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Les présidentielles étatsuniennes :

Danse du cynisme et du coucou rouge

—par Tontongi

D

urant les dernières élections présidentielles étatsuniennes, quatre ans auparavant, l’histoire drôle était autour de « Joe le Plombier », faux propriétaire de petite entreprise planté par le Parti républicain pour discréditer le programme social du candidat du Parti démocrate, Barak Obama. Les républicains l’accusent dédaigneusement de vouloir « répandre la richesse » pour bénéficier les pauvres. Comme on le sait la tactique n’a pas marché, Obama étant élu à une grande majorité.

L’histoire drôle cette fois, c’est la publication d’une vidéo, filmée en secret, dans laquelle le candidat du Parti républicain, Mitt Romney, est vu dénonçant 47% de la population qu’il qualifie de pseudo victimes et de morbides dépendants sociaux.

Les présidentielles étatsuniennes de 2012, les plus longues de l’histoire du pays, s’avèreront aussi peut-être comme les plus ouvertement honnêtes quant à l’intention avouée du candidat républicain, progéniture des milieux du Big Business, même si son père était d’abord, dit-il, un prolétaire. Est-ce la confirmation de la fameuse mobilité sociale ou entre classes très mythologisée aux États-Unis ? Ironiquement, une élection de Mitt Romney rendra presque impossible cette possibilité de mobilité sociale dont a bénéficié son père dans la mesure que tout son programme ou plateforme de gouvernement repose sur les leitmotivs républicains appliqués au gouvernement depuis Ronald Reagan et renforcés par George W. Bush : le relâchement de la régulation du capital et des transactions financières  l’imposition minimale des riches et de leurs possessions  la réduction draconienne ou l’élimination des soupapes de sûreté accordées jusque-là aux familles démunies  la réduction ou l’élimination de l’assistance fédérale aux arts et institutions culturelles  la chasse aux immigrants non-documentés ou jugés coupables d’un délit criminel, quelque aléatoire qu’il puisse être *. Bref, cette politique-là même qui est responsable de la tendance accélérée, ou new trend, aux États-Unis où les riches deviennent plus riches et super-riches, tandis que les classes moyennes deviennent plus pauvres et les pauvres jetés sur le pavé, beaucoup dans un dénuement souvent aussi abominable et sub-humain que celui qu’on voit dans les bidonvilles port-au-princiennes.

Romney : un caméléon multi-facial

Après une longue campagne électorale primaire où il ne sortira vainqueur contre ses rivaux républicains que grâce à sa formidable richesse personnelle supplémentée par des puissants amis du Wall Street qui fondent des Super-PACS redoutables (sorte d’organes de propagande médiatique ad hoc et focalisés) dont la tactique consiste à saturer les ondes télévisuelles avec des messages vidéo négatifs contre l’adversaire. Ceux-ci sont d’autant plus efficaces qu’ils sont répétés à chaque instant, comme pour signifier que c’est un problème urgent qui a besoin d’une solution immédiate.

Caméléon multi-facial comme jamais la classe politique en ait produit, Mitt Romney est un monstre du cynisme. Il semble être la personnification du politicien passe-partout dont la parole et l’émotion changent d’un instant à l’autre, au gré des situations et de l’objectif à atteindre. On appelle cela un opportuniste dans le langage courant. Mais pour Romney, c’est une seconde nature. Une connaissance à moi, qui a étudié l’arrogance des riches dans des réunions privées où elle prenait part, a relevé que ceux-ci ne se foutent pas outre mesure de la réaction ou de la sensibilité des politiciens élus quand ils considèrent la bonne course à prendre face à un problème donné. C’est comme s’ils n’existaient pas.

Plusieurs gaffes, accumulées l’une après l’autre, ont établi la réputation de Mitt Romney comme un apprenti politicien dont la langue est plus rapide que la pensée. Comme par exemple sa suggestion que les Britanniques n’étaient pas en mesure d’organiser des jeux olympiques sans encombres ou encore son assertion qu’Obama était sympathique aux manifestants anti-étatsuniens qui protestaient contre la diffusion d’une vidéo qui insultait l’islam.

