Aller au sommaire de ce numéro de Tanbou/Tambour, été 2015

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Dany Laferrière et la néocolonisation d’Haïti par la culture

—par Tontongi

Bien que les chefs de la Révolution Haïtienne fussent, à quelques exceptions près, des semi-analphabètes et ne parlassent le français qu’approximativement, ils décidèrent, le moment venu de former un gouvernement, d’adopter le français et la culture franco-judéo-chrétienne comme langue nationale et référent identitaire de la nouvelle nation.

C’étaient 211 années de cela. Entre-temps, Haïti a connu une multiplicité de coups d’État, d’invasions et occupations étrangères, de révolutions et de contre-révolutions, mais jamais le choix de la langue et de la culture franco-judéo-chrétienne comme langue et culture dominantes n’a été reconsidéré, malgré un piètre dossier et héritage d’échecs en termes d’alphabétisation et d’accès à la culture de la majorité de la population, qui ne parle que le créole haïtien ou l’haïtien.

Récemment, une politicienne canadienne d’origine haïtienne, Michaële Jean, a été élue secrétaire générale de l’OIF (Organisation internationale de la francophonie), seulement quelques mois après l’élection de Dany Laferrière, l’écrivain canado-haïtien, à l’Académie française. Quand on met ces deux événements, d’apparence séparés, dans leur contexte historique, c’est-à-dire dans une conjoncture historique où le français perd de plus en plus du terrain par rapport à l’anglais et où la France cherche éperdument à maintenir ses influences culturelles et politiques dans ses anciennes colonies, et si on y ajoute le fait que François Hollande, le président français, a déjà rencontré trois fois son homologue haïtien, Michel Martelly, au cours de ses trois années de fonction, on voit bien qu’il y a une campagne de charme par la France pour ancrer davantage Haïti dans sa sphère d’influence, spécialement à la lueur des nouveaux développements en matière linguistique qui ont eu cours en Haïti.

En effet, la France voit avec alarme l’actuel processus de conscientisation haïtienne vers un renouveau identitaire qui ne dépend en rien des dogmes légitimants dominants de l’impérialisme culturel de la France, et qui fonde sa légitimité sur la revalorisation linguistique et culturelle du créole et du vodou haïtiens, remettant en question, et espérant éventuellement abolir, l’ancienne épistémè colonialiste commencée depuis la fin du xviie siècle et qui se manifeste ces derniers temps par ce que j’appelle des symboliques zombifiantes (comme l’élection à l’Académie française d’un nègre caraïbéen, après le nègre africain Léopold Sédar Senghor), c’est-à-dire des gestes conciliants et creux qui ne font que rejouer les anciennes interactions grand-blanc-et-petit-nègre qui perpétuent la problématique colonialiste et les rapports inégaux entre les humains et entre les nations.

Les jeux de miroir et les symboliques zombifiantes

À en juger par les déclarations de François Hollande durant sa visite en Haïti en mai dernier, il saute aux yeux que la France ne prend pas Haïti au sérieux. En témoigne sa déclaration en Guadeloupe que « Quand je viendrai en Haïti, j’acquitterai à mon tour la dette que nous avons [envers Haïti] », qui a fait croire à plus d’un qu’il entendait restituer la rançon de 150 millions de francs-or que la France avait soutirée à Haïti de 1825 à 1947 (dont la balance de paiement est passée aux États-Unis après l’occupation de 1915). Sa rectification du lendemain qu’il entendait par là « une dette morale » montre qu’il se moque du pays et que la France n’a pas encore pris la décision morale de corriger une injustice et forfaiture historiques qui ont désastreusement affecté Haïti. Il faut rappeler que cette indemnité a été imposée sous menace d’intervention militaire.

Voici ce que je dis en 2010 dans un article consacré à l’indemnité : « Nous appelons l’indemnité une escroquerie pour deux raisons particulières : Premièrement parce qu’elle a été demandée sur de fausses prémisses de droit, à savoir que les anciens colons avaient perdu des biens à cause de l’abolition de l’esclavage et que redressement leur était dû ; deuxièmement, parce que l’indemnité a été imposée sous la menace de l’invasion militaire. La France ne s’était même pas payé le luxe de l’apparence : Le 17 avril 1825, une flotte de 14 navires de guerre était à la remorque, là dans la rade de Port-au-Prince, prête à intervenir. Donc, c’était par l’utilisation de la violence, et non pas suite à un traité ou aux délibérations d’un tribunal international conséquent que l’indemnité a été demandée. Jean-Pierre Boyer, le président haïtien, pouvait certainement refuser et résister à toute attaque française, mais on peut aussi comprendre pourquoi il ne voudrait pas donner à la France une excuse de plus pour attaquer Haïti, d’autant plus qu’elle n’a cessé de menacer d’intervention militaire pour reprendre son ancienne colonie. » (1)

Ce n’est pas seulement une dette « morale » dont la France doit s’acquitter dans ce cas-là. C’est une obligation, vue d’une perspective de justice historique, incombée à la France non pas de repayer une dette morale, mais plutôt de consentir à la réparation d’une politique rapacitaire appliquée sur une durée de 122 années qui a beaucoup perturbé le projet de développement du jeune état libre haïtien.

L’offre par le président français d’aider à l’amélioration de l’éducation en Haïti n’a rien de nouveau. Elle ne fait que continuer l’ancienne formule de contrôle par l’éducation commencée depuis le Concordat de 1860 qui concède aux Frères de l’Instruction Chrétienne, une officine de l’Église catholique, le monopole de l’éducation en Haïti ; une décision qui consolidera plus d’un siècle et demi de zombification linguistique et d’impérialisme culturel français en Haïti. Le ton même de l’offre du président Hollande revêt un certain paternalisme de la part du « donateur » d’éducation et de culture à un peuple qu’il juge inculte.

En réalité, Haïti est culturellement auto-suffisante, dû en partie à sa riche tradition de productivité culturelle, et nous venons juste de réaliser que notre langue créole est un atout de développement et de complétude identitaire des plus libérateurs. En outre, il y a déjà en Haïti un grand nombre de spécialistes haïtiens très imbus de la question de l’éducation et de l’importance de la langue maternelle dans celle-ci.

