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   Contribution de Texte et de Courrier: Editeurs@tanbou.com



Konjonkti Politik

Conjoncture Politique

Avertissement: L’auteur des suivantes réflexions a longtemps soutenu Aristide, depuis le temps des répressions jean-claudistes et des brimades de la haute hiérarchie catholique pour boucher la voix et barrer la voie à sa «pawòl delivrans» puis durant sa candidature à la présidence, qui fut un grand coup d’astuce de l’inventivité populaire à l’encontre des machinations anti-populaires ourdies par le camp ennemi (l’alliance entre la classe dirigeante haïtienne, l’armée et l’impérialisme pour faire élire Marc Bazin); et, ensuite, durant le coup d’État militaire, qui fut par ailleurs planifié et financé par cette alliance.

Le désaccord avec Aristide commençait à partir de deux conceptions opposées quant à la meilleure stratégie de résistance indispensable face à l’horreur putschiste. Quand lui, il croyait au dialogue avec les militaires, à la diplomatie et à l’alliance avec l’impérialisme pour restaurer la démocratie en Haïti, l’auteur, lui, croit que rien de véritablement et durablement bénéfique ne sortirait d’une telle approche.

La sévérité des observations et jugements ici formulés sur l’intervention/occupation et sur le présent régime de protectorat, n’amoindrit en rien la valeur admirable des anciennes prises de position courageuses d’Aristide contre l’oppression du peuple haïtien, et ne questionne encore moins ses supposées bonnes intentions. Le désaccord provient de l’observance d’un principe géopolitique éprouvé et d’une conviction profonde: le principe que les pays dominants n’ont aucun intérêt à la «délivrance», ni à la «démocratie» et encore moins au «développement» des pays dominés; dans le cas contraire, ce serait la raison d’être même de l’oppression qui serait ainsi mise en jeu.

La conviction, jusqu’ici inébranlée, c’est que, malgré la propagande ambiante sur les merveilles de l’intervention militaire américaine en Haïti, ses conséquences sur le pays, dans le long terme, seront très dommageables, particulièrement en ce qui concerne l’identité culturelle et le développement authentique du pays. Ainsi, à cause de la sévérité du problème et des enjeux, l’auteur a-t-il décidé d’écrire ces réflexions avec un esprit critique délibéré, quitte à être irrespectueux au culte d’Aristide.

Reflexions sur l’Occupation

Première partie: les présupposés de l’acte

—Par TontonGuy

P

lus d’une année après une intervention et une occupation qu’on nous présentait comme une véritable panacée aux problèmes du pays, la situation politique ambiante demeure pourtant de plus en plus confuse, avec une multitude de protagonistes défendant des intérêts indubitablement antagonistes mais agissant comme si tout est déjà réglé et marche pour le mieux—pour ne pas déplaire à l’autre. Or rien n’est vraiment réglé loin de là. Certes, le président était bel et bien retourné au pays, mais le problème c’est qu’il l’avait accompli gentillement accroupi dans un gros avion de guerre US, exhibé en fleuron dans une cage en plexiglas, sous la triple protection des armes lourdes des marines, de la bienveillance forcée du haut état-major putschiste, et de la fausse embrassade profiteuse des classes dominantes haïtiennes, soit ces protagonistes-là mêmes qui complotaient le coup d’État sanglant du 30 septembre 1991.

Certes, on entonne le «succès» de la dissolution de l’armée, l’abattement de la violence nuitarde des zenglendo-malfrats et les élections communales et législatives comme autant de «preuves tangibles»qui soutiennent le mérite de la politique interventionniste. Or, à y regarder de plus près, ces soi-disant «accomplissements» du régime d’occupation sont autant de poudres-aux-yeux mystificateurs dont l’objectif réel est de renforcer le statu quo de domination par des «moyens détournés». Ainsi, par exemple, quand on parle de la «dissolution» de l’armée d’Haïti, on n’a pas ajouté qu’elle est remplacée par l’armée des États-Unis et par une police militaire locale dont la plupart des membres sont recyclés parmi l’ancienne armée! Certes, la population a pris du souffle par rapport à l’angoisse et la peur quotidiennes générées par la violence putschiste; et cela est peut-être le seul positif effet de l’intervention, ne serait-ce qu’en ce qui concerne l’inquiétude sécuritaire «immédiate» de la population.

À la vérité, quoiqu’en dise la propagande justificatrice de l’entreprise, Haïti n’avait nullement besoin de l’intervention militaire américaine et du régime d’occupation pour se défaire des putschistes-zenglendos, ni pour instaurer la sécurité civile dans la population. Le pays a une longue tradition de luttes—souvent victorieuses—contre ses tyrans et malfrats; et même si le cycle de la violence politique semblait s’y répéter en permanence, ça avait commencé à changer durant, notamment, les sept mois du premier gouvernement Aristide-Préval: les abus de pouvoir, arrestations illégales, tueries et autres répressions contre la population avaient été pratiquement éliminés, du moins comme actions systématiques de l’État. En comparaison, l’actuelle «sécurité» pourvue par les autorités occupantes est très minimale. Bien entendu, la personne en danger immédiat ne s’embarrasse pas de tant de considérations; mais nous craignons que le prix qu’elle aura à payer ne soit pas autrement catastrophique…

En fait, la quasi-totalité des assassins et malfaiteurs de l’ancien régime est toujours en Haïti, et ils sont à la fois bien-portants et armés. Beaucoup d’éléments de la violence sont aussi toujours plus ou moins en motion dans la présente réalité haïtienne, leur présence potentiellement destabilisatrice. Moins d’une semaine avant la visite du 30 mars, 1995, de Clinton en Haïti, soit six mois après l’intervention, le New York Times titrait: «Haïti est confrontée à une vague de crimes», où il était reporté, citant Le Nouvelliste, que «Vivre aujourd’hui en Haïti, c’est comme vivre dans un véritable cauchemar. Les rues sont brouillées de bandits. La population civile est abandonnée à elle-même, sans défense et à la merci des éléments criminels, qui sont de plus en plus organisés»1.

Cette semaine-là il y a eu, parmi d’autres, les assassinats d’un parlementaire candidat aux élections sénatoriales projetée pour le mois de juin suivant, et d’un membre d’une organisation paysanne qui fut longtemps persécuté par le ci-devant régime militaire putschiste. Le New York Times dit que chacun des deux hommes était trouvé mort dans sa voiture privée, «et leurs effets personnels n’étaient pas touchés.» Cette douche froide de la réalité des choses n’empêchait pas cependant que la visite de Clinton fût annoncée sous les couleurs de la célébration et du «triomphe» à la fois de la diplomatie américaine, du bon cœur généreux de Clinton et du savoir-faire impeccable des marines! On entendait ainsi, éperdument, boucler la boucle en dépit des démentis irréfutables de la réalité. Une réalité qui montre, au contraire, qu’en dépit de la bonne disposition du pays à la paix sociale, il y a aujourd’hui encore, un an après l’intervention militaire américaine, un grand nombre de tueurs du camp putschisto-macoute qui sont encore armés et qui sont plus ou moins actifs dans des actions de banditisme ou de représailles contre la population. L’assassinat de Jean-Hubert Feuillé est ici un exemple poignant.

«Compromis historique» ou opportunisme naïf?

Malgré, en effet, son passé de «prêtre rouge» interpellant à tout bout de champ le système macoute et dénonçant la «complicité impérialiste» dans les malheurs du peuple haïtien, Aristide s’est finalement révélé un politicien aussi jongleur et démagogique que les autres, avec peut-être, à son avantage, sa grande popularité parmi le grand peuple démuni. Or, même ce profond lien affectif qu’il entretenait avec le peuple est aujourd’hui sérieusement affecté par la réalité de l’occupation, car, après tout, une occupation est une occupation, quelque «amicale» qu’on veuille la qualifier.

