Aller au sommaire de ce numéro de Tanbou/Tambour, Été 2015

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Poésie en français

Poème de Lenous Suprice

Satrape de fantôme

« ... Jetez-le, pieds et poings liés, dehors dans les ténèbres;

là il y aura des pleurs et des grincements de dents. »

(Matthieu 22, 13)

Elles se sont jetées dans la piscine des porcs, tes oies immondes et mercenaires, croyant avoir vu le reflet d’un grain de richesse, sans pudeur ni rien de bon, célébrant leur dépendance au macabre, au gavage de la violence, dans l’immoralité la plus sourde.

Qu’elles avalent en vitesse leurs déboires, que leur digestion soit lente sans fin, à la hauteur des fleuves renversés dans les yeux des torturés, des nombreux fauchés et leurs alliés, sous la mitraille de ton damné précepteur et de ta satrapie de pète-sec.

Que les furieux vents de partout, typhons claustrophobes et mouvements de séismes dévastateurs emportent les cris de tes bêtes immondes, de tes oies mercenaires qui ont toujours vu un peu tout le monde tout bas, du haut de leur misérable impudence, en toute fatuité.

Fiche le camp de la rivière d’ici, bête parasitaire, sans aucun égard ni digne trompette.

Vade retro, Satana, démoniaque sangsue, sans même un coassement, sauf celui de tes semblables crapules, tous fossoyeurs de paix et de vitalité.

Devant tous, ils doivent répondre à cette bien connue instruction criminelle ; « qui, quoi, où, par quels moyens, pourquoi, comment, quand? », de gré ou de force, de force surtout si jamais… pour que nul ne soit plus tenté par l’irréparable.

—Lenous Suprice

Nixon Léger Untitled, Ref. http://www.nixonleger.com

Poème de Tontongi

Je suis Charlie et je suis aussi d’autres choses

Je suis Charlie tombé sous le poids de dix mille ans
d’atrocités réciproques à travers champs et marées,
à travers les mers proches et lointaines qui souvent
prennent la couleur du sang versé par la haine.

Charlie ne devait pas tomber pourtant même s’il n’avait
d’égards ni pour les Grands Seigneurs des contrées
ni pour les Prophètes des religions qu’il profane.
Une vie valant plus que la susceptibilité du croyant.

Charlie ne devait pas tomber parce que ses parents ne l’ont
appris les bonnes manières de la chrétienté et la soumission
ni parce qu’il n’avait de cure de crier à haute voix ses angoisses ;
mais nous avons besoin un peu d’humour quand même.

Je suis Charlie et je suis aussi Michael tué sous les yeux
de témoins horrifiés par un flic doté d’un impeccable sang-froid
dont la justice n’a trouvé rien à redire ; il est tué pour avoir
été l’Autre dangereux dont la vie ne vaut pas grand-chose.

Je suis Charlie et je suis aussi d’autres choses,
je suis l’agonisant dans le village pakistanais,
cible malheureuse des drones redoutés
qui ne se connaissait pourtant pas d’ennemis,
mort pour une cause qui n’était pas la sienne,
un meurtre téléguidé d’en-haut et qui ne sera pas épié.

Je suis Charlie et je suis aussi l’Autre
celui-là qui est sans nom et sans même une adresse
trouvé sur le boulevard, gelé par le froid ;
je suis Charlie tombé pour ses idées
et pour ses folies iconoclastes contre les interdits.

Je suis Charlie et je suis aussi Ahmed obéissant son Imam
un peu trop aveuglément il se disait, finalement libéré
des confines d’une société où tout est déjà réglé d’avance
– un déterminisme pervers qui détruit la spontanéité et qui
change la direction du temps, il se disait –, une rigidité
qui emprisonne son destin, il pensait pourtant, lui Ahmed,
devenir une bombe humaine qui périt dans l’action.
Il choisit de devenir l’anti-mullah et l’Anti-Nantanahu ce jour-là,
il choisit de devenir non le tueur de ses propres frères et sœurs,
il choisit de devenir non le tueur des Palestiniens innocents,
mais le sauveur de quatre Juifs embusqués dans le supermarché,
Ahmed qui daigne devenir humain là où il est supposé d’être rien.

