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Poésie en français


La saison des compte

à la mémoire de mon frère
l’écrivain Guy. F. Laraque,
assassiné sous Cédras.

—par Paul Laraque

* * * *

la femme qui passe avec son sourire
et l’homme qui cherche son ombre
se rencontrent au carrefour de Legba
mais ne se reconnaissent pas
que faire sinon t’égarer
sur les pas de l’aimée
forêt du petit Poucet
village d’Antoine-lan-Gommier les arbres
chantent comme les hommes
ou les hommes comme les arbres
à la tête de l’eau
sous les sept couleurs de l’arc-en-ciel
la Simbi donne du sel aux zombis
c’est la dernière fée qui restera

* * * *

se livrer au sommeil
pour que poésie s’éveille
Erzulie au bois dormant
sous l’arbre vert du serpent
samba de la nuit rouge
l’ombre du marron bouge
l’herbe que soulève le vent
est la chevelure de l’enfant
tué par son père
c’est la chanson que la nuit emporte
jusqu’à l’oreille de la mère
qui veille la porte
où est-ce l’enfant
qui a tué son père
et chante sa déraison

* * * *

Joseph au pays des merveilles
pays perdu
et retrouvé
merveille de l’adolescence
où s’aimer
dans la liberté
traverser le miroir
avec la clé des champs
mythe ou histoire
Ogoun tue les méchants

* * * *

les blancs ont débarqué
le petit soldat est tué
le pays conquis
les blancs sont repartis
les rois nègres
sont les loas de la mort
démasqués
les rois nègres
ne sont plus rois
seuls le sont les étrangers

* * * *

après la danse
les tambours sont lourds1
et les saints sont sourds
la femme a cassé les eaux
mais ne peut pas accoucher
il faut le couteau
pour que naisse la liberté
organisation et résistance
sont les seules clés de la délivrance
la révolution n’aura pas avorté

* * * *

contes à faire dormir debout
ou rêver les yeux ouverts
voici venir votre saison
la saison des comptes
le temps de briser notre croix
et ceux qui nous crucifient
le temps de sauver Haïti
le temps pour Bouki de récolter
le temps de changer le temps
et de transformer le rêve en réalité.

1. «apre dans, tambou lou», adage créole signifiant «tel qui rit aujourd’hui, demain pleurera», employé par l’Ambassadeur américain, après les élections du 16 décembre 1990, avec autant de justesse que de cynisme.


Cri d’espoir

—par Kwitoya

Trébuchant
sous le joug de l’âge adulte
je recherche
la gare de mon enfance
où le jour était beau
comme ce petit canard
qui surnage
le vaste étang bleu
et la lune un gros œuf blanc
qui dissipait légèrement
le noir câlin de la nuit
Enfance de mes amours
pourquoi
à la porte de ma vie
tu étais venu
me faire goûter des douceurs
de la tendresse
et t’en aller de si tôt
me laissant
dans les serres du pénible
qu’est le présent
cet instant si taquinant
comme un rat affamé
Enfance
que de baisers froids
toi et moi avions glissés
sur le gazon crépi
de fins rayons crépusculaires
Vois-tu
là où tu es
comment l’aujourd’hui
est mauvais
et l’épouvante
pèse amèrement sur mes pas
rappelle-toi
cet hymne de louange
que nous avions offert
à la vieillesse
il
s’est dégonflé sous la féraille
et nos petits amis
l’acajou couvert de madan-Sara
le bois-capab
le parfum du vieux cèdre
notre citrouille
notre mapou-zombi
notre palmiste
notre pomme-zombi aussi bien
le petit couleuvre vert
le zagouti
le gris-gris
le caleçon rouge
le flamand rose
se sont égarés
l’union sacrée
et consacrée
s’est déchirée
comme un drap battu par le vent
sur les barbelés
Enfance
permet que je la brise
cette union empoisonnée
et lui fais une guérite
sous des millions de tonnes de terre
afin que les enfants de l’honneur
comme toi
puisse se créer un monde nouveau
fait pour eux-seuls
et qu’ensemble
nous pourrons y faire la ronde
jouer à la marelle
aux oiseaux
aux fleurs
aux ruisseaux
au doux vent
à la douce chanson
dans le nid du soleil.

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