TontonGuy
vingt-sept ans, en 1953, pour prouver que la dictature de Batista à Cuba pouvait être combattue et vaincue par les armes, Fidel Castro, alors un jeune avocat, organisa une armée de 148 hommes et femmes rebelles, recrutés pour la plupart parmi les travailleurs, les étudiants et autres militants paysans, et lança la fameuse attaque contre la caserne Moncada, deuxième installation militaire du pays et haut lieu de la machine répressive du régime. Il a eu la vie sauve par miracle: les trois quarts de ses compagnons darme seront immédiatement massacrés et décimés par la contre-attaque des militaires. Capturé quelques jours après lattaque, on lui a épargné la vie parce que lofficier qui devait larrêter (et labattre) était captivé par son allure brave, héroïque.
Cependant, malgré sa défaite militaire, lattaque de Moncada fut un grand succès psychologique et politique: elle avait exposé à la fois les points faibles militaires du régime et son isolement politique, donc les possibilités de révolution. De plus, la grande campagne nationale qui sensuivait pour demander la mise en liberté de Castro lavait rendu beaucoup plus populaire quau paravent, car lattaque est aussitôt révérée par le peuple cubain, comme la dit Tad Szulc dans sa biographie de Castro, «comme léquivalent du déclenchement de la première guerre de lindépendance en 1868, et aussi de linsurrection lancée par José Martí contre lEspagne en 1895
Moncada est la pierre angulaire de lhistoire moderne cubaine
»1
À louverture de son jugement, quelques mois plus tard, il sétait représenté lui-même, avec, disait-il, «seule lHistoire pour témoin.» Sa plaidoirie fut un véritable réquisitoire contre les méfaits du système; il y dénonça à la fois la machine oppressive de la dictature Batista, lexploitation des travailleurs et des paysans, la corruption des classes dirigeantes et la domination du pays par les Nord-Américains. Il fit appel au peuple, cest-à-dire à «tous ceux-là qui vivent dans loppression et qui sont pour cela les plus capables de lutter avec un courage illimité!» Il les exhorta à combattre par tous les moyensy compris par la lutte arméepour dépasser lexistence désespérée faite de «trahison et de fausses promesses» doù ils végétaient jusque-là; il les convia à lutter collectivement pour les idéaux de la révolution, en précisant que ce nest pas lui-même ou les combattants martyrs qui vont leur dire: «voici ce que nous vous donnerons», mais plutôt eux-mêmes qui «doivent lutter avec tous les moyens possibles pour latteindre.» En conclusion, il justifia lattaque de Moncada par des principes éthiques supérieurs, citant José Martí qui disait: «un vrai homme nest pas celui qui prend la route pavée des avantages et des privilèges, mais celui-là qui choisit la route du devoir désintéressé.» «Je sais», dit-il, que la vie en prison sera dure
Mais je nai pas peur de la prison
pas plus que je naie peur de la fureur du tyran qui vient de massacrer 70 de mes camarades. Condamnez-moi comme vous voulez, mais lHistoire mabsoudra.»2
En fait, les circonstances, la teneur et la solennité de cette plaidoirie-réquisitoire tiennent elles-mêmes de limpensable: Castro avait fait vibrer tout le tréfonds de lâme révolutionnaire cubaine par son audace oratoire. Cette plaidoirie fut momentanément magnifiée et sacralisée par le peuple; elle représentait immédiatement, pour citer encore Tad Szulc, une sorte de «fusion magnifique entre la vraie déclaration de lindépendance nationale cubaine, son grand manifeste révolutionnaire et les Écritures.»3
Au juste, lépopée castriste à Cuba se lit comme un classique traité dhistoire, avec cela en plus quelle se déroule à notre propre époque, et sous nos propres yeux. À peine deux ans après sa sortie de prison pour son attaque contre la caserne Moncada, Castro retourna à Cuba, via dun exil préparatoire au Mexique, avec 82 guérilleros piteusement armés, entassés sur un bateau de plaisance, le Granma, qui ne pouvait contenir quune douzaine de passagers. Les armes (quelques fusils et grenades) étaient non seulement rudimentaires, mais la logistique du plan de débarquement et dattaque était profondément saccagé par un contre-ordre qui narrivait pas à temps: le bateau finira par échouer sur une côte hostile, marécageuse dénommée Alegria de Pio. Immédiatement repérés par larmée sanguinaire de Batista, plus des trois quarts des envahisseurs furent abattus et assassinés. Les 17 rescapés de la catastrophe, dont miraculeusement Castro, Ché Guevara, Raùl Castro, Faustino Perez, Camilo Cienfuegos, etc., se précipitèrent au cur de la grande chaîne de montagnes cubaine, la Sierra Maestra, située dans la région Oriente, pour poursuivre la lutte armée de résistance et de libération.