Je suis Charlie mais pourquoi se plaît-on à taquiner
le Dieu de ceux-là mêmes qui adoucissent leur vieillesse,
le dernier visage humain qui sourit avant la mort ?
À vos derniers instants, les dents périmées reflétant
la distance terrestre selon la misère endurée, ces anges mal payés
qui sont là pour vos besoins et aussi vos caprices de l’Au-delà,
ces rescapés de toutes couleurs de vos guerres et conquêtes
sont aussi aujourd’hui votre dernier ancrage,
c’est cela la condition humaine,
cela et puis d’autres choses.

Je suis Charlie et je suis là aussi
pour témoigner d’autres méfaits et malheurs,
d’autres ignominies inscrites au temple du Mal sociétal,
pour dire « mourir pour ses idées est sympa »,
quand ce n’est pas l’autre Ahmed, le fanatique religieux,
qui le fait avec une bombe au ventre.
Je suis Charlie et je suis aussi ceux-là
qui n’ont pas de noms honorés au Registre,
ces Jean Valjean de l’ère informatique.

Je suis Charlie et je suis aussi l’Autre,
le faux ennemi juré de la démence,
le dernier souffle alerte de la conscience,
Charlie, la grande gueule qui ferme la boutique
par l’intonation du bruit, mais qui dit le village
tout ensemble a le droit à la voix.

Je suis Charlie et aussi les victimes économiques
du terrorisme de la Wall Street et des grands mangeurs*,
les exclus de Davos à cause de la perfidie de la foire,
les laissés-pour-compte de la Bienséance sociale ;
je suis Charlie et on ne me reconnaît pas ma propre voix.

* Grands mangeurs en allusion aux profiteurs sous les gouvernements d’Aristide et de Préval et de Martelly, mais ils ont existé sous tous les gouvernements depuis l’Indépendance en 1804.

—Tontongi Boston, février 2015

Poèmes de Denizé Lauture

Courbé sur ma torche

Courbé sur ma torche crépitante
Se promenant rageusement
Sur le fer qu’elle fond et unit,
J’ai rimé ces vers
Pour la fusion
De tous les cœurs
Vers une COMMUNION UNIVERSELLE
Si violence perle
Sur leur éclatante dorure
Si blasphèmes y écument
Et débordent furieusement
C’est qu’ils ont pour moule
L’un de ces fronts impitoyablement écorchés
Tout au cours de l’histoire.
C’est qu’ils sont incrustés
Sous la chaleur du feu
La brusque dilatation du fer
Le sautillement des étincelles
Les douleurs aigües des brûlures
Et de la fumée dans les yeux
La chute de grosses gouttes de sueur
À la lueur de flammes rougeoyantes.
C’est qu’ils ont surgi d’un cœur déchiré,
De l’une des poitrines frustrées
Tout au cours de l’histoire.

Chair et astres

Il avait cousu les paupières
De tous les fils frigides de l’enfer
Avec le fil bleu de son aiguille aimantée.
L’univers entier lui appartenait.
Il a baisé, baisé, baisé follement
Toutes les lascives prunelles
De son célèbre prisonnier céleste.
Son essence de feu a forniqué
Avec toutes les braises, toutes les étincelles.
C’était l’orgie entre la chair et les astres.
Devant ses pupilles exorbitées
Les pervers de la voie lactée ont aimé
Et ont éjaculé des chaînes de cristaux
Aux mille et une couleurs.

Le temps des semences

Oui, il viendra, le temps des semences
Oui, il viendra un soir
Où l’on me réveillera
En plein sommeil
Et l’on me commandera ;
« Les portes de la saison des semences
Se sont ouvertes.
Va semer le grain
Avec lequel j’ai rempli ton grenier
Le grain dont je t’ai confié la garde. »
Et je me lèverai
Le sommeil s’en ira de mes paupières
Mes yeux seront grand ouverts
La noirceur macabre de la nuit
Ne m’effrayera point.
La fatigue loin de moi s’envolera.
Et je marcherai
Oui partout j’irai
Semer les semences de la vie.

