pour une grande part du christianisme, donc de la civilisation, de lesprit? Le fondamentaliste musulman naffirme-t-il pas quil mène une guerre sainte? Dans lhistoire de lhumanité, à lest comme à louest, lamour de lhomme pour Dieu (en tout cas, ce qui se donne pour tel), a toujours généré et/ou justifié toute forme de fanatisme, de barbarie ou de haine envers lautre homme.
Le génocide des indiens dAmérique, lesclavage des noirs et la traite qui lalimentait doivent constamment nous rappeler que la barbarie est essentiellement polymorphe et, de ce fait, rétive envers la classification et lidentification, favorisant ainsi le mensonge et la mauvaise foi de certains barbares subtils. Il faut donc comprendre que: 1) Ce qui définit la barbarie nest pas la forme quelle prend, mais son résultat humain. La barbarie est souvent subtile parce que lhomme est un animal subtil par nécessité. La barbarie na pas toujours pris la forme grossière sous laquelle elle sest manifestée le 11 Septembre 2001 aux USA; 2) une entreprise ancienne de barbarie nest pas, parce quelle est lointaine, moins barbare quun acte de barbarie récent. Lhorreur ne se mesure pas à laune du temps. Affirmons-le afin dexorciser le sentiment déprimant de linsoutenable légèreté de lêtre.
Conclusion: Néron, Caligula, négriers de lépoque moderne, Hitler, Klu-klux-klan, instaurateurs et gérants de goulags, commanditaires obscurs de génocides ou de coups détat sanglants, terroristes du 11 Septembre: même combat et même pallier sur le podium de linhumain (ou du trop humain).
Certes, il tire nos oreilles, le machiavélien qui se cache en nous. Il nous invite à introduire plus de nuance dans notre affirmation, à faire un distinguo entre les bonnes fins qui justifieraient des moyens pas jolis à voir. Mais le problème qui réduit au silence le machiavélien en nous est le suivant: Si on peut, avec plus ou moins de certitude, évaluer un moyen pour ce quil est, il nen est pas de même pour la fin. Mis à part le cas où la fin dune action satisfait strictement la nécessité vitale de légitime défense, on ne sait jamais quand une fin est bonne, ou tout simplement, dans quelle mesure sa justesse peut justifier la qualité des moyens mis en uvre pour léxécuter. Par conséquent, pardonnez-nous si nous nous obsédons à considérer lindice simplement humain du taux de cruauté pour jauger du degré de barbarie: Plus un homme tue, détruit, appauvrit, humilie et déshumanise dautres hommes, plus il est barbare. Laissons à dautres le soin de considérer les nuances discriminatives, relatives à la qualité et à la valeur des fins.
Pathologie: «le pan-économisme» comme maladie
Lacte de barbarie du 11 septembre 2001 ainsi que ceux du même ordre qui lont suivi nous interpellent prioritairement non seulement parce quils affectent notre aujourdhui qui détermine notre demain; non seulement parce quils sont spectaculaires jusquà lobsession (nous vivons à lère des médias); mais surtout, surtout parce quils sont kamikazes. Ainsi, nous mettons le doigt sur le problème que les brillants analystes des magazines dactualité ne font généralement quéffleurer, comme sil était aussi brûlant quune tour en flammes. Quest-ce qui peut déterminer un individu à sacrifier son existence de façon aussi violente? Quelle raison ou cause suprême peut pousser un homme à pousser dautres hommes à se tuer en détruisant des milliers dautres vies innocentes de façon aussi grossière?
Après le 11 septembre 2001, les journalistes et politologues spécialistes ont proposé des explications politiques, économiques et culturelles qui, quoique partielles, sont pour la plupart intéressantes politiquement, et méritent quelles soient rappelées ici.