La guérilla révolutionnaire déclenchée par le débarquement à Alegria de Pioquelque catastrophique fût-elle à son débutdurera ainsi trois ans, avec des revers et des succès, grâce principalement à linépuisable source de soutien logistique, politique, matériel et moral quelle recevait du peuple. Puis, un beau jour, encadré par larmée des guérilleros barbus, sortis tout juste des montagnes, et des nombreuses organisations militantes urbaines, le peuple tout entier déclencha linsurrection armée contre le régime, qui aboutissait à la fuite de Batista et à la proclamation dun gouvernement révolutionnaire à Cuba, le premier janvier 1959. Dirigé par Castro et par un leadership qui comprenait la crème des vétérans de Moncada et de la Sierra Maestra, le mouvement révolutionnaire castriste finira par prendre le pouvoir total à Cuba. Castro convia le peuple et lui dit solennellement que le pouvoir et le peuple ne font désormais quun: Pour la première fois dans lhistoire cubaine, le pouvoir tirera sa justification par la priorité quil donne aux revendications libérationnelles du peuple.
Sous limpulsion du gouvernement révolutionnaire, lhistorique quête cubaine à la dignité, à la justice et à la libération, ses défis légendaires à limpérialisme conquérant américain, ont connu des rebondissements et succès des plus incroyables. En chassant la bourgeoisie mercantile et toute la classe politique corrompue et restavèk qui souillaient aux pieds ses idéaux de justice sociale, dégalité et de fraternité, le peuple cubain décidait de prendre son destin en main, adoptant une praxis de combat dautant plus radicale quelle faisait table rase à la fois des structures socio-économiques exploiteuses et des modes de pensée issus des rapports de domination. En peu dannées de révolution, Cuba fera à la fois lenvie, ladmiration et la fierté de lensemble des pays du tiers-monde en appliquant, comme la écrit Jean Ziegler, «une politique systématique de soutien aux luttes de libération nationale sur les trois continents.»4. Il a obtenu aussi leur respect pour ses grands accomplissement en termes des conquêtes réelles de la Révolution: lapplication concrète de la justice sociale, qui faisait que le pays tout entier devenait un gigantesque chantier de reconstruction nationale. Le taux danalphabétisation fut réduit presquà zéro; partout des écoles, des universités, des centres dapprentissage, des gymnasiums, des cliniques, des hôpitaux, des usines, et nombre dhabitats résidentiels florissaient; on dirait que le pays tout entier fut emparé par une sorte de fièvre collective de renaissance.
Comme le rappelle léconomiste cubain Carlos Tablada, «contrairement aux autres pays du Tiers-monde qui sont sous le joug de limpérialisme, les bénéfices de la modernisation économique opérée par la Révolution ont été utilisés pour améliorer les conditions de vie et de travail du peuple, et non pas pour enrichir une poignée de familles bourgeoises alliées au capital étranger.»5. La Révolution a restitué à lÉtat et à la grande majorité des paysans exploités de Cuba presque lensemble des terres cultivables, soit 75% de la surface totale, qui furent la propriété exclusive du capital américain. «Lélectrification, nous dit Tablada, sest répandue dans les campagnes les plus reculées; tandis que lindustrialisation, constituée jadis en quelques biens légers de consommation, sest étendue en la production de gigantesques usines sucrières complexes, dune aciérie automatisée, des plantes de production de machines-outils, déquipements électroniques, des produits biotechnologiques, des ordinateurs, des réfrigérateurs, etc.» Le nouveau régime a lancé une massive campagne dalphabétisation qui couvrait lensemble du territoire et engageait des centaines de milliers de jeunes dont le résultat fut la complète disparition de lanalphabétisme. Lautre pilier de ce que nous appellerions la «campagne sociale» de la Révolution est la santé, à laquelle fut consacrée une «concentration defforts et de ressources (
) pour développer le système de la médecine familiale tout en construisant des hôpitaux et des cliniques de santé. Le taux despérance de vie et de mortalité infantile sétait vite amélioré jusquà même dépasser celui des pays industrialisés.»6
Naturellement, la Révolution cubaine, dont Jean-Paul Sartre disait dans un reportage passionné, quelle était «le moment de fusion révolutionnaire» des classes opprimés décrit dans sa magistrale étude philosophico-politique, Critique de la Raison dialectique7, était condamnée à recevoir lhostilité des États-Unis par le fait même quelle fût, sa radicalité dintention et de pratique intensifiait les contradictions et rendait tout compromis impossible. Depuis en effet la longue colonisation espagnole de lîle, en passant par la guerre dindépendance de 1895 et les subséquents subterfuges des Américains pour réoccuper le pays, et jusquà lavènement du régime castriste en 1959, les successifs gouvernements nord-américains considéraient Cuba comme leur domaine privé, comme une colonie périphérale naturelle, dont la seule raison dêtre est de produire de lexotisme et des jouissances faciles aux vacanciers et hommes daffaires américains. Cest donc dire que Castro était lhomme à abattre; il se posait trop imperturbablement comme lempêcheur de danser en rond, lhomme qui sopposait aux intérêts «historiques» dont les Américains considéraient leur revenir de droit divinet de sang.
