1. De la Résolution 940 du Conseil de Sécurité
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e passage, le 31 juillet 1994, de la résolution 940 du Conseil de sécurité des Nations-Unies donnant carte blanche aux États-Unis dintervenir en Haïti, par «tous les moyens nécessaires», pour soi-disant déloger le «régime de facto illégal» et restaurer «les autorités légitimes» au pouvoir en Haïti, est un véritable trompe lil que dissimule très malhabilement son langage magistral. Paradoxalement, la résolution est à la fois un danger, un piège et une insignifiance.
Elle est, dabord, un danger parce quelle autorise, cautionne et justifie à priori lintervention militaire de «lunique superpuissance» impérialiste dans la crise politique interne dun pays latino-américain, créant ainsi un dangereux précédent, quitte à violer sa propre Charte constituante. Elle est aussi un piège, parce que avec son faux ton indignatoire face aux méfaits du régime putschiste, avec ses envolées légalistes et son semblant de compassion «humanitaire» pour le sort haïtien, elle peut leurrer et illusionner plus dunne serait-ce parce quelle vient valoriser leur propre penchant pro-colonialiste, leur ignorance des choses ou simplement leur propre démission.
La résolution du 31 juillet est surtout une insignifiance, parce que, en fin de compte, les États-Unis navaient pas si grandement besoin dune résolution des Nations-Unies pour mettre en application leur plan interventionniste pour Haïti. La caution légaliste de lintervention est pure accessoire. En fait, lintervention militaire américaine proprement dite était déjà, bien avant ladoption de la résolution 940, un fait accompli. Si ce nest une intervention militaire, comment désigner dès lors lenvoi dune armada de bateaux de guerre et des milliers de «marines» armés jusquaux dents sur les rades dHaïti, avec lordre dintercepter ses réfugiés et les repousser vers lenfer dorigine, ou les acheminer vers des terres inhospitalières, y compris des camps de concentration où ils sont traités comme des pestiférés? Si ce nest une intervention militaire comment désigner lencampement et létat dalerte des unités militaires sur la frontière haïtiano-dominicaine, unités dont lobjectif pratique nest pas nécessairement le prétexte avoué, et qui sont davantage intéressées à réprimer les petites gens quà inquiéter les putschistes amis? Comment désigner autrement laction militaire par excellence quest le blocus dun pays?
À vrai dire, la doctrine du «Nouvel ordre mondial» avait longtemps profondément coopté la symbolique idéaliste, universaliste, légitimante des Nations-Unies. Comme on la vu depuis au moins la guerre du Golfe persique ou dans certains cas critiques du conflit israélo-arabe, dans la crise angolaise ou dans la guerre civile somalienne, cette assemblée des nations supposément créee pour «uvrer à la sécurité, à la paix et au progrès» parmi les peuples sest mise éperdument à la remorque de lentreprise dominatrice la plus totalitaire de lhistoire récente: lidéologie de la projection de la puissance préconisée notamment par les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne*. Cette instrumentalisation de lONU au service du camp occidental dominant a déjà suscité bien des remous au sein de lorganisation, particulièrement chez les pays non alignés, et aussi bien des condamnations parmi les milieux progressistes et révolutionnaires du monde.
Comme on la vu dans le passé, ou plus récemment en Somalie où le tandem ONU-USA avait exploité un drame humain réel pour imposer sur le pays tout entier un régime doccupation répressif et humiliant, aliénant ainsi toute la population, qui lui était pourtant au paravent sympathique, ce même tandem (au sein duquel le Conseil de sécurité usurpe toute la représentativité légitime et pouvoirs réels de lONU) exploite aujourdhui la crise haïtienne, y compris les répulsions justifiées que suscite la barbarie putschiste, pour appliquer son propre agenda. Dans la foulée, en effet, de la condamnation universelle des crimes des putschistes, et de limpatience non moins universelle de les voir foutre le camp, une politique systématique de mise en tutelle dHaïti se poursuit en douceur. Violant sa propre Charte qui limite ses interventions aux seuls conflits entre états et catastrophes naturelles, la résolution de lONU a acquiescé tête baissée aux desiderata des États-Unis, «lunique super-puissante dominante restante», justifiant ainsi à priori lintervention militaire américaine en Haïti, et créant ainsi un précédent qui a des implications et conséquences fort graves pour le reste de la planète.
En justifiant et légitimant la force faite droit revendiquée par une poignée de pays dominants (en loccurrence les États-Unis, la France et la Grande Bretagne, soit trois des cinq membres permanents du Conseil de sécurité), qui jouent à la fois aux gendarmes, aux protecteurs et aux directeurs de conscience du reste du monde, lONU, ou plus particulièrement son Conseil de sécurité, a perdu aujourdhui toute crédibilité en tant quassemblée représentative des nations.
Malgré ses accents de compassion sur le sort socio-politique du peuple haïtien, presque toutes les stipulations de la résolution sont articulées comme si Haïti était déjà un pays occupé, dont abstraction est faite à la fois du régime de facto, du gouvernement constitutionnel et du désir de la population. La façon cavalière, paternaliste et, disons-le, colonialiste, par laquelle les présentateurs de la résolution cooptaient lautorité titulaire du président constitutionnel haïtien, révèle en relief lintention impérialiste qui sous-tende lentreprise. En dépit de la caution finale apportée par Aristide à la résolution 940, lessentiel des démarches fut pris en main par les États-Unis, qui rejetaient dun tour de main toute interférence et demande dAristide, y compris linclusion dans la résolution dune date-limite pour son retour en Haïti.
Jouant des mots et des concepts légalistes, la résolution dit textuellement quelle agit sous la recommandation du «Chapitre VII de la Charte des Nations-Unis qui autorise les états membres ( ) à utiliser tous les moyens nécessaires pour faire partir la junte militaire». À lire ce passage on dirait que le Chapitre VII, qui concerne plus spécifiquement les crises internationales et les situations danarchie ou de génocide incontrôlables, autorisait explicitement, au préalable, linvasion dHaïti par les États-Unis ou par une «force multinationale».
Négligeant le fait quHaïti est davantage victime dune absurde et inégale distribution des richesses et des pouvoirs parmi ses composantes sociales que dune incapacité inhérente à se gouverner, la résolution va par dessus la tête de lensemble des institutions représentatives haïtiennes, y compris la présidence légitime en exil, pour proclamer toute une série dédits et de prescriptions qui font bon marché du principe de la souveraineté nationale. À part linjonction à linvasion dHaïti édictée par la résolution, elle prévoit, couvre et se porte garante de toute la période doccupation qui sensuivrait, sans jamais mentionner aucun rôle pour le gouvernement légitime, autre que des allusions vagues quant à «son retour en Haïti».