Dans Le Monde diplomatique dOctobre 2001, Ignacio Ramonet nalla pas par quatre chemins: «Par delà la légitime compassion à légard des innocentes victimes des attentats de New York,comment ne pas convenir que les États-unis ne sont paspas plus que nul autreun pays innocent? Nont-ils pas participé à des actions politiques violentes, illégales et souvent clandestines en Amérique latine, en Afrique, au Proche-Orient, en Asie ? dont la conséquence est une tragique cohorte de morts, de «disparus»,de torturés, dembastillés,dexilés » En gros, pour léditorialiste du prestigieux mensuel français, à barbare, barbare et demi. Dautres observateurs, plus prudents, invitaient leurs pairs occidentaux à prendre conscience que leur vision du monde nest pas partagée, quil y a certainement des frustrations et que ce sont ces dernières qui, exagérées et exploitées, nourrissent le terrorisme. Le politologue américain Benjamin Barber affirma sans ambages que «le terrorisme se nourrit du désespoir des laissés-pour-compte de la globalisation, et (qu) il est donc alimenté par Mc World, par (notre) système déconomie de marché qui ne se préoccupe ni de justice ni déquité». «Dune certaine manière, ajouta-t-il, nous devrions aussi nous faire la guerre à nous-mêmes.» (LExpress du 20/09/2001) Dans le même sens, dautres insistaient sur le clivage Nord-Sud, mettant laccent sur larrogance du Nord, son égoïsme, donc encore une fois son injustice: «Du Nord, écrit Bernard Guetta dans lExpress du 20/09/2001, nous imposons au Sud des recettes économiques que nous aurions refusées quand il sagissait de nous reconstruire ( ) Au Nord, lassurance-maladie rembourse des traitements qui coûteraient, au Sud, plusieurs vies de travail. Nous avons au Nord, dignité et liberté, quand le Sud ne les connaît pas.»
Il faut remarquer que le point commun à toutes ces explications est quelles font du ressentiment économique et du désir de reconnaissance les motifs psychologiques du terrorisme international. Ces approches, quoique rationnelles, nous paraissent partielles, sinon superficielles. Elles suscitent des schémas de solutions insuffisants et insatisfaisants pour lesprit. Elles se réduisent pour la plupart à cette double proposition: «Ils tuent parce que nous les empêchons davoir ce que nous avons et parce que nous ne les reconnaissons pas comme nos égaux». Mais alors, comment expliquer le fait que ce terrorisme né de la frustration économique et psychologique est généré uniquement par le courant dit islamiste? Car nous avons du mal à voir pourquoi le Tiers-monde en général ne manifeste pas les mêmes griefs sous les mêmes formes. En fait, ces analystes, parce que leur approche est seulement politicologique ou journalistique, oublient souvent de questionner en profondeur le fait que, dune part, laction terroriste est kamikaze et que, dautre part, les kamikazes sont motivés par la certitude dune vie bienheureuse après la mort, garantie par lacte lui-même.
Aujourdhui nous sommes tous, comme eux, assez lucides pour comprendre que se débarrasser du terrorisme ne sera pas une tâche facile; quil ne suffit pas déliminer un homme, Ben Laden, pour qui des centaines et des centaines dautres ont juré de mourir; quil faut éradiquer les racines du mal, éviter la relève. On est daccord pour affirmer avec perspicacité que la solution au problème du terrorisme ne peut pas être seulement politique et militaire, quelle doit être fondamentale, mais on refuse de questionner lessence et la motivation métaphysique de lacte kamikaze en la comparant à lessence et la motivation matérialiste de laction capitaliste.
Le faire, cest inévitablement prendre en considération le qualificatif «fondamentale». Est-on prêt à assumer les conséquences philosophiques de ce terme dont la portée est exigeante, à les penser sérieusement et à les faire action? Est-on prêt à admettre que le terrorisme en lui-même est comme la fièvre? Une fièvre brûlante,certes, mais une fièvre; cest-à-dire rien quun signe, un symptôme. Lun des éléments cruciaux dune pathologie complexe nécessitant une thérapeutique radicale. Qui consent pleinement à redéfinir les tâches ou les objectifs de la culture donc, à repenser notre rapport au monde. Il y a longtemps que Paul Valéry nous a avoué, désolé, que la civilisation est mortelle. Aujourdhui, plus modestement, nous savons quelle a échoué. La Civilisation a échoué: il faut rééduquer lhomme, réformer les valeurs. En ce sens, lhorreur se révèle probablement fondatrice. Permettez-nous de penser quelle doit être rédemptrice. Et savez-vous pourquoi nous nous entêtons à parler de «la Civilisation» au lieu dabonder dans le sens du diagnostic dominant qui croit déceler dans la crise du monde actuel leffet sulfureux dun «choc des civilisations»? Le savez-vous? Cest parce que nous avons compris que par delà les différences entre lEst et lOuest, le Sud et le Nord, il y a un dénominateur commun de léchec ou de la maladie. Un dénominateur humain, trop humain. Ce «trop humain» est cautionné, obéi depuis des siècles par les entreprises humaines au point de devenir une impasse de la destinée humaine. Le «trop humain» est léconomisme. Ce dernier est parfois difficilement décelable. Masqué, il se cache dans les moindres recoins de la Civilisation. Il est La Civilisation. Il est un pan-économisme.