Au juste ladministration sortante dEisenhower commençait à comploter la chute de Castro dès les premiers mois de la Révolution. En mars 1960 la CIA avait fait exploser par mine une frégate belge, La Coubre, qui débarquait à la baie de la Havane une livraison de matériels militaires vendus à Cuba par la Belgique. Ce sabotage a tué quatre-vingt une personnes et fait des certaines de blessés. Cherchant toute occasion de saboter le régime, la CIA concoctait des troubles de par et dautre du territoire: des unités de «contras» avant la lettre furent mises sur pied avec lactif soutien des États-Unis, avec pour mot dordre la restauration de lancien régime. Plusieurs organisations contre-révolutionnaires furent ainsi successivement créées, manigancées et contrôlées par les États-Unis dans lunique but de déstabiliser Cuba. Leurs échecs successifs ne dissuadèrent pourtant pas le gouvernement nord-américain: il finira par concevoir, planifier et finalement mettre sur pied, en 1963, une grande armée dexilés cubains réactionnaires bourgeois et de mercenaires, qui envahit le port de Cuba du nom de la Baie des Cochons (Baya el Grio). On connaît le reste: le peuple cubain tout entier, encadré et armé par les dirigeants révolutionnaires, descendra sur la baie pour infliger à lennemi lune des plus mémorables défaites militaires de lhistoire expéditionnaire en Amérique latine.
Linvasion de la Baie des Cochons, malgré son échec militaire, aura occasionné des répercussions considérables dans lévolution du nouveau pouvoir. Dabord, elle a amené Cuba à se rapprocher davantage du camp soviétique, lequel, fort content de trouver un allié révolutionnaire au cur même de lempire américain, a vite accepté de faire parvenir au pays une livraison de fusées à tête nucléaire de longue portée. Ce qui provoquait aussitôt la colère des Américains, qui demandaient dans un ultimatum aux Soviétiques le retrait des missiles, suscitant ainsi la grande crise géopolitique connue sous le nom de la «crise des missiles», laquelle a mis le monde entier sous menace de lannihilation nucléaire. Kroutchev a éventuellement accepté de retirer les fusées en obtenant au préalable des Américains la garantie quils nattaqueraient pas Cuba. Cet arrangement navait bien entendu pas plu à Castro, mais il était de toute façon préférable à une conflagration générale.
On a longtemps parlé (surtout aux États-Unis où la démence anti-castriste était un véritable dogme officiel) dune soi-disant domination de Cuba par lUnion soviétique, dans le sens que Cuba aurait été un «satellite» de lorbite impérialiste soviétique. Pourtant rien nétait plus loin de la vérité. En réalité, malgré le grand soutien économique, diplomatique et politique quavait incessamment apporté lURSS à lexpérience révolutionnaire cubaine, soutien qui fut à maintes fois crucial et déterminant, lindépendance de la politique interne et externe de Castro par rapport aux successifs leaderships soviétiques fut à bien des égards totale et inconditionnelle. Bien sûr, les circonstances géopolitiques de la Guerre froide, en créant la logique manichéenne des «deux camps», imposait le choix quentre lune ou lautre des deux idéologies dont il était pratiquement impossible de se dispenser. Cependant, Castro a toujours su manuvrer la très fine ligne qui sépare la solidarité de la servilité; il a su utiliser linfluence de lURSS pour son propre compte. Au fond celle-ci, comme le remarque Jean Ziegler, «ne sest souvent engagée dans des luttes de libération [du tiers-monde] que forcée, entraînée par Cuba.»8
