par TontonGuy
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a vue des «attachés» sur le quai Colomb protestant contre le bateau de guerre américain nous rappelle lobservation de Marx quand il dit que lHistoire est généralement tragique la première fois, mais quelle devient une farce quand on veut la répéter dans des conditions objectives qui ont évolué. En faisant passer des images dune centaine de tueurs aguerris dénonçant et refusant le débarquement du Harlan County sur le Quai Colomb, la presse occidentale a non seulement fait le jeu des putschistes, elle a aussi relayé leur campagne de propagande «nationaliste» en insinuant et en usant des syllogismes subtiles qui suggèrent que lintervention est une bonne chose, assimilant ainsi lesprit anti-impérialiste de la résistance historique des Haïtiens, comme lexemplifie la résistance de Charlemagne Péralte, avec la démagogie des assassins de Port-au-prince.
Cependant, bien que nous-mêmes nous soyons contre toute intervention militaire étrangère en Haïtisous quelque forme quelle soitnous ne pouvons ne pas dénoncer lemploi honteux que font les bandits de Port-au-Prince du patriotisme du peuple haïtien. Nous refusons daccepter que ceux-là mêmes qui massacrent le peuple et ses combattants, ceux-là qui gouvernent par les moyens de la torture, du viol, de la tuerie et de la corruption, veulent en même temps se poser comme les «défenseurs» de lintégrité territoriale dHaïti. Et nous le refusons dautant plus fermement que nous savons quils sont, historiquement, les plus enthousiastes complices et les premiers profiteurs de la mainmise impérialiste. Pour plus des trois quarts du siècle, les successives autocraties réactionnaires en Haïti sont continuellement soutenues, armées et défendues par les successives administrations américaines, y compris les soi-disant démocrates.
La campagne de terreur des macoutes et militaires pour saboter lapplication de la passation du pouvoir à Aristide, comme lobligeait lAccord de Governors Island, était tout à fait prévisible. Au juste le ver était mis dans luf depuis les tout premiers jours du coup dÉtat, quand la présidence déchue et exilée avait opté pour la voie de la diplomatie comme lunique moyen de la résolution de la crise. Dès linstant où les putschistes réalisaient que leur coup de force violent nétait contré que par de beaux discours et des paroles damour, ils se considéraient déjà gagnants, tirant le maximum de profit du temps ainsi alloué pour consolider le régime de dictature militaire, sachant fort bien quils puissent toujours, à la rigueur et quand les circonstances lobligent, ré-accélérer les rouages de la terreur pour bloquer toute tentative sérieuse de remise en question.
Les militaro-macoutes concevaient et utilisaient en effet les négociations comme un jeu entre beaux diseurs qui leur permet de gagner du temps tout en redorant leur image de marque. Quand les choses devenaient trop sérieuses, notamment avec lapplication de lembargo lONU/USA du mois de juin 1993, ils recoururent eux-mêmes à la diplomatie pour reprendre le contrôle des choses1, pour faire ainsi dune pierre plusieurs coups, cest-à-dire à la fois sauver ce qui pouvait être encore sauvé en proposant (et en faignant daccepter) le principe de partage du pouvoir; légitimer leur stature dhommes dÉtat; et normaliser les acquisitions malhonnêtes du régime putschiste.
Trouvant miraculeusement en Aristide un interlocuteur dont les pressions américaines rendaient entre-temps étrangement conciliant, larmée avait obtenu lors des négociations de New York, avec une satisfaction à peine mitigée, lacceptation par le camp aristidien du principe de la «cohabitation», cest-à-dire lacceptation par larmée de lautorité nominale et honorifique dAristide en échange de lacceptation par celui-ci du statu quo politique résultant du putsch. Sil y avait malentendu, ce nétait nullement dans lesprit du give and take des accords, mais plus principalement dans la grande quantité inconnue que constituent les vraies intentions de la coalition ONU/USA. Effrayés à la fois par le ton de plus en plus libérateur et lattitude de plus en plus arrogante de cette coalition, et par le grand espoir que le retour affiché dAristide suscitait parmi le peuple, les putschistes avaient décidé quil nétait plus temps de jouer aux diplomates, recourant de préférence au moyen qui leur avait jusquici le mieux servi: la répression meurtrière tous azimuts.
Revigorés à cette fin par lexemple de la Somalie où une minorité décidée du peuple combat avec succès, et par les moyens du bord, larrogance néo-colonialiste de la même coalition ONU/USA, les militaro-macoutes haïtiens ont lancé le bluff mis-en-scène du Quai Colomb pour faire redresser la balance en leur faveur. Naturellement, cela a procuré aux Américains le prétexte recherché pour «réajuster» leur politique; réajustement qui nexclut ni un éventuel «compromis passif» avec les putschistes, tel que le préconisent les secteurs réactionnaires du Pentagone et du Congrès, ni lintervention/occupation dHaïti, sil est prouvé demain, comme le souligne Clinton dans une déclaration du 15 octobre 1993, que la vie des Américains est en danger. Les jeux sont faits: la rationalité justificatrice traditionnelle de linterventionnisme militaire américain était désormais mise en branle.
Toutefois, sil est faux de comparer la courageuse résistance du peuple somalien à loppression néo-colonialiste avec le cirque des «attachés» fascistes du quai protestant le débarquement de lHarlan County, il nen demeure pas moins que lintervention militaire américainesous quelque forme quelle se présenteest en elle-même une inquiétude légitime que nourrissent nombre de militants anti-putschistes, y compris lauteur de cet essai. Parce quà la vérité, comme nous le disons ailleurs, le gouvernement américain se fout bien de la restauration de la démocratie ou du respect des droits humains en Haïti, même sil apprécie la position stratégique de ce pays rebelle dans le Bassin des Caraïbes, «leur politique étrangère doit être nécessairement impérialiste parce que conçue pour la défense dun système bâti sur le principe de la domination de lhomme par lhomme 2»; leur grand plan de Nouvel Ordre mondial ne prévoit pour Haïti quun rôle de vassal, de nécessiteux à secourir ou de barbare à civiliser qui leur servira de référent dans la projection globale de la puissance.