Dans son paragraphe 8 la résolution dévoile sans ambages sa complicité au processus de recolonisation dHaïti. Elle affirme que cest seulement quand «un environnement sûr et stable» aura été établi par la force multinationale intervenante que la Mission de lONU reprendra ses fonctions (suivant les mêmes arrangements quen Somalie), et cela après que celle-ci sera garantie «une capabilité de force et structure adéquate» pour remplir sa fonction. Autrement dit, comme on le voit dans le cas des sanctions contre lIrak, le tandem ONU-USA se donne linfinie altitude (et la prérogative) de décider quand loccupation dHaïti doit commencer et quand elle doit être terminée, selon les bons caprices de «lunique superpuissance» dominante.
Comme on sy attendait, la majorité des pays et gouvernements latino-américains ont déploré le passage de la résolution, dénonçant ses implications dangereuses pour le principe de la souveraineté nationale dans toute la région. Le précédent haïtien peut être, dans le futur, utilisé par les États-Unis pour justifier son intervention dans nimporte lequel des pays de lhémisphère dont le gouvernement lui est détestable.
Bref, autant dire que la passation du pouvoir (et du coup dÉtat) est partie de la main dAristide à celle des putschistes pour être aujourdhui agrippée par les États-Unis, sans aucune chance sérieuse quelle revienne de sitôt à Aristide. Tout comme la résolution de lOEA de 1962 expulsant Cuba de lorganisation avait cautionné et légalisé le revanchisme américain contre Cuba, la résolution 940 de 1994 du Conseil de sécurité de lONU légitime les revendications impérialistes des États-Unis sur lAmérique latine.
En termes proprement légaux, la résolution 940 est une fabulation des plus criantes. La Constitution de 1987 stipule clairement que lExécutif ne peut pas appeler à une intervention militaire étrangère en Haïti, sous peine de la destitution automatique. Or la résolution 940 dit quelle a «pris note» des lettres du 29 juillet et 30 juillet envoyées au Conseil par le président et son représentant permanent aux Nations-Unis pour soutenir la résolution. Si tout appel dAristide à lintervention militaire est illégal, comme laffirme Aristide lui-même à plusieurs reprises, qui donc autorise le Conseil de sécurité à légaliser le projet dinvasion dHaïti par les États-Unis? À ce propos, la dénonciation par le régime putschiste des lettres dAristide et de Longchamps au Conseil, et lintention proclamée de les juger pour trahison, relèvent de la pure mascarade, puisque la chaîne des violations de la Constitution aboutissant à la lettre dAristide remonte précisément au coup dÉtat du 30 septembre 1991, qui fut la violation par excellence de la Constitution de 1987.
Évidemment, les dénonciations de la part du Conseil des Nations-Unies des abjections du régime putschiste, déplorant la «détérioration de la situation humanitaire en Haïti, particulièrement lescalation par le régime de facto illégal des systématiques violations des libertés civiles», tout comme certaines pressions de ladministration Clinton implorant aux putschistes de déguerpir du pouvoir, sont des actions méritoires qui solidifient les revendications démocratiques du peuple. Ces pressions sont très judicieuses parce quelles isolent politiquement tout faux-semblant des putschistes à la représentativité nationale. Cependant, ça nexcuse pas pour autant les flagrantes violations des droits et prérogatives de lantité nationale haïtienne dans la conduite de cette présente politique de protectorat et doccupation que poursuit le tandem ONU-USA.
En conclusion, la dégénérescence actuelle de la crise haïtienne témoigne en gros plan de la démission historique dune classe politique opportuniste, corrompue et restavèk qui navait même pas le courage de sa prétention à la légitimité historique. Bien sûr, on sattendait à ce que les putschistes pillent et tuent, que limpérialisme manipule et opprime, ou que la classe dominante exploite et trahit, mais cest aujourdhui une grande déception de voir certains représentants du lavalas populaire acclamer, cautionner (avec une évidente naïveté politique et aveuglerie historique) lentreprise dominatrice de limpérialisme américain. Bien sûr, tout comme lenfer, beaucoup des intervenants sont animés de bonnes intentions, certains sont mêmes guidés par une solidarité réelle aux souffrances et à la lutte du peuple haïtien. Dautres, tels le père Aristide et certains membres de son gouvernement, sont motivés par limpatience, la frustration et lillusionnisme qui les accable dans langrenage dun rapport de force où ils sont très défavorisés. Ceux-ci sont généralement de bonne foi et croient sincèrement à la panacée interventionniste pour engendrer, en Haïti, une situation favorable à la «restauration de la démocratie». Cependant, tout compte fait, ils sont très vraisemblablement des dupés, qui croient encore que la puissance militaire des forces dominatrices du monde impérialiste puisse être mise candidement au service dune «cause juste» qui, en dernière analyse, condamne la raison dêtre de ces mêmes forces dominatrices
Naturellement, la lutte continue; mais cest clair quelle demande beaucoup plus que des applaudissements de spectateurs, des idolâtries de fanatiques zombifiés ou des récriminations de vaincus. Elle demande surtout la lucidité, la combativité et lengagement massif du peuple pour imposer le changement révolutionnaire souhaité. De toute façon, il ne mettra pas longtemps pour que le messianisme actuel face à linterventionnisme impérialiste se change en une prise de conscience quant à ses espiègleries.
2. La lutte continue
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e que nous appelons dans notre édition inaugurale le nouveau «réalignement socio-géopolitique» entre des protagonistes au paravent antagonistes, sopère aujourdhui en Haïti avec une franche netteté. LAristide anti-arbitraire et anti-impérialiste de jadis aura non seulement négocié avec les bandits qui violent les droits les plus fondamentaux du peuple haïtien, mais il aura également appelé a lintervention militaire américaine en Haïti, se laissant ainsi capturer par le long et lent processus de cooptation dont il fut constamment lobjet de la part des administrations Bush et Clinton.