Castro a certes commis des erreurs de méthodologie politique, par exemple la politique de la priorité accordée à la culture de la canne à sucre sur la culture dautres denrées stratégiques, ou encore la prépondérance des produits finis soviétiques sur le marché cubain, qui entravait le complet développement de lindustrie ou de lagro-industrie nationales. Cette politique avait beaucoup accentué la dépendance cubaine du commerce exclusif avec lEurope de lEst, et cela dautant plus tragiquement que lembargo américain avait justement pour but la destruction du développement économique de Cuba. La conséquence de cette politique se révèlera particulièrement désastreuse dans la période qui suivait le démembrement de lUnion soviétique. Disons tout de même, pour sa défense, que les conditions contraignantes engendrées par lembargo américain et la Guerre froide, rendent lerreur de Castro très compréhensible, car, après tout, les décisions de ces moments de lutte étaient prises suivant des choix tragiques qui menaçaient la survie même de la Révolution. Etait aussi et surtout en jeu le programme social de la Révolution: cette pléthore de projets et dentreprises de développement social, médical, intellectuel, artistique, etc., qui fait que Cuba devenait pour longtemps, et jusquaujourdhui encore dans une certaine mesure, le pays le plus authentiquement avancé de toute lAmérique latine, particulièrement par ses exploits en science biochimique, en éducation, en urbanisme social, et aussi par la qualité de son vaste système de dispensation des soins médicaux qui cerne les trois piliers de la performance médicale: sa conception (la haute qualité des universités et autres centres détudes et de recherches médicales), sa production (léclosion des hôpitaux, des cliniques, des usines biochimico-médicales et d autres infrastructures médicales) et son personnel dispensant (la compétence et le dévouement des médecins, infirmiers et autres travailleurs médicaux, etc.). Ces acquisitions-là avaient (et ont encore dans une certaine mesure, même durant ces présents moment de difficultés) placé les Cubains parmi les populations les plus bien-portantes du monde.
La grandeur de Castro, particulièrement en cette présente période de crise qui remet en question le bien-fondé même de la Révolution cubaine, cest justement daccepter candidement ses errements personnels et les revirements géopolitiques comme part du processus historique, gardant ainsi intactes ses plus nobles convictions de jeunesse. En définitive, Castro est aujourdhui lun des tout derniers vivants (avec Nelson Mandela, Robert Mugabee, etc.)) des géants du vingtième siècle, tels par exemple Lenine, Trotsky, Mao, Naser, De Gaulle, Lumumba, Ché Guevara, Ho Chi Minh, Amilcar Cabral, Ghandy, etc. qui unissent la vision prophétique la plus pénétrante avec laction révolutionnaire la plus engageante. Il est resté fidèle jusquau bout à son authenticité révolutionnaire, à son sens de mission historique et à sa grande vision de rédemption et de libération de lensemble du tiers-monde. Il est lun de ces rares hommes et femmes de lHistoire dont Bertolt Brecht a dit quils mènent le combat non pour un jour ou quelques années mais pour léternité.
Malgré en effet la générale ambiance internationale de corruption et de démission qui jalonnera sa longue carrière de dirigeant, Castro ne sest jamais laissé ébranler ni dans ses idéaux, ni dans son incorruptibilité robespérienne; caractéristiques qui le placent souvent en ouverte hostilité avec les dirigeants des puissances occidentales dont larrogance coutumière rendait Castro furieux. À vrai dire ceux-ci nourrissent en général pour Castro une sorte dadmiration perverse dont ils ont beaucoup de mal à accepter lexistence. Cest comme si, prétendus du trône du salut universel, selon les codes du dogme capitaliste, ces dirigeants suprêmes se trouvent déroutés par ce barbu de rebelle qui leur dise, dans leur propre langage d «éduqués», la vérité dune passion qui transcende la facticité des rituels diplomatiques; ce faisant, il sait quil doit pouvoir recourir lui-même aux moyens de la puissance arméecest-à-dire aux seuls moyens respectés par ladversairequand lenjeu ne peut être atteint autrement.
