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Colonel Pierre Haspil :

L’Autre Face de l’Armée

—par Franck Laraque

Le Colonel Pierre Haspil1 à la suite du Colonel Pierre M. Armand2 et de Maurepas Auguste3, démontre que l’Armée d’Haïti (tour à tour Gendarmerie, Garde d’Haïti, Armée d’Haïti, Forces Armées d’Haïti), de sa cooptation par Vincent en 1934 (création de l’homme fort) et ses successeurs jusqu’aux purges de Kébreau et à sa macoutisation par François Duvalier, n’était pas une institution monolithique. Ce corps, en effet, d’août 1934 à juin 1957 (Conseil de Gouvernement dirigé par Kébreau) a été traversé par deux courants opposés. Un courant majoritaire d’officiers, convaincus de la priorité de la force sur le droit et de la nécessité d’une armée politique au gré du Président de la République. Le capitaine Jacques Laroche m’a dit au cours d’une conversation sur le rôle de l’Armée après le fiasco du gouvernement Magloire alors que j’étais lieutenant : « Vous voyez ce chien dans la rue, l’Armée a le pouvoir de le faire Président. » Il ne croyait pas si bien dire. C’est la face réactionnaire de l’Armée. L’autre courant, minoritaire—sa face progressiste ou l’autre face—est composé d’officiers croyant à la primauté du droit sur la force. À une armée apolitique n’intervenant que pour garantir la souveraineté nationale ou empêcher en dernier recours toute crise nationale de menacer l’existence de la nation. Les trois officiers cités plus haut faisaient partie du second courant alors que, malheureusement c’est le premier qui a toujours prédominé. En somme un corps dirigé par l’homme fort de l’Armée, une créature du Président ou auto-proclamé (Durcé Armand, Paul Magloire, Léon Cantave Antonio Kébreau, Henry Namphy, Prosper Avril, Raoul Cédras). Voici comment le Colonel Haspil exprime cette différence : « La Garde d’Haïti était disciplinée et dans ses cadres il existait un courant d’idées pour la rendre vraiment apolitique.

Malheureusement, malgré la discipline des jeunes promotions encore influencées par l’instruction reçue à l’école militaire, il y avait de ces haut gradés qui ouvertement manifestaient leur indiscipline non seulement par leurs actes mais également par leur façon de penser. » Cette indiscipline qui n’était pas autre chose que l’armée politique au service du Président va diviser aussi les jeunes générations. En décembre 1937, a lieu le premier éclatement de l’Armée sous Vincent quand de jeunes officiers, à la dévotion de Calixte, qui représentent la face progressiste, essaient d’éliminer le major Durcé Armand, l’homme fort de l’Armée par la grâce de Vincent. Le 25 mai 1957 voit l’implosion de l’Armée. Des officiers de l’aile progressiste se rallient au Colonel Pierre M. Armand, choisi par le gouvernement Collégial pour remplacer le Chef d’État-Major rebelle Léon Cantave.

Mémoires d’un Port-au-Princien, n’est pas essentiellement comme les essais du Colonel Pierre Armand (à ne pas confondre avec le Colonel Durcé Armand, aucune parenté, à ma connaissance) et de Maurepas Auguste, sur l’implosion de l’Armée le 25 mai 1957 et ses conséquences. C’est un récit en deux parties parfois imbriquées : a) « l’expérience personnelle informatique », b) la victimisation et l’exil.

L’expérience personnelle informatique

Motivé par le constat de Mentor Laurent, à savoir que l’histoire d’Haïti n’est pas encore écrite, le Colonel Pierre Haspil pense que ses « réflexions sur la formation et la destruction de certaines de nos institutions, particulièrement de l’Armée d’Haïti pourront …servir à la vraie histoire d’Haïti ». Il croit ferme que son expérience personnelle d’événements à différentes périodes de l’histoire exposée de bonne foi est informative, c’est-à-dire fait voir ou connaître la réalité historique de telles périodes. Sous Vincent, il a été témoin de l’exécution de l’officier Bonecius Pérard, le seul à être fusillé et a rapporté ses dernières paroles avant son exécution. (L’Affaire Pérard ou l’Affaire Armand). Sous Estimé, il était Officier Exécutif au Grand Quartier Général lors du meurtre de Jean Rémy par Alfred Viau et de l’assassinat de ce dernier encore aux mains des Officiers de l’Armée (l’Affaire Viaud-Jean Rémy). Sous Paul Magloire, il obtient la version de Ludovic Désinor sur ses blessures par des agresseurs qui ont tué sa femme, leurs trois enfants, mis le feu à leur maison. Il a obtenu également la version du colonel retraité Henri Clermont blessé ainsi que deux de ses fils au cours d’un incident où deux soldats furent blessés et deux officiers Lanore Augustin et Alix Jean tués (l’Affaire Clermont). Il décrit la tactique qu’il a utilisée pour garantir le sauf départ du Président Paul Magloire pour l’exil. (Départ de Paul Magloire). En dernier lieu, dans « Prélude au 25 mai 1957 » il raconte comment Commandant du Département Militaire de l’Ouest, il a résolu sous le Collégial le problème des barricades sur la route de St Marc.

