Aller au sommaire de ce numéro de Tanbou/Tambour, Été 2005

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Haïti: Sémiologie d’une Crise Virtuelle

—par Jean-André Constant

L

es évènements qui cumulèrent au départ de Jean-Bertrand Aristide et de son équipe du pouvoir en Haïti au 29 février 2004 résultèrent, selon un certain discours médiatique, d’une «crise post-électorale» vieille d’environ trois ans, à laquelle ont été associés ou attribués de nouveaux maux d’un pays agonisant. Cette catégorie discursive, loin d’enrichir le discours politique haïtien, alimente la déprime collective liée au manque d’intelligence de l’élite embryonnaire et anime la routine quotidienne avec force de spéculations et manipulations idéologiques; elle représente encore une fois un prétexte pour renommer le mal être quotidien au risque de plonger dans la déliquescence générale même les esprits jusque-là, apparemment, les plus avisés. Cette élite, qui par inadvertance, qui par intérêt mesquin, semble avoir cédé à l’attitude—souvent intéressée—qui consiste à s’approprier la part utilitaire du verbe rien que pour nommer la réalité immédiate et à établir spontanément des relations de cause à effet entre des phénomènes.

Il en résulte un type de discours qui prend corps dans l’expression et les pratiques des journalistes, intellectuels et politiques haïtiens qui attribuent la stagnation de l’économie, l’inefficacité des mesures d’ordre public, le retard dans la réalisation de certains projets à cause du blocage ou le gel des fonds de l’aide internationale à la dite crise post-électorale datant de mai 2000 et de surcroît, à la personne de Jean Bertrand Aristide. Démarche on ne peut plus dangereuse, en tant qu’elle occulte l’objet ou le montre identique même au prix de plusieurs projections, et tend à ne voir la réalité qu’avec les yeux de l’autre ou rien qu’à y jeter un regard unique au détriment de tout effort intellectuel sensé qui consiste à voir double et à traverser les apparences (Maximilien Laroche, 1995)1.

I. De la notion de crise

Le terme crise, dans son acception dénotative, consiste en un changement subit, favorable ou défavorable, souvent décisif au cours d’une maladie ou une phase difficile traversée par un groupe social donné. Son étymologie et emploi dans différentes langues nous renseignent davantage. Son sens original du grec Kresin réfère au verbe décider. Il s’emploie dans le domaine économique, pour désigner la rupture d’équilibre entre des variables comme production et consommation; l’importation et l’exportation; valeur boursière et marché financier. On peut en déduire qu’une crise représente un moment décisif dont il faut attendre un changement qui consiste soit à améliorer ou empirer, soit à revenir à la situation antérieure. Parmi les caractéristiques d’une crise d’État, on distingue: la désorganisation de ses mécanismes de gouvernabilité, des troubles qui aggravent les mécanismes d’affrontement des acteurs et les placent dans une impasse où ni l’un ni l’autre n’arrive à faire valoir sa supériorité. Ainsi, pour parler de crise, il faut se trouver en face du tableau suivant: une situation relativement normale affectée par un élément nouveau lequel provoque un malaise, un déséquilibre ou disfonctionnement et par voie de conséquence, un ensemble d’actions ou de mesures en vue de revenir à la situation antérieure, l’améliorer ou la remplacer par un nouveau tableau qui peut être complètement différent.

Dans le cas haïtien, la crise post-électorale serait donc un nouveau problème résultant de la rupture de l’ordre antérieur, caractérisé par l’organisation des élections sans heurt, c’est-à-dire de façon régulière, dans les délais prévus et selon les mécanismes légaux et constitutionnels, avec relativement les mêmes chances de réussite des partis en lice. De plus, la situation antérieure à la crise impliquerait que l’aide internationale coulait à flots, que la chose publique aurait été gérée de façon optimale, que les trois branches de pouvoir auraient cohabité dans l’équilibre possible et nécessaire, que les droits de la personne auraient été respectés, et les projets élaborés et exécutés avec le sérieux, la compétence et le compromis qu’impose l’état de détérioration du niveau de vie, en particulier celui des pauvres en Haïti.

