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Les déportés haïtiens des États-Unis

—par Jean Saint-Vil

À l’heure où la thématique de la déportation des ressortissants des pays membres de la CARICOM revient au centre de l’actualité, suite au 24è sommet des chefs d’État et de gouvernement de la communauté des Caraïbes des 18 et 19 février 2013, il est intéressant de faire le point sur la question des déportés haïtiens en provenance des États-Unis. Ces individus généralement accusés de tous les maux en termes de la dégradation chronique de la situation sécuritaire au sein de notre territoire et souvent considérés comme « des criminels venus d’ailleurs ».

Le texte qui suit vise à sensibiliser le public haïtien sur ce phénomène qui s’est développé depuis bientôt une vingtaine d’années avec un bilan qui approche le cap de 10.000 retours.

1. Historique de la déportation des Haïtiens en provenance des États-Unis

1.1 La politique de la déportation par les États-Unis

La politique de la déportation systématique d’étrangers par les États-Unis remonte à 1996 avec le vote d’une loi anti-terroriste des États-Unis—l’Antiterrorism and Effective Death Penalty Act (AEDPA)—«en vertu de laquelle quelqu’un qui aurait commis une infraction de quelque nature que ce soit il y a vingt ans est passible de déportation » (sic), d’après Privat Précil1. C’était en quelque sorte une manière de soulager les prisons américaines qui comptent actuellement plus de deux millions d’individus incarcérés en plus de trois millions de personnes en liberté conditionnée et celles qui sont sous supervision de la justice criminelle.

Le durcissement s’est encore aggravé après les événements de septembre 2001 sous le couvert de lutte contre le terrorisme et où la machine sécuritaire est désormais placée sous la direction du Ministry of Homeland Security (Ministère de la Sécurité intérieure) créé en 2003 et qui regroupe depuis 22 agences fédérales responsables de la sécurité du pays.

Auparavant, avait toujours existé la pratique de rapatriement d’individus en situation irrégulière quant à leur autorisation de rester sur le territoire américain et la possibilité pour les juges d’intervenir en faveur des « illégaux ». Mais, cela était loin d’être aussi systématique et brutal que les formes qui ont été mises en vigueur à partir de 1996. Depuis cette date, la législation en vigueur a enlevé « aux juges à tous les niveaux d’utiliser leur pouvoir de discrétion dans le traitement des cas individuels où des circonstances atténuantes pouvaient être appliquées », toujours d’après Privat Précil.

Il faut noter que cette politique de rapatriement systématique d’étrangers est le propre de tous les pays développés de plus en plus inquiets depuis les années 1980 de l’afflux de « sans-papiers ». On sait qu’en France le quota d’expulsion des étrangers s’élève à 25.000 par an depuis Sarkozy et qu’il ne changera pas sous François Hollande.

Quel que soit le pays de départ, les reconduites à la frontière—comme on dit en France—ou les déportations—comme on dit aux États-Unis—sont généralement pratiquées de manière brutale, les rapatriés étant souvent menottés et mis sous escorte policière, pratiquement sans bagage et leur passeport remis au commandant de bord des charters ou dans les avions de l’armée de l’Air américaine qui les transportent.

1.2 Les expulsions d’étrangers du territoire américain

Il est possible qu’entre 1996 et 2005, plus d’un million de personnes aient été expulsées des États-Unis au titre de l’Antiterrorism and Effective Death Penalty Act, soit plus de 100.000 personnes annuellement. En 2004, le nombre d’étrangers déportés des États-Unis avait atteint un record, soit 157.281 (2). Les pays recevant la majorité de ces déportés sont le Canada, le Mexique, le Salvador, le Guatemala, le Honduras, la République Dominicaine, la Jamaïque, la Colombie et l’Équateur.

À l’échelle des Antilles, Haïti est l’un des pays qui accueille le plus grand nombre de déportés. En effet, le dernier rapport de l’année 2005 publié par le Groupe d’Appui aux Rapatriés et Réfugiés (GARR) signalait l’arrivée pour la période de 1997 à 2003 de 2.138 déportés haïtiens, soit la troisième place derrière la Jamaïque (12.366 personnes) et la République Dominicaine (8.001 personnes).

