Page d’accueil • Sommaire de ce numéro • Contribution de texte et de courrier: Editeurs@tanbou.com



Un témoignage sur Manno Charlemagne (1948–2017)

(En guise d’hommage à la mémoire de mon ancien camarade, Emmanuel « Manno » Charlemagne, le chanteur engagé haïtien décédé le samedi 10 décembre 2017 à Miami Beach, dans la Floride, aux États-Unis)

—par Tontongi

C’était hier. Et une dizaine de zombies tout trouvés constituaient la chorale de ce grave libéra ; on aurait dit que toute leur vie ils n’attendaient que ça. Parlons en un peu.

Manno Charlemagne playing the guitar while singing.

Manno Charlemagne (1948–2017)

D’abord Tiden et Kòdò qui étaient, à tout considérer, une grande surprise : ils n’ont pas eu d’existence antérieure et ne savaient pas non plus où ils allaient. C’était à eux deux un poème surréaliste. Mais la chanson de Manno, ce cri de l’oiseau qui veut voler, les avait comme ressuscités d’eux-mêmes ; d’où une totale identification qui frisait l’incarnation. Quand Manno a dit, par exemple : « ou pa wè ke m fin deperi » (« comme je me meurs ») ou encore : « tout sa w ap gade menm si li imobil li gen you reyalite » (« tout témoigne d’une existence même la chose immobile »), ils croyaient entendre leur propre cri de vie du nouveau-né, par cela même que l’aveu de la mort et la conscience de l’Autre, fût-il une pierre, sont autant de témoignage d’être ; la seule vue de l’Autre nous prouve de notre propre existence.

Ti-Jacques et Michel Gilles (ce dernier hélas ! mort depuis) étaient eux, pour ainsi dire, la vertèbre champêtre du groupe. Pas tant qu’ils se la coulaient douce dans une quelconque bamboche d’alcooliques an transe, mais dans le fait qu’ils apportaient à cette chanson, qui était spécifiquement, à l’origine, un sourd écho d’une tombe fermée, l’expression humaine, existentielle, de l’aliéné qu’ils étaient, chacun à sa façon. Donc, on comprend qu’ils faisaient de la chanson de Manno un usage tout personnel : l’alcool, le cri, la fête. Leur fête ; en somme tout l’attirail de l’aliéné pour sublimer le bonheur ou le droit au bonheur que lui refuse la société.

Nous autres du quartier qui venions tout juste de traverser notre adolescence sans trop bien comprendre en quoi consisterait cet avenir dont nous avions tant entendu parler, mais qui, au contraire, voyions à la place un grand ensemble socio-politique bien opaque, rigide, terrible comme une fatalité où le malheur des uns fait le bonheur des autres, où les castes et les classes s’observent tranquillement, presque gentiment, comme si les contradictions qui les rongent étaient chose réglée et voulue par le Ciel, nous avions vite compris que nous étions piégés. Une réalité où régnait le Tonton Macoute tout-puissant, qui ne répond qu’à Papa Doc, puis à son fils Jean-Claude. Et Manno, avec sa gueule de trublion et son aspect d’enfant terrible, ne disait que cela.

D’où pour notre part, notre rencontre avec Manno. Il va de soi que cette rencontre n’était pas celle d’une chanson et d’un fan ; s’agissant de musique de fan, nous en avions eu tout une panoplie, comme les mini-jazz, les chansonnettes françaises et autres dont le seul point commun était une évasion et une indifférence totale envers la réalité environnante, qui pourtant régissait notre destin.

