par Tontongi
| D |
![]() |
| Restauration macoute en Haïti, dessin au crayon par Leslie Désiré, 1988 |
ans la nuit du 28 au 29 février 2004, un détachement de «marines» étatsuniens envahit la résidence privée du président Jean-Bertrand Aristide à Tabarre, une banlieue de Port-au-Prince, et force le président à lexil. Selon certaines sources, le commando étatsunien a évoqué lavancement des troupes rebelles sur Port-au-Prince, et employé des chantages voilés sur la vie privée et la sécurité du président, pour lamener à signer une note de démission. On lemmène contre son gré à Bangui, la capitale de la République centre-africaine. Aristide dénonce lintervention comme un «kidnapping» et une perversion de la constitution haïtienne. Et il a grandement raison. Ce second coup dÉtat contre Aristide, sans doute précipité en grande partie par le souci des Nord-Américains de précéder lintervention annoncée et déjà en marche de la France, a occasionné des émeutes, des pillages, des tueries et diverses autres actes de violence dans presque toute la capitale et des villes de provinces, créant une atmosphère générale de chaos et danarchie.
À en croire les reportages dans les médias étrangers, on dirait que tout le monde en Haïti demandait la démission dAristide. Or, ce nétait nullement le cas en réalité. Une sorte de majorité passive, abusée, désenchantée, sur la défensive mais toujours loyale, continuait à le soutenir jusquà la fin, particulièrement parmi les classes déshéritées du pays. Bien que quelques éléments éparses de la gauche se joignissent au mot dordre de lopposition et de la droite réactionnaire demandant la démission dAristide, la gauche haïtienne dans sa majorité restait plutôt non-engagée pour ainsi dire, beaucoup dentre ses membres, quoique critiques du populisme aristidien et des exactions du régime, continuaient dinsister sur le fait quil a été démocratiquement élu et que lopposition, malgré le bien-fondé de certaines de ses revendications, demeurait un amalgame de personnalités et de groupements disparates motivés par leurs propres finalités subjectives (pouvoir, affaires, haine du président, revanchisme, etc.), qui navaient rien à voir à la lutte démocratique et révolutionnaire du peuple haïtien.
Sainte Alliance la France-EUA
Le kidnapping du président élu du pays et loccupation étrangère qui en résultait au moment où la nation commémorait le bicentenaire de son indépendance, une indépendance conquise au prix dincroyables sacrifices par danciens esclaves, constituent une terrible tragédie qui continuera à traumatiser le peuple haïtien pour des générations à venir. Tout dabord, il y a le travail de sape préparatoire, systématique, renforcé de mois en mois, puis la nature brutale, outrageuse, violatoire de lacte, la façon dont la force et la malice ont été employéespareillement au rapt de Toussaint Louverture deux cents ans plus tôtpour porter Aristide à signer la note de démission. Graham Greene lui-même aurait sans doute été pétrifié par la série dillogismes, de relations disparates, dextrémismes dans la bouffonnerie, et aussi du caractère petit-nègre et grand-blanc de toute lentreprise, qui semble confirmer pour le néo-colonialiste, encore une fois, limage de la «république figue-banane» que jai déplorée au début de la «crise». 1
La coopération franco-étasunienne dans la mise en application du coup de force a permis à la France de faire dune pierre plusieurs coups: prendre sa revanche sur lembarras que lui a fait essuyer Aristide sur sa demande de la restitution de la somme versée à lÉtat français à partir de 1825 comme indemnité pour reconnaître lindépendance dHaïti; humilier un État danciens esclaves qui portait le coup denvoi contre le colonialisme moderne et lempire français; et aussi, se rapprocher des États-Unis après la rupture sur la guerre conte lirak.
En effet, lopposition de la France à la guerre contre lIrak ne layant apporté que des ennuis (hostilité des États-Unis, perte dinfluence et de contrats alléchants, etc.), et la toute-suprématie de lunique-superpuissance EUA layant permise de faire ce qui bon lui semble de toute façon, la politique de la France, depuis au moins le lancement empirique de la guerre, a été de se rapprocher des États-Unis. La crise haïtienne lui aura procurée loccasion dor. La véhémence des critiques de la France contre la politique irakienne de George W. Bush avait fait oublier que les deux gouvernements, conservateurs et interventionnistes, avaient plus de points de convergence que de divergence. Leur rapprochement se fera donc sur le dos dHaïti.
Ce nest pas la première fois que la France et les États-Unis collaborent dans une jointe approche envers Haïti. En février 1986, face à linsurrection de plus en plus violente et révolutionnaire du peuple contre le régime autocratico-fasciste de Bébé Doc, François Mitterrand et Ronald Reagan manigançaient une sortie en douceur pour celui-ci, faisant en sorte, au demeurant, que les rênes du pouvoir restent dans les mains des satrapes du régime, sauvant ainsi le système dune possible révolution populaire. La France et les États-Unis se prêtaient aussi la main durant le premier coup dÉtat anti-Aristide du 30 septembre 1991; lintervention décisive de lambassadeur français avait sans doute sauvé Aristide du pire, mais il travaillait en même temps de concert avec lambassadeur étatsunien pour pressurer Aristide à calmer ses partisans. Plus récemment, le gouvernement de Jacques Chirac soutenait sans sourciller la politique dembargo sur laide contre Haïti décrétée en 2001 par la nouvelle administration de George W. Bush, bloquant ainsi une aide cruciale pourtant négociée et consentie par la Banque inter-américaine de développement; tandis que la France usait de ses influences pour décourager toute possibilité daide de lUnion européenne au gouvernement dAristide.
Un mouvement populaire précédant Aristide
En un sens, la tête dAristide a été un prétexte à un plus long texte dont laboutissant, lenjeu final, est lélimination du mouvement populaire progressiste et révolutionnaire haïtienou de toute référence au pouvoir populaire en Haïti. La propulsion massive du peuple dans larène politique remonte aux manifestations des mois de janvier et février 1986, soit quatre ans avant lélection dAristide à la présidence, au cours desquelles la lutte démocratique progressait à pas de géant. On sait que les classes possédantes dominantesla bourgeoisie compradore et les grands dons latifundistesnétaient pas favorables à larrivée du Lavalas au pouvoir pour la simple raison quelles le considéraient comme un «overgrowth» du mouvement populaire anti-macoutique, démocratique et pro-socialiste. Ces classes voyaient lactivisme des milieux populaires, y compris le populisme classiste du «prêtre rouge», avec suspicion. Aristide a utilisé les symbolismes de cette convergence-identification pour sa propre démagogie du pouvoir, mais la réalité de la lutte et des revendications demeure vraie, légitime, attendant des solutions pratiques.