Outre la mise en scène de la chaise vide par Clint Eastwood durant la convention républicaine (une initiative bizarre qui sabotait le discours de clôture du candidat), la gaffe qui défraie la chronique et qui lui causera peut-être l’élection, c’est son assertion que 47% de la population seraient des souffre-douleurs qui ont des complexes de victimes et qui se considèrent comme avoir le droit à l’assistance sociale et à la bienveillance de l’État pour vivre. Il a dit qu’il se fout bien de ces 47% parce que, irréconciliables partisans d’Obama, ils ne voteront jamais pour lui.

Le tollé général qu’ont suscité ses propos, y compris parmi ses congénères républicains, n’augure pas bien de sa chance de l’emporter dans la course présidentielle  mais les États-Unis étant ce qu’ils sont en tant que terre des absurdités révélatrices et des possibilités inconcevables—pensez Reagan ou G.W. Bush—on n’est jamais sûr de ce qui peut arriver.

Romney ayant échoué dans sa prétention d’être le candidat capable des prouesses extraordinaires pour la relance du capitalisme en crise—un rôle dont les sondages d’opinion montrent que les potentiels votants attribuent maintenant à Obama—, sa candidature semble du coup dégringoler en chute libre. Les idéologues du Parti républicain le qualifient d’inepte, de distant aristocrate qui ne représente pas convenablement ses intérêts de survie. D’où une certaine tendance, de la part d’un Establishment républicain paniqué, à s’en distancer.

Pourtant on sait bien que le mariage avec Romney est bien un mariage de convenance et que lui-même, politicien sans attaches, un flip-flopeur qui change de conviction d’un instant à l’autre, il ne se consent à embrasser l’extrême-droite du Parti que parce que ça lui semblait offrir des avantages considérables pour ses ambitions présidentielles.

En effet, le semblant de désorganisation chez les républicains reflète la lutte interne parmi les différentes sensibilités qui composent le Parti. L’apparition au sein du Parti du mouvement dit Tea Party, une inquiétude additionnelle qui était une nuisance quatre ans auparavant durant la campagne de John McCain, est devenu aujourd’hui un véritable contre-pouvoir face à l’Establishment républicain, au point qu’il cause la défaite et remporte la victoire sur plus d’un des candidats de l’Establishment. Bref, l’Establishment a mal misé en intronisant un candidat qui ne semble pas comprendre comment jouer le jeu. Comme l’a dit le commentateur de la chaîne télévision MSNBC Bob Shrum, le problème de Romney c’est qu’il est perçu comme « le candidat idéal d’un gouvernement des riches, par les riches et pour les riches ». Il a réussi la prouesse à être rejetable à la fois à l’Establishment républicain, aux évangélistes, à la base ouvrière blanche, au mouvement Tea Party, aux candidats aux postes électifs et aux barons du parti au Congrès.

La chance de la réélection d’Obama

On ne s’étonnera donc pas d’une défaite de Romney. Est-ce Obama un beau pari pour autant ? Pas nécessairement. Il y a une différence entre la chance d’Obama de l’emporter et la justesse de sa réélection. Obama va l’emporter à défaut d’un candidat étatsunien plus dévoué au bien-être collectif des pauvres et des classes moyennes. Il va l’emporter pour avoir simplement signifié aux votants—comme l’a articulé Bill Clinton avec brio dans son discours devant la convention démocrate—qu’il est le moins maléfique entre les deux démons et qu’il a ligué le pays au-delà du désastre que lui a légué George W. Bush, un républicain comme Romney, dont l’administration a laissé à son sillon une avalanche de crises politiques et de dépression économique.

Si on peut se fier aux sondages et au baromètre électoral, le pays se prépare à donner à Obama l’espace d’une réélection, ne serait-ce que pour l’encourager à faire mieux que les quatre précédentes années, pour l’encourager à se défaire de ses gros bacha du Wall Street et à consacrer le restant de sa présidence au profit des classes moyennes et désavantageuses.