Sous la pression de la Caricom, une certaine évolution a été enregistrée dans le processus des déportations d’immigrants vers leurs pays d’origine. Si, au départ, les déportés étaient jetés simplement à bord d’un avion qui les ramenait au pays d’origine, les pays de la Caraïbe qui se sont longtemps plaints du caractère brutal des rapatriements ont réussi à arracher quelques aménagements du gouvernement américain. Depuis le sommet de Chefs d’État de la CARICOM, à la Barbade en 1997 et l’accord qui s’en est suivi avec une promesse du Président Clinton d’aider les pays à mieux recevoir leurs déportés, les expulsions se font dans un cadre relativement plus souple : les listes des déportés avec à l’appui les dossiers des intéressés sont transmis quinze jours d’avance et à toutes fins utiles au ministère responsable de leur accueil dans les pays d’origine. En Haïti, il s’agit du ministère de l’Intérieur et des collectivités territoriales qui joue le rôle principal dans la réception de cette catégorie de rapatriés.

En tout état de cause, en dehors des pays des Petites Antilles, Haïti est l’un des États de la zone recevant le moins de déportés. Il n’en demeure pas moins que ce sujet est d’un intérêt particulier pour les responsables de la sécurité publique de ce pays où la situation sécuritaire est très problématique.

2 La pratique des déportations par les États-Unis

On peut estimer actuellement à quelque 10.000 le nombre d’Haïtiens déportés des États-Unis depuis 1996, soit un peu moins de un pour cent du total des individus expulsés de ce pays.

2.1 Les raisons des déportations

Les déportés sont des immigrants qui ont commis des infractions ou un crime au cours de leur séjour aux États-Unis. Depuis 1996 avec « l’Antiterrorism and effective death penalty act », le risque de déportation a augmenté de manière conséquente. Ainsi, la liste des motifs de déportation d’un immigrant s’est allongée depuis, incluant des délits autrefois considérés comme mineurs comme les fausses déclarations et les usages de faux. En cas de récidive et si les infractions commises conduisent à au moins une année de prison, la procédure de déportation peut être enclenchée.

Entre juillet 2004 et décembre 2006, la moitié des déportations d’Haïtiens des États-Unis sont en lien avec la vente de stupéfiants au détail. Sur 1.242 déportés de la même période, on avait enregistré 17 cas d’homicides, 10 viols, 9 kidnappings, 25 vols à main armée, 96 vols et cambriolages, 42 vols de véhicules automobiles, 42 voies de fait et 27 usages de faux 3). À cela, il faut ajouter 422 déportations pour trafic de stupéfiants et 402 pour séjour illégal, c’est-à-dire pour des raisons non criminelles.

Globalement, les statistiques du Ministry of Homeland Security ont fait état de 3.250 Haïtiens déportés sur la base de dossiers criminels entre 1997 et 20054).

Les tendances récentes auraient révélé une augmentation très nette jusqu’en 2008, voire une inversion au profit des déportations pour violation des lois de l’immigration ainsi qu’une féminisation du phénomène. Encore que le nombre de femmes reste très faible : pas plus que deux ou trois femmes par arrivage de 50 personnes, toutes les deux semaines.

2.2 Classification des déportés vis-à-vis des lois américaines

Les déportés qui viennent des États-Unis sont classés en trois catégories : les déportés criminels, les criminels dangereux et les déportés non criminels.

Les déportés criminels sont des individus qui ont été arrêtés, jugés, condamnés aux États-Unis et qui ont purgé leur peine avant d’être renvoyés au pays. Il s’agit majoritairement de résidents légaux qui ont quitté depuis très longtemps le pays et même parfois qui n’y ont jamais vécu parce qu’ils sont nés de parents établis très anciennement dans d’autres pays comme les Bahamas ou la République dominicaine. Il faut mentionner que le terme de crime est plus étendu aux États-Unis que dans la plupart des autres pays. Ainsi, même un individu ayant utilisé frauduleusement les transports publics est ici considéré comme criminel, sa fraude relevant de la catégorie dite crime fédéral. C’est pourquoi il convient de discriminer les types de criminels en regard des lois fédérales.