On ne saurait appréhender dans leur complexité les récents agissements franco-étatsuniens en Haïti sans remonter à lhistoire parallèle et interactionnelle de la France et des États-Unis avec la jeune république noire. En fait, la France na jamais pardonné aux Haïtiens la perte de non seulement sa plus florissante colonie, appelée jadis Saint-Domingue, mais aussi de la Louisiane que la défaite de Napoléon à Saint-Domingue lobligeait à vendre aux États-Unis pour financer la guerre que la France menait alors contre lAngleterre. Loin dêtre reconnaissants envers Haïti pour leur avoir favorisé lachat de plus du double de leurs territoires dalors, les États-Unis le voyaient plutôt comme une preuve supplémentaire du «mauvais exemple» que celle-ci représentait en tant que nation danciens esclaves, donc négation du système esclavagiste toujours en vigueur chez eux. Il a mis ainsi aux États-Unis plus de cinquante-huit ans (1862) pour reconnaître lindépendance dHaïti, soit sous ladministration dAbraham Lincoln qui poursuivait au moment une guerre contre les sécessionnistes sudistes, partisans du maintien de lesclavage aux États-Unis.
Le coup de force franco-étatsunien contre Aristide participe dès lors de la volonté des deux pays occidentaux dimposer leur conception néo-colonialiste sur un pays de la dite périphérie quils considèrent comme un État-client relevant de leur sphère dinfluence. Ils agissaient donc très rapidement pour contrôler la situation dans un sens qui satisfasse leur soif de revanche contre Aristide et Haïti, tout en renforçant et protégeant leurs intérêts impérialistes respectifs en Haïti.
Lintervention de la France et des États-Unis dans la crise haïtienne et leur renversement dAristide du pouvoir constituent deux actions illégales qui ne peuvent pas être a posteriori justifiées ou légitimisées, en dépit du fait quelles pourraient avoir prévenu des batailles rangéeset donc possiblement un bain de sangentre les insurgés armés et les forces pro-gouvernementales. De toute façon, la probabilité de la prise du pouvoir par les insurgés nétait pas vraiment sûre, étant donné que ceux-ci constituaient à peine deux cents hommes, tandis que Port-au-Prince regorgeait de groupes armés réguliers et irréguliers, beaucoup dentre eux partisans dAristide, prêts à le défendre et résister toute offensive des insurgés sur Port-au-Prince. Ce qui était sûr par contre, cest que plus de personnes ont été tuées, plus de maisons et détablissements étaient pillés, plus de dommages, physiques et émotifs, étaient causés après le rapt et lexil dAristide que durant toute la période de la phase finale de la crise, qui commençait le 5 février 2004, quand Gonaïves tombat aux mains des insurgés.
Lintervention a profondément subverti la régularité constitutionnelle haïtienne et imposé une option unilatérale établissant la prépondérance des intérêts impérialistes propres de la France et des États-Unis, quoiquen dise leur propagande secouriste. Cest un cas classique dimposition des intérêts des plus forts dans les droits internationaux du moment, comme on la vu en Afghanistan, en Irak ou en Côte dIvoire. Dans leur hâte dintervenir, ni la France, ni les États-Unis navaient cure de demander lautorisation du gouvernement dun État souverain, même si Aristide, il est vrai, semblait inviter George W. Bush à interveniren sa faveur bien sûrdans son interview à CNN deux jours avant lintervention. La convocation, sur la forme, du Conseil de sécurité de lONU et la résolution subséquente du premier mars 2005 autorisant lintervention, ne faisaient quentériner, après coup, une action illégale selon les lois internationales, plus particulièrement les règlements de lOEA interdisant le renversement dun régime constitutionnel dun État membre par un autre.
Tout au long de la crise, dabord la Convergence démocratique, puis la super-coalition dénommée Plate-forme démocratique préconisaient ouvertement lintervention de George W. Bush pour venir déloger Aristide du pouvoir. Mais quand la victoire par la baïonnette des rebelles savérait imminente, lopposition se positionnait comme «anti-interventionniste». Malgré leur démenti à aucune connivence avec les rebelles, il était clair que beaucoup déléments et leaders de lopposition anti-Aristide les soutenaient frénétiquement, comme lavait dailleurs avoué Evans Paul. Entre-temps, Aristide, qui jouait la carte nationaliste quand les opposants demandaient lintervention des États-Unis, maintenant lançait des flatteries à lendroit du shérif du Nord, notamment dans son interview à la chaîne de télévision câblée CNN deux jours avant le «forcing», pour laider à se prémunir contre les insurgés qui occupaient alors le Nord et le Centre-Nord du pays, menaçant Port-au-Prince. Au lieu dun leader dun régime démocratique menacé appelant à la solidarité des démocrates du monde entier pour le soutenir, Aristide donnait limage dun homme vaincu, défait, fatigué et désemparé qui suppliait son supplicier et qui navait rien dautre que la pitié à offrir à ses supporteurs.
Les actions unilatérales des États-Unis et de la France, leur total mépris de la souveraineté nationale dHaïti, joint à leur emploi symbolique, humiliatoire, de limage du pays comme objet lamentable de leur velléités bonnes-samaritaines dans les circonstances que lon sait, sont inacceptables et ne sauraient être cautionnées ou justifiées sous aucun prétexte. Lintervention franco-étatsunienne non seulement viole la souveraineté nationale haïtienne, traitant tout le pays comme larrière-cour des États-Unis, comme une «république banane» dépourvue de droits, elle donne aussi limpression quon peut le faire impunément, parce ce que ce pays nest rien quun accident de lHistoire, hors de la civilisation.
Les États-Unis et la France ont peut-être les forces militaires nécessaires pour subjuguer un peuple faible, pauvrement armé, mais ils doivent comprendre que leurs actions sont aussi barbares que celles quils dénoncent chez leurs ennemis et quelles souillent la prétention de supériorité morale quils assignent à leur civilisation. Prétendre défendre le respect des droits et la démocratie, et en même temps renverser par la force un régime démocratiquement élu, est le comble de lhypocrisie. Cest une politique de deux poids deux mesures valable seulement selon les impératifs néo-colonialistes de leurs intérêts.