Lintéressant durant la crise doctobre, cétait louverte hostilité à la fois du Pentagone et dun secteur très influent du Congrès américain contre la politique supposément pro-Aristide de ladministration Clinton. Pourquoi en effet la CIA jugeait-elle nécessaire de divulguer son profil assassinatoire dAristide tandis que son propre gouvernement sengage dans la restauration dAristide au pouvoir? Est-ce une politique délibérée avèk de bounda, dont lobjectif caché est damener Aristide à faire davantage de concessions au statu quo putschiste? Ou bien, est-ce encore une autre trahison de Clinton dont la propension à abandonner des amis en difficulté et à changer de conviction est très connue? Pourquoi surtout la délégation diplomatico-militaire (composée de Pezullo et des généraux américains) qui entrait en Haïti, en pleine terreur des putschistes, tenait-elle à assurer Cedras et Michel François que le semblant dintervention militaire américaine est un bluff et que la mission déguerpira «au premier coup de feu»? À ce propos, la presse internationale avait reporté quau cours dune rencontre entre la délégation américaine et létat-major putschiste, le général John Sheenan, représentant du Pentagone, manifestait un si ouvert copinage avec les généraux-assassins que cela avait embarrassé même les membres de lambassade américaine à Port-au-Prince. Un jour après la non-concrétisation du retour dAristide, le New York Times avait publié un reportage où il était dit que «des hauts membres du régime militaire qui contrôlent Haïti et qui bloquent le retour du président constitutionnel, Jean-Bertrand Aristide, étaient payés par la CIA pour des informations quils lui avaient fournies depuis au moins le milieu des années 80 jusquau coup dÉtat qui renversait Aristide [le 30 septembre 1991].3»
Deux semaines plus tard, dans une séance de déposition au Congrès sur les relations de la CIA avec lactuel régime putschiste en Haïti, il était révélé que cette agence despionnage, principal organe (et instrument) en charge de lapplication de la doctrine anti-subversive américaine dans le monde, avait elle-même fondé, en 1986, soit en pleine mobilisation populaire en Haïti, une unité spéciale de larmée dHaïti, le Service dintelligence spécial (SIN), sous prétexte de «combattre le trafic de la cocaïne, mais cette unité avait évolué pour devenir un instrument de terreur politique utilisé par certains officiers qui étaient eux-mêmes engagés dans le trafic de la drogue.»4 Ce reportage dit aussi que la CIA aurait «aidé à sauver la vie de six des partisans dAristide durant le coup dÉtat». Autre révélation-confirmation, pour nous scandaleuse, qui a eu vent, cest la participation de cette même CIA «dans un programme dentraînement de gardes du corps dAristide pour le protéger dans léventualité de son retour en Haïti». Apprécions tout de même la candide contradiction de la situation: lagence américaine (la CIA) qui a formé lunité des putschistes et des trafiquants de drogue haïtiens a aussi «sauvé» des compagnons dAristide durant le coup dÉtat, et maintenant elle entraîne ses gardes du corps! Cest donc dire que la même CIA qui a fait sortir des calomnies vicieuses pour discréditer Aristide est en même temps en charge de sa sécurité personnelle! De toute façon, il est prouvé aujourdhui que le gouvernement américain ait saboté sa propre politique de restauration dAristide au pouvoir. Il est aussi prouvé que la diplomatie demeure une arme à double tranchant qui favorise plus souvent ceux-là qui pèsent lourd dans la balance des forces en jeu.
En vérité, la présente conjoncture haïtienne est extrêmement dangereuse et la diplomatie aristidienne est en partie responsable de létat de confusion générale qui assomme le peuple. Pour avoir délaissé la puissance potentielle du peuple comme moyen essentiel de résistance et accordé à linterventionnisme des puissances occidentales le rôle prépondérant quelles jouent aujourdhui, Aristide a pour ainsi dire subverti la lutte historique haïtienne et donné en même temps à la bande des tueurs réactionnaires du régime militaire les prétextes dont ils ont besoin pour légitimer leur forfaiture. La présente conjoncture exige une stratégie cohérente de la part du secteur populaire; parce quen fin de compte la ci-devant stratégie de la négociation et du laisser-voir a fait piteusement faillite pour nous avoir fait échouer à lalternative, doublement inacceptable, entre un État putschiste mafiosi et un régime de tutelle dépendant de la protection militaire américaine.
Un Accord madichon
Coincé sous létau des pressions des mêmes puissances occidentales quil courtisait pour laider à résoudre la crise, Aristide finissait par signer, le 3 juillet dernier, laccord de dupes connu sous le vocable officiel dAccord de Governors Island, qui constituera en fait le second grand succès diplomatique du régime militaire5. En effet, malgré le semblant de concession accordée à Aristide par les militaires dans lacceptation du principe de son retour au pouvoir en Haïti, demande principale de la résistance populaire au coup dÉtat, la conclusion des accords du 3 juillet consacre dans lessentiel ce que nous appelons ailleurs, un «processus de normalisation du statu quo post-putschiste»6, cest-à-dire limplantation en Haïti dun régime hybride de «cohabitation» entre le nouveau gouvernement Aristide, «remodelé modéré», et lhéritage fascisto-bourgeois des putschistes, ceci sous la supervision omniprésente de la tutelle néo-impérialiste. Bref, la lutte haïtienne se trouve, encore une fois, à un «nouveau départ», éternel nouveau départ qui complique davantage larrivée
Pour pouvoir continuer notre analyse, deux précisions importent ici. Jespère quelles aideront à clarifier notre désaccord avec un secteur très conséquent de la gauche haïtienne qui considère la participation (et lélection) dAristide dans le processus électoral de 1990 comme une sorte de faux-pas, voire comme un «recul» du processus révolutionnaire haïtien. Je récuse une telle interprétation. Au fond, si nous analysons le contexte géopolitique dans lequel a eu lieu lélection dAristide, loption/alternative de la lutte armée révolutionnaire en Haïti a été pour le moins irréaliste. Pas tant que la lutte armée révolutionnaire, comme linsinuait la propagande ambiante, soit devenue caduque. Loin de là. En réalité, il y a aujourdhui dans le monde autant, sinon davantage, de confrontations armées quil y avait vingt ou cinquante ans de cela. Ce que nous voulons dire, cest que dans le contexte historique précis de lélection dAristide, soit entre 1988 et 1990, les forces révolutionnaires haïtiennes nétaient pas préparées pour déclencher une action armée pour prendre le pouvoir. Certains espoirs dans un coup dÉtat réformiste venu des sous-officiers et soldats haïtiens avaient été vite déçus de la récupération par Prospert Avril de la rébellion des soldats en 1989: beaucoup avaient trouvé plus rassurant dingurgiter lillusionnisme que leur nourrissait la propagande réformiste ambiante plutôt que de prendre la route de lengagement armé tous azimuts pour instaurer un régime de libération totale en Haïti.