Ce dont en revanche Haïti a grand besoin de la part de la France, c’est plutôt l’engagement à rembourser l’argent soutiré illégalement, un remboursement qui peut être réalisé soit par simple versement de la somme équivalente au taux actuel d’échange (une option qui doit être considérée avec un minutieux examen étant donné la corruption administrative rampante existant en Haïti) ou par voie d’aide—équivalente à l’argent dû à Haïti—à la construction de l’infrastructure matérielle du pays, comme la construction d’efficients réseaux routiers qui relient les départements géographiques, ou de l’aide à la production alimentaire, à la préservation de l’écosystème, au reboisement en particulier. Ces objectifs concrets, ciblés, rendront des services énormes au développement d’Haïti, contrairement aux fétiches, jeux de miroir et autres symboliques zombifiantes qui brouillent les enjeux.

Chaque empire a ses propres symboliques zombifiantes qu’il fait miroiter aux yeux des dominés pour leur faire rêver d’un monde meilleur, et accepter d’avaler d’autant la pilule amère de l’exploitation et de la dégradation. Jadis on avait évoqué la rédemption et la « mission civilisatrice » de la chrétienté pour inciter tour à tour les hérétiques et les « sauvages » du « Nouveau Monde » à recevoir—de gré ou de force— la délivrance divine que l’État impérial ou esclavagiste garantissait, souvent accompagnée par des petits privilèges accordés comme compensation terrestre. C’est un système que l’État esclavagiste à Saint-Domingue avait pratiqué à merveille, conférant titres, avantages et honneurs au commandeur de la plantation, qui épie ses propres frères et sœurs de race, souvent celui-ci est beaucoup plus féroce que le maître.

Ce n’est pas seulement les empires et États esclavagistes qui pratiquent les procédés de la symbolique zombifiante, les dictatures et les corporations le font aussi. Par exemple, quand François Duvalier a remplacé le clergé breton par un clergé haïtien. En apparence, c’est une bonne chose, des visages de prêtres noirs au lieu des visages de prêtres blancs dans la République noire d’Haïti. Mais quand on voit le processus de macoutisation qui eu lieu après coup au sein du clergé haïtien, y compris parmi les plus hautes figures de la hiérarchie comme les Mgrs François-Wolff Ligondé et Emmanuel Constant, et l’emploi de suppôt à la dictature dont la nouvelle configuration se complait à jouer, on comprend que son « indigénisation » n’a été qu’un prétexte pour des fins exécrables.

En effet, comme l’a dit Laennec Hurbon parlant des relations osmotiques entre culture et dictature en Haïti, particulièrement en relation à l’usage symbolique qu’en a fait Papa Doc durant l’entreprise de consolidation de son pouvoir dictatorial : « Il s’agissait pour lui de laisser courir des rumeurs sur son allégeance aux dieux du vaudou, et qu’ainsi les classes dominées puissent trouver une interprétation toute faite du pouvoir ou, plus exactement, que les classes s’engagent dans un processus de consentement à ce pouvoir. » C’était pour Duvalier un mouvement tactique au profit, non pas d’une vision centenaire pour « sauver la race », comme la propagande duvaliériste le claironnait, mais pour des objectifs plus terre à terre : « La nomination d’évêques catholiques haïtiens, ironise Hurbon qui détecte le subterfuge zombifiant du système duvaliériste, c’est cependant l’accession des masses à la lumière, l’acte par excellence du héros, du messie rédempteur de la race, à l’instar des héros de l’indépendance qui prouvent au monde blanc la valeur et la dignité—égale à la civilisation (blanche)—du monde noir . » (2)

L’instrumentalisation de Dany Laferrière

Il y a un proverbe haïtien qui dit : Se gwo non ki tiye tichen (« C’est son gros nom pompeux qui tue le petit chien »). On l’a ébloui avec tant de d’honneurs glorifiants qu’il finit par perdre son équilibre, son âme, sa vie. L’élection de Dany Laferrière à l’Académie française aurait été une source de fierté aux Haïtiens si elle était un effort sérieux de la part de l’intelligentsia française à rendre hommage à la littérature haïtienne d’expression française, et non pas une mise en scène propagandiste pour étaler la bonhomie française. Malheureusement, comme je l’ai dit dans un précédent article sur cette élection, les arrières-pensées françaises sont moins généreuses : « En fin de compte, l’élection de Dany Laferrière à l’Académie française—vue de la perspective de l’aspiration nationale d’Haïti et du peuple haïtien à la liberté, à la dignité et au développement économique—, n’équivaudrait qu’à un jeu de mirage et de dupes, l’une de ces pseudo manigances honorifiques mises à profit par le maître colon pour flatter la vanité de l’esclave domestique. Il y a aliénation quand le bouffon du roi ne se rend pas compte de la tragédie derrière la comédie. » (3)

On comprend bien que la consécration de Laferrière ait suscité des émotions fortes chez ses concitoyens et lecteurs, mais une apologie publiée sur le site Parole en archipel du 5 juin 2015 l’a empoté en exagération, appelant Laferrière un « trublion », un homme qui « comme Toussaint Louverture [ou Jean-Jacques Dessalines], le fondateur de sa nation, […] n’a aucun complexe ni aucun devoir de reconnaissance envers la France ». (4)

Un trublion ? Laferrière peut bien être fier d’être Haïtien, mais il n’est certainement pas un trublion qui—comme je présume que l’auteur se réfère au sens nouveau du terme—signifie agitateur, perturbateur, empêcheur de danser en rond. À ce que je sache, ultérieurement à son départ d’Haïti en 1976, à part son anti-jeanclaudisme verbal à travers sa rubrique hebdomadaire au journal newyorkais Haïti Observateur au début des années 1980, Dany Laferrière n’a pris aucune action politique ou littéraire d’envergure qui le qualifierait de « trublion », un terme qui voudrait dire, dans le contexte politique et intellectuel actuel, une action qui défie l’ordre politique ambiant, c’est-à-dire les pouvoirs constitués, que ce soit en Haïti (après Jean-Claude Duvalier), aux États-Unis ou au Canada. À moins qu’on considère la publication de son livre Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer comme une action de « trublion » !