Digression

Je voudrais faire ici une digression relatée à cette question. Dans le contexte de la réussite d’Obama en tant que représentant et défenseur de la nation étatsunienne, de son système capitaliste dominant et de son impérialisme, en usant les énormes ressources de l’État pour juguler le Clash de 2008, il a pratiquement sauvé le système capitaliste dans un moment où il était profondément vulnérable à des poussées révolutionnaires. Est-ce une bonne chose ? Du point de vue de l’affirmation d’Obama qu’il mérite réélection, c’est une bonne chose parce qu’il confirme le bien-fondé de son assertion qu’entre Romney et lui, il est le meilleur serviteur au sauvetage du pays.

Par contre, du point de vue des pauvres, des masses laborieuses et des classes moyennes, ce n’est guère une bonne chose, pour la simple raison que quand bien même il a évité le pire de se matérialiser, la politique dite stimulus ou stimulation du nouveau gouvernement d’Obama—en parfait accord avec celui sortant de G.W. Bush—a été principalement bénéfique aux grandes banques, jugées « trop puissantes pour échouer », à l’industrie automobilière et à la mafia spéculative du Wall Street. Il a peut-être sauvé le capitalisme du pire, mais ce n’est certainement pas au bénéfice des chômeurs, des endettés et des malheureux qui ont perdu leur maison familiale, victimes des fraudes de l’immobilier dit les subprimes, qu’on peut définir comme une illusion offerte aux pauvres pour leur faire croire qu’ils peuvent acquérir leur propre maison de rêve à des prix fabuleux dans le but de les appauvrir davantage. Des millions de familles s’en sont laissées prises, leurs salaires et leurs épargnes étant épongés dans des taux d’hypothèque exorbitants. Ces familles-là n’étaient pas « sauvées » par le gouvernement bien qu’à la suite Obama aura relâché la dureté de la corde qui leur pendait au cou. Elles restaient pour la plupart endettées et au bord de la banqueroute totale. Comme on le voit dans les statistiques publiées par le gouvernement étatsunien, la grande majorité des personnes licenciées est issue des classes laborieuses ou des classes moyennes. Les riches sont la seule catégorie sociale à s’épanouir et à bénéficier de la crise économique de 2008–2012.

Cela dit, la stratégie du choix du moindre mal n’est pas toujours la meilleure solution même si on comprend le pragmatisme de certaines circonstances spécifiques où le choix du moindre mal est le plus rationnel et raisonnable jugement à porter.

Cependant, la peur du pire ne doit pas être une entrave aux actions révolutionnaires capables de chambarder le statu quo d’oppression et d’inégalité. Bref, c’est une question de perspective et de possibilités. Une société comme celle des États-Unis, qui offre la possibilité de choisir entre deux maux, est certainement différente de celle qui n’offre aucune possibilité alternante, comme Arabie Saoudite ou Corée du Nord  mais ce n’est pas assez de se contenter du moindre mal quand la vie offre la possibilité, la connaissance et les moyens de pouvoir faire mieux que le moindre mal.

La performance d’Obama

S’il réussira à être réélu, Obama le devra à défaut d’un rival formidable qui inspire confiance  car, malgré le bien-fondé de l’assertion qu’il a hérité des républicains d’une crise économique dévastatrice et qu’il a sauvé le pays de l’abîme (ou de la révolution), il pouvait faire davantage, si telle était vraiment sa volonté, pour aider les nécessiteux et les classes moyennes, qui sont, comme on le sait, durement frappés par la crise de 2008–2012 où il a aidé à sauver les banques et l’industrie de l’automobile.

En dépit de sa rhétorique et promesse au cours de la campagne électorale de 2008, Obama n’a pas fermé le camp d’internement de Guantanamo, à Cuba. S’agissant des guerres d’Irak et d’Afghanistan, il a escaladé en Afghanistan, au lieu de poursuivre la voie de la paix, même si, il est vrai, il se donne une date-limite—juillet 2014—pour y démobiliser les troupes étatsuniennes, une promesse bien sûr qui tend toujours vers le futur…

Obama mène aussi une sorte de guerre unilatérale et télécommandée sur la frontière pakistano-afghane où les drones étatsuniens, placés silencieusement aussi loin de la terre que possible, tuent cavalièrement des civils pakistanais définis collectivement comme probables terroristes, tout cela dans la totale impunité que confèrent la toute-puissance militaire et l’invisibilité.