Les semences qui ne périront point
Qui, toutes, germeront
Qui, toutes, porteront fruits.
Car elles sont « rangées »
Et pour les terres grasses
Et pour les désertiques et rocailleuses.
Le bon vent se chargera de les emporter
Vers là où je ne pourrai arriver.
Elles croîtront partout.
Chaque rocher,
Sera transformé en fumier
Et contre elles les dents
Des insectes voraces
Resteront inefficaces.
Peut-être, je commencerai seul
Mais lorsqu’on verra
Que les grains semés
Sur les terrains rocailleux germent
Lorsqu’on verra
Que même attaquées par les insectes
Les pousses croissent.
Lorsqu’on verra
Que les mâchoires voraces
Des sauterelles en vain se lassent.

Lorsqu’on verra
Que leurs fruits
Mûriront à n’importe quel prix.
Alors d’autres cœurs, d’autres mains
Se joindront aux miennes.
Ce sera le commencement
De la semence universelle
La semence à l’unisson
La semence de chaque maison
La semence dont la moisson
Dispersera la charité
En apportant JUSTICE et ÉQUITÉ.

Adieu camarade

(À John Mulvihill, soudeur irlandais)

Adieu, je me souviendrai de toi.
Le souvenir d’un frère, jamais, ne s’efface.
Aujourd’hui camarade, tu t’en vas,
La tête baissée,
Le cœur humilié.
Peut-être, je ne te verrai plus,
Car la cupide pieuvre ne t’a lâché
Qu’après avoir bu
Tout ton sang
Et sucé
Toute la moelle de tes os.
Mais, dans mes mains, j’ai tenu
Tes mains couvertes de coupures
Et de brûlures.
Et j’ai bien vu tes yeux,
Tes yeux à demi fermés,
Aux paupières ridées
Sans cils,
Sans sourcils ;
Conséquences de longues années
Vécues sans un instant de repos ;
Conséquences de toute une sublime vie
Sur une torche crépitante
Dégageant une fumée chaude et suffocante.

Frère, tes bras devenus faibles
Ne peuvent plus suivre
Le rythme effréné
Que réclament leurs profits
Ils te repoussent comme ils jettent
Leurs machines usées
Devenues inutiles
Parmi les décombres.
Maintenant, ta vie est un corridor tout sombre,
Mais dans ce morbide dédale
Où tu verras se déplacer
D’incroyables ombres
Toi, dans ta poitrine opprimée
Ne nourris point de rancune
N’y laisse point grandir la haine.
La haine et la rancune
Apportent plus d’infections
Au monde déjà en putréfaction.
Elles élargissent sa plaie
Déjà sans horizon,
Ne plonge point ton index
Dans cette blessure déjà trop profonde.
L’arbre de la haine ou de la cupidité
Ne produit pour l’homme aucun fruit
Qu’on appelle salut ou dignité.
Au contraire, ses branches chargées d’épines
Flagellent impitoyablement l’humanité.

Camarade, désormais apprends à défier avec fierté
Ces démons de la fatalité.
Va et ne désespère pas.
Car cette même torche
Qui a cicatrisé ton corps,
Cette même torche
Qui a séché toute goutte de ta sueur,
Qui te laisse tout essoufflé,
Qui a ridé ton front et tes paupières,
Qui a brûlé tes cils
Et tes sourcils,
Qui a fermé tes yeux à demi
Éclairera la voie
Que chaque camarade empruntera
Pour arriver au salut et à la dignité.

—Denizé Lauture Sélection tirée du recueil de poèmes Les Dards empoisonnés du denizen, 2015)

Le Oakland Bay Bridge vu du Ferry Building à San Francisco. Le pont San Francisco-Oakland Bay fut ouvert en 1936 et les lumières décorant ses câbles de suspension furent rajoutées en 1986. —photo par David Henry
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