Dans une interview qu’il a donnée à la chaîne de télévision TV5 Monde la semaine de sa réception à l’Académie française, parlant du créole haïtien, Laferrière affirme essentiellement qu’il ne s’embarrasse pas de ne l’avoir pas utilisé comme langue d’écriture en guise du français et que s’exprimer ou écrire en créole haïtien n’a rien de spécial puisque les Tonton-macoutes eux aussi le parlaient. À la question « À quoi ça sert l’Académie ? », il répond qu’il espère qu’elle ne sert à rien, pour continuer sur une belle envolée rhétorique : « J’espère qu’elle sert à dire qu’il y a un espace qui négocie avec l’éternité. Vous savez, à force de ne plus rien faire qui dure plus de dix ans, l’esprit de mes contemporains ne peut même pas concevoir ce qu’est une cathédrale qui prenait des siècles pour se construire. On ne peut plus le concevoir. Pour moi ça sert à une interprétation de l’écriture qui dépasse le temporel, c’est-à-dire le politique. » Hum…

Le discours de réception devant être, selon l’usage de l’Académie française, un hommage du nouvel élu à l’« Immortel » dont il vient d’occuper la chaise, Laferrière parle naturellement de Hector Bianciotti, l’auteur argentin décédé en 2012. Cette partie du discours est bien intéressante même si un peu houleuse à cause de la longueur, mais Laferrière y fait jouer, là aussi, la magie du tour de phrase qui vous captive jusqu’au point où vous vous écoulez, fatigué.

Il commence avec une prose coulante, d’un ordre grammatical simple, limpide comme un ruisseau, à sa manière coutumière. Il fait des petits rappels historiques ça et là, comme l’aide d’Alexandre Pétion à Simon Bolivar en 1815 pour libérer l’Amérique latine de la colonisation espagnole ; ou l’occupation étatsunienne d’Haïti entre 1915 et 1934. Dans le long discours d’hommage à son prédécesseur, un discours qui met en vitrine sa grande érudition sur les grands textes de la nomenclature intellectuelle occidentale, je retiens ces beaux mots sur Bianciotti : « Ici, on se souvient d’Hector Bianciotti comme d’un homme généreux, élégant et cultivé. Trois qualificatifs qui reviennent dès qu’on apprend quelque part que j’entre à l’Académie française. “Au fauteuil de qui ?” “Hector Bianciotti. ” “Ah, me répond-on, vous êtes chanceux ! Ça va être facile d’en dire du bien. C’est un bon écrivain et un homme courtois.” (…) Passerai-je l’examen ? (…) Comme dans un roman de Proust qu’il ne nomme pas souvent, lui préférant Alberto Savinio, mais dont la grande ombre s’étend sur son œuvre, on remarque chez Bianciotti l’incessant exercice de mémoire où les détails s’accumulent et les analyses se bousculent jusqu’à couvrir parfois la musique intime qui relie les visages aux paysages. Une demi-douzaine de thèmes reviennent presque à chaque livre : la ferme du père, la monotone pampa dont il a tiré des sons plus proches de la musique classique que de la milonga locale, une famille fellinienne, en fait plus proche de Kusturica que de Fellini, avec de gros plans comme ceux sur la grand-mère qui montrent un goût certain pour le cinéma, les départs toujours précipités, l’errance dans les grandes villes, le retour avec son cortège d’émotions confuses, le temps circulaire qui appelle ces étourdissantes répétitions, tout cela fait penser à un enfant qui refuse de descendre du manège malgré une peur croissante. »

Les expressions d’excitation et d’apologie pour l’image rehaussée et positive que reflète le standing d’un Haïtien dans un centre culturel international respecté, sont bien compréhensibles. Ainsi, dans un article élogieux en l’honneur de Laferrière le poète Joël Des Rosiers a trouvé des mots profonds bien choisis pour rendre compte de la solennité du moment et de l’exceptionnalité de la cérémonie de réception à l’Académie française : « Et nous ressentons par une sorte d’intrusion surnaturelle toute borgésienne, peu coutumière sous la plume de Laferrière, lisant debout en costume vert dans le décor irréel de la Coupole baignée de lumière de fin d’après-midi, tout le pouvoir de la littérature. Ce qui aurait pu être un artifice littéraire, terriblement superficiel—prononcer l’éloge d’un écrivain dont on ne fréquente que l’œuvre—, devient alors un grand moment de connivences entre l’écrivain disparu, devenu à la fois le semblable et le proche de celui qui lui succède. Quand bien même Bianciotti et Laferrière divergent dans leur traitement de l’érudition, ce dernier poursuit son dialogue avec lui, au long du discours sur la capacité du langage à produire des symboles de l’exil. L’exil qui fait perdre à l’homme l’enfance, le monde et le langage. » Le « petit Dany » du quartier, pour reprendre le surnom affectueux que lui donne Marcus Garcia, ayant atteint de son vivant ses grands rêves de gloire littéraire, a ainsi inspiré de l’admiration parmi certains de ses pairs. C’est normal.

Il y a cependant une petite phrase dans l’hommage de Des Rosiers à Laferrière qui illustre notre inquiétude quant aux implications malheureuses du choix de siéger Dany Laferrière à l’Académie française : « Il y eut cet après-midi un moment de dignité. Les phrases fusaient à vrai dire avec l’espoir qu’elles se graveraient pour toujours dans le marbre de la Coupole. C’était comme si, à l’instar d’Hector Bianciotti, les victimes de l’esclavage n’étaient jamais vraiment mortes. » (5)

Et c’est justement là le danger : la possibilité qu’avec des gestes symboliques et un verbe complaisant la France puisse se dispenser de payer réparation ou compensation pour les crimes contre l’humanité commis durant l’esclavage, et après par voie de l’indemnité et des complots ultérieurs contre l’aspiration démocratique haïtienne.

À un public disposé à acclamer des nouvelles positives venant de ce coin malade de la terre qu’est Haïti, l’image d’un compatriote haïtien assis sur la chaise et dans le siège de la gloire littéraire française peut susciter d’intenses émotions, mais nous ne devons pas non plus oublier que l’Académie française est une institution française, qui sert essentiellement les intérêts de la langue et de la culture françaises.

Nous devons nous rappeler aussi que les prix littéraires tels le Médicis ou le Metropolis Bleu, que Laferrière a jusqu’ici gagnés et qu’on a souvent cités comme parcours légitimant qui le fait mériter la « montée » à l’Académie, sont des institutions culturelles respectivement française et franco-canadienne qui font la promotion de la francité telle exprimée dans la langue et la culture, et articulée, raffinée dans l’enseignement et la littérature. En tant que telles elles font partie de l’arsenal d’abord de la colonisation française, ensuite de l’impérialisme ou du néocolonialisme français pour asservir et dominer les peuples par le triple emploi de l’armée, de l’économie et de la langue/culture.