Le premier ministre intérimaire de facto, Gérard Latortue, et son ombre légaliste Alexandre Boniface, sont des figures dapparat dans un grand théâtre-schéma néo-colonial. Cétait tout de même bizarre de voir le premier ministre dénoncer la Jamaïque pour avoir accepté de séjourner Aristide pour un temps, allant jusquà suspendre les relations diplomatiques avec ce pays. Pourquoi une telle véhémence de rejet contre les pays de la CONACOM qui pourtant défendaient honorablement la cause de la souveraineté dHaïti face au shérif du Nord impulsif et arrogant? Les membres de lorganisation des pays caraïbéens avaient fait montre dune certaine dignité et une grande indépendance dans leur rôle de médiation, et ils étaient dans leur droit dans leur insistance sur une commission denquête de lONU pour éclaircir les conditions denlèvement dAristide du pouvoir.
Lempressement de Gérard Latortue à embrasser les leaders de la rébellion armée durant les premiers jours de son administration disait déjà long sur ses vraies intentions «démocratiques», que venaient confirmer la caution officielle des exécutions sommaires et lemprisonnement illégal des milliers de militants et sympathisants Lavalas. Il y a certes des cassures aujourdhui, une année plus tard, dans les rangs des anciens conjurés anti-Aristide, mais cest encore là dans lordre de la stratégie néo-colonialiste.
Un éclaircissement ici sentend. Nous avons longtemps pris nos distances, depuis 1994lannée du retour humiliant dAristide en Haïtiavec le mouvement Lavalas, déplorant lorientation démagogique et anti-démocratique du régime; cependant la répression disproportionnée des militants pro-Aristide par le présent gouvernement de facto nous abhorre. Elle ne fait que répéter le cycle infernal, récurrent, la sorte de malédiction historique du pays: répression, dépression, dictature, paupérisation aggravante continuelleet ainsi de suite. Nous demandons la fin de cette spirale de dégradation.
Lancienne armée veut toujours se faire reconstituer dans lÉtat haïtien, tandis que Latorture et la clique de malfrats au pouvoir saffairent à manufacturer des élections sur mesure, maintenant ainsi leur grippe au pouvoir indéfiniment, éliminant en passant le mouvement revendicatif populaire.
À lheure quil est, la division nest pas seulement entre, dun côté, les partisans Lavalas du président déchu et leurs chimères de choc, et, de lautre côté les«démocrates» du gouvernement, de la «Société civile» et leur troupe de choc des ex-militaires; mais plutôt entre, dune part les vendeurs de patrie de toute sorte, qui incluent beaucoup de membres des deux camps soi-disant antagonistes, et de lautre part, les gouverneurs de la rosée qui veulent continuer à semer la liberté, la dignité, appelant pour un développement autonome et progressiste basé sur la richesse humaine et naturelle du pays, et non sur un paradigme de la charité et de la dépendance.
Ce qui rend aujourdhui nécessaire la mise sur pied dune sorte de force tiers, une nouvelle coalition fondée sur une nouvelle vision des choses, une autre façon de faire, un nouvel horizon. Car le devenir dans la répétion et la malédiction nest pas inéluctable, loin de là. À en voir les actuelles mobilisations contre les états de fait et les revendications pour un État de droit, fondé sur lhumanisme et la justice sociale, la cause de libération haïtienne reste encore vivace, quoiquen pensent les gouverneurs de la sécheresse.
La faillite de toute une classe politique pourrie
Cest en ce sens toute une classe politique pourrie, corrompue, indifférente aux notions de droits, de justice, de liberté et de dignité humaine que nous rendons responsable de la tragédie présente dHaïti; et cette classe politique comprend non seulement la Convergence démocratique, la Plate-forme démocratique et la Société civile des 184, mais aussi nombre de Lavalassiens qui ne voyaient pas la similarité entre les actes de banditisme et procédés antidémocratiques quils reprochaient jadis aux duvaliéristes et aux putschistes de Cedras et de FRAPH, et leurs propres actions quand ils étaient au pouvoir. Mais, comme on dit, deux maux ne font pas un bien, un mal ne saurait justifier un autre mal. Nous les rendons tous responsables, parce quils navaient pas vu au-delà de leurs petits intérêts claniques respectifs. Par exemple, si la sauvegarde du processus démocratique et lespoir dun État de droit étaient vraiment lobjectif des opposants anti-Aristide, comme ils le proclamaient à tout bout de champ, ils auraient du accepter dengager Aristide quand il offrait, le dos au mur, de négocier sur la nomination dun premier ministre choisi par ou acceptable à lopposition. Un tel arrangement, si poursuivi, aurait eu lavantage de balancer, de tempérer les pulsions autocratiques dAristide, éviter lescalade de la crise constitutionnelle, prévenir loccupation de facto étrangère, et lhumiliation de toute la nation.
Beaucoup rétorqueraient que loffre dAristide nétait quune astuce de plus pour sortir de létau, ou que son autocratisme pervertissait si tant le processus normal de démocratie en Haïti quil fallait bien quon opérât sur la plaie pour aider à la chance de survie. Peut-être; mais au prix dune nouvelle occupation ou protectorat à lheure de la célébration du bicentenaire dindépendance? Je ne suis pas sûr que cétait si impératif. Il ne faut pas non plus oublier que lexpérience de la démocratie était plutôt jeune, à peine six ou sept ans combinés. Il fallait beaucoup plus que deux administrationsAristide et Prévaltoutes deux perturbées par des crises continuelles et boycottages économiques, pour implanter une expérience démocratique en Haïti. En tout, cas, la maturité politique, et surtout les enjeux, exigeaient que loffre dAristide fût exploré avec plus de sérieux. De plus, souffrir pour deux ans la co-habitation avec un Aristide affaibli vaudrait bien le sacrifice si lenjeu est de sauver le pays dun plus grave trauma.
Un an après: Quest ce qui a changé?