Comme nous l’avertissions dans une série d’analyses dans Tanbou, qui dénonçaient entre autres l’illusionnisme des promesses de l’intervention2, la problématique haïtienne devient aujourd’hui, sur le plan des dégâts structurels et affectifs, beaucoup plus compliquée et critique qu’elle ne le fût avant l’intervention—cela en dépit des proclamations auto-satisfaites de plus d’un. Car, entre le coup de dé aristidien, l’aspiration populaire et la rationalité américaine le fossé est profond, et les possibilités de conflit d’autant plus insidieuses que chacun des protagonistes croit jouer au plus malin, oubliant qu’il est toujours un autre plus malin que soi.

Or, si l’arrangement interventionniste n’a en rien profité au peuple—quoi qu’en dise la propagande ambiante—du point de vue américain, l’entreprise est une réussite complète. Après ses revers en Somalie et en Bosnie, après l’impasse au Moyen-Orient, la crise haïtienne s’est révélée une belle opportunité pour la matérialisation du brin de «succès» tant convoité par l’administration Clinton dans sa politique étrangère. Une opportunité d’autant plus avantageuse qu’elle se présentait comme une “win-win” situation, une situation où tout était à gagner. En intervenant militairement en Haïti l’administration Clinton a fait ainsi d’une pierre plusieurs coups: elle a à la fois bâillonné un Congrès insolent qui questionnait sa compétence, produit un fleuron diplomatique qui rassurait l’état d’âme désenchanté de l’opinion américaine, consolidé les structures géopolitiques de la domination impérialiste, tout en protégeant les intérêts fondamentaux des traditionnelles classes dominantes haïtiennes. Il est très significatif qu’en contraste avec son hostilité déclarée à la politique clintonienne en Haïti que le Congrès américain, sous contrôle républicain, ne fasse pratiquement rien pour contrecarrer cette politique. C’est dire que le résultat pratique de l’intervention est en parfaite concordance avec les intérêts fondamentaux de la politique étrangère américaine. Newt Gringrich lui-même, le chef redoutable de la Chambre des Représentants, a publiquement félicité Clinton, huit mois après l’intervention, pour le «succès» de sa politique haïtienne.3

Évidemment, on comprend pourquoi à la fois Aristide, les Américains et les classes dominantes continuent d’affirmer que tout marche bien et trouvent beaucoup de raisons de bambocher puisque, après tout, les acquis socio-économiques du coup d’État sont dûment consolidés et que le contrôle impérialiste américain est fortement garanti, tandis qu’Aristide a retrouvé son fauteuil présidentiel, et les petits-bourgeois renforcés dans leur égomanie populiste et leur opportunisme de mauvais aloi. Le grand perdant étant, une fois de plus, le peuple haïtien.

En effet, le malheur dans tout cela, c’est que, du côté du peuple, l’intervention américaine est pratiquement un grand handicap, mais personne ne veut l’admettre. En particulier, l’exploitation de classe, c’est-à-dire cette pratique barbare qui fait qu’un individu, une famille, un groupe ou une classe sociale utilise le travail, la sueur et le sang d’un autre individu, famille, groupe ou classe sociale pour s’enrichir et s’affirmer, est essentiellement légitimée dans le projet de société qu’aident à imposer les forces d’occupation. Il y a aussi, du fait de l’occupation, non seulement l’acceptation de l’impunité et de l’injustice comme une sorte de vertu de la réconciliation universelle, mais surtout, plus tragiquement, l’imposition de la lâcheté et de la démission comme sagesse de gouvernement, voire comme bien-fondés de la démocratie! Sans compter, bien entendu, le sentiment d’humiliation, de dépersonnalisation et d’aliénation engendré par la logique de l’occupation, une logique d’autant plus accablante et pernicieuse qu’elle s’accomplit en douceur, dans l’amicabilité, dans l’internalisation justificatrice des présupposés de la zombification. Il est clair qu’Aristide et ses apologistes auraient bien voulu que leur politique envers l’occupation soit perçue comme une tactique astucieuse dans une grande stratégie de régénération nationale, mais ils oublient qu’il y a une grande différence entre l’auto-zombification et la résistance: l’une crée la passivité, la dépendance et le désespoir, tandis que l’autre fructifie le sens du respect de soi et de l’idéal du changement. C’est la différence entre la servitude et la liberté.

On sait que pour apaiser les esprits critiques, Aristide avait présenté sa stratégie de recouvrement du pouvoir, à savoir l’alliance avec l’impérialisme américain et le dialogue avec les putschistes, comme un compromis indispensable, un «moindre mal» dont il fallait bien accepter l’inévitabilité, cela pour d’abord prendre de la force et, éventuellement, sortir de la barbarie. Nous avons déjà amplement critiqué cette théorie du moindre mal dans le ci-devant cité numéro de Tanbou, l’incorporant dans l’idéologie du «Nouvel ordre mondial» préconisé par un Occident auto-satisfait, qui veuille faire croire que la lutte des peuples est désormais caduque, condamnée à l’échec, et que l’Histoire même est au bout de sa finitude, justifiant ainsi les plus monstrueux et absurdes «remèdes d’ajustement structurel» imposés à la conscience des hommes.

Ruse stratégique ou défaitisme paresseux?

À la vérité—et loin d’exonérer ici ni les putschistes ni Aristide—la responsabilité de l’intervention/occupation américaine revient aussi à la majorité de l’opinion populaire haïtienne, qui finissait par ouvertement encourager l’option. Certes la présence du mal dans le «moindre mal» est toujours soulignée dans ces opinions pro-interventionnistes comme une inquiétude réelle, mais on ne manque pas d’ajouter qu’on puisse toujours, l’heure venue, se défendre des nouveaux dangers. Au fond, comme on l’a vu au lendemain de l’invasion, à la fois l’adhésion conceptuelle du peuple au principe de l’intervention, son comportement critique envers ses manquements et sa manipulation de l’ambivalence des marines, participent d’une tactique délibérée, historiquement très utilisée, pour cabrer et dérouter l’ennemi tout en le rassurant dans sa confiance orgueilleuse. On peut appeler cette tactique le «maronnage émotif», puisque l’émotion sentimentale est comme refoulée, tenue en coupe réglée, tandis que les stratégies d’action oppositionnelle et les affaires jugées prioritaires se mènent en silence, dans le non-dit de l’action rusée.

Durant l’esclavage, le maronnage émotif a eu un grand succès. Il avait permis à des chefs redoutables de la rébellion esclave de continuer à servir le maître-ennemi (en qualité de palefreniers, de gérants de cour, de gouvernantes, de nourrices, de confidents, d’objets sexuels, etc.) tout en passant des mots d’ordre révolutionnaires enflammés dans le maquis. Ainsi, comme le rappelle CLR James dans Les Jacobins noirs, l’esclave rebelle, surtout celui-là ou celle-là qui pratiquait le «maronnage émotif», avait le double avantage sur le maître de connaître à la fois le monde du maître et le monde de ses frères et sœurs en détresse et en rébellion!4