En exceptant toutes gratifications propres à l’auteur, je ne vois pas en quoi l’élection d’un Haïtien à l’Académie française puisse servir les intérêts d’Haïti et sa problématique actuelle, dont le rapport d’inégalité entre le français et la langue haïtienne en est justement une des composantes.

Venant après l’installation de l’Académie du créole haïtien en décembre dernier à Pétion Ville, Haïti, un grand événement historique passé largement inaperçu par ces médias internationaux qui encensent aujourd’hui l’« induction » de Dany Laferrière, on ne peut s’empêcher d’en soupçonner l’intention.

Pourquoi en effet ce tapage médiatique sur l’installation de Dany Laferrière à l’Académie française en France et tant de silence sur celle de l’Académie du créole haïtien en Haïti ? Cette juxtaposition de réactions aux deux événements montre déjà l’ampleur du décalage linguistique en Haïti. C’est une aliénation qui a déjà trop duré, un mal qui a mis trop longtemps à être remédié. À supposer que la France voudrait vraiment reconnaître les 10% ou 15% d’Haïtiens qui parlent le français, pourquoi en faire un événement médiatique alors que l’événement médiatique vraiment extraordinaire— la création de l’Académie du créole haïtien—a été reçu avec grand silence ?

Il est vrai que l’image ou, pour employer un terme à la mode aujourd’hui, l’« optique » d’un Dany Laferrière, l’air fier, agréable, souriant, dans l’hémicycle de la vénérable institution est préférable à l’image coutumière des boatpeople haïtiens, l’air ahuris, peureux, misérables, fuyant leur nation dans des canots de malheur, et à celle des tentpeople vivant toujours sous les tentes ou simplement dans la rue, cinq ans après le tremblement de terre. En ce sens, la fierté ressentie par plus d’un est bien naturelle, excepté que le prix à payer pour ce sentiment de fierté pourrait être d’autant plus grave et dangereux qu’il est insidieux, camouflé sous les pompes de la gloire de la francité.

Moi aussi, il y a une part de moi qui applaudit l’élection de Laferrière avec grand émoi et qui dit « Bravo, mon compatriote, pour ce grand exploit ! », mais il y aussi l’autre part de moi-même, mon petit surmoi critique qui répond : « Pourquoi une Haïti indépendante, et fière de l’être, serait-elle passible des institutions culturelles françaises dans le sens de la légitimation de sa propre validité culturelle ? »

Dans un monde où l’universalité de l’Être ne pose pas de problème, un nègre haïtien à l’Académie française serait un insignifiant sans grande conséquence parce que l’ethnicité de l’Être est transcendée par la pratique égalitaire parmi ses multiples manifestations ou représentations, mais dans le monde réel où nous vivons, qui use la race, la nationalité, le statut socio-économique, le niveau d’éducation et d’accès à la culture comme facteurs d’exclusion, prétendre qu’un petit nègre haïtien qui siège à l’Académie française confère valeurs et légitimité, c’est accepter, sans esprit critique, les prémisses aliénantes de l’auto-centrisme de la colonisation européenne.

« Dany Laferrière est-il un Immortel ou un zonbi littéraire ? »

Comme on peut le voir, les sentiments d’exaltation exprimés par plusieurs compatriotes ne proviennent pas seulement du « petit peuple », mais aussi d’un bon nombre de membres prééminents de la soi-disant intelligentsia, qui rivalisent d’apologies, sans souvent se garder d’exagérer le sens de l’événement, comme par exemple l’écrivain et médecin Jean-Robert Léonidas qui affirme : « Plus de 30 ans après Marguerite Yourcenar, la première femme à l’Académie Française, plus de trente-trois ans après Léopold Sédar Senghor, le premier Africain à y siéger, Dany Laferrière vient d’être effectivement admis sous la Coupole. Il y fait une entrée triomphale et avec lui toute une culture, tout un pays. Haïti existe bel et bien dans tous les secteurs. Elle est même devenue immortelle en littérature, après tant d’éclats réalisés dans le domaine par plusieurs de ses fils et filles. Mais Dany Laferrière a porté tout cela au paroxysme. (…) Cette montée en puissance d’Haïti au niveau des lettres, c’est un pied de nez à une certaine vision misérabiliste, au questionnement sans doute malencontreux de la réalité existentielle même du pays. » Plus loin dans ce texte, Léonidas estime que Laferrière « mérite » cet honneur, et qu’il est un homme généreux : « Pénétrer sous la coupole sera glorieux pour lui, pour le monde et pour Haïti. Il aime Haïti et sa littérature. Il accueille les succès littéraires du pays, y compris le dernier prix Fémina attribué à Yanick Lahens. D'un point de vue personnel, c'est un collègue tellement généreux ! À la Porte de Versailles, au salon du livre de Paris 2013 il est même venu acheter mon dernier roman. À chacun son big-bang. Bravo Monsieur Laferrière ! » (6)

Naturellement, ce n’est tout le monde qui partage cette vision rosée de la « consécration » de Laferrière. En fait, seulement le lendemain, le professeur Gérard Bissainthe publie un court texte-réponse à l’article de Léonidas intitulé « L’écrivain Dany Laferrière est-il un Immortel ou un Zombi dans le firmament intellectuel et littéraire d’Haïti ? » Il ironise le sous-titre de l’article de Léonidas : « Il manque à ce pied-de-nez pour qu'il soit effectif une condamnation formelle de la tutelle inconstitutionnelle des Nations Unies à laquelle participe la France. » Bissainthe place l’élection de Dany Laferrière à l’Académie française dans le contexte de la lutte entre deux Haïti : « A) Une Haïti qui accepte l’occupation, à laquelle participe la France, du territoire national par la communauté Internationale. Comme il faut appeler les choses par leurs noms, c’est l’Haïti des Collabos, formellement notre Vichy. B) Une autre Haïti qui refuse et combat cette occupation : c’est l’Haïti Libre et Souveraine. La France n’ayant aucune autorité ni juridiction sur cette Haïti Libre, les Haïtiens qu’elle immortalise n’y sont, en fait, que des Zombis intellectuels, peu estimés, à moins qu’ils n’aient condamné haut et clair, urbi et orbi, cette occupation inconstitutionnelle d’Haïti. » Bref, Bissainthe voit toute la mascaraderie de la chose.