La loi américaine recense aussi les criminels dangereux qui ont commis des actes violents ayant provoqué morts et/ou blessures ou encore des individus impliqués dans des cas de viol, le narcotrafic et/ou dans le trafic d’armes.

Les déportés criminels arrivent généralement enchaînés et menottés à bord d’avions militaires de l’US Marshall ou quelquefois de charters, avec un minimum de bagages sans documents de voyage qui sont remis après atterrissage de l’avion par le commandant de bord aux autorités haïtiennes.

Enfin, il faut mentionner les cas des déportés non criminels, essentiellement des personnes qui résident illégalement sur le territoire américain—qu’on appellerait étrangers en situation irrégulière ou sans-papiers en France—, ainsi que d’autres qui ont commis des délits qui seraient jugés mineurs par les lois haïtiennes. Les déportés non criminels voyagent essentiellement à bord d’avions commerciaux, c’est-à-dire, à côté de passagers empruntant les appareils des compagnies aériennes. Leurs passeports sont aussi remis par la suite aux autorités haïtiennes par la compagnie qui les a transportés.

3. Déportés et déportations d’Haïtiens des États-Unis

3.1 Historique des déportations d’Haïtiens des États-Unis

3.1.1 Les déportations jusqu’en l’an 2001

Le point de départ est l’année 1986 où les déportations se font de manière informelle et sur des vols commerciaux. Les arrivages sont d’ailleurs effectués sans que soient prévenus les autorités haïtiennes.

Suite à l’Antiterrorism and Effective Death Penalty Act, on a vu une augmentation du rythme des déportations à raison de six personnes par arrivage. Parallèlement, suite au Sommet de Barbade qui avait réuni en 1997 les pays caribéens concernés par les retours de déportés et les États-Unis, le gouvernement américain a assoupli en quelque sorte la gestion des expulsions et fourni une aide à la réinsertion des déportés dans les pays de destination à travers l’OIM (l’Organisation internationale des migrations). À partir de 1998, les quotas de déportés augmentent sensiblement, jusqu’à 50 par semaine à bord des avions de l’US Marshall. En 1999, en guise de soulagement, Haïti signe un accord avec les États-Unis qui consacre la réception de 25 déportés tous les quinze jours dont les plus dangereux sont systématiquement jetés en prison pour trois mois au minimum à leur retour en Haïti. C’est alors qu’est créée au sein du Ministère de l’Intérieur une commission de gestion des déportés qui est habilitée à décider de la libération des intéressés après identification de leurs familles ou de leurs amis qui se portent garants de leur accueil.

3.1.2 Les déportations après 2001

Au cours de la période 2001–06, suite au nouveau durcissement de la politique américaine en matière d’immigration après les attentats du 11 septembre, se produit une accélération de la cadence des déportations. Invoquant la surpopulation carcérale, le gouvernement des États-Unis fait passer le quota de 25 à 50 déportés par quinzaine. Les arrivages sont ponctués de trêves, où tantôt diminue le nombre de déportés, où tantôt ralentit le rythme des envois. Un autre point fort de la période est la suspension des mandats d’écrous par les autorités judiciaires haïtiennes, conscientes de la violation que représentait jusque-là l’emprisonnement systématique des criminels. Ceci est à mettre à l’actif de l’ancien commissaire de gouvernement Claudy Gassant.

En septembre 2006, est lancé le projet Réinsertion, Réhabilitation et Réintégration des Déportés Haïtiens financé par le PNUD et géré par l’OIM en partenariat avec l’Office national des migrations (ONM du Ministère des Affaires sociales). Le but de ce projet est la prévention et la réduction à la criminalité au sein de cette catégorie de population en offrant une série d’opportunités à un millier d’entre eux.

En décembre 2006, face à une flambée sans précédent de l’insécurité et notamment du kidnapping, le gouvernement de Jacques Édouard Alexis instaure la quarantaine sécuritaire pour la catégorie de déportés dits criminels dangereux. Ceux-ci sont gardés à vue pour un temps déterminé dans les commissariats de police de la capitale. Mais, aucune assistance alimentaire, médicale ou sociale n’est prévue en leur faveur. Ils restent sous la responsabilité entière de leurs parents ou de leurs amis et connaissances.