On peut le créditer pour avoir exécuté sans malice le plan de désengagement d’Irak négocié par Bush, et pour n’y avoir pas maintenu une « force résiduelle » de 50 000 soldats comme le préconisaient les faucons étatsuniens et les supporteurs de Bush. Cependant, un véritablement accomplissement d’Obama dans le domaine des affaires extérieures reste tendu vers le futur, et il doit inclure un total départ d’Afghanistan, et un total renoncement, pour une question de principe, au rôle de gendarme des États-Unis dans les affaires d’autres pays. Il doit aussi inclure une vraie offre de paix à Iran, au lieu des déclarations belliqueuses pour préempter une attaque unilatérale par Israël. À quel point cette logique d’ultimatum déguisé n’accélère-t-elle pas ses propres souhaits du pire ?

Tout comme le programme de la paix de Lénine a été centré sur l’amitié naturelle entre les peuples et fondé sur la renonciation des rapaces impérialistes du ci-devant empire russe, la légitimité et la véracité de la rhétorique démocratique d’Obama doivent être comparées aux initiatives pratiques, empiriques, que prend son administration pour rectifier les injustices commises par les États-Unis et pour promouvoir les valeurs humanitaires, pacifiques et égalitaires parmi les peuples et les nations, dans le respect à la fois du droit d’autrui à l’autodétermination et du droit de l’humanité à un écosystème intègre et assaini.

La présidence de Barak Hussein Obama aux États-Unis a causé la rupture avec une tradition politique perverse où seul un homme blanc pouvait être président, même s’il n’est écrit dans aucune partie de la constitution du pays. Cette rupture en elle-même est un grand bond en avant vers l’idéal d’égalité politique qu’un révolutionnaire comme Tom Paine rêvait pour le pays et dont les Pères Fondateurs se présumaient (même si, hypocritement, ils tenaient toujours des hommes noirs en esclavage). Ne serait-ce que pour cette raison seulement, la présidence d’Obama a été positivement accueilli par beaucoup de démocrates et de progressistes, et, face à un Mitt Romney, qui représente le secteur cupide et la droite cynique du Parti républicain, le choix est simple, même si, en termes de politique étrangère, il n’y a pas une grande différence entre les deux candidates (qui partagent une ligne dure belliciste contre Iran et supportent Israël inconditionnellement).

Les débats présidentiels : Le premier débat

Voyant la descente continuelle de sa cote dans les sondages d’opinion, Romney avait misé sur le premier débat présidentiel du 3 octobre 2012 pour redorer son image de marque. N’ayant rien à perdre, il s’élance dans une attaque virulente contre la politique d’Obama, qui est mis sur la défensive durant tout le débat. Là où le président s’attendait à trouver l’adversaire coutumier qu’il s’était représenté de Romney, est présenté un nouveau Romney qui abasourdit tout le monde par sa fraîcheur centriste, son énergie de lutteur du coin de rue, voire un être compassionnel qui comprend la peine des familles touchées par la crise économique qu’il accuse Obama d’empirer !

Durant le débat, Obama avait l’air d’être mécontent de s’engager dans un débat, une supposition qui semblait d’autant plus plausible que le jour du débat était son 20e anniversaire de mariage avec Michelle. Les petites langues parlent de contrariétés maritales relatées à cet anniversaire.

En tout cas, la perception des grandes gueules des médias, c’est qu’Obama avait perdu le débat, même si, comme l’ont observé les experts, il a été le plus articulé dans la substance de son argumentation.

Dépourvu de l’assistance d’un modérateur vigilant pour récuser les demi-vérités, les fabulations et les fabrications de Romney, Obama a préféré jouer le président conciliant qui se contente de défendre le succès de son administration en sa qualité de sapeur-pompier qui a empêché un grand désastre de se produire.