À la vérité Bissainthe n’est pas trop méchant envers Laferrière, il lui laisse une porte de sortie pour se racheter s’il consent à faire une seule chose : « Jusqu’à preuve du contraire, l’écrivain Dany Laferrière immortalisé par la France est pour l’Haïti Libre et Souveraine un Zombi Intellectuel. Son statut pourra changer, lorsqu'il fera haut et clair, urbi et orbi, une condamnation de l’occupation inconstitutionnelle d’Haïti, ce qui le dédouanera et lui permettra d’être apprécié à sa juste valeur par les Haïtiens de l’Haïti Libre et Souveraine et par l’ensemble du peuple haïtien libre et souverain. » (7)

C’est intéressant que Bissainthe emploie le terme « Zombi littéraire » [ou Zombie, Zonbi], pour désigner Laferrière lui-même. Dans l’imaginaire haïtien un Zonbi est quelqu’un qui est induit à l’état d’asservissement grâce à l’action de détournement et de dépersonnalisation d’une autre personne (un bòkò, sorcier).

Cette caractérisation rejoint, métaphoriquement parlant, l’analyse que je fais ici sur l’encensement de Laferrière par l’Académie française, que je vois comme un artifice, une symbolique zombifiante mise à profit par l’impérialisme culturel français pour l’amadouer dans le but d’aider à sa consolidation en Haïti. En ce sens, un Zonbi littéraire est un terme ni trop fort, ni trop dur pour qualifier la sorte d’instrumentalisation dont Laferrière s’est laissé employer.

On peut certes objecter que cette caractérisation n’est pas si pertinente parce que l’état de zombification est toujours une victimisation, une action maléfique contre la volonté et l’appréhension d’une autre personne, alors que la consécration de Laferrière par l’Académie française a été instiguée et voulue par lui-même. C’est vrai, mais on ne peut pas oublier que l’opprimé, comme l’a montré Frantz Fanon dans le cas de Mayotte Capécia, l’auteure de Je suis Martiniquaise—œuvre d’auto-myopie et d’auto-dévaluation des plus exécrables—, peut passer de l’état d’asservissement à auto-asservissement quand son ascension dans la hiérarchie de valeurs instaurée par l’ordre dirigeant ambiant l’amène à internaliser les présupposés justificateurs de cet ordre dirigeant. (8)

Le professeur Michel DeGraff est l’un des éminents intellectuels haïtiens qui voient l’élection de Dany Laferrière pour ce qu’elle est en réalité : une entreprise pour consolider l’emprise hégémonique du français en Haïti contre l’affirmation de la langue haïtienne : « On m’a appris à mépriser la langue créole depuis mon tout jeune âge sur les bancs de Saint Louis de Gonzague où le Frère Raphaël Berrou (un Blanc français) nous disait que le créole ne peut nous mener pas plus loin que La Gonâve. Et puis, les frères de Saint Louis nous enjoignaient d’apprendre par cœur les poèmes de Carl Brouard, qui a dit que les palabres sur le créole sont prématurés parce qu’Haïti ne peut se développer avec le créole. »

Linguiste, proche de Yves Déjean, le farouche défenseur du créole haïtien, DeGraff a en horreur les dégâts qu’ont causés l’épistémè francophile et les pratiques d’acculturation et d’exclusion au sein de la société haïtienne, que ce soit en Haïti ou en Diaspora. Dans sa réponse au discours de réception de Laferrière, il énumère six raisons « qui m’amènent, dit-il, en tant que linguiste qui travaille sur la langue et l’éducation comme facteurs de développement en Haïti, à critiquer le discours que Dany Laferrière a prononcé devant l’Académie française en date du 28 mai 2015 ».

Les six raisons sont les suivantes :

1) « Avec les grands pouvoirs viennent toujours les grandes responsabilités » ; 2) « L’Académie française est là pour défendre la France, pas pour défendre Haïti » ; 3) « Nous ne devons pas oublier qu’Haïti est un pays où tout le monde parle le créole à côté d’une petite minorité qui parle le français » ; 4) « Jean-Jacques Dessalines lui aussi défendait la langue créole et il savait bien que la France pourrait se servir de la langue française pour ligoter notre esprit » ; 5) « Moi aussi, comme linguiste, éducateur et académicien siégeant à l’Académie créole, je me sens obligé de défendre la langue créole même si je n’ai rien contre ni le français, ni aucune autre langue » ; et 6) « Je hais les barrières érigées entre les langues qui continuent de bloquer l’accès à la connaissance pour la plupart des Haïtiens. » (9)

Comme on le voit, les six raisons de DeGraff renferment toute une vision de la révolution linguistique en Haïti. Après avoir cité Amin Maalouf, membre de l’Académie française, qui s’est demandé dans sa réponse à Laferrière « Comment persuader nos contemporains, et notamment nos compatriotes, qu’ils ont toute leur place au sein de la civilisation globale qui se construit, sans qu’ils aient à sacrifier leur langue, leur culture, leur trajectoire propre, ni leur dignité ? Comment leur éviter de se sentir dépossédés, envahis, exclus ou marginalisés ? », DeGraff termine avec ces mots : « Le créole est important : pour apprendre aux élèves à se servir de leur langue maternelle comme de droit, ce qui les aidera à devenir brillants dans n’importe quelle discipline. Ainsi, ils pourront se servir de leur propre richesse linguistique et culturelle pour créer plus de richesse pour eux-mêmes et pour leur pays. » (10)

Tout au commencement de sa réponse, DeGraff s’est demandé si, après lecture, on ne va pas lui demander « si c’est parce que je suis contre le français que je critique Dany Laferrière ». Il estime que si on lit sa note on comprendra le bien-fondé de sa position. En vérité, je doute fort qu’on comprendra jamais— « on » se réfère ici à la classe intellectuelle francophile—pourquoi la domination de la langue et de la culture françaises en Haïti est servie comme obstacle non seulement au développement d’Haïti, mais aussi, plus profondément, à la complétude existentielle des Haïtiens.

