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Hommage à Jean Métellus

—par Paul Laraque

«Poète à New York», tel est le titre d’un poème de Federico García Lorca qui a sans doute inspiré à Dépestre celui de Poète à Cuba et que j’applique aujourd’hui à Jean Métellus, en attendant qu’il transpose sa propre expérience en l’un de ces «chants sereins» ou de «convulsive beauté» dont la vérité se résume en une phrase péremptoire: la poésie sera «voyance» ou ne sera pas.

Né à Jacmel en 1937, époque du massacre de milliers de travailleurs haïtiens en République Dominicaine, qu’évoquent Anthony Lespès dans Les Semences de la Colère et Jacques Stéphen Alexis dans Compère Général Soleil, Jean Métellus est arrivé à Paris en 1959 pour poursuivre ses études universitaires. Esprit en quête d’un savoir universel, neurologue et docteur en linguistique, il franchit la frontière de la science pour s’épanouir dans la création littéraire.

D’Au pipirite Chantant à Voix Nègres en passant par Hommes de Plein Vent; de Jacmel au Crépuscule à Louis Vortex en passant par L’Année Dessalines et Les Cacos; d’Anacaona à Colomb en passant par Le Pont Rouge, l’œuvre de Métellus est la transposition, en littérature, de l’épopée de notre peuple et de notre race.

Quelques uns de ses ouvrages sont d’inspiration différente, comme Une Eau-Forte qui pose le problème de la création artistique soudain coupée en son élan; La Parole Prisonnière où le romancier fait converger science et art pour peindre le drame d’un enfant dont le cas me rappelle étrangement celui de mon peuple qui, depuis l’indépendance, bégaie son histoire; enfin Charles Honoré Bonnefoy ou Une vieillesse solitaire, roman mentionné pour le prix Goncourt et qui, d’après Franck Laraque, non seulement fascine et exalte mais, dans un monde dominé par la violence, est, par-dessus tout, rassénérant, comme le rêve d’une humanité réconciliée avec elle-même et vivant en harmonie avec la nature, dans la liberté, le progrès matériel, la justice sociale et la dignité.

Médecin des hôpitaux, praticien hospitalier au Centre Émile Roux, directeur du Groupe de Recherche sur les Apprentissages et les Altérations du Langage, dont le sigle correspond au Graal, maître de conférences au Collège de Médecine de Paris, en plus de ses activités quotidiennes et de l’organisation d’un Congrès Annuel sur les troubles mentales du langage qui aura réuni 4 000 participants en dix ans, Jean Métellus a publié, de 1973 à ce jour, près d’une vingtaine de livres—six recueils de poèmes, huit romans, trois pièces de théâtre et un essai historique—sans compter nombre d’études sur des sujets scientifiques, littéraires et politiques, y compris l’actualité haïtienne. Il y a un prix à payer pour abattre une telle besogne: Métellus ne dort que cinq heures par nuit.

«Rien qui ne soit source ou cratère, présence excessive, éruptive, s’enveloppant impérieusement elle-même», dit Claude Mouchard d’Au Pipirite Chantant qui révéla en Métellus l’un des grands poètes de notre temps. «C’est une poésie pour vivre, mais pour vivre haut et grand», surenchérit Alain Déchamps, agrégé de l’université, à propos d’Hommes de plein vent. Au début d’un article consacré à Derek Walcott, Prix Nobel de Littérature, Maurice Nadeau lui fait place dans son panthéon, aux côtés de Baudelaire, de Tristan Corbière, d’Aimé Césaire et de Jean Métellus. L’intellectualité haïtienne n’a pas toujours été si élogieuse à l’égard de notre compatriote mais nous sommes de plus en plus nombreux à être fiers de lui car sa gloire rejaillit sur Haïti.

Il y a déjà quelques années, Métellus avait reçu le prix Barre de l’Académie Française pour la totalité de son œuvre. Presque tous ses livres sont dédiés à son épouse Anne-Marie Cercelet Métellus. Féministe, il s’intéresse particulièrement à la production poétique, romanesque et picturale des haïtiennes, dont les conditions d’existence ne peuvent globalement s’améliorer que dans le cadre d’un changement qualitatif de la société. Comme Jacques Roumain en français et Morisseau-Leroy en créole, Métellus est un classique, quant à la forme, à l’encontre de Franck Etienne qui, dans les deux langues, se classe parmi les baroques avec, d’une part, les Spirales—tous genres mêlés—Ultravocal et L’Oiseau Schizophone et, d’autre part, le roman Dezafi et la pièce de théâtre Kaselèzo, œuvres projetant toutes une image d’Haïti aussi hallucinante que la réalité.

Bien qu’il n’ait pas pu participer au «Festival Jacques Stéphen Alexis», organisé à New York en 1982 par l’Association des Écrivains Haïtiens à l’étranger dont j’étais alors le secrétaire-général, Métellus y a contribué par une étude critique, intitulée «Contes et réalités haïtiennes sur Le Dit de Bouqui et de Malice» qui fait partie du Romancero aux Étoiles. Dès lors est née, entre nous, une sorte d’«amitié épistolaire» qui s’est raffermie au cours des ans. Nous nous sommes rencontrés pour la première fois à New York, en octobre 1993, durant son passage aux États-Unis.

Au milieu des malheurs qui ne cessent de s’abattre sur notre pays et en cet anniversaire de l’assassinat de Dessalines, il m’est personnellement réconfortant de saluer la présence, parmi nous, de mon ami Jean Métellus, l’un des plus célèbres représentants de la culture haïtienne et des littératures de langue française, dont l’œuvre nous incite au «devoir d’espérer», selon l’expression de Guy F. Laraque, victime de la barbarie comme tant de martyrs anonymes qui jalonnent la voie de la libération du peuple haïtien et de tous les peuples de la terre.

—Paul Laraque New York, le 17 Octobre 1993

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