Ainsi, pour navoir jamais été vraiment envisagée comme une option programmatique, la lutte armée en Haïti, depuis au moins les efforts héroïques de Charlemagne Péralte et de Benoît Battraville durant lOccupation américaine, avait toujours été conçue comme bluff tacticien de la part dautoproclamés «sauveurs de la nation» qui cherchaient à impressionner tout le monde7. Négligeant les considérations logistiques et organisationnelles pour des recettes extravagantes piteusement conçues, nos soi-disant guérilleros, héros sacrificiels, finiront tous par être décimés par la machine militaire du système, aidé en cela par lintelligence musclée du grand frère américain
Dans de telles conjoncture et habitude déchec, loriginalité du phénomène aristidien nous remplissait tous dune sorte despoir incertain. Lespoir dabord; parce ce que Aristide continuait une tradition de revendication révolutionnaire qui commençait depuis les premiers jours de la conquête espagnole du Nouveau monde: lingéniosité révolutionnaire de la prêche de la révolte. Après tout, la prêche de Boukman précédait bien sa prise darme contre lesclavage colonial. De plus, en se joignant corps et âme à la lutte politique, reprenant les revendications libérationnelles du peuple, et en prenant le pouvoir par un vote contestataire massif du peuple, sur le mode du défi et de la mobilisation, Aristide avait acquis une certaine légitimité qui pouvait beaucoup aider à la cohérence organisationnelle dont la lutte avait tant besoin. Il était tout trouvé pour remplir le vide et satisfaire le désir traditionnellement exprimé par le peuple dun «leader» omnipotent, figure centrale et catalisatrice, qui ralliera les forces disparates de la nation.
Mais tout ne va pas toujours sans accroc. Paradoxalement, cette légitimité même que la lutte a conférée à Aristide et la cohésion quelle devait supposément lui attribuer, créaient en même temps des entraves insurmontables contre son propre accomplissement. Parce que, justement, la légitimation surpassait de trop les limitations subjectives de lindividu Aristide: le symbole devient «two gwo», il masque superficiellementet dangereusementles faiblesses inévitables de lhomme Aristide. À ce moment-là, le sens de la lutte devient brouillé, ambigu, créant un état général de désarroi et dattentisme qui refroidit lélan révolutionnaire. Pour avoir conçu et exercé sa présidence selon la fausse doctrine qui considère le pouvoir dÉtat comme un instrument de médiation dans les conflits sociaux, un soi-disant «État-arbitre»8, Aristide a commis lerreur fatale de négliger laspiration du lavalas qui, lui, au contraire, voyait la présidence comme une étape tactique, comme un instrument partisan du changement révolutionnaire souhaité. Cette erreur dappréciation des enjeux et des ennemis continua non seulement tout au long des sept mois de la présidence dAristide, mais surtout, plus crucialement, après le coup dÉtat.
Sans compter en effet les problèmes inhérents au processus électoraliste lui-même, cest-à-dire limpasse inévitable doù mène une telle option, tout était ligué pour montrer quAristide ne connaîtra pas un destin différent de celui dAllende au Chili ou des Constitutionnalistes dominicains. Cependant rien nobligea Aristide à saccommoder de la stratégie impérialiste. Après tout Allende mourut les armes à la main, défiant jusquà la fin le coup de force réactionnaire des putschistes pinotchétiens. Bref, laccommodation aristidienne fait davantage preuve dune lâcheté personnelle que dune tactique-retraite guerrière pour confondre et, éventuellement, dérouter lennemi.
En fin de compte, même sil est prouvé aujourdhui, comme le disait Ché Guevara, que le vrai pouvoir ne se prend pas par des bulletins de vote, ni par des négociations fallacieuses, mais «par la pointe dune baïonnette», il est judicieux que le peuple haïtien fasse lexpérience du jusquau-boutisme de ladversaire. Mais tire-t-il vraiment la leçon, cest-à-dire quil ne dépend que de sa propre combativité révolutionnaire pour que tout devienne possible? Figure historique dune conjoncture exceptionnelle, Aristide a déjà fait et servi son temps en donnant à Haïti un symbole de ralliement qui a pour un temps fortifié la lutte. Mais tout comme Toussaint Louverture qui, malgré sa combativité initiale, avait fini par se laisser duper par la grande puissance française, lannée Aristide a besoin, pour paraphraser Jean Metellus, dune «année Dessalines»9, véritable année-tremplin qui repose la question du pouvoir politique selon une approche empirique qui reconnaisse à la fois la valeur des facteurs logistico-organisationnels et la non-négociabilité des principes de liberté, dégalité, de respect des droits humains et de justice sociale.
Il est clair aujourdhui, comme nous lavions prédit dans le texte déjà cité, que la stratégie négociationnelle et non-violente poursuivie jusque-là par Aristide ait piteusement échoué. Elle a échoué non pas parce quelle navait pas été bien sage, mais parce quelle avait négligé limpact et lampleur des rapports de force dans la prise (et les fonctions) du pouvoir dÉtat. Pour avoir conçu la politique comme un autel pour prêcher la morale et non pas comme une arène où se combattent dobjectives forces irréconciliables, président Aristide sétait agrippé à la diplomatie et au discours conciliatoire comme une sorte de fétiche qui, éventuellement, fera voir la lumière à tout le monde, oubliant quil est vain de promettre la lumière à ceux-là mêmes qui contrôlent à la fois Dieu et les turbines électriques
En réalité, Aristide na jamais eu la moindre chance de regagner le pouvoir selon le plan stratégique négociationnel quil avait conçu, du moins pas tel quil le rêvait dans sa bonne volonté. La coalition (composée pour lessentiel de la grande bourgeoisie possédante, des corps supérieurs de larmée et de lÉglise, des anciens tonton-macoutes et des membres de la CIA) qui instiguait le coup dÉtat anti-populaire du 30 septembre 1991 avait montré par cet acte même quelle nétait pas disposée à se laisser supplanter par des populaces mobilisées qui revendiquent de surcroît la justice sociale et le droit à lhumanité. En déclenchant le putsch, cette coalition avait parié sur trois possibilités conjointement reliées: 1) peur et panique chez le peuple, 2) prêchi-prêcha dAristide sur la morale politique et, 3) apaisement de la part de la communauté internationale. La mobilisation du Dixième département aura plus ou moins altéré ce pari en encourageant la solidarité internationale contre le coup et en reprenant, avec le peuple tout entier, le mot dordre de retour du président et de la restauration de la démocratie en Haïti.