Bien sûr, la prépondérance du facteur nord-américain dans la crise haïtienneet cela avant, durant et après le coup dÉtatest déjà une intervention de facto, que nous le voulions ou pas. Parce que la crise actuelle provient essentiellement de la ci-devant complicité daction et dintérêt entre limpérialisme américain, les classes dominantes haïtiennes et les forces de répression du système dÉtat haïtien. Naturellement la dynamique complicitaire aura entre-temps évolué. Dû en partie à larrivée au pouvoir des démocrates, le style de fonctionnement de limpérialisme américain a changé demphase, bien quil nait pas nécessairement changé dans son essence, ni dans ses objectifs. Ainsi, lAristide quon avait comparé avec les plus vilains assassins du régime putschiste, lAristide quon cherchait à isoler et quon déclarait être un «sociopathe», un dément social, sera traité avec moins dinvectives par lEstablishment démocrate au pouvoir. On lui a honoré des tête-à-tête avec Clinton, il devient lami personnel de Joseph Kennedy, et on lui a même procuré un poste de radio sur lun des navires de guerre de lexpédition américaine en Haïti; bref, il devient une sorte d«homme de confiance» des Nord-Américains, même si ceux-ci ne continuent pas moins leurs magouilles en sous main avec le régime putschiste. Bien entendu lironie de la situation est très similaire à labsurde image de Guillermo Andara, tout de suite après linvasion américaine, recevant la consécration présidentielle sur un bateau de guerre dans la base militaire américaine au Panama.
Notre critique catégorique de lintervention militaire américaine en Haïti natténue en rien notre totale condamnation de la barbarie putschiste, qui demeure lun des régimes les plus horribles et terrifiants quait connus le pays. Cependant, nous refusons dadmettre que lalternative «entre deux maux» est la seule alternative qui nous soit possible. Le choix entre la barbarie fascisto-macoute et la tutelle néo-coloniale est une fausse proposition qui ignore la capacité de lutte du peuple haïtien. En 17811804, le choix fut aussi présenté comme étant entre lesclavage et le semi-colonialisme, mais le peuple avait choisi la lutte pour la liberté et lindépendance nationale. Cest dommage que certains représentants, élus ou non, de ce même peuple cherchent à saccommoder aujourdhui de loccupation militaire américaine comme étant «la plus réaliste» des solutions. Cest une grande honte que la lutte tragique et héroïque des combattants de lindépendance nationale soit subvertie aujourdhui par lopportunisme et la paresse desprit de ceux-là mêmes à qui le peuple confiait sa destinée.
Malgré les insinuations de la propagande interventionniste, exploitant les péripéties réelles du peuple pour mieux vendre ses illusions samaritaines, les peuples ne luttent pas seulement pour quils ne vivent pas sous un régime de terreur; ils luttent surtout pour atteindre certains objectifs de libération susceptibles à la fois daméliorer leurs conditions dexistence et matérialiser leurs aspirations. Le grand mirage de la propagande ambiante, cest quelle laisse croire à plus dun bambins quelle nous juge être, que lengagement des États-Unis (et lalliance avec eux) soit le meilleur gage pour la restauration de la démocratie en Haïti. Or, lintervention militaire américaine est une grande catastrophe qui complique toute éventuelle solution sérieuse à la crise. Le mieux quelle puisse accomplir, cest de consolider lexistante structure socio-politique dexploitation et de répression qui engendre la barbarie fasciste actuelle. Cest une chose que de déclarer que larbitraire est inacceptable et de vouloir le rectifier, et une autre que de pactiser avec le Diable lui-même pour accomplir la tâche.
Sous prétexte de «restaurer la démocratie» dans un milieu irrémédiablement truffé par sa propre politique traditionnelle de soutien aux secteurs réactionnaires, oppresseurs du peuple, limpérialisme américain joue aujourdhui en Haïti sa dernière carte de «sauveur providentiel» de la planète. Après ses récents échecs en Somalie et en Bosnie, la situation haïtienne lui offre une opportunité dautant plus convenable quelle venait dun pays rebelleHaïtihistoriquement à lavant-garde de lanti-impérialisme militant. Comme nous laffirmons dans la suivante déclaration, la seule solution susceptible de changer authentiquement les conditions doppression en Haïti, cest celle de lengagement et la mobilisation de tout le peuple opprimé, encadré par des organisations et des leaders conséquents pour changer la vie, pour imposer les aspirations historiques pour lesquelles il avait tant lutté: la liberté, la justice sociale, la dignité et une société fraternelle. Invasion américaine ou non, la lutte historique du peuple haïtien continue pour de bon, elle demeure ce quelle fut depuis 1806: un rêve dupé qui lutte pour sa matérialisation historique. Cela dit, nous faisons appel à tous les Haïtiens et Haïtiennes conséquentset à tous les amants de la liberté dans le mondepour résister à la fois à la barbarie fasciste du régime putschiste et à lentreprise de recolonisation dHaïti que manigancent aujourdhui limpérialisme et ses alliés dans la classe politique haïtienne.
Attention: Léditorial ci-après a été publié et circulé comme une «Déclaration Spéciale» dans une édition ad hoc de la revue Tanbou / Tambour du mois de juin 1994. Étant donné que les points soulevés gardent encore toute leur actualité, nous le republions ici comme notre principal éditorial.
3. Non à lintervention militaire américaine en Haïti!
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e Journal Tanbou / Tambour trouve urgent de déclarer sans équivoque sa totale condamnation de toute intervention militaire américaine en Haïti. Nous renouvelons ici notre vu, exprimé dans notre numéro de fondation de «demander avec insistance et vigueur quaucune force militaire étrangère nintervienne en Haïti, et de luttersi cela arrivepour que cette force étrangère quitte le sol haïtien le plus vite que possible». Nous trouvons assez dexemples, à la fois dans notre propre histoire et dans celle des autres peuples, qui nous montrent très clairement lillusionnisme mystifiant et léchec inévitable de ce genre dintervention qui, à tout soupeser, ne fait généralement quempirer les situations de crise en y ajoutant un élément supplémentaire de frustration et de confusion: lappétit de contrôle et de domination de la puissance en charge
Pendant même que nous saluons et félicitons nos amis américains pour le grand soutien moral et politique quils apportent à notre lutte, soutien qui prend parfois des formes de pressions très conséquentes, nous devons aussi leur faire comprendre que ce dont nous réclamons deuxou de leur gouvernementce nest pas une solution toute faite à notre crise, mais plus spécifiquement des supports tangibles, pratiques et politiques à la solution que nous-mêmes nous aurons choisi dy appliquer. Cest une question non-négociable qui relève de notre droit fondamental à lautodéterminationdroit pour la défense duquel nous avons déjà versé beaucoup de sang.