II. Crise électorale, dites-vous?

Au dire de plus d’un, tout aurait commencé par les élections frauduleuses de mai et juillet 2000 pour tenter de faire oublier la série d’élections législatives municipales ou présidentielles organisées entre 1994 et 2000, soit de façon anticipée, soit tardive ou encore à la faveur des circonstances; toutes, sur fonds de tensions et d’échauffourées soit autour de la crédibilité des conseils électoraux successifs, soit du mode de décompte des voix, du taux de participation des citoyens ou d’autres irrégularités innombrables tant qu’elles ont soulevé la conscience morale de plus d’un. On doit y ajouter la cohabitation impossible d’une part entre la présidence et la primature, et d’autre part, entre l’exécutif et le parlement—sous l’emprise des intérêts de pouvoir à l’intérieur d’un même regroupement politique ou entre deux partis politiques opposés (OPL et Fanmi Lavalas). Et par voie de conséquence, les longues périodes d’un pouvoir exécutif monocéphalique (1997–1999), les incessantes successions de premiers ministres (environ sept de 1994 à nos jours), et de vide institutionnel tant au niveau parlementaire que municipal (1999–2000), sans oublier les fameuses manifestations de rues, les casses, les scandales, et le brigandage médiatique aidant.

Quel a été alors le nouvel élément déclencheur de la prétendue crise post-électorale? Par quelle dérive, ces différends autour d’une question électorale, se sont-ils soldés par des manifestations répétées, d’impossibles négociations, des prises d’armes, et finalement ces montages, et arrangements que l’on s’obstine à attribuer à une certaine volonté populaire? Serait-ce cette situation qui provoquerait la rareté de l’aide internationale qui a fait à la fois l’affaire d’Aristide et de l’opposition (le premier pour justifier son incompétence, le second pour satisfaire ses frustrations et son anxiété d’arriver au pouvoir)?

III. Les symptômes inaperçus

a) «L’auto-victimisation»

Depuis tantôt dix ans, sinon à travers toute l’histoire d’Haïti, les hommes politiques (la majorité des femmes ayant été exclues) ont toujours cherché des boucs émissaires pour justifier tantôt leur incompétence et manque d’initiative face aux épineuses questions nationales, tantôt leur manque de popularité. Pour s’excuser, ils se sont toujours inventé des ennemis considérés comme principal obstacle à leur projet. Dans le cas de l’opposition Lavalas/Convergence, ci-après Lavalas/ Plate-forme Démocratique, il serait de bon ton de parler de l’interdépendance des ennemis dans une démarche démagogique. En effet, quiconque aurait demandé aux Lavalassiens de 1991 qui bénéficiaient à l’époque du crédit de la bonne volonté et de la popularité, pourquoi ils n’avaient pas fait avancer Haïti de la misère à la pauvreté, ils auraient répondu: «à cause du macabre coup d’État de septembre 1991». À la même question, René Préval aurait répliqué: «à cause des méchants gars de l’OPL». N’était-ce la même posture adoptée par le dernier régime d’Aristide, ses alliés des municipalités et du parlement? Que serait Lavalas sans cette opposition qui lui avait donné pignon sur rue et lui servait d’excuses dans ses bévues quotidiennes?

Mais le tragique et l’ironique de l’histoire, c’est que l’opposition moribonde dont la voix ne portait pas plus loin que les locataires du palais national et des autres espaces de pouvoir, tant à cause de sa composition que de sa trajectoire jonchée de bavures et d’incohérences, nécessitait une prétendue crise pour assurer sa survie. Sa stratégie consistait à s’attirer l’attention par des déclarations rocambolesques et des postures de prophète, l’intransigeance, les surenchères, la manipulation médiatique, rien que pour attirer les bonnes grâces d’une certaine communauté internationale et le vote populaire. Entre autres objectifs, l’opposition voulait s’attirer la foudre d’Aristide et de ses sbires, se faire agresser, arrêter, emprisonner ou tuer soit par des montages, soit par la provocation, pour se convertir en victimes, en martyr ou héros national. Et elle l’a emporté!