Or, le hasard avait voulu que cette même «communauté internationale»dont le Conseil de sécurité de lONUqui uvre pour le retour du président soit contrôlé par «lunique superpuissance» dont la politique envers Aristide est pour le moins ambiguë: les États-Unis dAmérique, puissance tutrice et conseillère du coup dÉtat du 30 septembre 1991. La boucle était désormais bouclée, parce que simplement, comme le confirmeront les biais anti-Aristide des débats au Sénat américain, on imaginait mal comment ces grands milieux daffaire, ces conglomérats qui contrôlent les complexes militaires, industriels et financiers et qui sont représentés au Congrès et au Gouvernement en général, milieux souvent racistes et anti-peuples, allaient retourner Aristide au pouvoir, sachant bien que les intérêts du lavalas quil, Aristide, représente sont en totale contradiction avec les intérêts américains, intérêts codifiés et manifestés dans la politique dite de «projection de la puissance dans un Nouvel Ordre mondial»10.
Cest une telle illusion-trappe quaura créée et magnifiée ladministration Clinton et à laquelle sétait laissé prendre Aristide. Bref, lultime leçon des récentes répressions et espiègleries des putschistes, cest la confirmation, une fois encore vérifiée, que la force et les intérêts objectifs établis fondent et déterminent les stratégies politiques. Le peuple haïtien doit apprendre, une fois pour toutes, que son salut ne viendra ni dun leader providentiel, ni des bienfaits de la «communauté internationale», ni surtout pas de la seule prêche sur lamour, la non-violence et la réconciliation. Latroce expérience actuelle est une expérience dont le peuple pouvait aisément faire léconomie si la ligne de démarcation était tracée dès le lendemain du coup dÉtat du 30 septembre. Au lieu de la politique de pourparlers et de la diplomatie qui était privilégiée, Aristide avait manqué lopportunité historique de demander au peuple dapporter une résistance farouche, totale, à loppression meurtrière des putschistes, une résistance sérieuse, correspondante, employant «tous les moyens nécessaires» comme le dirait Malcolm X.
La violence totalitaire ambiante:
Praxis, connaissance et Histoire
Après que tout aura été dit et compris, lultime question qui restera à être posée est celle-ci: Que faire? Que faire quand la force brute piétine le droit et la conscience des hommes et des femmes? Que faire quand nos vies sont rabaissées à létat de gibiers, dépourvues de valeur humanitaire? Que faire quand une clique de bandits, comme le disait Victor Hugo parlant du régime de Napoléon III, « a tué les lois et le gouvernement, la justice, lhonneur, tout, jusquà lespérance?» Naturellement, la question même implique le dépassement de lordre du discours; elle met laccent sur une praxis, sur une démarche consciente qui entend contrer lobstacle par des moyens correspondants. Le faire de la question-proposition renvoie à laction; elle exige une réponse agissante qui résout la question, cest-à-dire qui à la fois la dépasse, la neutralise et la détruit. En termes politiques, ça signifie que loppression et la répression violentes des régimes fascistes sur les peuples ne peuvent être combattues que par le propre engagement violent et confrontationnel de ceux-ci. Comme le dit encore Hugo, face à «un gouvernement infâme, négation de toute morale» les peuples ont le droit, sinon le devoir de prendre les armes:
«
Nous disons, de dégoût et dhorreur soulevés:
Citoyens, marchons! Peuple aux armes, aux pavés!
À bas ce sabre abject qui nest même pas un glaive!
Que le jour apparaisse et que le droit se lève!»11
Pour ce qui est de la conjoncture politique dHaïti de ces dernières années, je ne comprends pas comment Aristide pouvait préconiser une politique de la non-violence, connaissant lhorrible tradition de violence dont sont victimes les peuples dHaïti depuis Christophe Colomb. Non, la non-violence nest pas «la seule option» laissée au peuple haïtien pour changer sa situation doppression. En réalité, elle peut se révéler la pire des options parce quelle présuppose une stratégie de réaction où linitiative de la violence est laissée à ces forces-là mêmes qui emploient à tout bout de champ de la violence comme instrument de défense de leurs privilèges socio-économiques. Cest supposé que ces forces se laisseraient amadouer par des préceptes de la non-violence qui ultimement réfutent, dans leurs objectifs, ces privilèges-là mêmes quelles défendent par la violence, se laissant ainsi dépouiller, comme des repentis Samaritains, de leurs biens et de leurs pouvoirs!
Certes, nous croyons en un monde dont la finalité éthique est non-violente, un monde où la fraternisation entre toutes les personnes humaines constitue une réalité authentique; une réalité où lhomme, la femme et lenfant jouissent la merveille dêtre dans lépanouissement du principe de vie; une réalité dautant plus non-violente que les rapports individuels et sociaux sont fondés sur la justice, sur légalité, sur le respect mutuel et sur la liberté. Mais malheureusement, lHistoire est violente. Et ce que nous observons dans ce monde-ci, cest une civilisation de la violence qui très souvent accule ses victimes à la violence pour simplement vivre comme des êtres humains. Une violence tributaire dun ordre cosmo-social totalement inacceptable parce que fondé sur les plus bas de nos instincts et sentiments: lavarice, la fourberie, légocentrisme et la rivalité mesquine. Activés et mis en branle par les activités et nécessités socio-économiques, ces sentiments sexacerbent souvent jusquà se transformer en une véritable pathologie de la haine de soi et de lAutre; lAutre, cest-à-dire toi et moi, nous autres qui pétrissons aussi dans loppression et la mal-vie. Dans de telles conditions de perdition, la prêche de la non-violence devient un handicap défaitiste qui laisse les choses à leur place.
La violence est, en effet, une sorte de seconde nature de la réalité historique haïtienne. De linvasion colombienne à la Traite des Noirs; de la guerre de lIndépendance à loccupation américaine de 1915, qui dura dix-neuf ans, et jusquaux récentes péripéties causées par les massacres des putschistes, la violence socio-politique a pris des formes si aiguës que le concept de «perte didentité» employé par Fanon pour désigner la zombification des colonisés y trouvait sa confirmation la plus illustrative. Nous parlons évidemment de lhorrible violence quotidienne que confronte la famille sans boulot; de la violence situationnelle de millions dêtres humains qui sont sans-abri, qui nont rien à manger et qui doivent chaque jour comme quoi dévier le destin pour seulement survivre; de la violence existentielle subie par des jeunes filles et des jeunes hommes qui doivent composer avec un univers de désespoir et de répression pour fonder leur avenir; de la violence de linégalité humiliante que vivent les «habitants» des provinces dans leur rapport avec les gens des villes; de la violence ambiante des populations des ghettos insalubres qui confrontent lhorreur à chaque seconde; de la violence physique et morale infligée aux prisonniers de conscience pour renoncer à leur moi, à leurs valeurs, à leur personnalité; de la violence de damnation rencontrée par les réfugiés haïtiens, les acculant à prendre la haute mer vers des horreurs multipliées; de la violence du racisme, de la xénophobie, de lostracisme subie par les émigrés haïtiens qui doivent évoluer dans des sociétés hostiles qui leur dénient leurs droits; oui, nous parlons de cette violence fluide, totalitaire et multiforme qui engendre létat de mal-vie général dans une civilisation qui abêtit lhumain.