On oppose naïvement lIslam fondamentaliste qui exècre le matérialisme au capitalisme qui sacralise le profit par les intérêts comme si léconomisme se réduisait au seul désir du matériel. Nous croyons au contraire quil y a économisme à chaque fois quil y a une systématisation de la tendance à linvestissement matériel ou éthique pour une plus-value qui sidentifie toujours à une modalité de légoïsme platement humain;que cette plus-value soit clairement matérielle comme dans le capitalisme, quelle soit moins bien définie comme dans les différentes religions monothéistes ou dans les différentes doctrines dun autre monde. Vous avez sans doute déduit que laction kamikaze nest quune autre forme dinvestissement.
La foi dans les religions de lautre monde a toujours été accompagnée dune forme d«investissement». Aujourdhui encore, nombreux sont les chrétiens qui se révèlent incapables dadmettre que lexpression «royaume des cieux «ne fut quune métaphore spirituelle dans la bouche du christ et que le lieu du salut est lintériorité de lhomme. On peut donc comprendre que l«investissement» à luvre dans la foi religieuse soit susceptible de prendre les formes les plus anti-spirituelles qui soient. Cest en vue du couple enfer-paradis quon développa linquisition. Cest en vue de ce même couple quon persécute jusquà la mort les femmes voulant avorter aux États-unis ainsi que les médecins pratiquant lavortement dans ce pays. Enfin, cest en vue de ce même couple que des jeunes de tout âge se font sauter allègrement dans des camions bourrés dexplosifs. Laction nourrie par la foi religieuse peut prendre la forme la plus anti-spirituelle qui soit quand elle est motivée par une récompense promise dans lautre monde.
Lécrivain yougoslave, Vladimir Bartol, a indirectement témoigné de ce paradoxe dans un superbe roman historique, Alamut, dans lequel il campe un personnage hors-normes, Hassan Ibn Saba, le grand maître dune secte de fanatiques,les fedayins qui, motivés par lillusion des délices dun autre monde promis, vont dun coeur léger poignarder les puissants de ce monde pour la plus grande gloire de leur maître. Mais, il faut comprendre que léconomisme, ici, ne se révèle pas comme tel, alors que les fedayinsainsi que leur maître, évidemmentne sont que des investisseurs dun autre ordre. Il faut lire Bartol. Et il faut le lire avec des yeux philosophiques.
Léconomisme religieux est un aspect récurrent de la Civilisation dont se sert efficacement le terrorisme, il faut le dénoncer. Léconomisme tout court est une qualité intrinsèque de la mentalité humaine qui se fait religion dans le capitalisme, il faut rééduquer lhomme. Rééduquer lhomme. Contrebalancer léconomisme comme tendance spontanée. Faire de cette viemais surtout de lesprit dans cette vieune fin en soi, cest-à-dire réformer la Civilisation, voici lurgence. Rééduquer lhomme. Faire du jeu et de lart un antidote à loubli de lesprit. Le jeu et lart pour endiguer le fanatisme religieux, mais aussi pour contrebalancer, sublimer et canaliser la pulsion marchande.