Bien entendu, on ne peut parler de la Révolution cubaine sans se référer non seulement à Castro mais aussi à toute léquipe dirigeante, qui fut composée dhommes et de femmes exceptionnels, tels Fautin Gonzalez, Ché Guevara, Celia Sánchez, Raúl Castro, Vilma Flores, Camilo Cienfuegos, Abel Santamaria, Carlos Rafael Rodriguez etc., presque tous issus de Moncada ou de la Sierra Maestra. La relation entre Castro et ces différentes personnalités fut des plus camaradesques. Malgré la fonction titulaire de Castro en tant que leader incontesté du groupe, les discussions stratégiques au sein du leadership furent des plus franches et des plus passionnées. Quand Castro lemportait, ce nétait point parce quil était un dictateur opiniâtre, mais parce quil fut le plus souvent le premier à synthétiser un Compromis sur une base à la fois lucide et combative. Il y a un anecdote qui dit quaux premiers jours de la Révolution, le leadership tenait une réunion au cours de laquelle on voulait décider de la relation de Dieu avec la Révolution et du maintien du mot «Dieu» dans la constitution. Certains soutenaient, citant Marx, que la religion est un opium du peuple et un facteur de mystification sociale quil faut éradiquer de notre conscience; dautres y voyaient une gracieuse idéalité et transcendance morale quil faut garder. Quand venait le tour de Castro il suggérait simplement: «laissons Dieu dans la Révolution!» Cette proposition fut retenue sans réserves. Il aura conservé ce trait caractériel jusquaujourdhui. Cependant sans loptimisme rebelle de Ché Guevara., sans la bravoure fougueuse de Camilo Cienfuegos, sans la sensibilité stratégique de Celia Sánchez, sans la lucidité organisationnelle de Fautin Gonzalez, sans la consistance idéologique de Rafael Rodriguez, sans la folie combative de Santamaria ou sans la discipline soldatière de Raúl Castro, la faussement nommée «révolution castriste» naurait jamais eu lieu. Sans surtout la grande mobilisation collective de lensemble du peuple cubain pour changer la vie de loppression par une vie de libération, leffort castriste naurait été quune folle impulsion dun groupe dexcentriques. À la Sierra Maestra la discipline fut de fer, mais la générosité était aussi profondément répandue comme une sorte dordre éthique universel. Par exemple, toute une légende fut créée autour du traitement humain, à lépoque inconcevable, réservé aux prisonniers pro-Batista capturés par les rebelles.
De toutes les figures exceptionnelles de la Révolution cubaine, Ernesto «Ché» Guevara tient une place à part, dautant plus singulière quelle «originalise» la révolution à bien des égards. La relation entre le Ché et Castro, à linstar de celle entre Marx et Engels, Mao et Chou En Lai ou Lenine et Trotsky, est en elle-même lépopée dune extraordinaire amitié politique qui transcende les différences demphase qui sépareront, dans le respect mutuel, ces deux principaux leaders de la Révolution. En juillet 1953, soit le mois même du déclenchement de lattaque contre Moncada, Ché Guevara fait ses adieux à ses parents en ces termes: «Je men vais pour combattre pour la libération de lAmérique latine du joug impérialiste des États-Unis.» Jeune médecin argentin, indigné à la fois des injustices des bourgeoisies dominantes sur les peuples et de la mainmise oppressive de limpérialisme américain sur la région, Guevara sest personnellement engagé dans presque tous les points chauds, révolutionnaires, du sous-continent. Au moment de sa première rencontre avec Castro à Mexico, en 1955, il avait déjà eu un long passé dengagement révolutionnaire qui lui avait fait séjourner au Pérou, en Bolivie, Équateur, Colombie, Costa-Rica, Nicaragua, Honduras, El Salvador. Il fut présent au Guatemala, en juin 1954, et aux côtés des résistants, quand le gouvernement progressiste du président Jacobo Arbenz fut renversé par la CIA pour défendre les intérêts de lUnited Fruit Company, le géant de lagro-business américain qui contrôlait lensemble des ressources du Guatemala.
Les deux hommes saimèrent dès le premier instant et conclurent immédiatement le pacte indélébile qui engagera Guevara (surnommé «Ché» plus tard, à la Sierra Maestra, à cause de son accent argentin) à la Révolution cubaine. Dû à sa grande culture politique, son prestige médical et sa combativité militante, ce génie de laction subversive deviendra ainsi lune des figures légendaires les plus vénérées du panthéon de la Révolution cubaine. Paradoxalement losmose sympathétique entre les deux révolutionnaires fut si complète que même leur désaccord tactique du dernier moment avait agrandi pour ainsi dire lhorizon épistémologique du mouvement révolutionnaire. Quand, en 1965, déçu par lorientation de plus en plus «soviétisée» du gouvernement, Ché quittait le pouvoir, il lavait fait dans une manière originale qui transcende la «tacticalité» du désaccord: il dit quil va sengager dans dautres luttes du sous-continent pour «créer un nouveau Cuba.» Chose dite chose faite, Guevara joint le maquis en Bolivie où il meurt deux ans plus tard assassiné après être capturé par larmée bolivienne. Aujourdhui encore, 27 ans après sa mort, Castro rend encore démouvants hommages à la mémoire du Ché, qui demeure un héros vénéré non seulement à Cuba mais aussi dans toute lAmérique latine, voire dans presque tout le tiers-monde. En effet, cest Guevara lui-même, plus quaucun autre, qui a apporté à la Révolution cubaine lemphase internationaliste, faite de solidarité réelle, pratique, à la lutte de libération des autres peuples; cette emphase internationaliste deviendra plus tard une sorte de religion officielle du gouvernement révolutionnaire.