C’était à l’époque où la dynastie duvaliérienne se passait de main. Papa Doc, ce fameux tyran médiéval qui se déclarait volontiers un héritier de 1804 mais dont la politique était justement une véritable honte et un immense malheur pour ce peuple et cette nation sortis de 1804, passait le pouvoir à son fils qui, lui, se prévalait sans complexe de ses acquis bourgeois. Loin de remettre en question la politique du père, cette institutionnalisation systématique de la terreur et de l’ostracisme dans un cadre féodal d’exploitation et de pauvreté, Jean-Claude l’exaspérait. La condition d’existence du peuple devenait de plus en plus inhumaine, invivable, les libertés politiques de plus en plus inexistantes, aux forces de répression des Tontons Macoutes s’ajoutant les Léopards, troupe d’élite entraînée par les Américains, le pays de plus en plus livré à l’impérialisme occidental qui y trouvait un terrain de prédilection pour l’exploitation de la force du travail, et dans ce cadre général y subsistait non seulement la faim qui tuait parfois par centaines, mais aussi l’exode de la population pour fuir cet enfer.

C’est dans ce climat funèbre de fascisme, de sous-développement et de barbarie, de cet univers totalitaire antihumain que venait de hériter notre génération, où naquit la chanson de Manno. On comprend dès lors que le pouvoir et la bourgeoisie dominante ne manquaient pas d’alimenter un certain état de non-être que certains ont justement qualifié de zombification : nous étions en quelque sorte leurs zombies nationaux.

Pourtant, à y regarder de plus près, on pouvait dire que nous n’étions pas si mal que cela : jeunesse bâtarde, s’il en fût, nous étions à mi-chemin entre la jeunesse bourgeoise (cette clique de petits bouffons, indifférents comme un cadavre qui, tout au milieu d’une tragédie nationale, n’entendaient que jouir, cyniquement, des butins de leurs pirates de parents), et la non-jeunesse des campagne, c’est-à-dire ces malheureux de la vraie Haïti qui vont directement de l’enfance à l’esclavage : il faut beaucoup de bras pour satisfaire la cupidité des exploiteurs de campagne.

Mais, au fond, à part notre appartenance à la ville et les rudiments de la culture colonialo-bourgeoise qu’on nous a inculqués volontiers, nous partagions tout avec nos frères des campagnes : même sort, même état de zombie. Car l’Haïti chérie, l’île enchanteresse, la perle des Antilles, c’est-à-dire toutes ces tirades de bonimenteur, n’ont jamais été pour nous que des mots, une illusion cache-sexe qui n’avait de réalité que pour ceux qui pouvaient jouir candidement de « la fraîcheur de l’île ensoleillée ». Cette île ensoleillée que nous aimions, certes profondément, malgré nous, malgré tout, mais que nous ne pouvions en même temps nous défendre de haïr ; car entre la beauté naturelle de cette île magique, de la passion métaphysique qu’elle pouvait susciter, entre l’autre Haïti, l’Haïti des villas au bord de la mer, l’Haïti chérie des zotobrés1 et notre Haïti à nous, il y avait tout un gouffre.

D’où le scandale. D’où l’importance des chansons de Manno qui, rompant avec la cohorte des artistes de messe et de carnaval, rompant avec les clichés « naïfs » de toute une génération d’artistes haïtiens, disait carrément la couleur des choses, que le diable est bien le diable, et qui, du coup, provoquait la paix tranquille de notre bonne conscience de petits-bourgeois.

S’emparant de sa guitare, c’est toute une révolte en chanson qu’il a inventée ; chanson qui disait avec nos mots à nous notre situation dans cette Haïti néronienne où le rang, le sang et le manque sont la seule devise ; chanson qui disait avec sa métaphore à elle que Haïti est pour la masse de ses habitants une île-cimetière, une île-prison dont nous sommes les bagnards innocents ; chanson sans joie, sans danse, qui disait notre peur, notre malheur et notre angoisse, le cri de l’oiseau qui veut voler, de l’enfant qui veut rire et de l’homme qui veut du pain. Chanson qui dit en somme qu’une poignée d’arbres ne doit pas régner impunément sur la forêt immense.

(Été 1981)

Note

1 Personne riche et privilégiée en créole.

—Tontongi Extrait de La Parole indomptée / Memwa Baboukèt, éd. L’Harmattan, 2015 ; ce texte est aussi publié dans Le Nouvelliste et sur le site Potomitan du mois de décembre 2017

Page d’accueil • Sommaire de ce numéro • Contribution de texte et de courrier: Editeurs@tanbou.com