Un an après lenlèvement dAristide, le pouvoir exécutif de facto est toujours entre les mains du duo Boniface-Latortue, en violation de la constitution de 1987 qui stipule qu «en cas de vacance de la Présidence pour quelque cause que ce soit [le] scrutin pour lélection du nouveau Président pour un nouveau mandat de cinq (5) ans a lieu quarante-cinq (45) jours au moins et quatre-vingt- dix (90) jours au plus après louverture de la vacance, conformément à la Constitution et à la Loi Électorale.» Bien entendu, le vrai pouvoir de décision est exercé par une coalition des Nations-Unies, avec en chef de ligne les États-Unis et la France, suppléés par le Brésil, le Canada et lArgentine, qui jouent ainsi le rôle de pays complices de loutsource de linterventionnisme musclé étatsunien.
Un an après le départ dAristide, les problèmes pour la résolution desquels on prétendait le sacrifiersoit la violence politique quotidienne, les abus des droits humains, la déviation autoritaire, etc.ont empiré, la violence politique, socio-économique et existentielle demeurant un fait quotidien sans relâche, excepté que cette fois-ci ses victimes ne font pas la une des journaux occidentaux. Les prisons regorgent de ce que Amnesty International appelle les «prisonniers de conscience», majoritairement des partisans et sympathisants Lavalas, mais étant qualifiés de «terroristes» ou «bandits chimériques», personne dans lEstablishment bonne conscience nen trouve à redire. Même lemprisonnement illégal de lancien premier ministre dAristide, Yvon Neptune et son ministre de lIntérieur Jocelerme Privert, recevait peu de couverture par la presse internationale, en tout cas pas avant que la grève de la faim de Neptune menaçait la pudeur chrétienne!
Il en résulte une réalité artificielle, réinventée. Aristide parti, ses «vis-à-vis», comme les appelle Jean-André Constant, se retrouvent en face deux-mêmes, démunis de projet national, suspicieux les uns envers les autres, affaiblis, fatalistes et impuissants devant les desiderata et demandes des puissances néo-colonialistes. Bref, Haïti est retournée à la case de départ.
Il avait fallu toute une révolution pour démanteler le régime esclavagiste colonialiste en Haïti. Il faudra rien de moins pour changer le présent système de protectorat néo-colonialiste. Il faut aussi que nous prenions lopportunité de cet énième état de crise pour penser la conception du pouvoir, du partage de pouvoir et de la redistribution de la richesse nationale. Je dis penser, et non pas repenser, parce que, à ma connaissance, nous navions jamais développé une pensée rationnelle, systématique, du pouvoir politique en Haïti. Certes, des penseurs comme Jacques Roumain, Laënec Hurbon, Michel-Rolph Trouillot, Claude Moïse ou Robert Fatton, ont chacun analysé, dune manière souvent didactique, la problématique du pouvoir prédateur en Haïti, mais ce quil manque cest une analyse causale qui ne sert pas du colonialisme comme alibi, car, comme on la vu durant la crise aboutissant au renversement dAristide du 29 février 2004, la politique irréfléchie et autocratique de lÉtat central et le travail de sape de lennemi intérieur souvent précèdent lintervention de lennemi extérieur
À la lueur de laboutissement défavorable de la crise à lencontre du camp Lavalas en février 2004, il nest pas étonnant que celui-ci continue de sorganiser soit pour demander le retour du président constitutionnel, soit pour amener le parti à reprendre le pouvoir. De plus, les possibilités dalliance conjoncturelle entre les divers protagonistes sont infinies comme on la vu dans lalliance de convenance entre les anciens militaires, les factions pro-FRAPH et les désenchantés du Lavalas au Cap-Haïtien et à Gonaïves avant le 29-février 2004. Une alliance entre ceux-ci et les résistants armés du Lavalas nest donc pas à exclure, bien quelle doive être découragée. Leurs ennemis sont bien désignés davance: le régime de facto, les 184, la Plate-forme démocratique, la Minustah et les Franco-Étatsuniens. Naturellement, ceux-ci, à leur tour, ne se laisseront pas faire sans résister: ils organiseront leurs propres actions revanchardes, comme on la vu dans leur géniale action de déstabilisation contre Aristide. Ainsi de suite. Ils contrôlent le pouvoir à présent, et sils arrivaient à le perdre, on peut être sûr quils rendront la vie difficile à leurs adversaires. Similairement, si les Lavalassiens reprennent le pouvoir dans les circonstances actuelles, on peut être non moins sûr quils tireront revanche à leur tour.2 Cette façon de faire a conditionné deux siècles dhistoire de lHaïti indépendante. Tout indique que ça continuera aussi longtemps que les rancurs, les intérêts claniques et les «comptes mal taillés» saccumuleront sans être proprement adressés. Bref, cest toute la classe politique qui est responsable de cet état de fait déplorable. Pas une malédiction du Ciel ou un groupe en particulier.
Un changement de mal en pis
Il y a une critique des États-Unis qui les admoneste pour navoir rien pour Haïti et pour nêtre pas restés plus longtemps la deuxième fois quils envahissaient Haïti en 1994. Malgré le semblant de «magnanimité» pro-haïtienne de cette critique, je la trouve fort naïve, insultante, sinon simplement raciste, pour impliquer, selon une prémisse néo-colonialiste, quil est du devoir des États-Unis de «faire quelque chose» pour Haïti, et quil faut que les Étatsuniens occupent physiquement le pays pour pouvoir laider. Tout dabord, la raison pour laquelle ladministration Clinton navait pas aidé Haïti en 1994-95 na rien à voir à la durée de loccupation; cest simplement parce que cet objectif nétait pas part de son agenda, malgré la propagande officielle du contraire dalors. Le motif de Clinton était «self-serving», auto-intéressé.
En effet, au lendemain des fiascos successifs de la politique étrangère étatsunienne dans plusieurs pays et régions (Somalie, Irak, Iran, Palestine, etc.), ladministration Clinton cherchait un «succès» pour brandir comme un fleuron de la bonne marche de sa nouvelle politique étrangère. Haïti, et la laideur universellement réprobatoire des putschistes au pouvoir à Port-au-Prince, lui procuraient lopportunité dor de donner le change. Le bien-être dHaïti en tant que tel nétait pas part du calcul. Et il nen saurait en être autrement, étant donné que les intérêts de limpérialisme sont, en principe et en fait, antinomiques à ceux des pays de la «périphérie». Comme nous le rappelle Noam Chomsky dans son texte «Haïti-USA» republié dans le présent numéro de Tanbou, au moment même où son administration dénonçait les exactions et crimes anti-démocratiques des putschistes à Port-au-Prince, Clinton «autorisait secrètement la Texaco Oil Company à transporter illégalement du pétrole à la junte, en violation des directives présidentielles».