Évidemment, lhistoire de la Révolution cubaine est indissociable de la lutte idéologique entre le capitalisme et le socialisme qui bouleverse le monde depuis au moins le XIXe siècle européen, culminant à la Révolution des Soviets en Russie, en 1917, et aboutissant à ce quon appelle la période de «guerre froide» (19471991), qui fut, à nen pas douter, une période dune extrême intensification de la lutte de libération des peuples dominés. Étant donné lampleur des contradictions sociales à Cuba, où une minorité féodalo-bourgeoise, alliée à limpérialisme américain, sappropriait la quasi-totalité des richesses du pays, au dépens de la majorité du peuple, il était inévitable que cette lutte idéologique trouvât sa répercussion dans la Révolution cubaine. Et cela pour deux raisons: dabord parce que les États-Unis, puissance dominante traditionnelle à Cuba, étaient à lavant-poste du camp capitaliste dans la lutte idéologique, ensuite parce que le concept même de révolution, comme le réalisaient sitôt les rebelles de la Sierra Maestra, ne pouvait être viable sans un programme de justice sociale, qui est effectivement la plus radicale négation des relations dinjustice, dinégalité et dexploitation fondant la rationalité du ci-devant système socio-politique cubain. Il nétait dès lors pas surprenant que les premières mesures prises par le gouvernement révolutionnaire fussent de faire table rase de ces relations dinjustice.
À cet égard, le plus grand bourrage de crâne opéré par la machine propagandiste du système capitaliste dominant, cest davoir quasiment réussi à faire passer le socialisme comme une horrible utopie, vouée à léchec de par son dysfonctionnement «totalitaire» inhérent. Au fond, lexpérience cubaine du socialisme montre tout à fait le contraire. Si on exclut limperfection inévitable de tout système socio-politique humain, lexpérience cubaine demeure jusquici (avec peut-être la Chine) le plus noble effort jamais déployé par une équipe gouvernementale pour à la fois fonder et concrétiser le concept de justice sociale. Cuba fut parmi les rares pays, dans lhistoire récente du monde, à transformer lutopie révolutionnaire en praxis collective de gouvernement.
Partant de lobservation empirique que la lutte des classes est à la base des rapports de pouvoir, de subordination et dexploitation existant parmi les hommes dans les sociétés contemporaines, le socialisme marxiste, tel quil est longtemps employé à Cuba avec différente variation, entend contrer ces contradictions par proposer à la fois une critique systématique de leur mode dopération, une vision historique sur une perspective idéologico-civilisationnelle différente et une praxis de combat correspondante, cest-à-dire capable de confronter ladversaire sur tous les terrains de la confrontation, y compris, quand nécessaire, sur le terrain de la lutte armée. Malgré certains usages «totalitaires «quon avait fait du socialisme dans la plupart des pays qui se réclamaient de cette étiquette, y compris, dans une certaine mesure, à Cuba même, qui est loin dêtre une société parfaite, cette idée demployer le gigantesque pouvoir de lÉtat et les ressources humaines et matérielles de la nation au service de la justice sociale, dans une perspective de libération totale, est une idée très créative, très judicieuse, et qui le demeure aujourdhui encore si on considère le simple fait que la destinée des groupes sociaux aussi importants comme la majorité des producteurs (ouvriers, travailleurs du secteur service, paysans, enseignants, les salariés en général) ne peut être indéfiniment déterminée par une minorité de vampires (la classe des possesseurs de capital) pour qui lappât de gain et de profit constitue la seule finalité des rapports sociaux. Cette finalité est dautant plus pernicieuse quelle dénie aux autres, la majorité des producteurs sociaux, le droit à une existence authentifiée.