À lheure quil est presque tout le monde imagine et concocte des plans abracadabrants qui sautoproclament tous comme étant «la meilleure» ou «la plus réaliste» solution à la crise haïtienne. Un très influent éditorialiste américain, William Safire, va jusquà proposer, dans lédition du 9 mai 1994 du New York Times, «une Baie des Cochons qui réussit». Se référant à la fameuse invasion avortée, vaincue par le peuple cubain, des contre-révolutionnaires pro-Batista pour subvertir lexpérience de démocratie populaire à Cuba, attaque qui au demeurant fut conçue, entraînée et contrôlée par la CIA, William Safire rend les seules «erreurs tactiques» responsables du fiasco et desquelles, dit-il, «on peut apprendre». Il appelle pour la constitution dune «légion haïtienne», choisie dans la diaspora haïtienne, qui rentrera triomphalement en Haïti pour confronter les putschistes, légion dont «lentraînement et léquipement seront une véritable priorité, un défi [challenge] pour le Département de la défense américain.» Safire complète sa proposition en suggérant (avec des mots chargés dun code symbolique extraordinaire) quune certaine «vigilance» [care] «doit être appliquée pour que les légionnaires ne deviennent une nouvelle junte.»ou peut-être, surtout pas, un «gouvernement hostile», comme le souligne un article du Boston Globe du mardi 11 mai 1994. Ce qui veut dire, en mots non voilés, que la «Baie des Cochons qui réussit» ne renversera pas seulement lhorrible régime putschiste qui prend le pays en otage, mais aussi toute éventuelle forme de gouvernement en Haïti qui ne satisfasse pas tout à fait ce que Clinton a appelé dans lédition du New York Times plus haut cité: «les intérêts américains en jeu dans la crise haïtienne.»
Non, non merci, nous navons pas besoin en Haïti dune «Baie des Cochons qui réussit». Dailleurs nous déplorons grandement la distorsion historique implicite dans lanalogie de Safire. En fait, linvasion de la Baie des Cochons fut loccasion dun grand fait darmes de résistance et de gloire de la part du peuple cubain contre lappétit de puissance et de contrôle de limpérialisme américain et de ses alliés dans lélite cubaine déchue. Cest donc dire que la question même quant à la «réussite» de cette résistance provient dune perspective idéologique qui nie la performance héroïque des résistants cubains à la Baie des Cochons. Non, nous navons pas besoin dun «grand-frère» qui nous impose lalternative entre une baraque en feu ou la recolonisation néo-impérialiste. En fait, ce que nous exigeons du gouvernement américain, cest quil cesse, une fois pour toutes, son double jeu consistant à clamer de haute voix des déclarations de support à la lutte démocratique du peuple haïtien tout en soutenant, en sous main, les piliers du régime doppression. En cela, les récentes révélations sur les télégrammes envoyés par lambassade américaine à Port-au-Prince au Département dÉtat pour minimiser lampleur de la répression, montrent une certaine continuité dans sa relation complicitaire avec le régime de terreur putschiste.
Linacceptabilité de lintervention
Cela dit, lintervention militaire américaine est inacceptable et ne répondra pas aux revendications fondamentales du peuple haïtien. Les exemples des interventions américaines au Guatemala, en République dominicaine, à Cuba, en El Salvador, en Iraq ou en Somalie, illustrent assez clairement que lintervention militaire de limpérialisme dans les crises du Tiers-monde est toujours la «plus mauvaise» des solutions. Au fond, ces types dintervention naboutissent généralement quà cette alternative illusoire doublement catastrophique: ou elle renforce les existantes structures dexploitation et de répression, ou elle détruit le pays tout entier et y impose son propre ordre «civilisationnel» répressif. Autant dire que lintervention militaire étrangère en Haïti est plus une tragédie quune panacée
Comme nous la très judicieusement rappelé Michel-Rolph Trouillot dans son livre, Les Racines historiques de lÉtat duvaliérien, lintervention-occupation américaine de 19151934 avait «doublement aggravé la crise haïtienne». Elle lavait aggravée à la fois sur le plan économico-politique et militaire «en augmentant la contribution forcée des paysans au maintien de lÉtat et des parasites urbains en centralisant larmée dHaïti et en désarmant les provinces [en rébellion]» En fait cette «aggravation» fut tant catastrophique quelle laisse encore sa marque délétère dans la présence même de lactuelle armée putschiste au pouvoir en Haïti, dont le caudillisme totalitarien remonte précisément à loccupation. Ce nest dès lors pas étonnant, comme le dit encore Trouillot, «quon retrouve dans la promotion 19301931, les cadets Paul E. Magloire, Léon Cantave et Antonio Th. Kebreau, [soit] les trois premiers hommes qui, plus tard, tour à tour, en tant que Commandant en Chef des forces militaires, devaient lever le spectre de larmée sur les masses de Port-au-Prince.»
Naturellement, nous sommes bien conscients des frustrations et des impatiences du peuple en Haïti, terrorisé quil est sous la répression meurtrière, quotidienne, du régime putschiste; frustrations qui le portent à espérer nimporte quelle «action de force pratique» capable de déchouquer les putschiste du pouvoir. Oui, nous comprenons le sentiment de provocation que puissent ressentir le peuple et tous ceux qui soutiennent sa cause, face à la dernière farce des macouto-putschistes dans la nomination dÉmile Jonassaint à la présidence; et nous comprenons aussi la très forte captivation/attraction psychologique quoffre limage martiale dune division de libérateurs (conquérants) bien armés qui viennent «punir» les putschistes pour leurs malversations et malveillances. Cependant, en dépit de la légitimité de ces sentiments, nous devons regarder lHistoire avec les yeux grands ouverts pour y déceler ce qui véritablement motive la puissance en charge de lintervention militaire, ce qui se cache derrière ses agissements et ses proclamations, bref, ses «intérêts en jeu» dans la gestion de la crise.
Solution forcée
La présente préoccupation de ladministration Clinton à la problématique haïtienne provient essentiellement des fortes pressions dont elle est lobjet de la part de lopinion publique, interne et externe, scandalisée par sa politique hypocrite envers la tragédie haïtienne, y compris le traitement inhumain des réfugiés haïtiens. Pressée de partout, cest-à-dire à la fois par ceux-là qui lui demandent dintervenir et les autres qui lui conseillent de laisser les choses à leur place, ladministration semble finalement décider pour loption la plus glorifiante: lintervention militaireavec peut-être quelques semaines de sursis pour bien soupeser les choses. Cette option est dautant plus attrayante que daucuns la romantisent déjà comme une «nouvelle Grenade» ou une «baie des Cochons qui réussit», et qui viendra ainsi remonter la morale (et le prestige) des conquérants américains en exorcisant lhumiliation des revers en Somalie et en Bosnie.