Aux États-Unis—comme partout ailleurs—la politique étant avant tout la réalité des enjeux camouflée dans des jeux de miroir et de manipulation de la perception, la perception que Romney avait gagné le premier débat était assez pour lui donner au moins la chance d’être considéré présidentiable. Gagner = emporter = vaincre = devenir président…

Le problème pour Romney c’est qu’il y aura deux autres débats présidentiels, et un vice-présidentiel. Il ne sera pas difficile pour le président d’exposer Romney comme le farceur qu’il est, le caméléon qui change de couleurs à merveille. D’une manière bizarre, au cours du débat le président n’a mentionné aucune des controverses ou des positions politiques controversées attribuées à Romney, comme ses remarques sur les 47%, ou aussi sa gestion de la multinationale BAIN Company dont les services consistent à acheter à bas prix des compagnies jugées en faillite, les liquider à profit en congédiant sa force du travail existante, et réassigner le même boulot en Indonésie, au Mexique ou dans un village en Inde à des prix largement inférieurs. On appelle cela « outsourcing », c’est-à-dire payer à bas prix dans un pays étranger du tiers-monde le même travail qui était produit dans le pays de provenance du capital.

Outsourcing, c’est forcer le chômage chez les travailleurs des pays du Nord et commettre de la fraude contre la valeur réelle de la force du travail des travailleurs du Sud. Obama n’a mentionné non plus les comptes bancaires que Romney tient dans les Îles Caïman et en Suisse pour berner le percepteur public.

En réalité, malgré l’inquiétude que pouvait susciter chez les démocrates la belle performance de Romney au débat, le facteur qui s’avèrera le plus déterminant dans l’élection du président étatsunien, c’est le sentiment de confiance dans l’avenir et dans la possibilité que les choses s’amélioreront sous une seconde présidence d’Obama. À cet égard, le rapport, publié le 5 octobre, sur le taux du chômage ou le taux des jobs créés durant le mois de septembre montrant une baisse de plus de deux points dans le taux du chômage, est un meilleur indicateur d’où l’élection se décidera.

En vérité, on voit mal comment un candidat qui insulte d’emblée 47% de l’électorat et qui est si détaché des votants dont il réclame les votes puisse être élu président. Mais, comme on sait, rien n’est jamais sûr aux États-Unis.

Le débat vice-présidentiel

La montée de la cote de Romney après le premier débat présidentiel, d’une façon plus convaincante qu’on ne l’espérait d’un débat, avait du coup rendu le débat vice-présidentiel qui suit beaucoup plus crucial. Le vice-président, Joe Biden, est un chevronné du sérail démocrate, ancien sénateur, membre du puissant appareil politique du Parti démocrate au sénat étatsunien. Il était candidat en tête de liste pour la nomination démocrate à la présidence en 1987 quand la presse a révélé qu’il a plagié la partie percutante d’un discours de pointe qu’il a prononcé durant la campagne. On apprenait que le passage en question a été tiré mot à mot d’un discours du leader travailliste britannique Neil Kinnock. L’épisode, sensationnalisé à l’extrême par les médias, a causé le retrait de Biden de la course présidentielle.

Habitué des adversités de la vie—dont la mort de sa première femme et son enfant de un ans dans un accident de voiture en 1978 et un anévrisme presque mortel en 1988—, Biden est arrivé au débat comme un homme d’État qui a une grande expérience. Bref, Paul Ryan, le candidat républicain à la vice-présidence, 42 ans, ne faisait pas le poids.

Ryan est un darling de la droite conservatrice, de tendance Tea Party, au Congrès. Il a écrit tout un projet de loi pour le « réexamen » de la loi sur les impôts dont la principale doctrine est la privatisation de l’assurance-santé pour les retraités (Medicare), la baisse des impôts pour les riches et la coupure des programmes sociaux relatés à la santé, à l’éducation et à la culture. Cette tête brûlée de la droite a été dénoncée à merveille par Biden durant tout le débat comme un farceur et un menteur. Contrairement à Obama qui se croyait restreint par l’image présidentielle, Biden se présentait au débat comme un coq qualité prêt à défendre son honneur. Il y allait droit au but. Il a réussi à marquer le contraste entre les programmes politiques des deux partis.