En fait, à chances égales de comparaison, le socialisme le plus imparfait surpasse qualitativement de beaucoup le capitalisme le plus humain parce que les deux perspectives sont totalement différenciées, antinomiques, incomparables. Quand la prémisse de lune légitime, justifie et fait trafic des plus bas de nos instincts, à savoir notre mépris de lAutre, notre avarice, notre égoïsme et notre insécurité dans la vie, lautre, pourtant, fait le pari sur ce qui nous est le plus essentiel dans notre sens de lÊtre et notre rêve dÊtre: lempathie, la fraternité et la solidarité avec lAutre, le prochain, lami, le camarade. Quand lune encourage et préconise le profit à tout prix, lautre choisit la route de la lutte pour faire épanouir la vie; quand lune cherche à imposer la réification de lesprit et du vécu, lautre insiste que lidéal doit être sauvé, parce que, comme laffirme Frantz Fanon, ce sont les anti-idéalistes qui sont des salauds, lidéal étant du côté de lÊtre, de la justice, du bonheur de vivre. Bref, le socialiste est celui-là qui dit que la lune peut séclairer pour tout le monde du village
La leçon qui doit être aujourdhui retenue, cest non lacte de décès du socialisme par la propagande réactionnaire ambiante, mais au contraire la confirmation de lancienne thèse du mouvement socialiste international qui insistait sur la nature «mondiale», trans-nationale, de la production, de léchange et de lexploitation, concluant que la révolution socialiste doit être mondialisée sil faut quelle réussisse dans un pays particulier. La thèse contraire, préconisée notamment par Staline et ses acolytes, finalement lemporta: désormais toutes les ressources intellectuelles, politiques et matérielles de presque tous les mouvements révolutionnaires internationaux furent consacrés pour la «défense du socialisme dans un seul pays».9
Cet originel mouvement de retraite du mouvement socialiste mondial, joint à la systématique politique dendiguement du communisme déployée par lessentiel des puissances capitalistes de lOccident, plus une certaine déidéalisation graduelle des plus belles aspirations du socialisme due en partie à la dogmatisation des principes révolutionnaires par certains régimes autoritaires, constitueront les facteurs les plus déterminants de ce quon appelle généralement «léchec du socialisme». Il est vrai que la perestroïka gorbatchévienne viendra susciter damples espérances chez beaucoup de militants qui avaient grand soif dun «socialisme à visage humain», mais malheureusement Gorbatchev sest vite révélé un bambin grand gueulard qui sest laissé piteusement manipulé par un Occident auquel Ronald Reagan avait entre-temps restitué ses complexes de conquérant. Finalement, loin dhumaniser le socialisme, comme lespéraient nombre de militants conséquents, Gorbatchev avait fini par sacrifier sa rhétorique de la glasnost sur lautel du compromis stratégique avec les fondés de pouvoir du monde capitaliste triomphaliste.
Au fond, en dépit des grands énoncés de Sartre sur labsolu de la liberté chez lÊtre, la grande majorité dentre nous ne sont pas libres dexercer cette liberté. Pour différentes raisons dordre à la fois politique, social, ethnique, racial, économique et philosophique, certains dentre nous sont «plus égaux» que les autres, pour paraphraser George Orwell dans son ridicule de légalitarisme imparfait du socialisme ci-devant existant. Pour ceux qui ont eu la chance de naître dans le camp privilégié de la lutte des classes, les sentiers de la vie sont parsemés de velours et dopportunités, et ils sont dautant plus heureux que les privilèges sont extorqués au dépens de la majorité de lhumanité opprimée. Pour les autres la vie est un cul-de-sac, un calvaire quotidien, un gros cauchemar existentiel. Les obstacles sont dressés, insurmontables comme des destinées, pour décourager lélan et confiner la vie. Les enfants sont laissés à eux-mêmes, les travailleurs sont exploités et aliénés jusquà la déshumanisation; les femmes sont déclarées objets de fantasme collectif, dévaluées dans le système de représentation misogyne, tandis que la vie elle-même est réduite à létat de fonction animale, conditionnement, simple représentation.
La Révolution cubaine a été confrontée à toutes ces questions-là. Organisée par un leadership éclairé, hautement éduqué dans la praxis de la dialectique historique, la Révolution a inculqué et impulsé à toute Cuba le sens de laction humanitaire sacrificielle, déterminée par le sentiment de la justice et de lamour. Elle fut donc dangereuse, et cest justement pour cette raison quelle a suscité lhostilité la plus virulente de la part des exploiteurs et des oppresseurs. Et cest aussi pourquoi Castro dérange. Il dérange particulièrement par sa forte personnalité et puissance intellectuelle qui le singularisent comme lun des rares leaders politiques de lhistoire du monde à manier à la fois la finesse littéraire, la vision philosophique, le flair politique et lintrépidité militante pour la cause de libération de plus dun continent. Comme la dit CLR James, Castro aura été le dernier maillon dune lignée de libérateurs latino-américains qui conçoivent la libération, non en termes dun peuple ou dune localité particuliers, mais en termes globaux de tout un continent, sinon du monde entier. Tout comme Toussaint, Bolivar ou Martí, Castro a unifié sa vision et praxis révolutionnaires dans une démarche militante qui intègre la réalité globale de loppression.