Aristide a eu tort de sembler souhaiter lintervention militaire américaine tout en se lavant préalablement les mains des conséquences qui en résulteraient. Au lieu de prétexter les restrictions constitutionnelles, comme il la fait au cours dun récent entretien avec Jesse Jackson, pour ne pas avoir à prendre part dans la décision de lintervention, Aristide ferait mieux de la dénoncer pour ce quelle est véritablement: un faux-semblant de la part des Américains pour imposer en Haïti une «solution forcée», déterminée par leur propre conception des intérêts américains en jeu. Intérêts, soit dit en passant, qui sont totalement antinomiques aux aspirations de liberté, de dignité, de démocratie et de justice sociale du peuple haïtien. Comme la si bien dit Aristide lui-même durant son récent séjour en Nouvelle-Angleterre: «si ou vrèman respekte mwen kouman sa fè ou vle deside pou mwen?» Traduit dans la conjoncture actuelle, cela veut dire que la solidarité politique et laide pratique que nous sollicitons de la communauté internationale doivent être subordonnées à lexercice de notre droit fondamental à lautodétermination. Vous êtes libre, de par votre propre choix moral et politique, de soutenir ou non ma cause, mais vous navez nullement le droit de dicter mon propre choix.
À lheure quil est (fin mai 1994), la machine interventionniste de limpérialisme américain semble en train de huiler ses rouages pour une opération de grande envergure en Haïti. La pathologie militariste (jointe à la maîtrise de la technologie nécessaire et lappétit de domination), semble avoir le vent en poupe; elle donne déjà libre cours à ses fantasmes de conquérant salvateur. Dans une déclaration reportée dans le New York Times du 20 mai 1994, les principales raisons énoncées par président Clinton pour justifier lintervention militaire américaine en Haïti relèvent presque toutes dun a apriori «droit dingérence» que les Nord-Américains se sont conférés par on ne sait quelle injonction divine. Raisons énumérées: dabord la proximité géographique («Haïti est située dans notre arrière-cour», dit Clinton sèchement); ensuite, le spectre des millions de réfugiés haïtiens envahissant les côtes de la Floride; puis, la fausse assertion quHaïti serait lun des grands ports de transit du trafic mondial de la drogue; ou encore, la présence dun nombre considérables dAméricains en Haïti et dHaïtiens aux États-Unis, etc. Clinton conclut son énonciation en synthétisant la «logique» de lintervention avec un truisme dune plate vision: «les intérêts stratégiques américains en Haïti, dit-il, confèrent aux États-Unis le droit d y engager ses troupes, contrairement aux cas de la Bosnie et du Rwanda.»
Et puisque les supercheries et malversations des putschistes menacent le bon fonctionnement du «rôle de leadership» des Américains ceux-ci nauront point de peine à sacrifier quelques têtes putschistes qui leur paraissent trop encombrantes, trop compromettantes; dautant plus que cette action peut être aisément attribuée à la «salutaire mission humanitaro-civilisatrice» de la démocratie capitaliste triomphante. À noter que parmi les raisons évoquées par Clinton, celle de la «restauration de la démocratie en Haïti» venait comme par surcroît, comme simple enjolivement additionnel dun vaste agencement géopolitique. QuAristide coopère ou non, ça na pas grande importance: il a déjà servi comme symbole à double usage, à la fois caution légitimante du projet interventionniste le plus classique, et bête noire de lEstablishment conservateur américain, qui soutiendra toute éventuelle politique de lâchage dAristide, dont entre-temps on tient sous stricte surveillance.
Pour une solution «haïtienne» autocentrée
Ça nous fait de la peine de voir un nombre si représentatif de notre peuple acclamer lintervention militaire américaine comme un moindre mal. Pour que ce peuple jadis si farouchement fier de son indépendance puisse aujourdhui accepter lauto-molestation comme une politique défendable, il faut bien que le procès combiné de répression, dabêtissement et de normalisation de labject ait réussi une mise en condition extraordinaire. Cest donc bien dommage, car, en réalité, le degré de mûrissement du processus révolutionnaire est fort capable de déboucher sur une solution autocentrée, cest-à-dire indépendante de lintervention militaire étrangère. Effectivement, le plus grand succès de lintervention sera assurément lélimination, au moins pour un temps considérable, de la possibilité de tout vrai régime progressiste en Haïti. Nétait-ce pas, après tout, lobjectif déclaré des putschistes et de leurs alliés du Pentagone?
Nous disons donc non, absolument non! à lintervention militaire américaine en Haïti. Nous la refusons infiniment parce que nous savons bien quil ny a pas de différence fondamentale entre la ci-devant administration républicaine, qui voulait laisser les putschistes au pouvoir, et la soi-disant administration libérale de Clinton qui, lui, entend concilier les intérêts de limpérialisme et du statu quo putschiste avec les revendications de libération totale du peuple haïtien. Non! et nous ne le dirons jamais assez: lintervention militaire américaine dans la présente crise haïtienne constituera une grande catastrophe qui compromettra (et dépassera largement) tout pouvoir ou influence limités quon aura concédés à Aristide. Il deviendra au mieux un Guillermo Andara, un Napoleòn Duarte ou un Elie Lescot à qui on promet des lauriers éternels mais dont on tire en sourdine les ficelles comme des marionnettes; des marionnettes tenues à coupe réglée.
Le tout dernier tour de phrase dAristide pour appeler à une «action militaire ponctuelle» pour déloger les putschistes tout en semblant se démarquer de lintervention-occupation classique, est un trompe-il dont nous nous étonnons quAristide se soit laissé si aisément attraper. Lintervention militaire impérialiste dans les crises du Tiers-monde nest jamais «ponctuelle», ni simplement «chirurgicale» dans le sens dune opération bénéfique au patient. Au juste, la décision de lintervention est toujours dordre stratégique, motivée par des données et intérêts tangibles qui participent tous des priorités géopolitiques de la puissance intervenante. En fait, les raisons avancées par Clinton lui-même pour a priori justifier lintervention militaire dévoilent en grande partie le réflexe impérialiste derrière la décision.