Depuis 2007, les déportés criminels arrivent par vols spéciaux de l’US Marshall ou, à défaut de charters, au rythme de 50 en théorie tous les quinze jours, mais le plus souvent de 46 à 48. Le système d’accueil est légèrement modifié, car ils ne sont plus mélangés avec les passagers ordinaires voyageant à bord des avions des compagnies aériennes. Ils sont désormais reçus dans une aire aménagée à leur intention, échappant ainsi aux regards des curieux et à leurs railleries éventuelles. À leur descente de l’avion, ils sont embarqués dans des bus affrétés par l’ambassade des États-Unis jusqu’aux services de l’immigration de l’aéroport. Après analyse de leurs dossiers, un tri est effectué par les membres de la commission des déportés au terme duquel seuls les criminels dangereux sont retenus jusqu’à l’intervention de leurs parents ou garants. Généralement, ceux qui ont été gardés à vue pour défaut de garant sont relâchés au prochain arrivage de déportés, pour cause de surpopulation carcérale. Ils sont lâchés « dans la nature », sans qu’ils n’aient rien à manger, ni un lieu de couche. Ils sont astreints à un système de probation en vertu duquel ils doivent se présenter une fois par semaine à la Direction de la police judiciaire (DCPJ) pendant six à dix-huit mois.

La seconde moitié de l’année 2008 a enregistré une discontinuité majeure dans les arrivages de déportés en provenance des États-Unis. En effet, suite au passage des quatre cyclones dévastateurs entre août et début septembre, le gouvernement américain a accepté à la demande des autorités haïtiennes un moratoire dans les rapatriements d’Haïtiens qui a duré jusqu’à mi-mars. Depuis cette date, les retours ont repris au rythme théorique de 50 déportés par quinzaine, ponctués du débarquement de 42 déportés non criminels arrivés par vols commerciaux entre décembre 2008 et janvier 2009.

De nos jours, les retours se font au rythme de 25 déportés toutes les deux semaines après une interruption de treize mois entre janvier 2010 et février 2011, suite au tremblement de terre du 10 janvier 2010.

3.2 Le profil des déportés haïtiens

Le retour des déportés représente sur de nombreux plans un choc terrible pour des personnes dont il faut rappeler que bon nombre d’entre elles n’ont jamais vécu ou presque jamais vécu dans le pays et ne connaissent rien ou presque rien de la vie quotidienne en territoire haïtien.

Si la moyenne d’âge des déportés au départ d’Haïti oscille entre 4 et 7 ans, pour le retour au pays la moyenne d’âge se situe dans une fourchette oscillant entre 28 et 48 ans5. Ce qui donne une amplitude entre l’âge des départs et l’âge des retours qui se situe entre 24 et 41 ans. Sur le plan linguistique, ils tranchent souvent par rapport au commun des Haïtiens, parlant souvent l’anglais, notamment quand ils sont entre eux. Il n’est jusqu’à certains d’entre eux qui ne parlent ni ne comprennent les deux langues de base du pays.

Par ailleurs, les déportés sont un peu plus âgés que les délinquants qui croupissent dans les prisons haïtiennes. Au sein du contingent qui a été admis dans le pays entre octobre 2004 et avril 2006, 46% avait entre 25 et 34 ans avec une dominante pour la classe d’âge de 25–29 ans.

Si 1 % d’entre eux avait moins de 20 ans, on trouvait un pourcentage déjà significatif de déportés dès le seuil de 20 ans, soit 15%. Une légère décroissance s’observait pour les classes d’âge de 35–39 (12 %) ans et 40–44 ans (14%), suivie d’une chute au-delà de 45 ans (6 %) qui s’arrête au seuil de l’âge mûr, vers la cinquantaine.

La plupart des déportés sont de sexe masculin avec un taux de féminité de 10 % pour la période 2004/2006 où l’on avait enregistré 118 femmes contre 1.124 d’Haïtiens de sexe masculin renvoyés des États-Unis. L’évolution récente révèle une féminisation progressive du phénomène avec un taux de féminité qui est passé de 7% en 2004, à 8% en 2005 et à 13, 3 % en 2006.