Un état de violence général qui cause directement la mort, soit par balles de revolver du macoute ou du soldat putschiste, soit par malnutrition ou par affaissement dus à la grande pauvreté socio-économique ambiante, soit par noyage en haute mer, ou simplement par langoisse face à une vie de désespoir. Cest une violence multidimentionnelle qui attaque et accable à chaque seconde de sa vie lopprimé haïtien, qui pourtant ne demande rien dautre que le droit de vivre sa vie comme un être humain digne.
Cest surtout une violence civilisationnelle, dans le sens que nos sociétés abolissent des valeurs de générosité et dépanouissement comme la justice, la liberté et lamour parmi les humains, et les remplacent par un ordre civilisationnel faustien qui prend lHomme pour un simple animal fonctionnel, un data dordinateur, une chose malléable à merci dont la finalité est de produire de la richesse au profit des oligarchies sanguinaires, qui pervertissent le concept même dhumanité. Cest la violence, disons-nous, dune civilisation de la violence.
Loption de la non-violence est dans ces conditions irréaliste et inopérante. En consentant de renoncer unilatéralement à lemploi de la force, lopprimé réduit ses champs de possibilité, se confinant dans les limites que loppresseur a lui-même désignées, puisquen réalité le but poursuivi par la violence du système, cest justement de décourager toute velléité de violence de sa part, lui allouant à la rigueur un mode de revendication (le légalisme, létat verbal passif ou la désobéissance civile) qui ne perturbe pas trop le fonctionnement ordonné du système doppression. Loption de la non-violencesi option il y a, et non obligationest donc une option de faiblesse qui aide le statu quo, parce que la plupart des peuples du monde expériencent des situations doppression qui ne puissent être résolues que par la violence révolutionnaire.
Coup dÉtat comme acte de guerre
Le Père Aristide lui-même est une victime exemplaire de cette violence politique qua subie historiquement, et que subit encore, le peuple haïtien. Prêtre catholique qui a choisi la critique sociale du Christ contre le catéchisme adoucissant des potentats de la haute hiérarchie catholique, Aristide fut lobjet de plusieurs brimades politiques et de tentatives dassassinat, sans compter lexil et les humiliations de ces derniers temps. Mais, pour avoir choisi, dabord par ses prises de position politiques, puis sa candidature, et ensuite surtout par sa présidence, la lutte politique contre létat de victimisation, il était devenu lincarnation personnifiée des idéaux de justice, damour et de liberté du peuple haïtien. Présidence imposée par le peuple lui-même, le gouvernement dAristide était dautant plus inacceptable à lEstablishment dirigeant quil menaçait, potentiellement, les bases fondamentales du système doppression. Présidence de lespoir et des aspirations historiques de tout un peuple, le lavalas aristidien constituait dès lors lennemi des forces dominantes. Le coup dÉtat du 30 septembre 1991, est non seulement une violation de la légalité constitutionnelle, mais cest surtout un acte de guerre contre lennemi-peuple.
Élevé dans les grands principes de lhumanisme chrétien et dans la sagesse générositaire des traditions africano-haïtiennes, le Père Aristide récuse la violence sur des positions de principe qui transcendent la politique. Conscient que nos cinq siècles dhistoire violente ne nous ont apporté jusque-là que davantage de violence et de douleurs, il entendait utiliser le grand prestige moral quil avait acquis dans la lutte populaire pour rompre cette spirale de la violence; avec lespoir dorienter Haïti, une fois pour toutes, vers lÉtat de droit, damour et de justice sociale dont nous rêvons tous12. Cest une très noble entreprise, et elle doit demeurer notre ultime objectif. Mais ce que nous devons observer et souligneret qui est importantcest que la spirale de la violence ne peut être véritablement rompue, cet État de droit ne peut être achevé, sans lintrusion de la violence, ou simplement de la force décisive, pour contrer la violence tous azimuts utilisée par les classes dominantes pour maintenir le système doppression ambiant.
La négligence de ce facteur décisif par le Gouvernement lavalas est en partie responsable de la relative facilité par laquelle le coup dÉtat a pu tenir et durer. Bien entendu nous savons bien, tel un dé truqué dont la touche est préalablement déterminée, que les circonstances de la prise du pouvoir par Aristide, vu la coriacité des structures doppression quil cherchait à défaire, piégeaient dès le départ sa tâche de changement politique en Haïti. Mais du fait justement que la touche était prévue, nous regrettons infiniment que le pouvoir populaire aristidien nutilisât pas davantage de force pour imposer le changement.
La Force et le Droit
La force, en soi, nest pas légitimante. Mais pour en avoir fait le médium par excellence de régulation des rapports humains, la civilisation doppression existante lui confère des attributs qui lemportent sur tous les autres médias de régulation-légitimation sociale, tels le droit, la justice, la religion, la communalité ou la parenté. Le rapport entre la force et le droit est essentiellement un rapport de force; parce que sans la dissuasion implacable de la force, comme exprimée par la peur du gendarme, du confinement, de la répréhension ou de la famine; bref, sans la peur de la Mort, le droit nest quun catéchisme de palabres sans aucune prise sur la réalité. La Charte des Droits de lHomme des Nations unies ou la Constitution des États-Unis, qui déclarent que tous les hommes (et les femmes) naissent égaux, libres et ayant droit au bonheur existentiel, sont en cela des virtuoses de rhétoriques sur papier, fantasmant sur lidéalité de lHomme dans un esprit de quête de la bonne conscience. De même que plusieurs années après la Déclaration américaine lesclavage était encore existant et que continue dy prospérer, plus de deux siècles après, le racisme, lexploitation et loppression, de même la Déclaration des droits de lHomme de lONU demeure aujourdhui un vu pieu qui nempêche pas le capitalisme, limpérialisme ou le macoutisme haïtien de prospérer. En réalité, on dirait que le Droit nest quun bluff inventé par les puissants eux-mêmes pour attraper les nigauds des classes dominéessils sont bien entendu si nigauds quils oublient quun droit consenti est toujours un droit pris par la force.