Cette sorte de ruse stratégique a été mise à profit tout au long de l’histoire d’Haïti, particulièrement sous le régime totalitaire de Papa Doc et de son fils Jean-Claude («Bébé Doc»). La petite histoire dit que le terrible chef macoute Zachary Delva, communément appelé «Le Parrain», a vu son étoile irrémédiablement s’étioler quand un beau jour, exaspéré par ses exactions, le peuple de Gonaîves (centre-nord d’Haïti) exclamait avec force: «À bas le Parrain! Vive Duvalier!». À l’instar de ce que les Chinois appellent «désigner le murier pour s’en prendre au chaîne», le maronnage émotif repose sur le sous-entendu, mais ce sous-entendu est accompagné d’une audace contradictoire et, souvent, scandaleuse. L’avant-dernière fois que cette ruse fut utilisée, c’était durant les événements de janvier 1986 préludant à la fin du régime jean-claudiste. Face aux représailles des tonton-macoutes aux abois, qui tuaient à tout bout de champ pour maintenir le régime jean-claudiste au pouvoir, essayant de faire reculer le vent de l’Histoire, le peuple fit appel à l’armée, pourtant complice de ceux-ci, la désignant comme un allié et sauveur providentiel qui fustigera les coupables et restituera le droit. Vive l’armée! criait le peuple. Pour faire bonne mesure et amplifier le message, le drapeau étoilé américain fut exhibé en gros plan, au milieu des pancartes qui exhortaient amicalement l’armée d’Haïti à l’action. On connaît le reste: Duvalier fils s’en allait en exil, l’armée avait pris charge de l’État et la tragédie continuait…

Le même phénomène s’est opéré durant les premiers jours de l’invasion américaine de septembre 1994. En lui octroyant le bénéfice du doute bien avant sa matérialisation, le peuple haïtien avait décidé de déjouer l’intervention américaine à son avantage. Par sa fortement ressentie présence dans l’arène, par la dose alternée d’encouragement à l’action et de critique sournoise et, quand nécessaire, ouverte, qu’il proférait à l’endroit de l’immobilisme des «envahisseurs du bien», et en faisant preuve d’un modèle de bonne foi dans sa coopération, le peuple haïtien avait beaucoup influencé sinon l’objectif, du moins, la modalité de la politique interventionniste. Il avait récupéré (et déjoué pour un temps) la mission des marines avec une telle finesse que le commandant en chef des forces d’intervention, général Hugh Shelton, avait cru bon de protester que l’armée américaine intervenante n’était pas une armée de «policiers à gage» (“rent-a-cop army”)! Naturellement, pour que le commandant trouvât-t-il si nécessaire de défendre sa mission d’une telle déviation, il fallait bien qu’il se sentît servi comme tel.

Cependant, quelque alléchante qu’elle soit, loin de nous l’intention de faire ici une théorie de la «récupération» par le peuple du projet interventionniste. Car celle-ci supposerait un certain contrôle, par le peuple, du processus actuellement en motion en Haïti. Or, c’est loin d’être le cas. Ce que nous voulons indiquer plus particulièrement dans notre référence au «maronnage émotif», c’est à la fois l’ingénuité de survivance du peuple dans la logique implacable de l’oppression, sa capacité de résistance dans l’adversité, et aussi comment qu’en même temps qu’il croit en tirer profit, il finit souvent par inintentionnellement cautionner la représentativité de l’ennemi—soit-il les colons européens, la dictature des Duvalier et des militaires, ou l’impérialisme américain—abaissant ainsi sa vigilance et son esprit critique.

Continuité historique du rapport dominant-dominé

L’ironie dans tout cela, c’est que le marchandage Clinton-Aristide culminant à l’intervention militaire américaine et au retour du président a été mené selon le vieux principe de la «réciprocité d’intérêts» entre l’impérialisme et la classe dirigeante locale qui avait longtemps servi les multiples régimes de dictature (militaire comme civile) qui se sont succédés en Haïti depuis l’Indépendance, particulièrement ceux faisant suite à la première occupation américaine du pays: Soutenez ma prise et maintien du pouvoir, je vous garantirai à la fois la paix sociale, le succès diplomatique et la conduite de bonnes affaires. Cela a toujours marché pour les compères contractants, car bien avant que les esprits reconnaissent la forfaiture du deal, les jeux auront été faits, l’affaire déjà réglée, scellée. Et quand la révolte populaire se déclenchera, les caisses seront vidées, les coquins enrichis et vivant en un exil doré, et le peuple, une fois de plus, dupé, frustré, davantage apprauvi.

Et c’est bien malheureux; car en votant en masse, sur le mode du défi et de l’insurrection, pour l’élection d’Aristide à la présidence, le peuple haïtien avait cru voter pour élire un champion de sa cause, pour un «allié» qui l’aiderait à réaliser les plus pressantes de ses revendications, à savoir, le droit à la justice, à l’égalité, à la dignité, ou simplement le droit à une condition de vie décente. Or, les conditions sous lesquelles Aristide a accepté de retourner au pouvoir sont loin d’aider à la satisfaction de telles revendications. Cela, pour différentes raisons d’ordre structurel et pratique.

Il y a d’abord, en effet, le fait que le pouvoir a été restitué à Aristide par l’action d’une force exogène qui a son propre agenda et objectif dans l’entreprise. La coïncidence des intérêts de cette force avec ceux d’Aristide est purement tactique, conjoncturelle, ponctuelle. La coïncidence s’éclipsera à la première occasion où la force américaine décidera que l’arrangement ne sert plus son agenda. Autrement dit, le contrôle de la présente politique haïtienne échappe substantiellement au pouvoir aristidien. Naturellement, le régime continuera à proclamer le «succès» de l’arrangement, puisque la reconnaissance du contraire serait d’admettre que sa politique a échoué, ce qui lui causerait des ennuis autrement redoutables. Bref, il continuera le jeu de dupes…

Les décisions cruciales touchant à l’avenir et à l’identité du pays sont aujourd’hui prises et imposées par les forces d’occupation. Malgré les efforts d’Aristide pour montrer le contraire, le pouvoir de décision lui échappe grandement. Comme on s’y attendait fort justement, non seulement les prérogatives de nommer les membres de son cabinet et de sa force de police lui furent refusées, mais surtout le choix de développement du pays pour les dix prochaines années lui fut préalablement dicté et imposé comme un étau de fer. Tout récemment encore, le journal The Nation a révélé comment les autorités d’occupation ont subverti le semblant de décorum de la justice haïtienne en exigeant la mise en liberté de Marcel Morissaint, l’assassin de Guy Malary et complice dans le meurtre de Antoine Izméry5. Bien entendu, on continuera de l’amadouer, lui lançant des flatteries et lui concédant des pouvoirs honorifiques tout en le gardant sous coupe réglée.

Desounman diplomatik

Trois jours après l’intervention militaire américaine du 18 septembre 1994, Aristide est reçu en grande pompe au Pentagone, soit à l’heure même où l’entreprise est dénoncée comme une masquarade favorable aux putschistes, les images retransmises par la télé montrant des marines bras croisés, allure désinvolte, observant impassibles les bastonnades et massacres de la populace, venue acclamer la descente «amicale» des marines du bord de mer, par les escadrons des forces putschistes. Vingt et un coups de canon lui sont honorés, reporte le New York Times, qui publie à la «une» une photo qui montre un minuscule Aristide saluant, la main droite sur le cœur, une revue militaire américaine, et encadré sur sa droite par William Perry et John Deutch, respectivement le ministre et sous-secrétaire à la défense, et sur sa gauche, par Strobe Talbott, le sous-secrétaire d’État et John Shalikashvili, le chairman du commandement intégré, et remerciant profusément ses bienfaiteurs. Un merci, comme écrivait Haïti-Progrès, «particulièrement symbolique d’un petit pays qui s’incline devant le grand et le remercie de bien vouloir le prendre en tutelle. Tout ce que le père Aristide avait autrefois obstinément dénoncé»6. Le titre du reportage du New York Times a été aussi très révélateur, sinon franchement insultant: «La souris qui grondait dit merci»7.