Les déportés ont en commun trois expériences fondamentales :

- un mode de vie coupé des us et coutumes haïtiennes et couplé avec la connaissance souvent exclusive de la langue anglaise et de la culture américaine.

- une certaine imprégnation de la subculture qu’ils ont contractée dans leur séjour dans les prisons américaines.

- la quasi impossibilité de s’adapter à la vie en Haïti qu’ils ont oubliée ou que dans bien des cas ils n’ont jamais connue.

La plupart des déportés sont établis dans l’agglomération de Port-au-Prince. On en trouve un petit nombre, dispersé dans les autres villes principales du pays dont ils sont parfois originaires.

3.3 L’image de marque des déportés par la population

La perception des déportés par la plus grande partie de la population est fortement négative. Les Haïtiens se font une image très négative des déportés qu’ils accusent généralement de tous les maux, notamment d’importer une forme de violence jusque-là inconnue dans le pays.

Au niveau des plus hautes autorités, le discours a tendu pendant longtemps à leur faire porter la responsabilité des formes les plus virulentes de criminalité. En conséquence, toute la population affiche une peur bleue des déportés qui sont généralement l’objet de stigmatisation et de mépris et même voués aux persécutions.

Il serait toutefois exagéré de les accuser de tous les maux de la société haïtienne, car certains d’entre eux n’ont commis d’autres crimes que d’avoir prolongé illégalement leur séjour en territoire américain de manière unilatérale. Ce ne sont que des illégaux qui ont tenté désespérément de trouver une issue à leur situation malheureuse dans leur pays d’origine.

Ils restent donc en principe des individus inoffensifs comme tout autre citoyen. Il convient donc d’éviter de verser systématiquement dans toute stigmatisation aveugle à l’égard de ces compatriotes et de préparer l’opinion publique à leur acceptation.

Il faut souligner que le discours et la pratique ont récemment évolué au niveau des officiels qui sont de toute manière obligés de les accueillir pour des raisons de moralité et d’ailleurs sous la pression des organisations des droits humains. Petit à petit, on s’éloigne de la vision policière et « ultra-carcéraliste » au profit d’une vision humanitaire et sociale qui préconise leur réhabilitation et leur réinsertion dans la société civile haïtienne.

Jusque-là, a été pratiquée dans le cadre du Projet de l’OIM une campagne de sensibilisation concernant leur réinsertion, mais tout cela semble avoir été trop modeste pour obtenir un effet véritable sur l’opinion publique. C’est pourquoi nous attirons l’attention des bailleurs de fonds internationaux, notamment les États-Unis, sur la nécessité de prolonger et de renforcer ce projet qui de toute évidence « n’ira pas loin avec un million de dollars par an ». À cet égard, le gouvernement haïtien pourrait jouer également un rôle important même si l’on sait qu’il n’a pas vraiment les moyens de mener une politique soutenue en faveur des déportés. Néanmoins, il faut souhaiter qu’il agisse activement auprès des organismes internationaux pour trouver les fonds permettant de continuer d’assurer plus que la réinsertion a minima qui est le cas jusque-là.

Le Rapport sur la question des déportés souligne aussi la faiblesse de la coordination des interventions ou des actions des organes étatiques concernés par le projet. Plus d’un ont aussi critiqué l’indifférence du gouvernement vis-à-vis de la situation des déportés et l’extrême modestie de la campagne de sensibilisation qui a été engagée en leur faveur.

3.4 Les déportés au quotidien

Les déportés sont, comme nous l’avons déjà mentionné, des individus jetés et rejetés sans autre forme de procès dans le pays, sans soutien moral le plus souvent, ni soutien financier, coupés qu’ils sont de leurs familles et amis restés aux États-Unis. Quelques-uns d’entre eux sont au départ, sans domicile fixe et sans moyen de subvenir à leurs besoins quotidiens. Ils sont donc susceptibles de toutes les dérives tant d’ordre physique que d’ordre mental, recourant à la consommation de drogue et incapables de bénéficier de soins médicaux pour ceux qui arrivent ou tombent malades.