Cela dit, les grands principes ne font pas toujours les grands droits. Le droit est dabord un mouvement continu de regain de la dignité déniée. Cest un processus dempowerment, de prise de droit (et de pouvoir), qui confère à lindividu, au groupe ou à la collectivité une prise directe sur ses choix de vivre et sur laccomplissement de son bonheur. Le droit doit être surtout empirique, cest-à-dire immédiat, existentiel, réel. Enjeu dans un rapport de force régi par les impératifs de la situation, le droit se renouvelle constamment dans une praxis de liberté, de combat, de prise de dignité. Certes, les grands principes le fondent, mais ils ne le réalisent pas toujours sans lapport décisif de la force.
Le faux débat de la professionnalisation versus élimination de larmée
Sagissant de la fonction de larmée ou de sa nécessité même dans une nouvelle Haïti, on remarque, dans le débat en cours, deux points de vue radicalement différents, mais qui nourrissent une même illusion. Le premier point de vue (véhiculé principalement par la coalition clintonienne aux États-Unis et repris par Aristide dans le cadre des accords de Governors Island), préconise la professionnalisation de larmée, dans le sens que celle-ci sera désormais soumise à lautorité civile, se confinant dans son rôle constitutionnel de «défenseur de lintégrité territoriale de la nation», et laissant au pouvoir judiciaire et à la police le soin dadministrer les fonctions de régulation et de maintien de lordre de lÉtat.
Cette thèse-espérance est faussée dès le départ. Elle présuppose que cest le manque de professionnalisation de larmée qui lincline à agir comme un corps dassassins, piétineurs du droit. Or, cest loin dêtre le cas. En fait, non seulement larmée dHaïti a toujours été en quelque sorte (notamment à partir de loccupation américaine) linstitution la plus «professionnalisée» du système socio-politique haïtien; mais surtout lidée de professionnalisation elle-mêmequelle soit dordre technique, administratif ou institutionnelimplique que le rôle dagent de répression de larmée sera pour ainsi transformé, faisant place à une nouvelle fonction de bons patriotes, agents du civisme, citoyens disciplinés, qui seront là uniquement pour défendre le bien-être général. Cest là une monstruosité démentie par lHistoire. Au juste, même chez les états les plus soi-disant développés et démocratisés de lOccident, la fonction de répression de larmée nest jamais supprimée, elle a simplement muté; elle a atteint un degré de sophistication qui lui permet de déléguer, en temps normal, ses fonctions de répression quotidienne à dautres corps constitués, suffisamment armés, qui sengagent exclusivement à la fonction de maintien de lordre publique: la police, la milice, la garde des tribunaux, etc.
Les exemples de de Gaule déployant les forces gigantesques de larmée française contre les étudiants rebelles de Mai-68, de Bush envoyant des contingents hautement mécanisés de larmée fédérale contre les émeutiers noirs et latinos de Los Angeles, ou encore de Boris Eltsine ordonnant à larmée lattaque contre le parlement russe, doù résultait un massacre impeccable, tous ces faits-là montrent que larmée, quoi quon en dise, ne sest jamais départi de son rôle principal dinstrument privilégié et pilier crucial de lordre sociétal. Dans ces conditions, larmée dite «moderne» jouit du double avantage de la force destructrice: elle peut à la fois assurer la paix du statu quo local par de simples interventions ponctuelles dans les crises sociales, et en même temps conquérir, contrôler et sécuriser dautres espaces géopolitiques dépendants de sa tutelle militaire. La maîtrise de la technologie militaire vient ensemble avec lambition de conquête. Donc, les armées qui délèguent ainsi leur supervision immédiate de la lutte des classes dans leur pays dorigine vont tout naturellement «découvrir» dautres espaces sur lesquels projeter leur puissance. Tout cela, dans lordre de la conception colonialo-impérialiste de la puissance.
Lautre point de vue, cest la demande dun secteur par ailleurs très représentatif de la société haïtienne, de lélimination institutionnelle de larmée en tant que telle, pour être un corps de parasites, de criminels et de traîtres de la nation. Notons que dans lacception créole et populaire dite dechoukaj de larmée, la forme que doit prendre son élimination est très ambiguë: elle peut signifier tout à la fois, dun côté, une purge tant soit peu violente de ses éléments les plus coupables de malversations, reléguant le corps tout entier à des fonctions «civiles»; ou alors, de lautre côté, la prise du pouvoir par un lavalas radical, par une vague torrentielle armée, baignée dans lesprit de la libération, qui remplacera larmée comme force militaire légitime dÉtat. Quoi quil en soit, ce point de vue, lui aussi, néglige et le rôle historique traditionnel de larmée et la réalité «structurelle» de linstitution militaire. La faiblesse de départ de ce point de vue, cest quil croit, très naïvement, que larmée peut être éliminée sans lorganisation et lintervention, au préalable, dune force militarisée constituée (nationale ou internationale) pour imposer la décision. Oubliant que lHistoire est essentiellement violente, il croit pouvoir remplacer un ordre social bâti sur la force par un ordre de droit justicialisant, sans lintrusion de la force suffisante pour supporter le projet.
Cest donc dire que la réponse nest ni dans la professionnalisation de larmée, ni dans son élimination en tant quinstitution dÉtat. Il sagit plutôt de son orientation, du genre de mutation qui sopère en son sein, et comment elle répond aux questions: À qui profite larmée? Qui la nourrit, qui lagence, qui la commande et qui sen sert? Certains radicaux de linconséquence diront peut-être: Éliminons tous les corps militaires de lÉtat! Établissons un régime de société civile totalement démilitarisé! Cest noble; mais cest là un vu pieux. Tout simplement, parce que lélimination hypothétique de larmée occasionnera automatiquement non seulement sa réincarnation dans une autre ou nouvelle forme darmée, mais aussi cette force continuera de réglementer la lutte des classes et les intérêts objectifs des classes actuellement dominantes, nouvelles ou pas, qui ne cesseront pas dexister sous un régime où larmée est éliminée. Au fond, dans la poignée de pays (le Luxembourg, Costa Rica notamment) où larmée nexiste pas en tant que telle, la jurisprudence en vigueur est un leurre qui masque laction et linfluence sournoises dautres forces militaireslocale, régionale, internationalequi sont les de facto garants de lordre socio-politique ambiant.
Bref, tout ne fait que contourner la question: Quelle armée et quel ordre socio-politique défend-elle? En résumé, ce quil faut en Haïti, cest une autre armée, une armée révolutionnarisée, transformée, conquise par les revendications libérationnelles du peuple, qui se mettra au service de ses intérêts fondamentaux dans une praxis où la force est guidée par le droit, par la justice sociale et par la dignité humaine. Une armée qui ne se cachera pas derrière des formules creuses pour légitimer la force, mais qui au contraire tirera toute la conclusion sur la nécessité de la force pour actualiser le droit.