En vérité, nous sommes aujourdhui très chanceux de pouvoir encore bloquer une intervention militaire américaine en Haïti avant quelle nadvienne. Cest une rare opportunité historique dont nous regretterons pour longtemps les conséquences si nous avons manqué de la mettre à profit. Cest bien malheureux que nos frustrations envers les putschistes et nos admirations pour la personne dAristide nous fassent assimiler les tribulations dun moment historique précis avec la destinée de tout un paysjusquà accepter la mise en hypothèque de cette destinée. Non, nous ne devons confondre ni le destin dun chef individuel, ni les péripéties conjoncturelles du moment avec la destinée de la nation. Lâge biologique des individus nest pas réductible à lâge cosmique de lHistoire; ceux-ci viennent et passent, tout comme les problèmes surgissent et se résolvent, différents à chaque étape, mais la lutte historique du peuple continue toujours, toujours avec ses idéaux, ses aspirations, ses rêves propres.
Pour ce qui est de létat actuel de la crise haïtienne, il faut utiliser et intensifier toutes les pressions possibles, simultanément, et sans en privilégier une au dépens des autres. Par exemple, larme de lembargo doit être une simple arme tactique, employée comme lune des pressions exercées sur la classe des commerçants, des entrepreneurs, des propriétaires de usines, des grands dons et des expéculateurs boursiers qui colportait, finançait et soutenait au départ le coup détat, mais non pas une stratégie de démembrement et de dislocation de léconomie vitale haïtienne. Comme nous lavons déjà expériencé, lembargo est une arme à double tranchant qui peut profiter à ceux-là mêmes contre lesquels il est soi-disant destiné. À cet égard la récente prise de position de Robert Malval contre les putschistes est très encourageante: la base socio-économique du coup détat, touchée par les pressions et les pertes de profits, prend désormais ses distances par rapport à lentreprise banditismo-fasciste des putschistes. Cependant, la vigilance doit être maintenue pour déterminer quand larme de lembargo ne sert plus les intérêts du payset le lever en conséquence.
Cela dit, loption de la résistance et de la mobilisation est la seule option viable pour sortir le pays de la crise et restaurer la démocratie lavalassienne que poursuivait lexpérience Aristide. Et cette option doit être assidûment poursuivie jusquà son ultime conséquence, y compris la formation et lactivation des contingents armés. La ci-devant politique dapaisement, de pourparlers futiles et de concessions unilatérales doit être abandonnée pour de bon. Comme la dit ladage: «Ke ou rele dyab bonmèt oswa malfektè l ap manjepa gen anyey w ap pèdi si w rele l papakaka.» Le Diable est une entité du Réel qui doit être nommé pour ce quil est, parce quen fin de compte, comme le disait Maritain, «il ne peut faire que le mal»; son choix est décidé davance, «choix pure» parce que ne sidentifiant quau mal. Tout comme notre choix doit être aujourdhui décidé pour de bon; le choix de la libération, le choix moral pour une société ré-humanisée: bref, le choix de la mobilisation et de la confrontation pour forcer le départ des bandits et instituer en Haïti un régime de démocratie populaire, participative, guidée par le principe de la justice sociale et du respect de la dignité humaine. Faut-il dire que toutes les ressources intellectuelles, politiques et matérielles doivent être consacrées à une telle option?
Déclaration spéciale, Boston, Juin 1994
4. LHistoire et la victoire
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a victoire en tant que jouissance olympique nexiste pas en Histoire. Quoique ses tumultes, ses drames, ses tragédies et conséquences fassent souvent des perdants et des gagnants, suivant la logique de la lutte des classes, lHistoire au fond définit la victoire comme une convergence favorable de faits conjoncturels, temporels et temporaires, qui seront inévitablement dépassés par dautres convergences de faits.
En 198485 plusieurs journaux haïtiens et internationaux se lamentaient sur latroce répression politique et la misère socio-économique qui sévissaient en Haïti en des termes qui laissaient peu despoir. Vers la fin de lannée 1985, le Boston Globe disait carrément, dans un éditorial sur Haïti, que le peuple haïtien était trop miséreux, réprimé et abattu pour quil puisse jamais combattre le régime tout-puissant jean-claudiste. Selon cet éditorial, le peuple était tout à fait impuissant contre le sort qui lui était dévolu. Cependant, quelques semaines plus tard, les vagues populaires, torrentielles, révolutionnaires résonnaient de Gonaîves, de Les Cayes, de Jacmel, du Cap, de Port-au-Prince, de partout en Haïti pour demander le départ du pouvoir du dictateur Baby Doc. On connaît bien sur le reste. Caprices de lHistoire? Non, plutôt marche controversée du processus historique.
À lépoque même où lOccident célébrait la «victoire» sur Saddam Hussein et la destruction des infrastructures vitales de lIraq qui en résultait; dans la même conjoncture deuphorie où il senorgueillissant de la prospérité capitaliste, de la «victoire» sur lennemi communiste et de lavènement du «nouvel ordre international», cinq faits historiques dune importance extraordinaire se propulsèrent du néant pour déranger la normalité géopolitique. Le premier était lIntifada palestinien où lon voyait un peuple armé seulement de pierres combattre la plus grande machine militaire du Moyen-Orient; le second était lélection dAristide à la présidence dHaïti, puis la résistance collective contre le coup dÉtat qui sensuivait; la troisième était lintensification de la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud; le quatrième était lextraordinaire victoire de la guérilla du peuple somalien contre la mainmise néo-colonialiste; et le cinquième étant bien entendu la stupéfiante prise darme des zapatistes du Chiapas mexicain.
Ce qui est remarquable et significatif dans ces cinq phénomènes révolutionnaires, cest quils survenaient, comme effets de choc, dans une conjoncture géopolitique et climat intellectuel qui considéraient lHistoire même comme révolue, comme un processus fini, arrivé à ses limites, tandis que les possibilités de Révolution étaient ridiculisées comme un anachronisme moyenâgeux. Ces grands bondissements de la conscience des peuples prennent ainsi dassaut lapathie générale que crée la propagande zombifiante des classes dominantes, contrecarrant ainsi la complète normalisation de lhorreur. Ils confirment pour une énième fois lassertion axiomatique, mille fois vérifiée, que les peuples peuvent toujours changer lHistoire malgré les obstacles apparemment insurmontables dont ils sont confrontés. De plus, par les soubresauts émotifs et réponses collectives quelles suscitent dans lopinion, ces instances de révolte sont aussi des expériences de victoire pour les peuples; elles illustrent le fait, selon la très belle formule de lavocat rebelle américain, William Kuntsler que la victoire nest pas tant dans le résultat idéalement souhaité que dans la volonté de lutter elle-même. Lesprit de résistance de tout peuple opprimé est déjà une victoire contre loppression universelle.