Le ludique et lesthétique comme thérapeutique
Le jeu?!! Vous avez dit: le jeu?!! Vous jouez?!! Nest-ce pas le fondement même de la civilisation occidentale qui est ici remis en question? Le jeu nest-il pas le contraire du sérieux? Et le prototype de lhomme sérieux, nest-il pas lhomme daffaires du Petit prince de St Exupéry dont lexistence se résume à compter, à calculer les étoiles? «Je les gère. je les compte et je les recompte, dit le businessman. Je suis sérieux, moi, je suis précis. ( ) Je puis les placer en banque.» Alors, nest-ce pas la sacro-sainte rationalité calculatrice elle-même qui est ici attaquée? Le jeu, aurait pensé ironiquement le petit prince, «cest assez poétique, mais ce nest pas très sérieux». Et il aurait ri de tous les sérieux. Car en philosophe lucide et clairvoyant, il sait très bien que la rationalisation, la science et la technologie non régulées par le rapport ludo-esthétique ou carrément mystique au monde, nengendrent pas seulement la prospérité relative, mais aussi lexploitation et limpérialisme qui à leur tour engendrent des destructions, des frustrations, le ressentiment, la haine, le désir dautre monde, donc la volonté de mort.
Mais le petit prince ne compte pas beaucoup de disciples dans le monde post-moderne. Dune part, il y a des fondamentalismes religieux qui tuent et se tuent pour leurs «vérités» et de lautre ceux qui très sérieusement présentent le capitalisme sauvage comme laccomplissement de lhistoire humaine.
Cest le politologue américain Francis Fukuyama qui a écrit la bible de «lhomme sérieux» (le capitaliste occidental). En effet, dans son célèbre ouvrage, La fin de lhistoire et le dernier homme, paru en 1992, il entend démontrer avec les armes de la philosophie politique (notamment Hegel dont il travestit la pensée) et de la physique moderne que le capitalisme est lhorizon final de lhumanité, faisant ainsi de luniformisation marchande, donc de la globalisation, la fin de lhistoire universelle:» La technologie, écrit-il, permet laccumulation infinie de richesses, donc la satisfaction dun éventail de désirs toujours plus large. Ce processus garantit ainsi une homogénéisation croissante de toutes les sociétés humaines, quelles que soient leurs origines historiques ou leurs héritages culturels. Tous les pays dont léconomie se modernise ont nécessairement tendance à se ressembler ( ) Ces sociétés se sont trouvées liées entre elles de manière croissante par les marchés mondiaux et par la diffusion dune culture de consommation universelle. En outre, la logique même des sciences physiques modernes peut paraître dicter une évolution générale en direction du capitalisme.» Amen! La globalisation ne pourrait trouver un meilleur «texte sacré». Mais pas la peine daller chercher bien loin, la tragédie du 11 septembre 2001 (même si cette action obéit à une autre forme déconomisme) et toute la campagne guerrière qui en découle ridiculisent tristement ce conte qui fait du capitalisme cette grande mer occidento-boréale où viennent affluer tous les idéaux et désirs humains. Fukuyama, en réalité, ne fait que transposer dans luniversel humain, la défense des intérêts dun type dhommes bien déterminé en les présentant comme intérêts profonds de tous les hommes.
Lislam fondamentaliste a sans doute des raisons personnelles au nom desquelles il refuse loccidentalisation et le capitalisme sauvage qui lui est corrélatif. Mais, sans appartenir à un tel courant religieux extrémiste et violent et sans partager son idéologie haineuse et mortifère, on peut voir ce qui constitue les limites de loccidentalisme comme modèle de vie. Dabord, il y a la très vieille rengaine: le capitalisme ne profite quà quelques uns qui, avec la complicité de létat (dans le monde global ou nous vivons, il serait plus approprié de parler «des états»), font impitoyablement leur blé avec la sueur et lignorance du plus grand nombre, sur le dos du plus grand nombre. Mais, il y aussi autre chose. Le mode de vie occidental est laccomplissement parfait du règne de ce type humain que Nietzsche catégorisait et prophétisait dans le Zarathoustra à travers la métaphore du «dernier homme» et quil considérait aristocratiquement comme le plus méprisable des hommes. Fukuyama le reconnaît:» La plus grande peur de Nietzsche était que lamerican way of life dût triompher» écrit-il. Mais, selon Fukuyama, elle a triomphé. Et il a bien raison. Lhomme de la société capitaliste est lhomme qui ne croit plus en rien sinon quà largent. Cest lhomme qui fait du petit confort matériel le sens de ses plus grandes espérances. Dans la société techno-capitaliste, les idéaux hérités des Lumières, comme le progrès et la liberté, perdent de leur splendeur spirituelle pour devenir gros profits, efficacité industrielle et grand éventail de choix de consommation. Dans ce monde techno-capitaliste, on revendique le vide spirituel et la superficialité culturelle avec fierté parce quils sont devenus synonymes dintelligence. Entre le soi de lindividu et le monde se dressent des centaines de chaînes de télé et des milliers de sites Internet qui sappliquent à laliéner et à forger son esprit dans le sens des intérêts des grands groupes industriels. Dans un tel monde, le philosophe est la risée de tous parce quil sentête à répéter à qui ne veut pas lentendre quil y a une différence entre la réalité-lessentielet la surface. Bref, on ne sait plus ce que signifie les mot sens et spiritualité, mais on mange gras.