Il est un fait que nombre de déportés retournent à la délinquance, faute de pouvoir trouver d’autres moyens de réinsertion. Des arrestations de bandits ont révélé plus d’une fois leur implication ou leur complicité dans des actes de kidnappings, de vols à main armée, de narcotrafic, de meurtres divers ainsi que d’effractions de domicile ou de magasins.

Ceux d’entre eux qui veulent s’en sortir de manière correcte recourent souvent à l’économie informelle : commerces divers, transports en commun, restauration, salons de coiffure, cybercafés, vidéo clubs, disco clubs.

Enfin, quelques-uns d’entre eux valorisent leur savoir dans des tâches d’enseignement, se faisant employer soit comme professeurs d’anglais ou d’informatique ou offrent des prestations d’interprètes dans des organismes internationaux ou des ONG.

3.5 Le problème de la réinsertion de déportés

Les cas d’insertion avérés sont en lien, soit avec le concours des familles quand celles-ci s’impliquent dans l’accueil des déportés, soit avec le concours des associations de déportés ONG, soit encore avec l’appui de groupes de la société civile, soit enfin de certains organismes internationaux.

Les familles de déportés qui résident aux États-Unis leur apportent quelquefois un soutien de poids à travers les transferts d’argent et de marchandises, les contacts téléphoniques et leurs visites en Haïti. Quant à celles qui vivent en Haïti, elles les accueillent au moins à l’arrivée tout en leur offrant hébergement et nourriture pour un certain temps, précarité oblige. Tout compte fait, l’implication des familles constitue un élément clé du processus de réinsertion des déportés.

Parfois aussi, l’insertion bénéficie du concours d’anciens déportés qui se sont organisés dans le cadre d’associations. Ainsi, est née une chaîne de solidarité qui présente quelques avantages substantiels. Les occasions de rencontre se multiplient entre anciens et nouveaux déportés qui possèdent un passé sur fond de genre de vie commun aux États-Unis et en lien avec la nostalgie de la civilisation américaine. Ainsi, peut se réduire la détresse morale de plusieurs déportés par le fait de l’assistance psychologique qu’ils échangent entre eux.

Des associations de la société civile basées aux États-Unis et au Canada contribuent également à la prévention auprès des familles et des jeunes vivant dans ces pays pour éviter qu’ils ne tombent dans la spirale qui conduit à la déportation. Certaines d’entre elles défendent activement les droits des Haïtiens, militant même pour que leur soit accordé le TPS, le “temporary protected status” qui les habilite à prolonger exceptionnellement leur séjour aux États-Unis à la manière des ressortissants de cinq pays qui avaient bénéficié de cette mesure jusqu’en 20106.

Quelquefois aussi, ces associations mènent comme un combat acharné pour la reconnaissance des droits des immigrants menacés de déportation tout en dénonçant l’iniquité des lois de 1996. Enfin, elles ont fait plus d’une fois pression sur le gouvernement haïtien pour un meilleur traitement de la situation de cette catégorie de rapatriés.

Quant aux associations de la société civile haïtienne, elles militent activement en faveur de l’insertion ou de la réinsertion des déportés. Elles sont nombreuses à effectuer un travail de prévention auprès des familles des déportés pour les aider à mieux les prendre en charge. Ainsi Chans Altènativ ou Alternative Chance (en anglais) créée par Michelle Karshan est une association qui a œuvré depuis les années 1990 pour la fin des détentions systématiques de déportés à leur retour et pour la mise en liberté immédiate des détenus (3). De même, il existe une autre association célèbre d’anciens déportés, du nom de FONFAHRA, la Fondation haïtienne des familles des rapatriés (FONHFARA), qui a été créé par Samael Jean Joël Auguste et qui regroupe plus de 400 membres, tous des déportés des États-Unis. « Plusieurs centaines d’autres, selon son président, attendent l’autorisation du comité directeur pour devenir membres de la fondation. Basée dans la commune de Carrefour, la FONHFARA, travaille à l’amélioration des conditions de vie de ses membres préférant être appelés rapatriés que celui de déportés à cause de la connotation négative du dernier terme »7.