Victimisation et exil

Sans une tâche à sa réputation d’officier, il a été l’objet des représailles injustes et sordides de militaires qui ont juré sa perte. Des machinations forgées de toutes pièces par le Chef de la police Pierre Paret, par le Chef d’État-Major de l’Armée, le Colonel Antonio Kébreau et les frères Beauvoir, sont des prétextes pour son emprisonnement de neuf mois et sa comparution par-devant une Cour martiale qui se termine en queue de poisson. Un capricieux et inexplicable hasard change son sort. Persécuté par ses « frères d’armes », il est libéré par François Duvalier, le cruel dictateur aux mains pourpres de sang et de torture, ennemi juré de l’Armée qu’il rend inopérante. Ne faisant plus partie de l’Armée, il est l’objet de convocations humiliantes à la police. D’une opposition à son départ. Ayant obtenu son visa il utilise un procédé de diversion pour quitter le pays. Cette partie du récit est particulièrement poignante parce qu’elle décrit un traitement infligé à tant d’émigrants. Nullement communicatif, distant même durant sa carrière de militaire, il laisse maintenant libre cours à ses sentiments les plus profonds. Établit ainsi un lien émotionnel immédiat et durable avec le lecteur qui a connu le même sort ou connaît quelqu’un l’ayant subi. Son choix de mots simples et sublimement évocateurs a ce pouvoir. Le départ est cruel. « Je me suis mordu les lèvres pour ne pas éclater en sanglots et chanceler sous le poids de la douleur… tandis que le paquebot s’éloignait de l’île et que je regardais sans avoir pu les embrasser ceux à qui on avait interdit l’accès du quai. » L’exil n’est pas moins pénible. « Sait-on combien c’est dur de se retrouver seul dans un pays étranger où la langue étrangère vous heurte l’oreille ? Et, l’indifférence est apathique ? » La terre étrangère offre la liberté, la sécurité et l’opportunité d’une existence nouvelle mais dans des conditions difficiles pour un individu d’un certain âge désargenté. « Les semelles de cuir laissaient voir des trous que je bouchais en utilisant du carton à l’intérieur des chaussures. » Un compatriote, Deslandes Laguerre, rencontré par hasard, l’aide à trouver un emploi dans une usine de congélateurs où il a failli perdre la main gauche dans un accident avec une scie électrique. Prolétaire il est membre d’un syndicat dont il devient le représentant. Une crise cardiaque oblige une retraite prématurée. Là ne s’arrêtent pas ses malheurs. La compagnie fait faillite. Il perd l’assurance-travail et la pension accumulée. La mauvaise fortune des boat-people et paysans chassés de leurs terres est évidemment beaucoup plus déplorable. Nous le savons bien, qui avons témoigné en leur faveur pour qu’ils soient reconnus comme réfugiés économiques. Pour nous, néanmoins, l’adversité ne se mesure pas à l’aune de la souffrance.

Conclusion

Haïti avec ou sans armée est un faux débat. L’armée, comme les institutions fondamentales : l’exécutif, le parlement, le judiciaire, est en Haïti le reflet d’une société corrompue. Une corruption généralisée et endémique qui exige la refonte totale du système politique et économique. La construction d’Haïti, pour me répéter avec des écrivains du même bord, doit être confiée à une structure composée d’associations paysannes et urbaines progressistes qui ont fait leurs preuves sur le terrain. Une structure coiffée par une équipe de femmes et d’hommes compétents convaincus de la priorité de la souveraineté et de la sécurité alimentaires dans le cadre d’un développement alternatif durable et de la recherche d’une alliance avec des experts nationaux et des pays qui partagent la même vision.

Ma lecture de Mémoires d’un Port-au-Princien corrobore mon concept de toujours : Construire Haïti par nous-mêmes et pour nous-mêmes au bénéfice de la communauté sans exploitation ni exclusion de classes.

—Franck Laraque, 1-8-11 professeur émérite, City College, New York

Cet essai est tiré du prochain livre de Franck Laraque L’Instrumentalisation de la pensée révolutionnaire, Éditions Trilingual Press.

Notes

1. Pierre Haspil Mémoires d’un Port-au-Princien : Une Compilation par Frantz Haspil.

2. Pierre M. Armand L’Armée d’Haïti et les Événements de 1957. Montréal : CIDIHCA, 1988.

3. Maurepas Auguste Genèse d’une République héréditaire. Paris : La Pensée Universelle, 1974.

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