Cette photo dont l’administration Clinton exhibait comme fleuron de son savoir-faire diplomatique, fut aussi un grand embarrassement pour nombre de militants haïtiens; sa symbolique de la platitude avait démoralisé plus d’un, qui déploraient, l’humiliation dans l’âme, l’incroyable mise en condition d’un leader politique en qui le peuple avait placé tant d’espoirs. En Haïti on appelle cela «se boucher le nez pour déguster de l’eau putride». Au cours de la cérémonie au Pentagone, Aristide avait proféré le mot «merci» à trois reprises à l’endroit de Clinton et des États-Unis, expression de gratitude dont plusieurs membres du Congrès exigeaient publiquement qu’Aristide énonçât envers la fraîche intervention militaire. Avant sa profération des remerciements pour l’intervention, on parlait de lâcher Aristide s’il continuait à signaler des doutes quant aux bonnes œuvres des forces d’intervention. Ayant finalement eu gain de cause, Clinton annonce qu’Aristide va retourner dans un court délai en Haïti, agissant d’une façon qu’il ne blesse inutilement pas l’orgueil d’Aristide. Des deux côtés, on fera désormais en sorte que l’apparence soit sauvée…

Ce que nous appelons ici le desounman diplomatik, que nous traduirions en français comme une sorte de mise en «état second diplomatique», est très manifeste dans la deuxième mission Carter/Nunn/Powell de la fin de février 1995. Il était clair que le gouvernement haïtien n’eût pas grand intérêt dans l’accomplissement de cette mission. En fait, par sa froideur et son silence Aristide avait plus ou moins fait comprendre qu’il n’encourageait guère la visite de ces émissaires. On feignait pourtant de ne pas comprendre et on procédait avec diligence aux préparatifs de la visite, comme pour lui faire comprendre que cela ne dépendait pas de lui. Aristide avait rétorqué, sournoisement à sa manière, en boycottant l’accueil officiel à l’aéroport, de rigueur en de telles circonstances. Mais les émissaires étaient tout de même entrés au pays, leur présence de plus en plus imposante; même si des écriteaux muraux autrement imposants leur demandaient de foutre le camp: »Go home, Carter!» disaient-ils. À bout de sa timide résistance à l’arrogance des visiteurs, Aristide finissait par déclarer que Carter était «chez lui» dans le pays, et le remerciait pour ses grands services; ce qui, traduit en bonne logique, voudrait dire qu’Aristide remerciait Carter pour sa bienveillance envers la cause des putschistes!

En fait de prérogative d’État, l’actuelle occupation «amicale» d’Haïti par les États-Unis est certainement un recul par rapport aux tranches des plus déplorables de l’histoire récente du pays. Car même durant les successifs régimes de dictature militaires et civils des cinquante dernières années, un certain contrôle, tant soit peu fluide, était plus ou moins reconnu à l’État central, et souvent exercé dans l’indépendance. On nous dirait—et nous conviendrons volontiers—que l’ensemble de ces régimes était des régimes laquais de l’impérialisme, tenus au pouvoir de par la complicité et la bienveillance du «grand frère» du Nord; mais ce n’était pas là toute la question. En fait, François Duvalier lui-même, quelque horrible que fût son règne, avait en maintes occasions tenu tête aux Français et aux Américains quand leurs pressions pour l’amener à embellir son image de marque—c’est-à-dire à atténuer la répression trop visible à leur goût—ne lui plaisaient pas. Plus récemment, le régime militaire putschiste avait continuellement défié les diktats du gouvernement nord-américain jusqu’à le pousser à agir de force. Par exemple, Clinton aurait beaucoup préféré que Raoul Cédras et Michel François démissionnent le 15 octobre 1993 au lieu de l’obliger à envoyer en Haïti une force d’intervention le 18 septembre 1994 pour les forcer à le faire.

L’impérialisme, d’ordinaire, défend ses intérêts d’autant plus efficacement que ses actions sont invisibles, menées en sous main dans la ténébreuse du non-dit. L’intervention militaire directe ne lui est jamais attrayante et est souvent de dernier recourt, puisqu’elle l’oblige à déclarer ses intentions, dévoiler ses objectifs et agir au grand jour. Heureusement pour l’impérialisme américain, la mission Carter/Nunn/Powell lui a de justesse épargné une trop visible démonstration de ses vilenies en l’aidant à représenter l’intervention comme une simple «assistance amicale», un simple exercice logistique dans sa volonté de «faire du bien» à un peuple ami pour l’aider à «restaurer la démocratie»! Or, en réalité, l’intervention était bel et bien une intervention militaire classique, avec seulement pour différence, comme l’expliquait un porte-parole américain, «la différence entre une porte qu’on force d’ouvrir et une porte déjà grand ouverte».

Impactes et affects de l’Occupation

Au juste, l’occupation—malgré l’accueil favorable dont elle a bénéficié parmi la population locale—aura profondément bouleversé le pays; cela à la fois sur le plan politique, économique, militaire et affectif. Les impactes politiques et militaires sont bien évidents: l’avantage stratégique conféré par le contrôle «amical» de l’espace militaire et la faiblesse de l’État central local par rapport à la fois à la domination étrangère et au procès de consolidation «structurelle» des richesses volées par le ci-devant régime putschiste. Il y a ensuite le choix de développement du pays qui lui est imposé de l’extérieur, de par les intérêts proprement corporatifs de l’impérialisme et de ses alliés dans la classe dirigeante haïtienne, dont l’intervention est venue justement consolider les bases. Il y a, finalement, ce que nous appelons l’impact affectif de l’occupation, c’est-à-dire les multiples tares psychologiques, telles l’auto-internalisation de la justification de l’occupation, la dépersonnalisation due à la trahison, inévitable, des idéaux et principes sacrés, et, surtout, la résignation quant à la fatalité des situations endurées, y compris l’humiliation de l’occupation.

C’était très déplorable de voir l’image de ce célébrant à Port-au-Prince, ancien réfugié tout juste débarqué de Guantanamo, qui venait acclamer Clinton, durant sa visite à la capitale haïtienne. Il louait Clinton comme un homme raisonnable, généreusement motivé pour «aider le peuple haïtien». Il semblait avoir totalement oublié que ce même Clinton qu’il glorifiait à cet instant est celui-là même qui donnait l’ordre pour l’interner dans un camp de concentration et qui continuait à y interner des enfants dont le seul crime était d’être des orphelins en quête d’un refuge. Le régime d’occupation ne saurait se justifier et se compléter sans l’acceptation par les occupés de ses bien-fondés et de sa grandeur d’âme. On imagine ainsi les conséquences désastreuses de l’occupation au niveau des «mythes fondateurs» du peuple, son impact sur son attachement à son image (et prouesses) de résistant inébranlable, sur la fierté nationale du pays.

Tout juste quelques semaines après la deuxième visite Carter/Powell/Nunn, c’était le tour du président Clinton lui-même d’aller, le 30 mars 1995, visiter l’île pour vérifier et célébrer le butin de sa gloire. La visite a été effectivement déroulée, selon les vœux officiels, dans «l’harmonie», sous les couleurs de la fête, du triomphalisme, dans l’autosatisfaction générale. Cependant, les signaux symboliques émis par la visite auguraient mal de «l’harmonie entre grands amis» dont s’enorgueillissaient ses apologistes. Les circonstances politiques et diplomatiques qui entouraient la visite n’étaient pas davantage «harmonieuses», en particulier l’assassinat de Mireille Durocher-Bertin et les dénonciations et inculpations publiques du ministère de l’intérieur d’Haïti énoncées par l’ambassade américaine trois jours avant la visite, accusant le gouvernement-hôte de meurtre anti-démocratique.