En automne 1993, soit plus de quarante ans après lincroyable attaque de la Moncada, et après tous les revirements, les odyssées, conquêtes, échecs, et défis quauront connus la Révolution cubaine et lhistoire du monde, Castro maintient encore sa grande impulsion de rebelle maudittéméraire et combatif comme du temps de cette première grande envolée juvénile. Dans une déclaration largement diffusée par la presse internationale en automne 1993, il réaffirme, irréductible et imperturbable, son inébranlable attachement au socialisme révolutionnaire. Dans son discours de conclusion de la Quatrième conférence pour la solidarité, la souveraineté, lautodétermination et la vie des peuples latino-américains, tenue à la Havane du 24 au 28 janvier 1994, il dénonce la domination impérialiste sur lAmérique latine et la rend responsable «de la montée du chômage et de la pauvreté, du manque de ressources pour léducation, la santé, le logement, et de la montée de la marginalisation continuelle dune multitude de personnes dans les villes cubaines.» Contredisant le triomphalisme ambiant sur les supposés bienfaits du capitalisme, il laccuse, encore une fois, dêtre «un système dinjustice, dinégale distribution des richesses du monde et dexploitation de lhomme par lhomme.» Il garde encore intacts sa grande passion et son intérêt intellectuel dans la géopolitique; il condamne lintervention de lONU/USA en Somalie, mais se réjouit «de la résistance du peuple affamé somalien contre les forces spéciales des États-Unis, et de la leçon faite aux impérialistes en leur montrant combien difficile il est de gouverner le monde.» Castro finit ce discours en prédisant que cest «seulement par la lutte contre lanarchie et la démence de limpérialisme que lhumanité survivra et progressera!» 10. An avril 1994, durant linauguration de Nelson Mandela comme premier président noir en Afrique du Sud, Castro fut le seul parmi les dignitaires invités, à recevoir lapplaudissement enthousiasmé du peuple sud-africain. En juin-juillet 1994, face à la menace dintervention militaire des États-Unis en Haïti, Castro fait des déclarations où il avertit le monde de la catastrophe dune telle entreprise, affirmant, à linstar des analyses du journal Tambour, que lintervention est une «fausse solution» qui rejaillira négativement sur la légitimité du président Aristide. Cette prise de position nous rappelle les engagements héroïques de Cuba aux côtés des luttes de libération en Afrique, aux côtés de la révolution nicaraguayenne et contre le régime raciste de lAfrique du Sud, contre la guerre impérialiste contre lIraq et contre les invasions de la Grenade et du Panama. Décidément ce sacré barbu est un bel empêcheur de danser en rond!
TontonGuy juillet 1994
| 1 |
Cf. Tad Szulc, Fidel: A Critical Portrait, Avon Books, N.Y. 1986. La traduction française des citations est de TontonGuy. |
| 2 |
Cf. le livre The Cuba Reader: The Making of a Revolutionary society, Grove Press, New York, 1989; une anthologie dessais historiques et sociologiques sur Cuba révolutionnaire où est aussi reproduite la traduction anglaise du discours sous le titre: «LHistoire mabsoudra». |
| 3 |
Cf. Fidel
par T.S. |
| 4 |
Cf. Jean Ziegler, Les Rebelles. Les Éditions du Seuil, Paris, 1985. |
| 5 |
Carlos Tablada, Ché Guevara: Economics and Politics in the Transition to Socialism. Éditions Pathfinder/Pacific and Asia, 1989. Notre traduction. |
| 6 |
Ibid
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| 7 |
Cf. Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique; Éditions Gallimard, Paris, 1960, et aussi le reportage de Sartre au journal France-Soir intitulé Ouragan sur le sucre du 28 au 15 juillet 1960. Pour plus de détails sur la visite de Sartre et Simone de Beauvoir à Cuba, lire les Écrits de Sartre de Michel Contat et Michel Rybalka, ou encore Sartre on Cuba, par Sartre; Éditions Ballantine Books, New York, 1961. |
| 8 |
Jean Ziegler
Ibid |
| 9 |
Voir a ce sujet les arguments relatés à la confrontation entre ces deux thèses dans les multiples uvres de Trotsky, Boukharine, Zinoviev et Staline. |
| 10 |
Les citations sont tirées du journal The Militant, 14 février 1994. Traduites de langlais par lauteur du profil. |