Parallèle et conte dHistoire
Stratège militaire et homme dÉtat de premier plan, Toussaint était aussi connu pour ses penchants à la négociation. Il maniait les subtilités diplomatiques avec une telle finesse de virtuose quil étonna et confusa à la fois ses ennemis et ses compagnons. Après plusieurs années de lutte faites, par alternance, de grands combats victorieux et de revers douloureux, il fut tant porté aux compromis quil acceptât de sacrifierpar exécution sur ordre de lÉtatson propre neveu, Moïse, un grand militant anti-colonialiste, pour apaiser lhostilité des anciens propriétaires esclavagistes qui cherchèrent à faire «cohabiter»pour employer un terme aujourdhui à la modeles acquis du ci-devant régime colonialo-esclavagiste avec laspiration de liberté et dindépendance des anciens esclaves révolutionnaires. Notons quen pleins ravages meurtriers de lexpédition militaire napoléonienne, qui entra à Saint-Domingue avec pour mot dordre le «rétablissement de lesclavage», Toussaint croyait encore si tant aux bienfaits des compromis quil fît de certains dignitaires et fonctionnaires de lÉtat français ses «conseillers personnels», qui lui donnèrent des «avis» sur la meilleure façon de faire pour avoir la bonne grâce de la France, grande puissance protectrice qui tirait les ficelles en sous main. On connaît le reste: la stratégie conciliatoire de Toussaint finira par tisser sa propre nasse dimpasse, tombé victime des intrigues dilatoires de loppresseur: on le capturera et lenverra dans une horrible prison moîteuse, le Fort de Jour, dans le Jura français, où il mourut de chagrin et de récriminations.
Il est remarquable que la nouvelle de lenlèvement de Toussaint, le 7 juin 1802, avait dabord infligé chez le peuple une grande tristesse accablante, voire une grande désolation quant à l«incertitude» de la lutte. Puis, cependant, le lendemain, «tout autour dEnnery, ainsi que dans les montagnes, le son du tambour appelait le peuple à la révolte, et sur les hauteurs de Plaisance, de Dondon et de leurs environs linsurrection massive contre Leclerc commençait à gronder.»13 Le peuple se réveilla avec un nouveau regard sur la réalité politique, avec une nouvelle prise de conscience qui lui faisait réaliser la nécessité de lancer la lutte sur un plan supérieur, vers une nouvelle étape qui engagera lennemi avec toutes les armes quil le faut, avec une détermination renouvelée pour atteindre lobjectif prioritaire: labolition totale de lesclavage et lindépendance nationale. Doù lavènement de létape Dessalines: ce moment de lappréhension par les anciens esclaves de larme de la violence, cest-à-dire de la guerre totale, comme une décision de lintelligence, selon la belle boutade de Malcolm X.
Une étape malheureusement courte (18021806) et qui a mal tourné pour le peuple haïtien, puisque les fruits de son incroyable victoire seront sitôt usurpés par les classes dominantes et leurs valets dans la petite bourgeoisie, sapant ainsi cette première grande opportunité de libération totale du peuple. Une étape sur laquelle nous aurons éventuellement beaucoup à dire. Ce qui doit être surtout relevé ici, cest la capacité de la lutte à se mouvoir dune étape à une autre, dun niveau à un autre, selon les expériences et leçons apprises par le peuple. Notons aussi que le même travail de boycottage entrepris par les anciens possédants et royalistes français contre la politique jugée «libérale» de la Révolution envers la colonie saint-dominguoise, sest réopéré aujourdhui, deux siècles plus tard, dans les accrocs du Pentagone, du Congrès et des milieux conservateurs américains contre la politique soi-disant pro-Aristide de Clinton. Bref, la continuité historique de loppression se porte bien dans le «Nouvel ordre mondial».
Conclusion
Avec le coup dÉtat du 30 septembre 1991 et le non-retour dAristide du 30 octobre 1993, à la fois la voie électoraliste de la prise du pouvoir et la stratégie négociationnelle pour reverser le coup se trouvent discrédités. On aurait cru, comme lont si naïvement cru plus duns, que le «Nouvel ordre mondial» apporterait «espoir» en Somalie et la «démocratie» en Haïti. Ce qui en résulte au fond, cest une réalité mystifiée, un jeu de puissance, cynique et meurtrier, entre complices exploiteurs pour sapproprier la vie elle-même.
Dans toute lutte politique lavant-garde joue un rôle de première importance. Quelle soit dordre politique ou quelle apparaisse sous les traits dun commando guérillero, dune grève douvriers ou bien provenant dun mouvement culturel, artistique, philosophiqueou encore provenant dun secteur patriotique de larmée (comme ce fut le cas à Saint-Domingue en 17911802, ou au Portugal en 1974)lavant-garde remplit une fonction qui la place comme léclaireur de la société, ou plus précisément comme son défenseur pratique dans un environnement aliéné et dépassé.
Évidemment, les possibilités de reconquête du pouvoir politique par les partisans dAristide, et par les organisations populaires en général, sont pratiquement nulles dans les conditions stratégico-politiques actuelles. La Sainte Alliance entre loligarchie traditionnelle, la grande bourgeoisie urbaine, leurs valets dans larmée et les milieux réactionnaires américains, qui exerce aujourdhui le pouvoir en Haïti, nest pas prête de labdiquer sans lancer des combats farouches. Cependant, tout est loin dêtre réglé. LHistoire est un processus ouvert au cours duquel le défit du «Que faire?» restent toujours percutant.
Bien entendu, cette question ne peut pas être véritablement répondue par une étude théorique, ni par des slogans démagogiques. Sagissanten loccurrencede la prise darmes, les peuples lont souvent fait dans des conditions objectives et subjectives qui ne sont jamais déterminées par les seuls discours de la révolte. Bref, seul le peuple haïtien, en dernière analyse, aura le dernier mot quant au mode de combat quil veuille livrer contre lennemi.