Il y a aussi la requête d’assistance d’Aristide invitant le FBI (le Bureau fédéral d’Investigation, soit la principale force de police de l’USA) à venir investiguer un ostensible crime politique relevant, de ce fait, de la juridiction et des prérogatives de l’État haïtien. Finalement, c’est l’accueil délirant fait au président Clinton, durant sa visite port-au-princienne, par le réfugié haïtien susmentionné. Trois exemples qui illustrent grandement ce que nous appellerions le cercle infernal de l’Occupation, c’est-à-dire la matérialisation de la domination dans non seulement sa «projection» spatiale, mais surtout son incarnation spirituelle dans à la fois la démence de contrôle des puissants et l’internalisation émotive de ses présupposés par les opprimés. Penchons-nous sur eux un peu:

Exemple #1: En faisant appel au FBI pour investiguer l’assassinat de Madame Bertin, crime politique intérieur par excellence, puisque menaçant la stabilité politique du gouvernement, Aristide a officiellement entériné la logique de recolononisation d’Haïti implicite dans l’actuel protectorat. Police fédérale ayant juridiction dans tous les états et territoires américains, le FBI est techniquement un bureau de police en charge des affaires «intérieures» des États-Unis. La sorte d’extra-juridiction qu’Aristide lui a conférée en l’invitant en Haïti a été bien appréciée par le gouvernement américain, y compris le leadership républicain au Congrès, pourtant critique épisodique de la politique clintonienne en Haïti. La symbolique de l’acte ne leur a pas échappée: tout est bien qui renforce le complexe de «grand Blanc» et le fantasme de la «projection de la puissance», très chers aux centurions de l’empire américain…

Exemple #2: C’était tout simplement une grande gifle diplomatique et une humiliation politique que de voir l’ambassade américaine accuser si dédaigneusement le cabinet aristidien d’«assassinat terroriste» dans la mort de Bertin. Venant tout juste trois jours avant la visite de Clinton, moment de consécration d’une occupation qu’on présentait comme exemplaire, comme un succès impeccable, l’affaire sentait l’ordure; et la réaction impulsive d’Aristide n’avait fait que compliquer davantage l’imbroglio. Comme l’a fort justement demandé Raymond Justin, un radio éditorialiste à Boston: À qui profite le crime? C’est clair qu’il ne profite pas à Aristide, ni à son gouvernement qui fut tant embarrassé par l’affaire. Restent deux plausibles réponses: ou soit un règlement de compte interne parmi le camp putschiste, dont général Beaubrun n’est pas tout à fait étranger, ou une provocation délibérée de la part d’une force occulte pro-putschiste pour déstabiliser le concordat Aristide-Clinton. Dans tous les cas, le gouvernement d’Aristide est sorti davantage affaibli de l’affaire, et la prépondérance américaine d’autant plus consolidée, établie, assurée, que les pressions exercées par les forces proto-putschistes lui servent de paravent et de justification dans sa politique de «déterrence» contre la révolte populaire. Aristide avait éventuellement infléchi et détourné la tactique de déstabilisation en coopérant avec l’accusation, mais il l’avait fait en compromettant la souveraineté nationale du pays, et, du coup, l’intégrité de son mandat de porte-parole du peuple…

Exemple #3: Le propre d’un rapport de domination, comme le sont une colonisation, une occupation ou un protectorat, c’est d’inculquer au peuple (ou pays) dominé des réflexes de résignation qui internalisent pour ainsi dire les bien-fondés autrement inacceptables des structures et modes de pensée du régime dominant. Ce travail-là est souvent accompli par les mécanismes non-visibles du procès de domination, agissant au niveau des représentations affectives, au niveau du symbole identitaire, au niveau du senti. Le vécu étant toujours en ligne de compte, la domination doit inclure la totale subordination de la conscience à une éthique d’infériorisation, à une auto-dévaluation ontologique, à une déshumanisation. Le camp de concentration ne dit pas seulement à l’interné qu’il ne peut pas se déplacer d’un lieu à l’autre, il lui signifie aussi qu’il n’est pas partie prenante et intégrante dans la condition inaliénable de l’existence; il lui signifie qu’il vaut moins que son bourreau, beaucoup moins que même les matériels de restriction qui garantissent son internement. La fragilité socio-existentielle est telle que le signifiant de la chaîne déshumanisante et de l’horreur est perdu dans l’angoisse de l’instant; il s’escompte devant la contingence du manque, du besoin de boire, de manger, de vivre en paix. Le repli sur la survie personnelle devient ainsi total. Sartre a appelé cette sorte d’aliénation la «sérialité», mais cette sérialité devient beaucoup plus problématique (en l’occurrence dans le cas haïtien) quand l’occupé avait non seulement «invité» l’occupant à l’occuper, il a aussi adhéré aux logiques de sa pensée de puissance et au projet de société qu’il préconise. Le système d’oppression ambiant manipule ces contingences avec une telle dextérité que les opprimés assimilent leurs grilles de référence comme allant de soi, sans questionnement critique. Ainsi, le procès de normalisation de l’horreur s’accomplit avec d’autant plus d’aisance qu’il est présenté comme progrès de l’entendement. À cet égard, à entendre aujourd’hui les présupposés de la droite réactionnaire, on dirait que tout est bien sous le soleil, il suffit que tout le monde s’enrichisse, exploite son voisin, élimine ses contradicteurs et ne s’engage à aucune action de solidarité humaine!

La Banque mondiale comme «Tonton Noël»

En fait de dépersonnalisation, le grand show d’Aristide à la Cité Soleil, le 13 juillet dernier, est particulièrement révélateur. Selon plusieurs reportages, on y voyait un jovial et excité Aristide présentant à la populace réunie, ces misérables de l’un des plus démunis ghettos de Port-au-Prince, spécialement convoqués pour la circonstance, son grand ami, le bon samaritain ici présent, Monsieur James Wolfensohn, président de la Banque mondiale. Il est présenté au peuple comme un «ami important du peuple», venu pour l’aider à soulager ses misères. Et Aristide de demander aux pauvres mais dignes désabusés réunis «d’applaudir» ce sauveur de bon cœur qui venait de loin! «Opération à la fois horrible et pitoyable», disait Haïti-Progrès, qui y voyait une propagande pro-impérialiste susceptible de renforcer «la mentalité de dépendance au sein de la population, plus conditionnée que jamais à s’en remettre à l’étranger.»8 Ce que cette plate démagogie dissimulait, c’était principalement le fait que la Banque mondiale—ou toute autre banque du système capitaliste—est pratiquement constituée pour, essentiellement organiser, accumuler, gérer et consolider la production des capitaux et des marges de profit qu’ils favorisent.

La problématique de la dette du tiers-monde (conjointement gérée par la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et les banques transnationales et régionales spécialisées dans «aide et développement») est ici très exemplaire. Supposément instituées pour «aider au développement» des pays membres, principalement ceux du tiers-monde, ces dettes s’avèrent de véritables «os de poisson dans le gosier» des peuples, pour employer une image cocasse, sciemment élaborées pour extorquer le tiers-monde et barrer au développement authentique des pays dominés. Comme Castro l’a montré dans un superbe et fameux exposé sur la «logique, les modalités d’opération et la mystification» de la dette, ces soi-disants «aides au développement» sont essentiellement des schèmes tentaculaires d’attrape-nigauds élaborés par l’impérialisme pour mieux maintenir l’exploitation capitaliste des peuples et amplifier l’état de dépendance qui leur est imposé. Une sorte de «nouveau contrat négrier» a ainsi pris forme, fonctionnant sur le principe de continuation et de respect des privilèges constitués.

En jouant sur cette basse présentation démagogique pour «réconcilier « les intérêts de la Banque mondiale avec ceux de la Cité Soleil, Aristide a commis une distorsion fondamentale de la réalité politique contemporaine. En manipulant des mots, des concepts, des symboles et sensibilités sacrés et irrémédiablement antinomiques les uns aux autres pour fonder sa fraîchement adoptée philosophie de la réconciliation universelle, cet ancien apôtre de la théologie de la libération et de la vérité, faisait montre d’une minable naïveté sur la «vie réelle», tel un prêcheur inconséquent qui n’apprend rien sur la condition humaine, encore moins sur les différentes configurations et réincarnations de l’aliénation politique…

Élections comme diversion

J’ai dit récemment dans un poème qu’après que les classes et secteurs dominants haïtiens (y compris leur allié, l’impérialisme) se soient emparés de la maison et eussent dégusté tous les exquis mets servis de la table, ils laissent au peuple les restes des miettes de pain pour se battre dessus. C’est précisément ce qui s’est passé en Haïti durant les élections pour la législature. Et quand on voit que presque l’ensemble des camps rivaux se réclame de l’héritage politique d’Aristide pour scorer des points, comme s’il transcendait la réalité politique, on comprend bien la grande pauvreté intellectuelle et thématique de la campagne électorale.