Daprès plusieurs rapports dorganisations des droits de lhomme et de groupes dobservateurs étrangersnotamment quatre rapports consécutifs du groupe Institute for Justice and Democracy in Haiti, un rapport de juillet 2004 du groupe Haiti Accompaniment Project, un rapport de janvier 2005 du Center for the Study of Human Rights à la faculté de droit à lUniversité de Miami, et une déclaration de synthèse de février 2005 du groupe Haiti Action Committeeles conditions générales en Haïti ont plutôt empiré durant la période dune année faisant suite au renversement du président constitutionnel. Selon ces rapports plusieurs milliers de personnes, la majorité dentre elles militants et sympathisants Lavalas, ont été arrêtées, tuées ou portées disparues au cours de cette période. Les prisons sont pleines à craquer et la peur a envahi lémoi des deux camps retranchés dans la lutte: les élites ont peur des actions qualifiées de terroristes des «chimères» pro-Lavalas, et les habitants des bidonvilles pro-Lavalas des actions répressives non moins terrorisantes des ex-militaires, des policiers gouvernementaux et des forces de la MINUSTAH (Mission des Nations-Unies pour la Stabilisation dHaïti). Tandis que le banditisme et les exactions de droit commun gagnent du terrain.
Quant à la pauvreté et les conditions générales de vie, particulièrement parmi les couches moyennes et pauvres, elles ont atteint un degré catastrophique, en termes notamment de consommation de nourriture, de manque de soins médicaux et de dégradation de lenvironnement, ceci à la fois dans les provinces et les régions reculées (déforestation, abandon, érosion accélérée) et les centres urbains (linsalubrité, la déplétion, la surpopulation dans des petits ghettos de misère, lexposition aux éléments, etc.). La violence ayant augmenté dampleur des deux côtés, on imagine que lavantage revient à celui qui a beaucoup plus darmes dans son arsenal: les forces de répression gouvernementales et leurs alliés onusiens. Jai observé durant une récente visite en Haïti que la cause de «linsécurité» était attribuée exclusivement aux pulsions revanchistes des partisans du régime déchu, bien que 90% des victimes de la violence fussent des suspectés «terroristes» et «bandits» et la masse des civils dont le seul crime était dêtre pauvres: «Le cauchemar de la peur accompagne aujourdhui les plus pauvres dHaïti dans leur lutte pour la survivance contre la destitution. [ ] Les exécutions sommaires sont part de la tactique policière, même les mieux disposés des policiers traitent les milieux populaires en quête dune voix démocratique comme territoires ennemis où ils doivent tuer ou être tués. Larmée brutale ci-devant dissoute est retournée pour se joindre à la mêlée, tandis que les suspectés dissidents remplissent les prisons, leurs droits constitutionnels ignorés» (Haiti Action Committee, février 2005).
Malgré le déboursement des centaines de millions de dollars par la «communauté internationale»une largesse qui fut intentionnellement refusée à Aristidele gouvernement de facto de Boniface-Latortue na pas grand-chose à montrer pour les justifier, sinon une politique de «marquage-trucage» de la carte électorale pour favoriser ses clans et trouver ainsi une façon détournée de garder le pouvoir, selon la tradition de deux siècles de dilatoire en Haïti.
Ces différents rapports dobservateurs ont montré combien Haïti a changé pour le pire durant lannée qui suit le renversement du président, et le peu dinitiatives, de programmes daide et de projets sur la santé, léducation, lanalphabétisme, la justice, linfrastructure, etc., entrepris par lancien régime ont été soit abandonnés, soit vilipendés, soit simplement reversés comme on la vu dans la de facto réémergence des formations de lancienne armée qui continuent à opérer dans limpunité ou dans la récente annulation du procès de Raboteau par la Cour de cassation haïtienne.
Dans lambiance générale de la violence gouvernementale et de la contre-violence de la résistance, dans le grand brouhaha de politiciens ambitieux et prévaricateurs, dans la présente dégringolade dans la peur, la peine et labîme, rien de positif ne doit être attendu de cette classe politique en faillite. Seule la continuelle mobilisation du peuple et son insistance pour le respect de ses droits apportera du fruit. Cependant, le mouvement populaire doit faire attention pour ne pas hypothéquer ses revendications immédiates et historiques au seul retour du président constitutionnel haïtien. Le coup contre Aristide est certainement un coup contre les aspirations populaires quil incarnait un temps, mais Aristide était devenu ces derniers temps une personnalité «divisive» qui semble changer ses amis en ennemis aussi vite quil les gagne. De plus, les revendications populaires sont des idéaux historiques qui transcendent les personnages du moment; elles ne doivent pas se laisser mettre en otage par un camp ou un autre.
Solution autocentrée et autogérée
Pour deux cents ans, le concept «intérêt national» a été un simple mot mirage qui voulait dire justement son contraire: lemploi de la machine de lÉtat comme une poule aux oeufs dor au service de lenrichissement personnel et de la vanité. Dans une telle optique, la praxis politique, la lutte pour le changement ne pourrait que souscrire à faux. Ce qui fait que les patriotes sincères et incorruptibles étaient des êtres exceptionnels, voire inexistants, en tout cas désignés comme sortant de lordinaire. Jean-Bertrand Aristide, de par la force de sa personnalité, avait un temps incarné une nouvelle optique, le nouvel homme juste que notre entendement de changement avait tant espéré, mais de héraut messianique à chef de file démagogique le parcours était vite franchi. Nous ne savons pas si son cur et son âme étaient toujours du côté de lintérêt national, mais nous regrettons que ses actions tant au pouvoir et au dehors du pouvoir ne fussent pas davantage portés vers la défense de lintérêt national, à la fois dans le court et long terme.