La plus grande inspiratrice de Paul Ryan, admit-il durant la campagne, est l’écrivaine d’origine russe Ayn Rand (1905–1982), une plume réactionnaire qui croit, comme Romney, que la plupart des êtres humains sont des paresseux et des rouelibristes qui dépendent de l’État et auxquels on doit inculquer la bonne vérité de la propriété privée capitaliste, du marché libre et de l’égoïsme plutocratique. Progéniture de la classe des aisés, les pauvres et les « moins pauvres » ne comptent pas trop dans les calculs budgétaires de Paul Ryan.

Au juste, tout au long de la campagne électorale étatsunienne de 2012, jusqu’ici—pareille en cela à celle de 2008—, on n’a entendu pas un mot au sujet des pauvres comme classe (si ce n’est pour les dénigrer). Pourtant, c’est une classe qui s’élargit à chaque jour mais dont personne ne veuille s’en identifier. C’est dire qu’entre les pauvres et la « classe moyenne » (désignée dans ce pays au singulier mais comprenant des réalités à la fois communes et différenciées), la différence n’est pas tellement écartée étant donné l’offensive des riches et super-riches, depuis au moins Ronald Reagan, pour s’attribuer une part de plus en plus grande du gâteau, au dépens de la totalité des autres composantes de la société.

La notion fabuleuse de la « classe moyenne » pour signifier que le pauvre est dans une position moyenne, plus prêt du riche que du pauvre, est véhiculée par une idéologie pernicieuse qui fait croire que l’économie capitaliste facilite la mobilité sociale parmi les classes, alors que c’est le contraire qui se produit dans la plupart des cas.

L’argent et le mensonge

Complémentairement à la force de l’argent et à l’énorme niveau de dépense occasionné par la campagne électorale étatsunienne de 2012, l’autre facteur qui la caractérisera comme singulière à la postérité, c’est la force décisive de la non-vérité des positions identificatrices des candidats dans la sélection finale. C’est comme si pour les candidats—le républicain plus particulièrement—la vérité des assertions n’était plus pertinente, ni l’affirmation du mensonge un handicap. Ça explique en partie le fait que Romney a bénéficié du débat présidentiel quant la majorité des téléspectateurs ne pouvait pas ignorer qu’il mentait ou se représentait d’une manière décevante (nonobstant sa pseudo nouveauté, après plus de vingt ans dans l’arène politique l’électorat est très familier de son tempérament de flip-floppeur ou de politicien qui change de position à tout bout de champ).

À moins d’un miracle dans l’atmosphère politique étatsunienne, deux semaines avant l’élection, après deux débats, tout pointe à la réélection d’Obama. Malgré la percée de Romney suite au premier débat (une percée due en grande partie à la non-contradiction de Romney par Obama, qui aide Romney à se présenter à 68 millions de téléspectateurs comme un nouveau venu et un homme sûr de lui), et malgré la panoplie de sondages d’opinions qui montrent une tendance inclinante, un momentum, vers Romney, les plus expérimentés des observateurs surveillent de préférence la courbe ou grille de l’électabilité indiquée par le Collège Électoral (Electoral College). En effet, d’après le site « FiveThirtyEight », un site affilié au New York Times, qui analyse les probabilités à l’heure actuelle d’atteindre les 270 minimum de délégués au Collège Électoral pour être élu président, Obama a 67.9% de chance contre Romney 32.1%, soit un total de deux chances sur trois. Mais deux débats présidentiels étant toujours à l’horizon, tout reste encore enveloppé dans l’imprédictibilité…

Du temps de notre prochain essai sur les élections étatsuniennes de 2012, les Étatsuniens auront déjà voté ou la réélection d’Obama ou l’élection de Romney. Bien que je croie que très souvent il faut qu’une situation s’empire pour qu’une reprise révolutionnaire soit possible, je n’irai pas aussi loin pour suggérer qu’on vote Romney pour empirer la situation. Espérons simplement que les votants étatsuniens votent pour leurs intérêts dans leur appréciation de la compétition présidentielle.

—Tontongi rédacteur-en-chef de la revue Tanbou.

* À vrai dire l’administration d’Obama a déporté pendant quatre ans beaucoup plus d’immigrants que celle de George W. Bush durant huit ans…

Cet essai est aussi publié dans l’édition 16–23 octobre 2012, de Haïti Liberté : http://www.haiti-liberte.com/archives/electronic_edition.asp.

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