Cela dit, nous aimerions terminer par une brève grille dhypothèses sur certaines possibilités de confrontations armées qui peuvent être exploitées par une approche réfléchie et systématique:
Hypothèse I:
Invasion militaire étrangère
Cette hypothèse est la plus dangereuse occurrence qui serait survenue dans la lutte haïtienne. Elle supposerait que nous aurions fait appel à une couleuvre venimeuse pour chasser une souris. Résultat: éventuellement la couleuvre détruira et la souris et la personne qui lavait fait venir
Hypothèse II:
Assistance militaro-logistique à une force populaire
Cette hypothèse suppose laide militaire des pays actuellement engagés dans la résolution de la crise haïtienne (lUSA, la France, le Canada et le Venezuela) à des contingents pro-Aristide pour combattre les putschistes. Cette hypothèse a un avantage dans le fait que les actuels combattants sont des Haïtiens. Cependant, comme le montre le piteux résultat des filiations de la CIA à des groupes oppositionnels du tiers-monde pour soi-disant vaincre des tyrans, ou lexemple des «contras» nicaraguayens armés par ladministration Reagan, cette option est truffée de pièges et de dangers, parce que tout simplement, la personne (ou le gouvernement) qui contrôle le flot darmes et la logistique contrôle aussi la stratégie, voire lobjectif
Hypothèse III:
Un contrecoup dÉtat pro-Aristide
Cette hypothèse suppose le déclenchement dun coup dÉtat par un secteur organisé, patriotique et politiquement conscientisé de larmée (qui reste bien sur à trouver); un coup qui dénoncera et combattra la minorité criminelle actuelle qui tient le pays en otage. Un coup dÉtat militaire populaire, soutenu par le peuple, qui appelle le peuple à linsurrection, qui rétablira Aristide au pouvoir, qui demande le retrait de linterférence étrangère, et qui défend le principe de légalité politique et de la justice sociale en Haïti. Cette hypothèse est la moins coûteuse en vies humaines et la plus immédiatement réalisable, vu le soutien universel quelle recevra du peuple. Mais pour quelle réussisse et serve les revendications du peuple, il faudra quelle soit débordée, contrôlée et dépassée par la propre insurrection générale armée du peuple
Hypothèse IV:
La lutte de guérilla révolutionnaire
Cette option savère jusquici la plus authentiquement adéquate aux peuples du tiers-monde qui combattent à la fois le néo-colonialisme et les oligarchies locales, alliées à celui-ci. Depuis les marrons-guérilleros de Saint-Domingue au xviiie siècle jusquaux partisans de Mohammed Aidid en Somalie, en 1993, en passant par les grands faits darmes de la Chine, dAlgérie, de Cuba, de Zimbabwe ou de Nicaragua, la lutte armée de guérilla a fait beaucoup ses preuves comme stratégie de prédilection des mouvements révolutionnaires du tiers-monde. Privilégiant la conviction idéologique, lingéniosité de la tactique et le courage transcendantal comme atouts fondamentaux de laudace guerrière, la guérilla est la seule forme de lutte armée qui préserve la pureté révolutionnaire de lidéal éthique du projet politique des conjurés. Ça cest pour son côté romantique. En réalité, loption de guérilla est lune des plus exigeantes des campagnes militaires. Pour être en désavantage sur le nombre des combattants engagés, sur la quantité et la qualité des armes, et sur lampleur des préjugés propagandistes ambiants, la guérilla, pour survivre, doit sexceller dans la discipline organisationnelle et dans un travail de contre-propagande efficace. À la fois avant-garde et organe suprême de la lutte, la résistance armée doit être capable de réfléchir, cest-à-dire étudier et appréhender en profondeur les multiples facettes de la lutte, de la conjoncture, dans lintention dy appliquer la meilleure tactique possible. La lutte de guérilla prend surtout du temps, exigeant de la patience et de la persévérance même dans ladversité. Cest là bien sur un grand désavantage, surtout dans ce moment historique urgent qui demande une réponse sur le champ. Mais telle la grenouille de la fable, la guérilla peut réussir si elle sait visionner ses pas comme de longs bonds dans une longue marche libérationnelle.
En résumé, la grande inconnue dans ce jeu de puissance entre adversaires-amis complices, qui se nourrissent les uns les autres, aura été le peuple haïtien lui-même. Puisque lenjeu le concerne en premier chef, il ne dépend que de lui pour redresser la balance. On comprend bien que cela ne se fera pas sur du velours, puisque toute une combinaison de facteurs pratiques, réflexifs et historiques entravent son champ daction. Mais rien ne dit que les damnés de la Terre demeureront condamnés à jamais. Après tout, la Révolution14 continue de se prouver comme option historique viable pour les peuples: Bref, tout est toujours possible. Tel le dit ce poète anonyme: Ayiti yon jou ka libere e ka bèl kouwè yon prentan, kouwè yon bèl zwazo k ap vole kè kontan.
Notes
| 1. | Par exemple les appels répétés de Cedras à Aristide, durant la première semaine de lapplication de lembargo pour «un nouveau départ» avec Aristide. |
| 2. | Cf. «LONU, la présidence dAristide et la crise haïtienne», TontonGuy, 1993 |
| 3. | Lire respectivement The Nation du 8 novembre 1993 et le New York Times du 1er novembre 1993. |
| 4. | Cf. le New York Times du 14 novembre 1993. Lire aussi à ce propos un article du Boston Globe du 6 décembre 1993 qui, citant un document officiel du Pentagone, révélait comment, plusieurs mois après le coup dÉtat, ladministration de Bush continuait à entraîner des officiers haïtiens dans le fort Lackland Air Force Base en Floride. |
| 5. | Le premier étant le Protocole dAccord de Washington, qui posa le premier le principe de la «cohabitation» entre le fait accompli putschiste et un éventuel gouvernement poupe twèl aristidien. |
| 6. | Cf. «LONU, la présidence de Clinton et la crise haïtienne», TontonGuy, 1993. |
| 7. | Notamment les invasions successives de Perpignan, du «Jeune Haïti» ou la mise en scène rocambolesque de Bernard Sansaricq. |
| 8. | Cf. La Chance qui passe, livret du programme de gouvernement de la coalition électorale aristidienne. |
| 9. | Cf. Jean Métellus, lAnnée Dessalines, Éditions Gallimard, 1986. |
| 10. | Voir à ce sujet le reportage du New York Times du 8 mars 1992: US Strategy Plan Calls for Insuring no Rivals DevelopA One-Superpower world. |
| 11. | Victor Hugo, Les Châtiments, Jersey, novembre 1852. |
| 12. | Le Père Aristide ne néglige pas toujours limportance de la violence dans le jeu politique. Tout au long des sept mois de sa présidence, il sétait refusé de condamner le dechoukaj, allant une fois jusquà le louer comme une arme de combat légitime employée par le peuple pour se défendre dans une société sans justice. |
| 13. | Cf. C.L.R. James, Les Jacobins noirs/ Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue. Éditions Caribéennes/Gallimard, 19491980. |
| 14. | Si on entend par cela lhabilité historiquement et continuellement prouvée des peuples à contester leur état de servitude au profit dune réalité transcendée, qui «change la vie». |