En effet, Aristide avait perdu une grande opportunité, au cours des trois années dembargo sur laide, dorienter le pays vers un paradigme dautosuffisance, de recours à ses propres ressources, au lieu du présent paradigme de laide et de la charité qui nourrit et pérennise la dépendance et le sous-développement. Lembargo présentait une bonne occasion de démanteler tout le système socio-économique néo-colonial imposé durant la première occupation dHaïti par les États-Unis, et le remplacer par un système «autogène», basé sur les ressources disponibles du pays. Franck Laraque la bien dit: «Un projet de développement réaliste sentend dun programme susceptible dêtre mis en place au moyen des ressources humaines et financières disponibles sans la condition préalable dune aide étrangère prétendue indispensable».3 On a félicité les gouvernements de Préval et dAristide pour avoir construit quelques routes et avenues ça et là, bâti des écoles publiques et mis en circulation des autobus décoliers. Cest peut-être bien quand même, mais jaurais préféré que ces gouvernements engageassent tout le pays dans une grande campagne pour le développement autocentré. Jai lu quelque part des projets grandioses du gouvernement Lavalas à ce propos, mais à la fois la politique économique et le budget national du gouvernement continuaient jusquà la fin à être basés, essentiellement, sur lassistance étrangère et le peu de services rémunérateurs offerts par lÉtat. On comprend bien que ceux-ci ne pourraient jamais conduire au développement du pays.
Cela dit, le développement dHaïti doit être conçu en tenant compte des leçons et expériences empiriques non seulement de son peuple, mais aussi de celles des autres peuples, y compris la faillite des sophismes prouvés des théories indépendantistes passe-partout. On se rappelle des espoirs mal placés sur les promesses de transfert de technologie dites «usine clé en main» préconisées par le libéralisme capitaliste triomphaliste des années 70. Elles se seront révélées illusoires, ces promesses, nempêche cependant que la propagande sur la supériorité et la finalité historique de la voie capitaliste de lOccident passait sans questionnement critique.
Pour un consensus national stratégique
Il peut y avoir une attitude critique envers Aristide sans tomber dans le piège du zélotisme partisan auto-destructeur. Inversement, on peut être pro-Aristide sans rejeter dun revers de la main tout bien-fondé aux récriminations de ses opposants, particulièrement leur dénonciation de la fraude électorale de mai-juillet 2000 et de la corruption dans ladministration dAristide. La grande faillite de lopposition anti-Aristide, ce nest pas tant sa légitimité que le fait quelle ne sest jamais comportée en parti responsable, exacerbant la crise jusquà arriver à prendre le pouvoir dans une période de grande paupérisation et désolation nationale, quelle a elle-même aidée à créer. LHistoire ne lui pardonnera pas cette association.
Lopposition anti-Aristide avait préconisé «loption zéro» comme la seule précondition acceptable pour la résolution de la crise; cest en effet précisément loption zérocest-à-dire le point de détresse, dindéveloppement et de chaos totalquelle a eu. La leçon à en tirer, cest la preuve faite que la surenchère et lobstructionnisme ne peuvent pas constituer une finalité politique en eux-mêmes.
La ci-devant opposition anti-Aristide, aujourdhui quasiment au pouvoir, nest pourtant pas dupe; elle sait quelle na pas vraiment pris le pouvoir, le pays étant sous une tutelle onusienne de facto, en particulier sous leffective domination des États-Unis et de la France. Cest un grand recul historique pour un pays qui avait si farouchement lutté, et consenti tant de sacrifices, pour atteindre les acquis historiques que lon sait. Il peut y avoir beaucoup déléments de la classe politique haïtienne qui seront enclins à vouloir reverser cet état de faitaprès tout Pétion et Dessalines éventuellement sallieront pour pousser leur objectif dindépendance nationale.
À lheure quil est, nous devons être sérieux concernant le devenir du pays, des conditions de vivre, de lamour-propre et de la dignité de ses habitants, et aussi de la préservation du symbole de libération et dindépendance nationale quil représente pour beaucoup dautres peuples du monde. Beaucoup des membres de la ci-devant opposition anti-Aristide ne lopposaient que parce que celui-ci navait pas partagé le pouvoir avec eux. Certains dentre eux ont sans doute le pays à cur, mais leurs actions objectives ont directement contribué à létat de désarroi ambiant. Ils peuvent certainement se racheter, mais seulement sils font quelque chose de positif pour sortir le pays de limpasse. Par exemple, ils peuvent encourager une politique de réconciliation nationale basée sur trois points essentiels: 1) la mutuelle acceptation de la légitimité de lAutre, ladversaire; 2) le regain de la souveraineté nationale (ou la fin du protectorat de facto onusien); 3) le développement autocentré du pays (sur des bases différentes de la politique de lajustement structurel préconisée par le FMI et la Banque Mondiale). Accepter la légitimité de lAutre signifie ici son acceptation en tant quêtre humain authentique et citoyen complet, total-capital, ayant droit à la vie et à ses opinions. Condamner les rapports dexploitation et de domination dune classe ou dun pays par une autre classe ou un autre pays ne dénie pas pour autant lhumanité des personnes en situation.
Une vraie politique de réconciliation nationale implique donc la disposition à trouver un compromis et des points de convergence ou de communalité avec le putatif ou présumé adversaire. Par exemple si lobjectif immédiat est le renvoi des forces étrangères du sol national et le reversement de la dégradation socio-économique, il ne serait nullement inouï davoir un gouvernement de salut national où sont représentés les principaux protagonistes en lutte qui sont daccord pour atteindre cet objectif. Naturellement, cela sera possible seulement si ceux-ci font le consensus sur limportance de la souveraineté nationale et le salut public dans leur calcul. Un compromis dalliance stratégique sur la poursuite dun objectif commun ponctuel ne veut pas dire que la lutte politique est finie, ni que la lutte des classes nest plus de mise. Loin de là. Nous voulons seulement insister sur le fait quHaïti est trop petite, et ses ressources pas assez vastes, pour soutenir une inlassable et permanente dégringolade dans labysse. Une vraie lutte politique conséquente pour la libération nationale nest donc pas contradictoire à une recherche dun consensus national stratégique pour sortir le pays de limpasse historique où il se trouve à présent; à y regarder de plus près on dirait même quil en est la condition sine qua non.