Pour Fukuyama, cet homme est véritablement le dernier parce quil est celui de la fin de lhistoire (dans le sens hégélien de cette expression) . Nous avons de bonnes raisons de refuser de croire que le sens de milliers dannées dhistoire humaine se trouve logé dans un mode de vie et une weltanschaung aussi insignifiants et destructeurs (le réchauffement catastrophique de la planète en est une preuve parmi dautres), même si en dépit de lincapacité intrinsèque de la science et de la raison calculatrice à apporter le bonheur aux hommes et à conférer un sens à la vie des hommes, Fukuyama fait du mythe techno-scientifique le garant et la justification du modèle occidental.
Comment un système qui érige la science, la technologie et le mercantilisme en valeurs absolues pourrait se permettre de simposer comme modèle au reste du monde quand on sait que ces trois modes dêtre constituent les trois visages de lerrance et de légoisme de lhomme moderne fourvoyé dans le nihilisme et lhédonisme étroit? Un bilan même partiel de lactif de cette sainte trinité ne peut que rendre illégitime la prétention de Fukuyama:
- déshumanisation de lhumain (1): paupérisation croissante du plus grand nombre au niveau planétaire.
- destruction progressive et accélérée de lenvironnement (destruction des ressources naturelles de la planète à une échelle globale)
- déshumanisation de lhumain (2): le calcul, le quantitatif et le culte de la choséité étouffent la création, le sentiment, le spirituel et la subjectivité en général.
- déshumanisation de lhumain (3): marchandisation des rapports et activités humains.
- déshumanisation de lhumain (4): uniformisation des désirs et des modes de vie proportionnelle à une différenciation scandaleuse des niveaux de vie.
- Etc.
De plus, malgré son incontestable utilité en ce qui a trait à la maîtrise de la choséité ou de la matérialité, la science est intrinsèquement incapable de nous dire si la vie mérite dêtre vécue et comment la vivre. Loin dapporter un éclairage existentiel à lhomme moderne, la rationalisation du monde a conduit les humains à bannir la question du sens mais aussi à éteindre les valeurs suprêmes les plus sublimes de la vie publique. Ce nest pas dans la vocation de la science et de la technologie de penser. Cest pourquoi le savant qui ne cesse pas dêtre seulement savant, pour saffranchir de la demande et réfléchir sur le sens de ses découvertes et de ses réalisations, nest quun super-plombier.
Par conséquent, vous avez sans doute compris que lintelligence ou la raison nont jamais été synonymes desprit (de la même façon que, comme nous lavons déjà montré, croyance religieuse ne signifie pas nécessairement culte de lesprit). Il faut éviter de les confondre. Lintelligence a été donnée à lhomme comme linstinct à labeille pour quil puisse sadapter à la matière. Etant fonction de la matérialité, ce nest pas étonnant quelle soit essentiellement instrumentale et foncièrement égoiste. On peut aussi comprendre pourquoi une civilisation qui se fonde sur lintelligence aveugle arrive facilement à sacraliser le profit, le confort mesquin et les moyens permettant de les assurer, même les plus horribles. Il faut donc apprendre à saisir la différence qui existe entre lintelligence et lesprit pour pouvoir distinguer lessentiel de ce qui ne lest pas.