Cela dit, la victoire, en tant quétape supérieure de la lutte est toujours possible pour les peuples. Cétait une victoire quand Aristide et le mouvement lavalas défiaient le processus électoral prédéterminé de 1990 et imposaient la candidature, puis la présidence aristidienne. Cétait une victoire quand le peuple palestinien déclenchait lintifada et imposait la légitimité de leur cause face à lapathie internationale. Cétait une grande victoire davidienne quand le peuple somalien défiait à la fois la grande machine militaire et la propagande désinformationnelle de la coalition américano-onusienne, et imposait une solution négociée. Cétait déjà une grande victoire quand, au début de cette année, les Indiens démunis du Chiapas mexicain choquaient et stupéfiaient le monde entier, et la société mexicaine plus particulièrement, en lançant la rébellion armée de toute la région Chiapa contre le régime oppressif de lÉtat fédéral mexicain. Tout comme est une grande victoire historique, une sorte de «justice poétique», de voir Nelson Mandelaaprès 27 années demprisonnement et trois siècles doppression blancheêtre élu président de lAfrique du Sud.
La leçon importante à tirer de ces changements historiques et de ces insurrections populaires, cest particulièrement le grand défi quils ont lancé contre à la fois laffreuse oppression socio-politique ambiante qui tenaille les peuples en question, et contre le mépris traditionnel dont ils sont lobjet. Par la rébellion et la prise darme, ils accomplissent ce que Frantz Fanon appelle leur «regain dhumanité»: ce moment où lopprimé répond dégal à égal à la violence déshumanisante de loppression.
*Lire à propos de lONU texte de TontonGuy, LONU, la Présidence de Clinton et la Crise haïtienne: Ou les manuvres du néo-impérialisme; chapitre dun livre en préparation sur la crise haïtienne, le texte a été publié et distribué à Boston en avril 1993.
Danje Ann Ayiti!
5. Non kont envazyon e dominasyon ameriken ann Ayiti!
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andan menm n ap ekri tèks sila a (10 jiyè 1994), tout jounal, radyo ak televizyon ap pale sou desizyon gouvènman Clinton lan pran jounen madi 5 jiyè a pou li voye imedyatman an Ayiti kat bato degè ak de mil «marin», espesyalis nan envazyon militè, ki ap nan yon premye tan deplwaye sou rad Potoprens lan. Selon seten deklarasyon ofisyèl, ekspedisyon sa a gen pou misyon pou l «sove vi sitwayen ameriken ki andanje ann Ayiti et ede «relokasyon» refijye ayisyen yo.» Sepandan, menmsi yo pa avwe li klèman, misyon prensipal ekspedisyon an se pou anvayi Ayiti, wetire Cedras opouvwa e okipe peyi a.
Kouwè nou deja di nan Deklarasyon Espesyal la nou pibliye nan yon edisyon espesyal mwa jen jounal Tanbou ae ki pibliye an editoryal nan edisyon sila anou di «Non a tout entèvansyon militè ameriken an Ayiti!» Obsevasyon nou fè sou listwa montre nou kouman jan entèvansyon militè sila yo toujou fini pa konplote avèk klas opresè lokal yo pou yo kontinye fè kannale sistèm opresyon eksplwatè e kriminèl la. Entèvansyon militè meriken nan peyi tyèsmond yo se toujou «solisyon ki pi mal la» pou kriz peyi sa yo. Tankou pwòp envazyon-okipasyon meriken an Ayiti (19151934) montre nou, san konte entevansyon kont gouvènman pwogresis Arbentz la an Guatemala an 1954, kont Kiba revolisyonè an 1961, kont Kontitisyonalis dominiken yo an 1965, kont mouvman revolisyonè koreyen an 19521954, kont nasyonalis vyetnamyen yo an 19601974, kont Nikaragua an 19801991, kont El Salvado an 19801992, kont Irak an 19901991, kont Somali an 19931994 oubyen kont Bosnia-Serbia an 1994, wi tout tip entèvansyon meriken sila yo montre kouman desisyon entèvansyon an toujou motive pa «enterè estratejik ameriken enje» nan kriz la, kouwè Clinton limenm avwe li nan yon deklarasyon pou l jistifye a priori entèvansyon militè a (New York Times, 68 jiyè 1994).
Sa fè nou anpil lapenn lè nou wè yon pèp vanyan ki te goumen avèk anpil pèseverans e ki te sakrifye pwòp vi li pou l defann libète l ak endepandans li, vin jounen jodia asepte tankou yon fatalite pou yon pwisans militè etranjeEtazinivin anvayi li. Wi sa fè nou lapenn lè nou wè refijye n yo vin chwazi sakrifis imilyasyon ak lanmò sou lanmè olye ke yo ret viv nan peyi yo e konbat pou chanjman. Sa fè nou lapenn paske nou refize enfiniman konklizyon yo vle enpoze nou an. Sa fè nou lapenn sitou paske se pa lòt solisyon, altènativ ak opsyon ki manke pou sitiyasyon an. An reyalite, solisyon yo vle enpoze sou peyi a kounyea se yon aboutisman lojik plan entèvansyonis ke enperyalism meriken an te toujou ap kòlpote pou li kontrole e konplètman konkeri peyi rebèl yo rele Ayiti ayon peyi endepandan li toujou konsidere tankou yon «fyèf», yon peyi «backyard» nan lakou meriken.