Naturellement, il ne faut pas confondre lopposition populaire actuelle au régime de facto post-Ariside avec le mécontentement des anciens coalisés de la ci-devant Plate-forme démocratique envers ce régime. Ainsi on a vu la Chambre du commerce, sous linfluence dAndré Apaid, lancer une grève générale dun jour (21 mars 2005) contre ladministration Bonniface-Latortue pour demander quelle augmente les répressions contre les partisans dAristide, accusés de violence et de cambriolages; ou encore des ex-militaires demandant la démission du gouvernement de facto parce que celui-ci refuse toujours de leur donner ce quils estiment leur revenir de droit. Donc, on ne peut pas parler dune véritable «opposition» dans la mesure que ces actions contraires proviennent de «désaccords» tactiques avec le régime de facto et non pas sur sa nature ou finalité.
Quant à lopposition populaire authentique, elle rejette la nature même du régime de facto, ce quil représente, les intérêts quil défend, la finalité de sa raison dêtre. Même quand inorganisée, multipersonnalisée, potentielle, inarticuléetout à linstar de son prédécesseurelle peut toujours intensifier loption armée avec lobjectif de supplanter militairement le camp gouvernemental et y implanter, à sa place, un régime démocratique et populaire. Cest peut-être un objectif plutôt lointain, mais cest possible. Le problème, cependant, ce nest pas tant sa possibilité or temporalité, mais précisément son actualisation, car lhistoire dHaïti est riche en régimes politiques qui arrivent au pouvoir par la défaite militaire du régime précédent. Ils existeront pour un temps, prédateurs et autoritaires, jusquà ce quune autre insurrection armée, oppositionnelle, leur défait et remplace. Ainsi la dégringolade dans la répétition et la paupérisation continue. On nous rétorquerait quil na jamais eu en Haïti, depuis 1804, une prise de pouvoir populaire par une guérilla armée dirigée par un parti révolutionnaire ayant un programme de révolution socialiste. Nous en conviendrions. Cependant, il faut savoir quune telle stratégie, même quand fiable et possible, ne se concrétise pas sur du velours.
En effet, une stratégie de lutte armée de libération nationale doit être planifiée et projetée pour une longue période qui peut sétaler sur plusieurs décennies. Configurée dans le cadre des présentes données géo-stratégiques en jeu, on doit anticiper que les Étatsuniens déploieront dénormes moyens et «capabilités» pour maintenir le statu quo ou pour soutenir leurs alliés. Bref, un conflit sétalant sur un demi-siècle est une sérieuse possibilité, comme on la vu dans la continuelle hostilité et lembargo économique des États-Unis contre Cuba qui durent encore après plus de quarante ans. Certes, ça ne doit pas pour autant diminuer limportance ni de cette option, ni par ailleurs dautres formes de lutte de masse ou révolutionnaires, comme la manifestation insurrectionnelle de masse (février 1986), la voie électoralo-populaire (octobredécembre 1990), ou duale action armée et manifestation de masse (février 2004). Ce nest donc pas tant utopique de prévoir de multiples possibilités où le peuple peut décider dexercer sa souveraineté par des actions oppositionnelles denvergure pour «changer la malvie».
Il y a aussi, bien entendu, avec la possibilité de victoire dans le court et long termes, loption de la continuelle mobilisation de masse pour forcer la déstabilisation du régime de facto. Conduite comme elle est aujourdhui par le parti Lafanmi Lavalas en alliance avec quelques autres organisations populaires et syndicales, dont lAssemblée populaire nationale (APN), cette option connaît aujourdhui des succès remarquables en maintenant la mobilisation contre le coup dÉtat anti-Aristide, les répressions politiques et la vie chère/paupérisation en Haïti. La soutenance de la mobilisation et de la résistance arrive à intensifier et exacerber la friction qui se manifestait, dès le lendemain de 29 février 2004, au sein de la coalition dirigeante de facto sortant de la ci-devant opposition anti-aristidienne. Lopposition populaire doit exploiter ces fissures.
Ainsi Suzy Castor, Leslie Manigat, Marc Bazin, André Apaid pouvaient dénoncer lincompétence du duo Bonniface-Latortue (vilains évidents), tandis que les ex-militaires exprimaient publiquement leur désillusion et mécontentement envers le gouvernement de facto. Les fissures senvenimaient avec les assassinats des chefs rebelles ex-militaires Clothaire Jean-Baptiste, Ravix Remissainthe et Jean-René Anthony en mars et avril 2005, des assassinats commis par les forces de police du gouvernement Bonniface-Latortue. Beaucoup deau avait coulé sous les ponts, depuis ce temps, pourtant pas trop lointain, où la Plate-forme démocratique épousait chaleureusementet honteusementles ex-militaires, «rebelles patriotes», en insurrection contre Aristide que Gérard Latortue qualifiait de «combattants de la liberté»!
Comme scénario politique de lordre du possible, la coalition pro-Lavalas peut éventuellement arriver à forcerpar la lutte armée, linsurrection populaire ou la voie électorale ou toutes les trois en succession ou en associationla reprise du pouvoir par le camp populaire. Ce serait sans doute une heureuse occurrence. Excepté que, point négatif dimportance, il faudra aussi sattendre à lopposition et lobstructionnisme des camps ennemis qui chercheront à leur tour à soutirer de la revanche, à reprendre le pouvoir et à regagner les privilèges perdus. Ainsi de suite.
Il se peut aussi que lobjectif à court terme du Lavalas se résume à exercer de linfluence sur la Commission électorale provisoire ou sur ses patrons tutélaires, pour les amener à accepter la candidature dAristide, ou des candidats contrôlés ou soutenus par Aristide, dans des élections libres et démocratiques (comme ce fut le cas en octobredécembre 1990). Il y a deux réserves que je voudrais souligner concernant cette dernière possibilité: 1) le camp adverse a beaucoup appris de la «surprise» doctobredécembre 1990, il ne se laissera pas faire si facilement cette fois-ci; 2) une possible victoire de la coalition pro-Lavalas aux urnes déclenchera le même réflexe de rejet par les forces adverses quon a vu en octobredécembre 1990 et en maijuillet 2000. Bref, la soi-disant malédiction historique dHaïti continue sans relâche dans une répétition morbide et absurde, les ennemis du mouvement populaire employant, une fois de plus, «loption zéro» pour raviver la malédiction. Autant dire que ce sont autant doptions et dinconnues qui rendent la recherche dun consensus historique sur la réconciliation nationale impérative.