En fait, la tenue des élection elle-même est une grande mystification, puisqu’elle présuppose qu’une élection véritablement démocratique puisse être démocratiquement procédée sous un régime d’occupation ou de tutelle étrangère, comme il est le cas aujourd’hui en Haïti. Or, quand virtuellement l’ensemble des richesses et moyens socio-économiques d’un pays est à priori accaparé et distribué selon des contrats rigides qui garantissent leur permanence dans le temps et l’espace, il est clair que l’élection de grands orateurs et des papas-bon-cœur ne fera aucune différence. Les lois et intentions de loi sont, en Haïti, pour la plupart des plus progressistes, mais elles sont généralement mises au rebut dans le rapport de force des intérêts constitués et retranchés.

En utilisant les symboles de «pauvres autour de la table garnie» ou du «coq combattant» pour solliciter le vote du peuple, les secteurs électoralistes des organisations populaires acceptent ainsi de jouer le jeu, à leur corps défendant, des fausses prémisses des présentes consultations électorales. Au juste, tout est du mirage dans le processus en cours: gagnants et perdants des scrutins se réveilleront sur la même table rapiécée et dégarnie qui leur est toujours réservée, exceptés, certainement, les déja-privilégiés et les opportunistes qui ne reculeront devant rien pour gagner, y compris vendre leur honneur et conscience et l’avenir du pays.

Les petites guerres intestines qui prennent feu à travers la campagne électorale et l’ampleur déchirante et dégoûtante qu’elle a prise augurent mal du soi-disant projet démocratique proclamé par les compétiteurs. En fait, comme Allan Nairn l’annonçait dans le journal The Nation l’année dernière, l’investissement de la CIA dans la crise haïtienne semble produire aujourd’hui beaucoup de dividendes9. Non seulement la cohésion déjà fragile du vaste camp populaire est aujourd’hui sérieusement entamée, de plus la confusion mystificatrice est telle que la «référence démocratique» des programmes électoraux ne dépasse guère les limites fixées par les conditions de l’occupation; et cela d’autant plus que les organes de propagande de celle-ci découragent toute déviance vers une pensée contraire.

Guerre psychologique et «contrôle amical»

Les modalités d’application de la guerre psychologique inhérente au projet d’occupation n’ont pas besoin d’être franchement hostiles pour être efficaces, et elles agissent souvent fluidement, en sous main, dans les bamboches nocturnes comme dans le glacier des non-dits des rencontres officielles. Naturellement, dans la présente conjoncture, le grand meneur de jeu américain veut en sorte que tout le monde soit happy, heureux, enivré de gratitude envers ses bonnes œuvres, lui l’ultime garant du statu quo, le grand faiseur de rois et de rêves, le contrôleur absolu des destinées.

Pour atteindre ce but, la menace destabilisatrice posée par les communautés de résistance doit être sinon ratissée du moins maîtrisée, managée, neutralisée. La potentialité endémique des peuples à l’action revendicative, contrecarrante, contestataire, susceptible d’ébranler les rapports de pouvoir, est ainsi mise à l’index, désignée comme target, comme cible principale de la politique dite «nouvel ordre mondial», qui n’est, bien entendu, rien d’autre que la classique politique de domination colonialiste ou de la «projection de la puissance» impérialiste présentée sous des dehors enchanteurs dans son nouveau marketing démocratique, et dans l’ombre d’une guerre de basse intensité. À l’instar de la propagande de jadis sur la «Mission civilisatrice et chrétienne» des colonisateurs pour justifier à la fois le génocide des Aborigènes d’Amérique et la Traite des Noirs, la nouvelle politique aime beaucoup les images idylliques pour mieux masquer son agenda.

Malgré la grande naïveté de plus d’un quant à la soi-disant «motivation généreuse» du gouvernement Clinton dans la crise haïtienne, à la fois les putschistes, la grande bourgeoisie anti-peuple et leur alliés à l’extérieur, savent bien, eux, de quoi était fait le ci-devant mouvement lavalas. Ils savent bien que c’était un mouvement de classe et de masse, impulsé par les revendications profondes, historiques, fondamentales du peuple haïtien, ce peuple d’anciens esclaves rebelles, fiers, insoumis, je-klere, s’il en fut. Le grand coup de propagande qu’ils ont pu ainsi emporter est de présenter le semblant assentiment du peuple à l’intervention militaire étrangère comme gage d’une sorte de «sagesse démocratique» qu’il aurait nouvellement acquise, c’est-à-dire, une volonté d’accepter «la force des choses», ces choses étant rien d’autre que les bien-fondés de la domination impérialiste et les héritages des deux siècles de rapacité par les classes dominantes et dirigeantes haïtiennes.

Aujourd’hui, le mouvement lavalas a perdu beaucoup de sa verve et est très affaibli, tandis qu’Aristide est devenu pratiquement le meilleur courtier et agent d’influence que puisse se donner l’impérialisme américain dans l’application de son plan pour non seulement Haïti, mais aussi, possiblement, pour le reste de l’Amérique latine. La CIA a, aujourd’hui en Haïti, l’avantage de ne pas avoir à créer de discordes artificielles dans une société si déchirée entre elle-même. En exacerbant les conflits existants dans le camp dit «populaire», en renforçant les classes possédantes dans leur réflexe de la peur des masses et en leurrant les opportunistes vers des délices terrestres, l’impérialisme n’avait besoin qu’une grande figure morale pour absoudre le projet—ce qu’il a pratiquement trouvé dans Aristide, à son grand étonnement.

Naturellement, Aristide n’est pas notre ennemi: il n’est qu’une des victimes, parmi tout le peuple victime, de la puissance zombificatrice de l’oppression. À vrai dire, l’ascendance morale d’Aristide sur le peuple le rend particulièrement utile au système de domination. Car par sa prêche de la réconciliation universelle entre le Bien et le Mal, entre exploiteurs et exploités, entre classes dominantes et masses dominées, entre bourreaux et sacrifiés, il croit pouvoir nier et transcender la lutte des classes qui, comme la nature, revient toujours par la fenêtre: par la réalité des sans-abris, des sans-boulots, des malnourris, des malmenés ou des aliénés.

En ce sens, consciemment ou non, Aristide est aujourd’hui un allié objectif des oppresseurs du peuple haïtien. Car, comme l’a amplement démontré l’histoire du monde, l’oppression ne relâche ses entreintes que quand le rapport des forces ambiant le lui exige. En cela, en prêchant la réconciliation et la soumission pour gober les conflits de classe et d’intérêts entre le peuple et ses ennemis de fait, Aristide ne fait que démobiliser le peuple, contribuant ainsi à la consolidation et la permanence de sa condition d’opprimé.