À remarquer en outre que DeGraff soutient, comme d’ailleurs la majorité des linguistes haïtiens, la revendication qui demande que le créole haïtien devienne la langue d’instruction principale dans tous les niveaux de l’éducation, du jardin d’enfants à l’université.

Il y a justement aliénation quand des données qui devraient normalement aller de soi—comme cet axiome sur l’enseignement dans la langue maternelle—ne sont pas si claires après tout et que les protagonistes, les individus « en situation », comme dirait Sartre, ferment leurs yeux ou deviennent récalcitrants aux possibilités de dépassement et de transcendance.

La transhistoricité de la domination culturelle

Edward Said, dans Culture And Imperialism, a bien compris ce qu’il appelle l’interconnectivité entre le passé et le présent colonial : « La façon dont nous articulons ou représentons le passé conditionne notre compréhension et notre point de vue du présent », dit-il. Il voit bien le rapport de complémentarité inter-pénétrante qui existe entre les diverses composantes de l’impérialisme : à savoir les composantes politique, économique, militaire et culturelle. Sa critique de la focalisation politico-économique des penseurs influents du xixe et xxe siècles est un témoignage de ce souci : « Ces autorités [Max Müller, Renan, Charles Temple, Darwin, Benjamin Kidd, Emerich de Vattel, etc.] pour la plupart ont beaucoup débattu les questions politiques et économiques. Pourtant, très peu d’attention est portée sur ce que je crois être le rôle privilégié de la culture dans l’expérience impériale moderne, et très peu d’emphase est portée au fait que l’emprise globale de l’impérialisme européen du xixe et xxe siècles projette toujours un spectre considérable sur notre époque. »

À un point de son livre, Said s’est demandé : « Peut-on parler de l’impérialisme comme étant si enraciné dans l’Europe du xixe siècle qu’il devient indiscernable de la culture comme un tout ? » Anticipant une réponse des ses critiques, il continue : « L’objection qui dit que la culture ne devrait pas être considérée comme part de l’impérialisme peut être une tactique pour empêcher de connecter les deux. » Said a cité toute une liste d’auteurs européens (Conrad, Flaubert, Ruskin, Kipling, etc.) dont l’œuvre reflète l’influence du discours impérialiste dominant : « Ce n’est pas nécessaire de minimiser le décalage de pouvoir mis en place par l’impérialisme et continué durant la rencontre coloniale. (…) La fiction de Kipling qui peint l’Indien comme une créature qui a clairement besoin de la tutelle britannique est certainement un aspect important du mode d’instillation insidieux de l’hégémonie culturelle impérialiste. » (11)

Outre que Kipling et Flaubert, Said a parlé aussi de Camus, plus connu de l’intelligentsia étatsunienne comme un existentialiste libéral, comparé à Sartre, un radical. Said semble voir Camus pour ce que moi aussi j’ai toujours pensé qu’on a fait de lui : la caution intellectuelle de la droite qui ne veut pas aller aussi loin que les « irresponsables » comme Sartre, de Beauvoir ou Genet voulaient aller.

Dans une série d’articles publiés récemment sur le site Alter Presse, le politologue haïtien, Leslie Péan, a montré comment certains comportements des politiciens haïtiens d’aujourd’hui (tendances conspirationnelles, coups bas, opportunisme, déloyauté, manque de jugement sur les conséquences des actes posés, etc.) tirent directement leur source depuis le système esclavagiste et les pères fondateurs de la nation : « Le système de valeurs pourries sorties de l’esclavage a traversé deux siècles pour s’imposer au détriment des valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité. Les malfaiteurs aux képis et aux uniformes chamarrés font main basse sur l’espace haïtien. La zombification s’est répandue et la population constate médusée le comportement inqualifiable des autorités qui détruisent tout. » (12)

C’est le même phénomène qui s’est produit au niveau de la politique de langue et de la transmission de la culture en Haïti, même si son taux de fatalités et de destruction n’est pas aussi visible que dans son pendant politique. Des comportements, attitudes, façons de faire, privilèges et préjugés qui remontent depuis la colonie, continuent à être ainsi prévalents malgré le passage du temps et les bouleversements politiques. Comment un peuple d’insurgés qui a combattu et vaincu les redoutables armées de la France, de l’Angleterre et de l’Espagne, toutes des grandes puissances de l’époque, est-il arrivé à accepter la mystification du contrôle néocolonialiste par la langue et la culture ?

La mission éthique de l’écrivain

Le 28 juillet 2015 ramène le centième anniversaire de l’occupation étatsunienne d’Haïti. Cent ans que le pays est soumis et dominé, soit par l’impérialisme étatsunien, soit par la terreur d’un tyran pathologique. Cette journée de détresse aura endeuillé le pays pour longtemps, jusqu’à aujourd’hui encore, cent ans après. De même que la France avait passé la balance de paiement de l’indemnité de 1825 aux Étatsuniens sitôt que ceux-ci prennent charge d’Haïti en 1915, de même les États-Unis s’accommoderont de l’hégémonie culturelle française en Haïti. Après avoir facilité conjointement l’exil luxueux de Bébé Doc pour le dispenser de la justice, les Étatsuniens comploteront avec les Français en 2004 pour renverser le gouvernement constitutionnel de Jean-Bertrand Aristide.

Cette « duale opération » regroupant un détachement de marines étatsuniens avec des forces spéciales françaises était une action illégale qui violait—quoi que vous pensiez du régime d’Aristide—, l’intégrité territoriale d’Haïti, détruisant également plusieurs décennies d’ardus efforts par les forces démocratiques haïtiennes et leurs alliés pour instituer un régime de droit en Haïti. Elle a aussi ouvert la voie à la consolidation du contrôle impérialiste sur Haïti, affaiblissant les institutions proprement nationales haïtiennes ; une situation que viendra aggraver et envenimer le tremblement de terre du 12 janvier 2010.

C’est une Haïti terriblement affaiblie, démoralisée, accablée par une multiplicité de problèmes épineux que prendra en charge la soi-disant « communauté internationale », qui met sur pied une institution bidon, le Conseil intérimaire pour la reconstruction d’Haïti (CIRH), pour la gérer, selon le modèle néocolonial.