Après lenlèvement de Toussaintet loin ici lintention de comparer ou dégaler Aristide à celui-ciun consensus stratégique était trouvé parmi les forces vives de la rébellion anti-esclavagiste et anti-colonialiste, sur la nécessité de continuer la lutte armée comme moyen principal pour prévenir le rétablissement de lesclavage et mener la lutte vers une véritable émancipation nationale. Les présentes forces vives dHaïti doivent chercher un pareil consensus sur la cessation du régime de tutelle ou de protectorat ambiant, et sur la nécessité dune stratégie de développement autocentré pour Haïtiune stratégie ayant pour finalité une Haïti libérée, prospère, heureuse, toujours digne et fière.4 Cet objectif nétant pratiquement possible que dans une situation de stabilité politique, on doit espérer que les forces de la nouvelle coalition en consensus feront tout pour maintenir la stabilité nécessaire au nom des intérêts suprêmes de la nation, qui peuvent être défendus même dans une situation de conflit entre groupes opposés, comme on la vu par exemple aux États-Unis durant la crise constitutionnelle autour de lélection présidentielle de novembre 2000.
Qui est lennemi?
Bien entenduet il faut le dire clairement icile consensus sur la réconciliation nationale implique aussi la justice sociale plus la reconnaissance des droits de ladversaire dexprimer ses idées et ses désirs même si vous êtes en désaccord avec lui à la fois sur le fond et sur la forme. Une autre clarification qui doit être apportée ici, cest la définition de «lennemi». Sil faut refuser de trouver un consensus et opter de combattre «lennemi» jusquà la fin, il faut définir sans ambages qui est vraiment lennemi. Dans le cas dHaïti, linimitié peut être déclenchée par nimporte quoi; elle peut être due à une saute dhumeur elle-même déclenchée par une malencontreuse expérience ou à un simple revers de sentiment à lendroit dune personne ou dun groupement. Ainsi de «larmée cannibale» qui avait été lavalassienne avant de sallier avec lopposition anti-lavalassienne et le FRAPH à cause, essentiellement, de la façon jugée injuste et déloyale le chef charismatique du parti Lavalas à Gonaïves, Amyot Metayer, avait été traité, et finalement tué, par une autre aile de son propre parti. Lindignation sur le sort tragique de son chef portera un important secteur du Lavalas à Gonaïves à sinsurger contre le parti, un parti qui était pourtant le plus propre de ses idéaux mais qui avait trahi sa confiance en assassinantou en laissant sa faction banditiste assassinerson camarade.
On sait que beaucoup des ennemis redoutables de Papa Doc étaient danciens camarades (je pense à Daniel Fignolé, Lucien Daumec, Clément Jumelle, Clément Barbot, etc.) quil avait aliénés ou qui laliénaient, créant une inimitié qui sera fatale pour eux. Plus tard, son fils Bébé Doc fera en sorte que les amis soient honorés et cajolés, et les ennemis honnis. Linimitié bien entendu peut être aussi mise en motion par la lutte des classes ou à une vraie situation ou incidence dinjustice, qui arrive le plus souvent quon voudrait la noter, ou encore par des insensibilités subjectives qui minent les rapports entre les classes, cest-à-dire les relations inter-subjectives dans des conditions sociales délabrées.
Conclusion
Un vrai projet de développement dHaïtisi développement est toutefois lorientation choisiedoit donc avoir pour objectif prioritaire lamélioration qualitative des conditions empiriques dexistence du peuple, y compris la valorisation des ressources naturelles, humaines, intellectuelles du payset ses particularités identitaires. Et cela nest possible que par la mise à profit des ressources actuelles et potentielles du pays.
Oui, il faut préconiser et miser sur une nouvelle coalition, à linstar de celle qui sétait mobilisée pour renverser Bébé Doc 1986, ou pour imposer lélection dAristide en 1990. Une nouvelle coalition de lespoir, qui croirait que le pays na une chance de sortir de limpasse et de se développer que si ses forces constituantes acceptent de collaborer dans un projet de salut national.
Les individus et groupes humains se luttent les uns contre les autres aussi longtemps que le genre humain a vu le jour. Mais ils partagent fondamentalement aussi, presque tous, le même idéal pour une vie meilleure, paisible, vécue dans le respect, la justice, lacceptation du droit à lhumanité de lAutre. Le peuple haïtien a lui aussi droit à ces idéaux. Cest notre seule chance au changementà un changement qualitatif.
Tontongi, Boston, mai 2005
Cet article a été aussi publié dans les éditions du 25 au 31 mai et du 1er au 7 juin 2005 de Haïti-en-Marche
Notes:
1. Lire larticle dEddy Toussaint «Limpasse haïtienne ses enjeux, ses dangers et possibilités» dans Haïti-en-marche du 21 au 27 février 2001, et Tanbou.com édition printemps 2001.
2 Nous disons bien «circonstances actuelles», parce que ça ne doit pas être nécessairement inéluctable; on peut concevoir un nouveau paradigme créé par une politique sincère de réconciliation nationale où la revanche est découragée et laccent posé sur le besoin de stabilité du pays.
3 Cf. Franck Laraque et Paul Laraque, Haïti: Entre la lutte et lespoir, Éditions CIDIHCA, 2004.
4 Selon léditorial de lédition du 25 avril 2005 du Boston Globe, le Congressman du Massachusetts, William Delahunt, a proposé la tenue dun colloque entre les «leaders politiques et civiques haïtiens de toutes persuasions politiques pour venir dans létat du Massachusetts en vue de tenir, sur un territoire neutre, des conversations». Léditorial convoque ladministration Bush à «encourager cette initiative comme un moyen de commencer la réconciliation entre les factions fortement armées dHaïti. Une élection qui nest pas basée sur un certain niveau de confiance ne réussira pas à procurer le leadership dont Haïti a tant besoin». Bien que nous respections la bonne foi du Congressman, un vétéran de la lutte de laile gauche du Congrès étatsunien contre la politique pro-contra de Ronald Reagan en Amérique centrale dans les années 80, nous trouvons sa suggestion/initiative non vraiment différente des pourparlers du Governors Island, à New York, entre Jean-Bertrand Aristide et Raoul Cedras en juillet 1993 que celui-ci avait utilisés pour se maintenir au pouvoir. Il ne saurait y avoir consensus entre fascisme, vendeurs de patrie, tortionnaires sans concience, et lesprit de la liberté, du progrès, de lhumanisme généreux.