Natirèlman arogans patènalis nou detekte nan atitid gouvènman ameriken an mache ansanm avèk yon reflèks rasis ki montre tout figi li nan kriz refijye ayisyen yo. Antanke siyatè Pwotokòl Nasyonzini a sou dwa ak devwa anvè tout refijye, gouvènman Clinton lan gen obligasyon pou li aplike dwa entènasyonal ki pwoteje refijye ayisyen yo. Desizyon Clinton pran yo pou li dabò atrape refijye yo e ponpe yo retounen bay asasen poutchis yo an Ayiti, e jodia pou li pran yo e kanale yo nan yon peyi ki pa bezwen yo, se yon politik rasis ki siyifi ke malgre degre trajedi ekonomik, sosyal, politik e imen k ap konfronte pèp ayisyen an, gouvènman meriken an pa wè yo «kalifye» pou yo jwenn refij Ozetazini. Desizyon an rasis paske li motive pa konsiderasyon sou orijin rasyal, etnik, politik e kiltirèl moun k ap mande refij yo. Si menm moun sa yo te blan, ewopeyen oubyen yo te sòti nan klas privilejye ak po klè, gouvènman meriken an t ap trete yo yon lòt jan. Nou kondane politik «de pwa de mezi» sila a. Se yon politik ipokrit, rasis e malfektè ki meprize dwa fondamantal refijye ayisyen yo; yon politik ki trete tout yon pèp tankou yon kominote lepre ke tout moun dwe evite. Konsistans politik makyavelik meriken an ansanm avèk lojik dominatè enperyalis sistèm lan montre nou deja kote nou gad nan entèvansyon militè ki kroke nan gòj nou jodia. Nou di donk non kont entèvansyon militè meriken an ann Ayiti; se yon entèvansyon ki inaseptab.
Nou refize pou n admèt ke rejim malfezè poutchis yo jistifye pou nou krache sou pwòp prensip ak aspirasyon istorik pèp ayisyen an t ap toujou goumen pou l defann yo. Nan tout listwa pèp ayisyen an li toujou goumen kont yon latriye rejim militè sanginè ki pa two diferan de rejim poutchis ak makout Cedras la jodia. Soufrans, famin, mizè, dlo nan je oubyen lanmò pat janm anpeche l kontinye lite pou rèv libète ak jistis ki toujou nan nanm li depi l te kite Lafrik. Panteyon liberasyonèl pèp la se pa yon panteyon ki baze sou senbolism sèlman, se yon epope ki fèt avèk kouraj, sakrifis, san, detèminasyon e ideyal pou yon sosyete e yon sivilizasyon ki diferan. Diferan, sètadi yon lòt inivè lib, fratènel, revolisyonè, kote tout moun renmen, sipote, ankouraje e respekte tout lòt moun nan yon sosyete k ap viv, k ap ede viv, k ap lese viv. Yon vi libere.
Andepi de yon chay chantaj ak kanpay pwopagann charitabilis peyi oksidantal dominan yo ansanm avèk yon klas politik reziye, opòtinis, ap chapante pou yo jistifye pwojè rekolonizasyon peyi tyèsmond an kriz yo; yon pwopagann ki ta vle fè pase kriz ak trajedi ayisyen an tankou yon koz pèdi, kote se ta sèlman «bon papa samariten» enperyalis yo ki kapab «rezoud» li; wi malgre tout diskou-bay-legen, defetis, sa yo, an reyalite pwosesis revolisyonè a ann Ayiti se yon pwosesis ki trè avanse e ki gen potansyèl pou li abouti nan yon solisyon otosantre revolisyonè, ki deside pa yon mouvman de mas reprezantatif, ki enpoze pwòp pwojè liberasyon pèp la. Youn nan dega entèvansyon militè meriken an ap vin kozeapa lanmò ak deblozay pami pèp lasèke l ap vin entèwonp, rekile, pwosesis revolisyonè a. L ap vin plase Ayiti sou yon de facto titèl mandatè etranje, k ap kreye yon pi gwo trajedi, apa anbarasman ak imilyasyon l ap koze tout sitwayen ak sitwayèn ayisyen. An rezime, entèvansyon militè meriken an Ayiti se yon «fo solisyon» k ap vin konplike e miltipliye peripesi pèp la. Pou tout prensip ak rezon sa yo, nou di non kont entèvansyon, envazyon oubyen okipasyon militè meriken ann Ayiti!
| La Jungla / Jeng lan. peinture par Wifred Lam, 1943 |
Fòk nou di tou ke se pa sèlman malfezansite ak dilatwa enperyalis ki reskonsab de kalamite ki tonbe sou peyi a jodia. Masak, famin, dlo nan je ak tout lòt trajedi ki blayi sou peyi a kounyea se bout tou zèv malonnèt ak magouy tout yon klas politik opòtinis ki jwenn mennanlamen avèk yon boujwazi ki alafwa retade, mesken, restavèk e sousesan pou yo defann enterè pèsonèl yo, menmsi pwofi enterè sa yo koute peyi a tout sa li genyen. Nou rann patikilyèman reskonsab demisyon, reziyasyon e opòtinism lidè politik yoanndan, soukote oubyen andeyò rejim poutchis laki asepte ipoteke grandè istorik ak avni peyi a paske yo pat gen ni kouraj, ni volonte e ni detèminasyon pou yo te pran kèlke desizyon desizif pou yo tranche kriz nasyonal la. Nou rann tou reskonsab twa zan de chirepit, de dilatwa, de palab e de konsesyon avèk rejim poutchis asasen an, olyeke yo te fè poutchis yo konnen ke zak abitrè, represyon ak krim kont limanite yo koze kont pèp la pap rete enpini, e ke yo dwe bay pouvwa a san kondisyon. Otreman, Aristide te dwe avèti yo, se tout pèp la (avèk sipò lemond antye) ki pral mobilize pou l enpoze chanjman an. Estrateji diplomasi, poupale ak negosyasyon avèk poutchis yo ki an vigè depi twa zan an te vin lejitime ekzistans poutchis yo, li te «nòmalize» Koudeta a e li te bay yo konfyans ak tan pou yo konsolide rejim panzouyis la.
Pou fini, nou deklare ke anfas zak malfezans represyon, lamizè, lanmò ak imilyasyon ki plane sou peyi ak pèp ayisyen an jounen jodia, pou tout moun pran chimen rezistans la e òganize yo pou chache mwayen pratik pou liberasyon an. Nou fè apèl ak tout fanm kou gason, timoun kou granmoun ayisyenansanm avèk tout defansè libète ak jistis nan lemondpou yo tout mentni yon rezistans aktif kont non sèlman rejim kriminèl poutchis la, men tou kont tout rejim envazyon e okipasyon ke Meriken oubyen nenpòt lòt peyi etranje vle enpoze sou Ayiti. Nou fè apèl ak yo pou yo kenbe pi rèd, san lage. Kenbe pi rèd pou òganize, ankadre e mobilize mouvman de mas yo (avèk yon opsyon militè ki prepare) pou nou ka etabli Dezyèm Endepandans peyi a, pou nou mete an chantye yon sosyete ki baze sou jistis sosyal, sou fratènite e sou respè moun pou moun, pou dwa moun ak diyite moun. Yon sosyete ki libere.