Et ainsi, continue le cycle historique et interminable de «sauvetage national», à travers le renversement ou le départ d’un gouvernement jugé tyrannique et attentatoire aux libertés civiles et aux valeurs démocratiques, au profit de nouveaux martyrs et leaders nationaux qui à leur tour, promettent d’incarner la souveraineté populaire et de conduire Haïti sur la voie du développement, pour bientôt se convertir en des tyrans tout aussi corrompus que leurs prédécesseurs (avec parfois des stratégies différentes).

b) Le vide idéologico-conceptuel

En dépit des attitudes d’impostures et parjures de nos politiciens traditionnels qui ont conduit le pays dans l’abîme (sans pour autant négliger le poids de nos rapports à l’extérieur), le discours politique haïtien depuis la seconde moitié du XIX siècle, s’articulait à qui mieux-mieux autour de manifestes et références idéologiques qui, bien que ne reflétant pas toujours des aspirations populaires, [transcendaient] des slogans anodins, vides de tout contenu. Le discours polémique s’y prêtait et ses tenants avaient pignon sur rue. Ils représentaient des références socioprofessionnelles, académiques, et intellectuelles tant en Haïti qu’à l’extérieur. Les affrontements entre les partis libéral et national traduisaient deux visions différentes du monde et de la politique haïtiens entre deux branches de notre élite qui, n’en déplaise à leurs détracteurs, s’ancraient dans un contexte historique bien déterminé et charriaient deux projets. La gauche haïtienne dépourvue de référence depuis la chute du mur de Berlin, et la droite attachée aux vielles formules, ne se distinguent guère dans leur mode d’organisation et idées et tendent toutes nuances confondues, à se rapprocher davantage du racket politique.

Il en résulte que ni le parti récemment déchu, ni l’opposition ne disposent de références conceptuelles pour articuler leurs idées ou initiatives. Voilà pourquoi, ils procèdent par piétinements, d’infinis coups d’essais et continuent à ne compter que sur l’ailleurs, («communauté internationale») pour atteindre leurs fins respectives. L’un et l’autre ne fonctionnent que sur une logique d’exclusion; ils ne voient ni ne conçoivent leur existence en présence du vis-à vis. Celui-ci, loin de représenter un adversaire, est plutôt considéré comme un ennemi à abattre et mutiler. L’opposant, par crainte de tout perdre, en veut la tête de l’autre. Celui qui est populaire, croit qu’il représente un messie n’ayant de compte à rendre à personne, ne serait-ce qu’à ses partisans et électeurs. Ce vide a porté des secteurs, celui des étudiants par exemple, à s’aligner pour la première fois dans l’histoire du pays dans des courants incarnant des intérêts de classes tant contradictoires.

c) La perversion des valeurs démocratiques

Au temps des baïonnettes, les crises politiques haïtiennes consistaient en général en une impasse provoquée par réaction contre l’autocratie—ou l’inverse; et la solution en sortait grâce au déséquilibre dans le rapport de force entre les acteurs. Les crises antérieures à celles de la dernière décennie ont été caractérisées par des agissements en dehors de cadres légaux ou constitutionnels. Elles résultaient de réponses d’un secteur aux apparences et aux discours démocratiques contre des tyrans, autoproclamés présidents, et qui exerçaient un pouvoir autocratique, soit en ignorant ou mettant en veilleuse la constitution (les généraux-présidents), soit par l’abolition ou l’inexistence de toute instance parlementaire, et instituaient la répression systématique pour éviter ou colmater toute tentative de soulèvement.