Enfin, elles ont fait plus d’une fois pression sur le gouvernement haïtien pour un meilleur traitement de cette catégorie de rapatriés. À terme, il est prévu d’impliquer davantage les institutions de la société civile y compris les églises dans toutes les initiatives en faveur des déportés de même d’obtenir des fonds conséquents pour des projets en lien avec leur réinsertion et leur réhabilitation.

L’OIM représente l’organisme international le plus impliqué dans les tentatives de réinsertion et de réhabilitation des déportés haïtiens. Elle participe non seulement à la table de concertation en faveur des déportés, mais également s’est vu confier par le gouvernement américain à travers l’USAID, la gestion technique du projet de réinsertion des déportés initié en mai 2006.

Enfin, le gouvernement haïtien n’a pas encore de politique claire en matière de gestion des déportés. Au mieux, on peut qualifier son attitude de minimaliste. Car, il s’est longtemps contenté de les accueillir à leur arrivée et de les incarcérer pour un temps dans ce que l’on a appelé la quarantaine sécuritaire qui avait duré quelquefois jusqu’à huit mois pour certains d’entre eux jusqu’à 2006. Une fois ces individus relâchés, ils peuvent vivre en toute quiétude dans le pays à l’exception d’un petit nombre, les criminels les plus dangereux, qui était resté de manière formelle en situation para-carcérale et qui devaient se présenter pendant quelque temps de manière périodique à la Direction de la Police judiciaire. Au mieux, le gouvernement accepte au nom des principes démocratiques de délivrer un passeport à ceux d’entre eux qui souhaitent tenter de nouveau leur chance dans un autre pays, mais avec une restriction dans le livret qui interdit la validité du document de voyage pour les États-Unis.

Malgré la modestie de ses moyens, le gouvernement haïtien représente le partenaire majeur de toute politique de réinsertion des déportés. En effet, il est le premier responsable dans le pays de cette catégorie de nos compatriotes, une responsabilité qui s’étend depuis la mise en place de leur accueil jusqu’aux conditions de mise en place de leur intégration.

En ce qui concerne le suivi des déportés, l’État haïtien joue déjà un rôle dans la fourniture d’informations à l’intention des déportés quant aux conditions d’obtention des documents d’identité. Il faut souhaiter que cette pratique soit érigée en un service du genre « guichets d’information » qui leur communique également des données relatives notamment au marché du travail et à la fourniture de soins de santé.

Avec un effectif qui approche probablement le cap de 10.000, les déportés haïtiens revenus des États-Unis représentent une composante de plus en plus importante de la population haïtienne, constituée d’éléments rejetés de la société américaine et longtemps mal perçus par l’opinion publique haïtienne et par les gouvernements haïtiens.

S’il est légitime de mentionner une certaine amélioration de leur réinsertion avec les projets qui ont été conçus en leur faveur, on ne saurait croire qu’ils sont en voie d’être acceptés par les niveaux essentiels de la société haïtienne. Ce qui a été fait en leur faveur doit être qualifié de minimaliste et de dérisoire. Il conviendra de se pencher de manière plus consistante sur leur sort dans la perspective de leur réinsertion effective dans le milieu. Tout ceci doit être bien analysé et bien ficelé pour que les déportés ne finissent pas par devenir l’un des grands problèmes sociétaux du pays tant en termes de sécurité qu’en termes d’intégration, suite à leur retour forcé à la case de départ.

—Jean saint-Vil

Notes :

1. Voir Privat Précil. Déplacés et déportés.

2. Voir Leong, David. The “Invisible Crisis”—Soaring deportations cause pain around the world.

3. Voir Précil, Privat. Déportés et déplacés, op. cité.

4. Voir Précil, Privat. Déportés et déplacés, op. cité.

5. Voir Situation économique et sociale d’Haïti en 2005. PNUD.

6. Les cinq pays concernés sont les suivants : Nicaragua, le Salvador, le Honduras, la Somalie et le Soudan.

7. Jérôme, Jean Pharès. Le Nouvelliste du 24 avril 2009 : Les déportés cherchent à soigner leur image.

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