Tout le monde a le droit de faire ce qui bon lui semble de sa vie ; ça vaut aussi pour les écrivains. Mais je le trouve un peu indécent qu’on puisse déclamer un discours de plus d’une heure sur les belles lettres françaises et latino-américaines sans dire un mot sur la souffrance des peuples et sur les intérêts impérialistes et géopolitiques qui causent cette souffrance.

Je pense qu’il y a une mission éthique qui est dévolue à l’écrivain et qui est mise à profit même chez les plus amoraux et immoraux d’entre eux. En effet, même le Marquis de Sade, dans l’amoralité et Jean Genet, dans l’immoralité, ont poursuivi la mission éthique de l’écrivain : le premier pour montrer les hypocrisies et la faiblesse humaine cachées derrière le semblant de vertu de la société monarchique ; le second pour miner les fondations moralisatrices de la société bourgeoise moderne et insister sur une autre éthique.

Laferrière a dit dans l’émission de TV5 Monde qu’il est « dégagé » de la politique, cette affirmation est un vœu pieux que la réalité ne supporte pas, car, comme l’a dit Jean-Paul Sartre dans Qu’est-ce que la littérature ?, l’écrivain est toujours « dans le coup, quoi qu’il fasse, marqué, compromis jusque dans sa plus lointaine retraite ».

Dans ce livre, Sartre a montré que même le silence est déjà une action, chargé de signification, parce qu’il cautionne l’état de fait ambiant imposé par le plus fort dans une problématique d’oppression, particulièrement dans une situation de domination coloniale ou de répression politique : « L’écrivain est, dit-il, en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. Je tiens Flaubert et Goncourt pour responsables de la répression qui suivait la Commune de Paris [1871] parce qu’ils n’ont pas écrit une ligne pour l’empêcher. » (13)

Oui l’écrivain, qu’il le veuille ou non, a, comme l’ouvrier ou le boulanger du coin, une « fonction sociale ». Prétendre qu’on puisse « transcender » cette condition par un « dégagement » est une fabulation. C’est ce travail pluri-centenaire de ce que j’appelle dans mon dernier ouvrage créole la « zombification de Bouki » qui doit prendre fin aujourd’hui.

À un moment où toute l’Amérique latine et Haïti en particulier sont confrontées à une panoplie de problèmes et défis qui causent aux seins des populations beaucoup de bouleversements et malheurs demandant des engagements considérables à la fois étatique, collectif et individuel ; à un moment où l’être humain est de plus en plus dévalué au profit de sa valeur d’échange, de sa fortune personnelle, des outputs productivistes que son travail—ou son génie spéculateur—procurent à la corporation ou à Wall Street ; à un moment où Haïti, le pays d’origine de Laferrière, gémit sous les poids de deux cents ans de brimades et contrôle impérialistes ou néocolonialistes, souvent camouflés sous le masque de la charité humanitaire ; à un moment où la langue identitaire du pays—le créole haïtien—essaie de s’affranchir de trois siècles de zombification et d’infériorisation au profit du français, la langue des élites, la langue à travers laquelle la France a pu continuer son contrôle sur l’Haïti indépendante (grâce en partie aux bonnes missions « civilisatrices » des Frères de l’Instruction Chrétienne) ; oui, à un moment où tant de questionnements sollicitent des réponses, et où tant d’inquiétudes et de peines se bénéficieraient de la sagesse et de la connaissance d’un Académicien, l’allocution-fleuve de Dany Laferrière devant l’Académie française n’en dit pratiquement rien. Rien.

Sensible à la critique que son élection à l'Académie française provient du désir de la France de maintenir son ancienne colonie sous la coupe réglée de son hégémonie culturelle, Laferrière a recouru à une astuce : il s’est fait fabriquer une épée spéciale, coupée sous le signe de Legba, connu dans le panthéon vodou comme le dieu des chemins croisés, des rencontres, comme l’initiateur qui ouvre les cérémonies vodou, célébré par Laferrière comme le dieu des écrivains (pour ma part, je considérerais plutôt Simbi, la déesse vodou des eaux, des grands espaces marins, de l’émerveillement, comme la déesse des écrivains et des conteurs).

Naturellement, beaucoup ont vu dans l’invitation de Legba par Laferrière dans le grand temple de la culture française comme une métaphore de l’accession d’Haïti à la gloire littéraire mondiale, comme un grand honneur à la culture haïtienne. Ce serait peut-être vrai si cet « honneur » n’était pas assaisonné d’implications malencontreuses, s’il n’était pas part des symboliques zombifiantes mentionnées plus haut : une symbolique est zombifiante quand derrière les qualités et positivités apparentes qu’elle exhibe se cache une intentionnalité dont la fonction principale est de mystifier, donner le change, illusionner. Legba à l’Académie française envoie une image frappante qui peut éblouir tout en véhiculant une image positive, une image généreuse, tolérante de la « mère-patrie », la France, dont, en réalité, la politique étrangère et culturelle a causé beaucoup de dommages à Haïti.

Legba à l'Académie française, c’est aussi ce que les Étatsuniens appellent un « token », un gage, une sorte de fausse compensation pour son « dégagement » politique et son sentiment de trahison culturelle. Bien sûr ce dégagement est lui aussi un vœu pieux, parce que dans une totalité environnante comme Haïti où des hommes et femmes réels sont condamnés à des conditions de vivre sub-humaines elles aussi réelles et dues à l’action malhonnête et oppressive d’autres humains, un écrivain qui s’en dégage, c’est-à-dire, en clair langage, qui ferme ses yeux pour ne pas les voir, est en réalité complice de par l’impossibilité de neutralité dans l’enfer, comme l’a dit encore Sartre : « L’homme est l’être vis à vis de qui aucun être ne peut garder l’impartialité, même Dieu. Car Dieu, s’il existait, serait, comme l’ont bien vu certains mystiques, en situation par rapport à l’homme. » (14)

Conclusion

Je ne suis pas tout à fait d’accord avec l’assertion de Dany Laferrière que l’Académie française ne sert à rien. Même si elle n’est plus la dispensatrice de mérite littéraire qu’on voulait la faire passer pour un temps, elle a montré, par l’élection même de Laferrière, qu’elle peut encore manipuler les esprits pour faire avancer les objectifs culturels de la politique impérialiste de la France. Les temps ont peut-être changé, mais non pas les habitudes, les réflexes, les intérêts.