À l’aujourd’hui d’Haïti, les dérives antidémocratiques s’opèrent dans un cadre «approximativement constitutionnel et légal à prétention démocratique». C’est l’une des premières fois en Haïti que les acteurs (parti au pouvoir et opposition) essayaient de contrôler tous les espaces de pouvoir par la voie électorale ou «légale». Ce tableau résulte des acquis irréversibles de la période post-duvaliérienne caractérisée par d’intenses mouvements sociaux, des ruptures, des déchirures qui ont ouvert tant d’espaces d’expression, au point que le vis-à-vis est devenu un acteur incontournable. Face à l’impossibilité d’établir une dictature en bonne et due forme, sans assistance de parlement, de faire taire la presse et l’opinion publique par l’emprisonnement et l’élimination physique de ses adversaires, Aristide s’y était pris par la perversion de la démocratie. Pour atteindre ses fins, d’un côté, il tenait un discours pacifique et légaliste, clamait son ouverture et disposition à la négociation. De l’autre, faute d’adopter une loi prohibant le fonctionnement de médias non-conformistes, il tentait de contrôler l’espace d’expression publique par divers moyens: l’ancien curé de Saint-Jean Bosco ouvrait ses propres stations de radio et de télévision dans presque tout le pays, s’acquérait une partie du personnel d’autres stations privées en leur offrant une meilleure rémunération, investissait dans des entreprises financières de transport et de communication.

Dans le domaine politique, les sénateurs et députés Lavalas s’apprêtaient déjà à voter une loi pour prolonger le mandat présidentiel et entériner le démantèlement des Forces Armées d’Haïti. De plus, Aristide promouvait la création d’organisations et associations fidèles à son parti ou à ses idéaux. Il essaya d’utiliser tous les mécanismes de la propagande, y compris la politisation à outrance de l’institution policière. Faute par lui de créer officiellement une force paramilitaire, il manipula et arma les fameuses organisations populaires constituées d’éléments du lumpen prolétariat pour intimider et par moments agresser ses opposants, surtout à chaque fois que l’impact de leur mouvement menaçait d’être sérieux. C’est pourquoi, on a pu constater qu’en dépit des scènes de diabolisation de Lavalas, aucun regroupement politique ou socioprofessionnel, encore moins les médias, n’a été interdit de fonctionner, ni victime de la répression formelle, sinon intimidé à travers des canaux officieux.

L’opposition, de son côté, participait à la perversion de la démocratie, par le boycottage des «négociations», l’utilisation de la violence, la complaisance envers des groupes armés, (dits rebelles), des scènes de provocation, la bataille médiatique (souvent en dehors de tout principe déontologique), la diffamation, et les manœuvres pour se «victimiser». Actuellement, le cours de perversion de la démocratie continue, à travers le groupe des sages, la durée de la période de transition annoncée par l’actuel Premier Ministre, (la Constitution prévoit les élections dans 90 jours) etc. C’est peut être l’occasion de se permettre l’optimisme, à constater qu’un retour à l’absolutisme semble révolu sinon impossible.

c) L’éviction des politiques

Face au vide du discours politique haïtien et à la faveur de l’important poids de l’international tant dans l’économie que la politique haïtienne, et surtout du pullulement des ONG en Haïti, a surgi une entité qui semble gagner de la force: «la société civile». Au début, l’opposition à Aristide présentait une mosaïque de regroupements et partis politiques traditionnels, dépourvus de base populaire et de projet politique articulé, produits d’accords ou d’alliances conjoncturels. Leur discours poreux, par voie de conséquence, n’inspiraient confiance ni à la population ni aux proconsuls internationaux. Ces derniers, pour avoir canalisé une grande part de l’aide humanitaire à travers les ONG, trouvaient en eux des véhicules de projets politiques, et se sont ralliés l’appui de la bourgeoisie d’affaires, d’intellectuels, de professionnels des classes moyennes, et de nouveaux secteurs socio-politiques en quête de voies d’expression. Cette société civile compte pour alliés certains cadres de la diaspora haïtienne nord-américaine et européenne et semble se caractériser par son légalisme, son discours modéré, centré sur la réconciliation, la paix et la promotion d’un nouveau «contrat social», lequel concorde avec celui des puissances internationales, en particulier celui des États Unis d’Amérique.2