Vous comprenez alors pourquoi il ne serait peut-être pas inutile dintroduire la dimension ludique et la dimension esthétique dans léducation de lhumain afin de contrebalancer sa servitude envers le profit fétichisé ou le fanatisme meurtrier. Certainement, la violence et la volonté de domination de lautre ne sont pas dépassables. Elles constituent des dimensions intrinsèques de lexistence humaine en tant que la part danimalité de lhomme est irréductible. Mais, il reste la possibilité de sublimer ces pulsions dans des modes dêtre susceptibles de léloigner du lion ou du requin sans quil perde les pulsions de vie elle mêmes. Le prosélytisme religieux nest probablement pas dépassable, mais le fanatique religieux lest. Lhomme du profit nest probablement pas dépassable, mais le fanatique du profit lest. Car le fanatique religieux et le fanatique du profit sont des hommes devenus, fabriqués par une certaine orientation de la culture, une certaine éducation. Lexcès est dépassable et il doit être dépassé.
Lart et le jeu présentent lavantage dinstaurer un rapport au monde où la contemplation et la création procurent un équilibre qui nest pas le fruit dun quelconque rapport de violence avec la vie. Ils sont auto-suffisants. Grâce et gratuité. De plus, ils sont essentiellement des antidotes aux totalitarismes et aux fanatismes. Le premier est dans son mode dêtre même célébration de la différence dans la création dans la mesure où il ny a pas dart sans pluralité dêtres. Il ne pourrait par conséquent ne pas générer un ethos de rejet envers tout dogmatisme quil soit religieux ou politique. Le second est aussi léger que le premier. Il symbolise un rapport au monde fondé sur linnocence et la grâce dans la création, «comme une roue qui delle-même tourne». Lart, comme le jeu, célèbre le temps qui passe. Il stylise le changement, la transformation, la transition et le passage parce quil est acte de création. Lart et le jeu (dans leurs sens originaires et nobles et non dans le sens de ce que la modernité capitaliste a fait de ces modes dactivité exclusivement humains) sont célébration et bénédiction de la vie. Ils constituent le seul sérieux pouvant nous rappeler que le prix dune idée, dune valeur, dun bien, ne réside pas dans la quantité de litre de sang que lon verse pour les défendre, mais plutôt dans la danse que nous exécutons pour déjouer linstinct de destruction quils suscitent.
Conclusion
Il ne sagit plus seulement pour lhomme de transformer le monde (selon le voeu marxien aux conséquences rouges que lon sait), mais de le sauver. Aujourdhui, seuls ceux qui ne peuvent ne pas sempêcher de se donner le beau rôle croient encore dans la rigidité de la dichotomie réaliste/idéaliste. Le monde actuel a besoin dun réalisme régulé et soulevé par un élan aérien. Il a besoin dun réalisme idéaliste. Car, autant que le culte irrationnel et anachronique des arrière-mondes (le culte de lau-delà), la rationalité aveugle et le culte obtus du concret mènent le monde inévitablement et concrètement à sa perte. Il faut rééduquer lhomme.
La solution est nécessairement politique (en termes dinstances de décision et de moyens de réalisation), mais aussi, comme nous lavons montré, philosophique (en termes de la définition des valeurs elles-mêmes). Changer notre rapport au monde, à nous-mêmes et aux autres; changer nos dispositions, nos institutions et nos actions? Oui. Mais tout cela ne peut être quune entreprise de Danaïdes, si elle nest pas soutenue par un programme éducatif concret et global dont le projet essentiel est de contrebalancer la dictature de la marchandise et le fanatisme religieux par le pathos ludique et esthétique, en dautres termes, par des modes dêtre spirituels qui attestent la victoire de lhomme sur lui-même.
Comprenez quun tel projet porte nécessairement en son sein une revalorisation de lesthétique (gr. Aisthêtikos, de aisthanesthai, sentir) qui ne pourrait que contrebalancer leffet desséchant de la raison calculatrice. Car lesprit, tel que nous le concevons, nest nullement lennemi de la sensibilité. Au contraire, seul lesprit peut avoir du coeur. Dailleurs, les grandes figures de la spiritualité ont toujours été des êtres sanguins qui ont su mettre lintelligence au service du coeur.
Art et jeu, donc spiritualité. Car, la disposition ludique et esthétique nest-elle pas la plus apte à nous faire intérioriser et à exprimer cette vérité première selon laquelle rien ne justifie la destruction et la mort, sinon la vie elle-même? Car seule la vie est sacrée et elle nautorise aucune transcendance au-dessus delle-même que cette transcendance soit la loi dAllah ou celle du profit. Espérons quun rapport ludique et esthétique au monde fera de lhomme son propre gain.