Vers un réalignement socio-géopolitique

Ce que nous avons appelé, dans le numéro août-septembre 1994 de Tanbou, le «réalignement socio-géopolitique» de l’actuelle orientation de la politique mondiale, s’est opéré en Haïti dans une parfaite application. À l’instar de l’OLP (organisation de la libération de la Palestine) au Moyen-Orient ou du CNA (Congrès national africain) en Afrique du Sud, le lavalas aristidien s’est, pour ainsi dire, décervelé de sa substance libérationnelle pour adopter une politique carrément collaborationniste avec l’ennemi traditionnel de fait. C’est comme si les nombreuses années de lutte, de répression, de tracas et de revers avaient asséné une douche froide au rêve de la libération totale. Ainsi, une multitude d’anciens guerilleros, rebelles, kamoken ou autres empêcheurs de danser en rond, s’affublent aujourd’hui de beaux complets de «négociateurs» ou «d’hommes de bien» discutant, dans des hôtels luxueux, avec les ennemis de classe, de race ou de place d’hier encore, sur la courbe de la bourse ou la dernière provision de marchandise; le FMI devient leur interlocuteur privilégié, et les chancelleries occidentales leur club de vacanciers, tandis que la lutte des peuples, l’idéal de changement, les notions de justice, d’équité, de dignité, de solidarité et de générosité deviennent simples réminiscences embarrassantes d’un temps longtemps «dépassé», révolu…

Cela explique pourquoi une bonne partie de la petite bourgeoisie qui au paravent soutenait la cause du peuple, préconisait l’intervention américaine avec tant de conviction, croyant pouvoir en tirer d’éventuels bénéfices. Pour certains, la simagrie de la dite «restauration démocratique» procurait une occasion opportune pour acquérir des pouvoirs sublimés, sinon des richesses faciles, tandis que pour d’autres, c’était plus une question de machisme blessé que de lutte politique.

Loin de vouloir condamner en gros les naïfs qui croient qu’une puissance impérialiste puisse sincèrement soutenir un mouvement révolutionnaire, comme l’est la lutte du peuple haïtien, nous voulons seulement rejeter, ici, et avec force, les prémisses qui sous-tendent que les principes de la non-intervention, de l’auto-détermination et de l’anti-exploitation des peuples soient de simples accessoires qui peuvent être manipulés selon les caprices des puissances et des classes dominantes. Les concessions politiques sont souvent nécessaires dans les situations de conflit, mais rien ne justifie l’abandon, la trahison, la dévaluation des idéaux et principes qui fondaient l’identité politique, culturelle et affective du peuple.

Naturellement, ces réalignements-là ne servent en rien la cause fondamentale des peuples en question. Ils sont essentiellement d’autres formes d’attrape-nigauds érigés par les puissants pour refuser aux peuples leur droit à une vie authentiquement libérée des carcans de la servitude, de l’atroce misère socio-économique et de la zombification.

En résumé, le réalignement socio-géopolique est plus l’affirmation, par les élites, de la supposée défaite des peuples, comme s’ils s’avouaient vaincus de l’implacable étau (et étho) capitaliste, que le truisme «seule solution réaliste» préconisé par ses apologistes comme loi de la destinée. Ainsi, quand Aristide proclame que l’objectif principal de la lutte du peuple est de passer «de la misère à la pauvreté», il avoue en même temps, sans nuance aucune, l’état de pauvreté de l’ambition politique qu’il a pour le peuple. Certes, la lutte des peuples connaît aujourd’hui des revers considérables dans leur affrontement avec le capitalisme triomphant, et qu’il n’est pas question de promettre les étoiles à leur désir de changement; mais à ainsi confiner et restreindre leur ambition, à réduire leur horizon d’espérance et à limiter leur droit à la justice sociale à un minable «état de pauvreté», curieusement présenté comme souhaitable, voire enviable, cette sorte de discours politique cautionne, consciemment ou non, les états de fait du statu quo d’inégalité, justifiant leur permanence dans le temps et l’espace.

C’est clair que les petits-bourgeois désabusés et découragés qui prônent aujourd’hui l’abandon de la lutte tirent des bénéfices considérables de leur démission; mais le gros du peuple restera aussi démuni, exploité, malmené et méprisé comme par le passé. Ce marchandage ne lui sert à rien. On lui a seulement enjoint de choisir entre le zenglendo-putschiste qui lui coupe la gorge et l’acceptation de la permanence de sa condition d’opprimé.

Nous désignons ce réalignement comme «socio-géopolitique,» parce que le dérapage-commérage est fait tant au niveau de la provenance de classe des protagonistes (et du contenu de classe des transactions) qu’au niveau des enjeux stratégiques, dans les relations entre État à État, inclus dans l’équation négociationnelle. Dans le premier cas, le principe de l’alignement implique que les classes dominantes (et de facto dirigeantes) des deux parties (par exemple les classes dominantes-dirigeantes israélienne, sud-africaine, salvadorienne ou haïtienne) reconnaissent à l’adversaire, hier encore honni (le fedallah palestinien, le combattant noir sud-africain, le guerillero salvadorien ou le lavalassien haïtien), un statut privilégié dans la division de pouvoir; autrement dit, ils lui reconnaissent des prérogatives considérables sur à la fois les biens, les personnes et l’orientation politique du pays ou peuple en question. Que la plupart des dirigeants des camps ci-devant rebelles soient souvent eux-mêmes issus des classes dominantes, cela éclaire davantage le tableau.

Cela dit, le réalignement socio-géopolitique est une mascarade qui s’évanouira dans le long terme. Prenant forme dans une conjoncture de confusion caractérisée par l’effondrement de toute une vision historique sur la destinée des hommes (en l’occurrence le communisme ou le socialisme), et d’où le rapport des forces pratiques favorise nettement le statu quo capitaliste, mais pas assez percutant pour vaincre totalement, et impunément, la résistance des peuples, les secteurs dominants des pays sus-cités ont trouvé cette idée géniale baptisée pour un temps «compromis historique», selon le jargon de l’ancien parti communiste proto-capitaliste italien, mais que nous appellerions plutôt «démission historique», où les difficultés objectives (et conjoncturelles) de la lutte des peuples sont utilisées comme justification pour une politique de rapprochement avec l’ennemi de fait. Le prix de ce négoce est souvent, on s’en doute bien, l’abandon et la trahison des principes et idéaux fondamentaux qui cémentaient l’authenticité de la lutte revendicative des peuples en question.

Pour un projet endogène révolutionnaire, venu de par le peuple

En dernière analyse, tout comme c’était dans l’exercice de son droit que le peuple avait massivement voté, contre la volonté des Américains, pour l’élection d’Aristide à la présidence, c’est aujourd’hui dans l’exercice de son droit qu’il a appelé à l’intervention militaire américaine en Haïti, et cela en dépit du fait que cette disposition lui fût dictée par le chantage. Notre désaccord de principe avec l’intervention ne diminue en rien cette prérogative. Ce qui nous inquiète, en revanche, c’est plutôt la sorte de fatalisme historique qui motivait l’acceptation de l’intervention, plus particulièrement, le travail de sape psychologique réalisé au sein du peuple par la grande et longue campagne de répression et de mystification dont il fut historiquement l’objet (de la part des classes dominantes et leurs alliés colonialo-impérialistes) et qui aboutissait justement à cet état déplorable où l’opprimé justifie lui-même les bien-fondés de son oppression.

Apathie existentielle

En effet, les dégâts matériels et affectifs causés (chez le peuple) par la tyrannie du régime putschiste avaient, à leur tour, engendré une fissure fondamentale dans la fabrique socio-politique de la société haïtienne caractérisée par un état d’apathie collectif, fait de tension, de suspicion, d’appauvrissement, d’insécurité, d’instabilité, bref un état de terrorisation collective qui, éventuellement, arrivait à miner la volonté de résistance du peuple. Dans de telles conditions, les propositions pro-interventionnistes, présentées non seulement comme une panacée idyllique, mais surtout comme charitables et faisables, avaient beaucoup de chance de trouver une oreille favorable chez le peuple. Les conditions pratiques de la lutte des peuples imposent souvent des choix pragmatiques qui font bon marché des principes et idéaux fondamentaux de la lutte. Le consentement à l’intervention militaire américaine en Haïti de l’automne dernier est l’un de ces choix.

