Éditoriaux |
Occupation et privatisationOccupation et violence |
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est avec un très grand plaisir que nous présentons à nos lecteurs cette nouvelle édition de Tanbou/Tambour, après plusieurs mois de pause. La pause a été dictée par à la fois un inconvénient pratique et un paradoxe. Linconvénient, cest que nous navions tout simplement ni la main duvre, ni les ressources matérielles indispensables pour soutenir la parution du journal à temps régulier et rigide. Étant donné notre ambition intellectuelle pour la publication, nous avions préféré, face à la pénurie de moyens, prendre du temps et publier quelque chose dédifiant, au lieu de publier des pages miséricordieuses pour simplement nous accommoder de limpératif du deadline, de la date-limite, dont la traduction littérale anglaise signifie précisément, la ligne-morte.
Le paradoxe de notre pause, cest que, après notre condamnation sans appel de lintervention militaire américaine en Haïti dans lédition août-septembre 1994 de Tanbou, nous navions pas jugé impératif, sitôt que lintervention devînt une réalité soutenue par le peuple, de jouer aux obstructionnistes, comme dailleurs notre instinct nous inclinait. Il fut clair que, au moins dans cette singulière conjoncture historique, nous fûmes en total désaccord avec lapproche stratégique de résistance (de démission?) soutenue par le peuple. Et puisque la question cruciale des conséquences de lintervention concernent en premier chef les personnes qui vivent sur place, en loccurrence le peuple dHaïti lui-même, la décence nous dictait dêtre prudent dans notre opposition. Aussi avions-nous employé le temps pour réfléchir, à froid, loin des émotions partisanes.
Parlant de «pénurie de moyens», cest toujours regrettable de voir la défaite des initiatives populaires devant ce que les socialistes français avaient appelé «le mûr de largent», ici paraphrasé comme le mûr de lindifférence et de la démission de la part de la communauté concernée: tout comme loppression tire sa force et sa pérennité dans la structuration organisationnelle de son mode dagir, la praxis pour le changement, pour être performante, doit être une entreprise collective organisée qui bénéficie de la participation optimale des individus ou groupes concernés.
Les superstructures, infrastructures et mécanismes de contrôle qui fondent et réglementent la vie des peuples constituent une très puissante machinerie de la reproduction de loppression, décidant qui a droit ou non à une certaine qualité de la vie, voire tout simplement à la vie. Les rouages de cette machinerie touchent presque lensemble des activités sociale, politique, culturelle ou économique qui façonnent la vie sociale du groupe. Ainsi, quand une initiative ou entreprise dorientation populaire ou révolutionnaire échoue, ou na pas reçu les soutiens nécessaires pour fructifier, cest une bonne part de la résistance populaire qui est du même coup affaiblie.
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e débat en cours, en Haïti comme dans la Diaspora, sur le bien-fondé de la privatisation des biens, des entreprises et des responsabilités de lÉtat quest en train dentreprendre le régime doccupation, pour soi-disant «assainir» la finance publique, est tombé à point nommé. Cependant, il nous semble que le débat se trompe de cadre, pour ainsi dire. Car, comment autrement comprendre que beaucoup de ceux-là qui questionnent aujourdhui, à juste titre il est vrai, les arrières-pensées de la privatisation, soient aussi de farouches apologistes dAristide, oubliant de faire le rapprochement entre loccupation et le projet de développement (et de société) qui lui est inhérent. Bien entendu, lhypocrisie démagogique est souvent pour beaucoup dans le semblant de candeur de ces grands diseurs.
En effet, le régime doccupation est à la fois le courtier principal du système capitaliste libéral en Haïti et le garant de la paix sociale qui protège sa profitabilité. Aux naïfs qui soffusquent sincèrement de la privatisation tout en soutenant le régime de protectorat, nous disons: Tant pis! On ne peut avoir lun sans lautre. Les butins reviennent aux vainqueurs! Quant aux vaincus, cest-à-dire lensemble du peuple, victime désignée de la politique de la privatisation, notre propos à eux est: Bravo! Kenbe fèm! Continuez la mobilisation, car il ne tient quà vous pour démantibuler les châteaux de cartes du système doppression, et rebâtir à sa place le genre de société qui reflètera votre conception de la justice socio-économique et vos idéaux pour la vie libérée.
Cela dit, le régime doccupation est à la fois un handicap au développement authentique dHaïti et une insulte à la fierté nationale de ses citoyens et citoyennes. Et Tanbou demande quil prenne fin le plus vite que possible. Il est indéniable que le pays ait aujourdhui grand besoin de la solidarité internationale pour laider à surmonter les méfaits du sous-développement, mais quand la forme daide offerte savère un moyen détourné pour renforcer sa dépendance, il est clair quil faut choisir une autre politique, une autre alternative. Malgré leurs déboires et odyssées historiques, le pays et son peuple demeurent riches en potentialités libératrices et imaginations créatrices. Cest cela quil faut développer, en commençant par redéfinir les fausses logiques ambiantes et travailler sur une autre perspective, une perspective endogène, cest-à-dire une conception et praxis de la libération qui comptent dabord sur les propres efforts, acquis et potentiels du peuple et du pays. Sans cela, toute autre forme d«assistance» serait toujours des moyens détournés pour continuer à coloniser le pays.
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actuelle résurgence de la violence politique en Haïti sinscrit dans la logique même de lintervention américaine et était inévitable à bien des égards, quelque paradoxal que cela puisse paraître. Car, il ne faut pas oublier que lintervention était accomplie «à lamiable», cest-à-dire avec le consentement du régime putschiste et ses escadrons de la mort du FRAPH, dont le leader, Emmanuel Constant, était présenté par lambassade américaine, une semaine après lintervention, comme un «démocrate» qui récuse la violence. Bref, les tueurs étaient restés armés, certains recyclés dans la nouvelle force de police, dautres vivant tranquillement sous la protection des envahisseurs, dautres encore regagnant lanonymat, mais tous attendant lheure venue pour reprendre la besogne: la violence destabilisatrice contre le gouvernement et la violence intimidatrice contre le peuple.
Et, loin de les dissuader, certaines actions des occupants ne font que les encourager, comme, par exemple, les accusations contre le gouvernement Aristide pour «complicité terroriste» dans lassassinat de Michèle Durocher Bertin; lélargissement du tueur Marcel Morissaint; ou les pressions générales sur le gouvernement pour «se réconcilier» avec les tueurs, les exploiteurs et les voleurs. Une telle ambiance dapaisement envers ceux-là mêmes qui détruisaient tout le pays, pillageant, torturant, violant et massacrant sa population, ne saurait mener quà la résurgence de cette même violence: les tueurs ayant réalisé que leurs crimes sont non seulement payables, mais surtout impunissables.
En somme, ce ne sont ni les appels du gouvernement aux occupants pour «désarmer les assassins», ni la politique de la réconciliation fraternelle qui feront cesser la violence politique en Haïti. Cela sera possible seulement quand le peuple tout entier se mobiliseradéterminé, armé ou ayant loption arméepour imposer la société de justice sociale, dégalité politique et de fraternité humaine dont il rêve.