Contrairement à la tradition haïtienne datant de la seconde moitié du vingtième siècle, et qui voulait que la bourgeoisie courtisât des classes moyennes pour préserver ses intérêts, l’avant-garde est aujourd’hui exercée par la classe d’affaire qui, appuyée par une certaine communauté internationale, s’est appropriée du pouvoir et semble le marchander et l’offrir au plus offrant. L’opposition politique traditionnelle, en panne de leadership, a dû se compromettre et se plier. Toutefois, les associations et organisations qui forment cette dite «société civile» haïtienne inspirent des préoccupations quant à leur crédibilité, non seulement par leur manque d’expérience dans la gestion de la chose publique et la lutte politique, mais aussi par des tares liées au positionnement antérieur de certains de leurs membres, dont d’anciens duvaliéristes nostalgiques, (entendez-par là pro-facistes), des supporteurs du coup d’État de 1991 contre Jean Bertrand Aristide, des commerçants et industriels rompus à l’art de l’évasion fiscale et la contrebande, d’anciens militants gauchisants réfugiés dans des ONG et surtout, leur complaisance vis-à-vis à des repris de justice, des délinquants, etc. À preuve, la société civile, en tant que déviation de la conception gramcienne du concept, préalablement prudente quant à la démission de Jean-Bertrand Aristide, n’a fait que le céder à l’opposition politique pour adopter l’option de table rase.

d) Les dessous internationaux

Vu la dépendance d’Haïti par apport aux pays industrialisés d’Amérique du Nord et de l’Europe et aussi d’organisations internationales ou hémisphériques (OEA, CARICOM), et de l’aide internationale à travers des bailleurs de fonds comme le FMI, les «crises» haïtiennes ont toujours affecté les relations d’Haïti avec l’extérieur. Durant la dernière décennie, cette situation s’est révélée plus manifeste à travers les réactions suscitées par le coup d’État contre le gouvernement populaire et populiste des Lavallières d’alors (toute tendance confondue, entendez par-là KID, FNCD, PLB, PADEM, OPL, etc.), et les fameuses élections de mai et juillet 2000. Cependant, force est de constater les travers et revers de la coopération internationale en Haïti en raison d’un grand nombre de facteurs. Les attentes de l’ONU et de l’OEA et des institutions de Breton Woods en ce qui a trait à la professionnalisation de l’armée, l’alternance politique ponctuelle, régulière et pacifique, des réformes économiques et financières (Programme d’ajustement structurel) demeurent jusque-là de vœux pieux. Face à la résistance ou au maronnage de Lavalas pour faire exécuter les plans internationaux, et la rareté d’acteurs fiables dans la classe politique, les États-Unis se retrouvaient désemparés. Faute de trouver un leader charismatique derrière qui s’aligner, certains diplomates se sont érigés en véritable pro-consul. L’incapacité ou la faiblesse de la Plate-forme démocratique à déloger Aristide a porté les USA à intervenir en utilisant la pression des fameux «rebelles» et le forcer à la démission.

Bref, les prétendues crises semblent des outils ou alibis utilisés par certaines puissances internationales soit pour intimider, assaillir et soumette le pouvoir en place, soit pour imposer leur diktats dans les luttes entre les puissances hégémoniques en Haïti. Qui ne souvient qu’avant la décennie 90, le transport public dans les artères Port-au-Prince-Léogane, Centre Ville-Cité Soleil, Pétion-Ville – Centre Ville, était assuré quasi-exclusivement par des camionnettes de la marque française Peugeot. La France n’a-t-elle pas intérêt à chercher d’autres marchés en Haïti face à l’agressivité des États-Unis qui s’obstinent à tout contrôler? Comment comprendre que les États-Unis encore timides quant au départ d’Aristide avant le 29 février 2004, se soient immédiatement ravisés et aient rejoint la France en un tour de main?