Cela dit, quand bien même nous ne questionnons ni le mérite ni la qualification de Laferrière pour siéger à l’Académie française, nous regrettons seulement qu’il se soit laissé servir comme instrument des objectifs impérialistes de l’hégémonie culturelle française. Contrairement aux suggestions de l’apologie « révisionniste » mentionnée plus haut, Dany Laferrière est loin d’un créoliste, et sa déclaration à la chaîne de télévision TV5 Monde le prouve bien, des deux langues officielles d’Haïti, le créole et le français, il choisit celle-ci comme langue (unique) d’écriture et ne conçoit le créole que comme ajout folklorique dont on évoque à grands cris de cœur mais qu’on laisse dans le vestibule des grandes occasions.

À cause de toute cette réalité, l’élection d’un Haïtien à l’Académie française ne sert en rien les intérêts actuels d’Haïti. Peut-être que dans deux cents ans, quand la parité linguistique aura été accomplie en Haïti, l’élection de Laferrière sera vue sous un angle meilleur ; mais aujourd’hui où les Haïtiens ont encore si honte de leur langue maternelle qu’ils refusent de l’utiliser dans les occasions importantes de leur vie comme le mariage, l’enterrement, le baptême, la graduation, etc., on a encore un long chemin à faire. Et les mystifications ne feront qu’empirer les choses et retarder l’avènement d’une nation fière de sa langue et de sa culture afro-caraïbéennes.

—Tontongi écrivain, éditeur en chef de la revue Tanbou

Notes

1. Cf. Tontongi, « La France doit restituer à Haïti la rançon de l’indemnité », Alter Presse, 24 août 2010 : http://www.alterpresse.org/spip.php?article9913

2. Laennec Hurbon, Culture et dictature en Haïti : l’imaginaire sous contrôle, éd. L’Harmattan, 1979.

3. Tontongi, « Les implications malheureuses de l’élection de Dany Laferrière à l’Académie française », Alter Presse, février 2014 : http://www.alterpresse.org/spip.php?article15940#.VW918M9VhHw

4. Cf. Saïdo Alcény Barry : « Dany Laferrière : Un anti-Senghor à l’Académie française », Parole en archipel, 5 juin 2015 : http://parolenarchipel.com/2015/06/05/dany-laferriere-un-anti-senghor-a-lacademie-francaise/

5. Joël Des Rosiers, « “Un fauteuil américain” pour Dany Laferrière sous la Coupole de l’Académie française », Alter Presse, 7 juin 2015 : http://www.alterpresse.org/spip.php?article18315#.VX7vAPlVhHw

6. Jean-Robert Léonidas, « Dany Laferrière à l'Académie française : un pied de nez à la vision misérabiliste d'Haïti ». Édition en ligne du Nouvel Observateur, du 29 mai 2015 : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1376130-dany-laferriere-a-l-academie-francaise-un-pied-de-nez-a-la-vision-miserabiliste-d-haiti.html [Mes remarques sur les réactions apologétiques à la consécration de Dany Laferrière des auteurs ici cités ne doivent pas être interprétées comme une critique d’eux-mêmes ou de leurs respectives œuvres. Les réactions affectives ne sont pas toujours déterminées par affinités.]

7. Gérard Bissainthe « L’écrivain Dany Laferrière est-il un Immortel ou un Zombi dans le firmament intellectuel et littéraire d’Haïti ? », Haïti Connexion, 1er juin 2015 : https://groups.yahoo.com/neo/groups/HaitiConnexion/conversations/messages/141516

8. Cf. Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Éd. Seuil, Paris, 1952, et aussi Mayotte Capécia, Je suis Martiniquaise, Éditions Corréa, Paris, 1948.

9. Michel DeGraff , « Yon nòt sou Dany Laferrière nan Académie française »

10. Le Nouvelliste, 17 juin 2015 : http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/145966/YON-NOT-SOU-DANY-LAFERRIERE-NAN-ACADEMIE-FRANCAISE-Defann-franse-pa-vle-di-sakrifye-kreyol-kreyol-se-nannan-istwa-nou-idantite-nou-dwa-nou-devlopman-nou : « Kreyòl se yon lang yo te aprann mwen meprize lè m te ti katkat sou ban lekòl ann Ayiti, nan Sen Lwi Gonzag, kote Frè Raphaël Berrou (yon blan franse) te konn di nou kreyòl pa fouti mennen nou pi lwen ke Lagonav. Epi frè Sen Lwi yo te fè nou aprann pa kè powèm Carl Brouard ki di ke pawòl kreyòl sa a se yon pawòl wòwòt paske Ayiti pa fouti devlope ak kreyòl la ». Les six raisons dans l’original étant : 1) Gwo pouvwa toujou makonnen ak gwo responsabilite ; 2) Académie française se pou defans Lafrans, se pa pou defans Ayiti ; 3) Nou pa dwe janm bliye ke Ayiti se yon peyi kote tout moun pale kreyòl a kote yon ti zuit pousantaj ki pale franse tou ; 4) Jean-Jacques Dessalines tou t ap defann lang kreyòl la e li te konnen ke lafrans ka sèvi ak lang franse a pou mete chenn nan lespri nou ; 5) Mwen tou, kòm lengwis, kòm edikatè e kòm akademisyen nan akademi kreyòl ayisyen an, m oblije defann lang kreyòl la menm si mwen pa gen anyen ni kont franse ni kont okenn lang ; 6) Mwen rayi baryè lang k ap plede bare wout konesans pou pifò ayisyen. [Traduit en français par nous.]

10. Ibid… « Kreyòl la enpòtan: pou timoun yo ka sèvi ak lang matènèl yo kòm sa dwa pou yo vin maton nan nenpòt ki disiplin. Kon sa, y ap ka sèvi ak richès lengwistik ak kiltirèl yo pou yo kreye plis richès pou tèt yo ak pou peyi yo. » [Traduit en français par nous.]

11. Edward Said, Culture and Imperialism, éd. Alfred Knopf, 1993.

12. Leslie Péan, Haïti : « Haïti : Mentalité d’esclave et régime politico-économique » (une trilogie), Alter Presse, avril-mai 2015 : http://www.alterpresse.org/spip.php?article18163Al

13. Cf. Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ?, Gallimard, 1948.

14. Ibid…

(Cet article est aussi publié sur les journaux et sites Alter Presse, Haïti Liberté et Potomitan)

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