Ça me fait de la peine quand je vois le grand désarroi et le sentiment de rêves brisés qui s’emparent aujourd’hui d’un grand nombre de militants haïtiens, en Haïti comme dans la Diaspora. Certains de ceux-ci, immigrés qui visitent le pays pour évaluer les possibilités d’un retour définitif, retournent souvent, avec le cœur brisé, après avoir constaté le défaitisme fataliste qui semble être en vigueur, particulièrement au sein du gouvernement lavalas, un gouvernement en qui le peuple continue pourtant de placer tant d’espoirs.

Fanon avait utilisé les thématiques de la pathologie mentale pour rendre compte des perturbations psychiques engendrées par le système colonialiste chez les colonisés. Un pareil diagnostic peut être aujourd’hui fait concernant l’état d’esprit des Haïtiens vis-à-vis ce présent régime d’occupation «amical». En fait, il aurait été beaucoup moins traumatique si l’occupation avait été franchement hostile, au moins la ligne de démarcation entre l’ennemi et l’ami se serait clarifiée, et la résistance d’autant impulsée et focalisée. Tandis que, avec cette occupation «dan griyen» éloquemment qualifiée d’«option raisonnable», plus le travail systématique, conjointement entrepris, de consolidation structurelle et de conditionnement psycho-existentiel présentement en activation, l’oppression du peuple est désensibilisée, c’est-à-dire perçue et vécue comme routine, voire comme loi naturelle…

Un Gouvernement de salut national?

En résumé, et étant donné que pratiquement rien de sérieusement positif ne sortira de ce présent régime politique, dont les élections, y compris la présidentielle, ne font que confondre les données, coiffant ainsi la «victoire» du processus «démocratique» mis en branle par les forces d’occupation, et entérinant leur raison d’être; étant donné que la traditionnelle classe politique haïtienne est aujourd’hui totalement discréditée et la présente classe totalement impuissante; étant donné qu’il y reste une jeunesse encore active qui rêve d’un changement authentique; étant donné que le peuple dans son ensemble croit encore dans l’idéal révolutionnaire qu’est le droit à la justice et à une vie décente; étant donné que les richesses du pays sont déjà accaparées et leur répartition déjà assurée dans le choix de société et de développement imposé par le Fonds monétaire international (FMI); étant donné que les conditions de vie du peuple restent inchangées, voire dans bien de cas empirées, sous l’actuel régime d’occupation et de protectorat; étant donné, finalement, l’acuité des problèmes sus-cités et leurs effets dévastateurs sur l’avenir du pays, il est clair que le présent régime politique est plus un handicap qu’une alléviation.

Et compte tenu du fait qu’une bonne partie de la conscience politique populaire haïtienne est catégoriquement critique envers le régime de protectorat, il est évident que cette recette politique a vécu et qu’il faut désormais envisager d’autres stratégies alternatives pour à la fois sauver la légitimité des revendications historiques du peuple et aider à leur concrétisation dans le temps et l’espace. À cet effet, la constitution d’un Gouvernement de Salut national dont les membres principaux sont issus parmi la résistance au macoutisme et à la domination étrangère peut être ici très viable, dans la mesure que ce gouvernement puisse à la fois défendre les intérêts du peuple et du pays tout en faisant avancer les échanges commerciaux et la production de la richesse. Naturellement, loin d’être une panacée, ce Gouvernement de Salut national peut être un total désastre, s’il est dégénéré en un club de figurants sans aucune notion ni de ce qui est en train d’être perdu ni de ce qu’il faut faire pour le rattraper. Notre suggestion a pour supposition qu’un tel gouvernement est vraiment représentatif et qu’il peut défendre et réaffirmer, une fois pour toutes, les droits du peuple (et du pays) à l’auto-détermination, à la justice, à l’égalité politique et sociale, à la dignité, etc., sans tomber dans la démagogie.

En vue du présent processus de recolonisation du pays et de la re-zombification de la conscience du peuple mis en branle par le régime d’occupation, nous sommes fiers d’être parmi ces forces vives, aujourd’hui minoritaires mais historiquement avant-gardistes, de la conscience politique haïtienne qui refusent et combattent une telle orientation. Éventuellement, c’est cette petite lueur de la conscience nationale, cette étincelle de la résistance, qui fera toute la différence. Car en dépit des revers, des doutes et des désillusions, en dépit de la grande machine de propagande accélérée pour nous vendre notre propre tombeau d’émerveillement, en dépit finalement de la lâcheté, de la démission et de la pauvreté intellectuelle de la classe politique haïtienne, il reste encore, disons-nous, des hommes et femmes libres qui chérissent encore les idéaux de la révolution et qui veuillent combattre pour la libération totale.

C’est bien dommage que beaucoup des acquis politiques et travaux de conscientisation idéologique au paravent accomplis par la gauche haïtienne—en l’occurrence ceux touchant à la nature de l’impérialisme—soient aujourd’hui à refaire à cause de la confusion générale créée par la présente conjoncture historique. Mais, heureusement, ça aussi peut être part du projet de redéfinition aujourd’hui indispensable.

Cela dit, comme l’avant-dernier intertitre l’indique, la libération totale du peuple ne peut provenir que d’une activité «endogène», c’est-à-dire déterminée, instiguée et décidée par le peuple lui-même. Il est clair que le présent régime de protectorat néo-colonialiste, désigné sous l’euphémisme «assistance amicale», est une application caricaturale de la traditionnelle politique de puissance de l’impérialisme où l’intérêt des secteurs dominants sont défendus au dépens des revendications du peuple. Une chose est pourtant sûre: la lutte est loin d’être décidée. Loin de là. En fait, malgré le semblant d’acquiescement du peuple aux discours de la «réconciliation universelle» et ses applaudissement rituels au culte d’Aristide, le mécontentement s’agrandit de plus en plus, et les prises de position de plus en plus critiques, comme le démontre la mobilisation populaire actuelle contre la politique dite «privatisation» imposée par le régime d’occupation. Car, malgré la danse et les faux-rires, les conditions objectives de vie du peuple n’ont en rien changé, et ont même empiré dans bien des cas.

Aussi est-il indispensable que les forces militantes haïtiennes développent une stratégie endogène, c’est-à-dire libérée des confinements idéologiques de l’actuel pot-pourri réconciliationnel, et capable de subsister en dehors des pièges institutionnels du régime de protectorat. Cela demandera, bien sûr, une reformulation des traditionnelles revendications du peuple, qui demeurent la justice sociale, la démocratie politique et la libération nationale. Une telle reformulation tiendra certainement compte à la fois de la nouvelle donne créée par le statu quo de légitimation de l’horreur et du réalignement entre les anciennes et nouvelles classes dominantes pour perpétuer l’oppression.

—TontonGuy Boston, novembre 1995

1. Cf. Le New York Times, dimanche 26 mars, 1995. La traduction française est de nous.
2. Cf. le numéro juillet-août 1994 de la revue Tanbou.
3. Au cours d’une rencontre publique joviale dans l’état New Hampshire en mai 1995.
4. CLR. James, Les Jacobins noirs, Toussaint Louverture et la Révolution de Saint-Domingue. Éditions Caribéennes, Paris, France.
5. Cf. “Our Payroll, Haitian Hit”, The Nation, édition 9 octobre 1995.
6. Haïti-Progrès, 28 septembre–4 octobre 1994
7. Cf. The New York Times du 22 septembre 1994.
8. Haïti-Progrès, «Aristide et le président de la Banque mondiale main dans la main», juillet 19-25 1995
9. Cf. The Nation, «OccupationHaiti», Allan Nairn, 3 0ctobre 1994. D’après cet article: «Aujourd’hui [1994] la CIA est en train d’engrossir sa station en Haïti, y dépêchant de plus en plus de cadres et recrutant de nouveaux agents. Bien qu’ils soient apparemment là pour aider l’occupation, beaucoup de ces fonctionnaires resteront [au pays] jusqu’à ce que l’ordre politique est assuré».
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