Par ailleurs, il faut admettre que les organisations internationales comme l’OEA, la CARICOM sont souvent dirigées par des représentants de pays dont le poids et l’influence dans l’institution se mesurent à l’aune de leur extension hégémonique, et leurs apports financiers à l’institution, à défaut de représentants à la direction de l’organisme international, les pays du Nord utilisent leur pouvoir économique et poids diplomatique pour influencer et manipuler les représentants de pays pauvres qui arrivent aux postes de direction. Ces derniers provenant en général des classes moyennes de leurs pays d’origine, en profitent pour se tailler un certain avenir politique. Certains se sont lancés dans la diplomatie de leurs pays respectifs pour en tirer des avantages personnels et politiques. L’émissaire de l’OEA qui arrive en Haïti ou ailleurs acquiert ou augmente son prestige comme homme d’État et accumule en même temps un certain capital économique et politique. Il jouit de la protection diplomatique, de rocambolesques frais de per diem, et sans doute d’un important salaire. Quoi de mieux que de voyager en Haïti «résoudre la crise» ne serait-ce que pendant cinq ans ou un siècle? Déjà en 1992 circulaient à Port-au-Prince les rumeurs sur la corruption d’un diplomate étranger par les militaires au cours de ses fameuses missions en vue d’un retour à l’ordre constitutionnel. Et, récemment encore celle de certains diplomates de la CARICOM par le gouvernement Aristide. À cet égard, il ne serait pas osé de parler de l’industrie et du marché des missions étrangères en Haïti. Ainsi, en deçà des agissements des acteurs politiques haïtiens, il importe de chercher quels intérêts hégémoniques internationaux s’articulent ou se poursuivent, motivant la création, le maintien ou la résolution de ces dites-crises, et enfin qui tient la télécommande.

Aristide semblait le comprendre au point qu’il investit une grande partie des recettes de l’État haïtien dans le lobbysme rien que pour s’assurer un appui international. Mais pour avoir commis des erreurs crasses liées tant à des faiblesses personnelles ataviques (complexe névrotique et mégalomanique), qu’à la complexité des données socio-politiques nationales et internationales, il aura échoué pour tomber comme ses prédécesseurs, dans les poubelles de l’histoire.

Conclusion: si crise il y a…

Si crise il y a en Haïti, ce ne sont pas les manifestations apparentes que l’on clame à tort et à travers et qui demeurent des constantes dans la politique haïtienne. Ce n’est pas l’instabilité politique qui, après une pause provoquée par la longue dictature des Duvalier qui avait fait taire toute opposition par la répression systématique et la censure, a repris son cours en Haïti depuis 1985. Ce n’est pas non plus les évènements qui ont débouché sur le renversement d’un ex-curé charismatique et populiste dont les velléités de messie se traduisaient en des promesses fallacieuses, ses dérives antidémocratiques et son obstination à contrôler tous les espaces de pouvoir, à travers la fraude électorale, la corruption, la menace. C’est encore moins ce bras de fer entre des groupes politiques, la honte et l’image d’ingouvernabilité que projète le pays haïtien et qui témoigne de notre aliénation et dépendance mentales digne d’anciens colonisés.

La crise incarne non seulement l’échec d’un homme et de son parti, mais aussi d’une génération, résultant de la personnification des phénomènes politiques, l’attitude passéiste des Haïtiens, la sous-estimation des nouvelles donnes géopolitiques, leur auto-enfermement dans des formules et recettes obsolètes, le manque d’éthique dans les jeux de pouvoir, les tendances au maronnage, et surtout le refus de construire une identité nationale par de-là les différences de classe, de couleur, d’éducation et d’opinion. Que chacun des acteurs en tire les leçons!

—Jean-André Constant

1. Maximilien Laroche: Sémiologie des Apparences, p.13.

2. Haiti en Marche, édition du 21 Juillet 2003.

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