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Critique de la théorie d’Anglade

—par Carey Dardompré

Mots-clés : théorie de la lodyans, contes ou lodyans, la rhétorique, le rire.

La lodyans est-ce un genre littéraire ?

Notre réponse à cette interrogation s’inspirera des recherches effectuées par Georges Anglade qui soutient que la lodyans est un romanesque né en Haïti (Anglade, 2006: 11–12). Malgré l’approche scientifique de sa méthode de recherche, sa théorie continue à éveiller de très grandes contestations chez certains de nos critiques littéraires. Qu’y a-t-il au fond de cette théorie ? Pourquoi la mettrait-on en doute ?

Partant des enquêtes et des collectes de données qu’il a ramassées, en tant que géographe, Anglade est arrivé à formuler une théorie de la lodyans haïtienne. Sur son terrain d’observation, il a découvert que la lodyans est un marqueur incontournable de notre culture et qu’il existe un rire haïtien, « un rire typique qui accompagne tout, il est comme le réalisme merveilleux de la littérature latino-américaine, du type de l’esprit français, de l’humour juif » (Spear le 14 avril 2009)1, dit-il. Sa contribution à la littérature lui a valu le titre d’être l’unique théoricien de la lodyans haïtienne, mais non sans de vives critiques.

Ceux qui critiquent la théorie d’Anglade remettent en cause la légitimité de la lodyans en tant que genre littéraire. Ils réfutent l’idée que la lodyans serait une façon inhérente aux écrivains haïtiens « de dire le réel ». Elle ne constitue pas, comme Anglade tient à nous persuader « un marqueur puissant de la littérature haïtienne », pensent-ils (Ibid.11-12). Cette critique, on la remarque même chez certains de nos écrivains. La lodyans, nous nous demandons, restera-t-elle à jamais en dehors de la sphère classique, à cette ère de la mondialisation ?

Sans vouloir nous en prendre à Gary Victor nous aimerions, pour faciliter notre discussion, reprendre ce qu’il eut à déclarer dans la conférence intitulée La Lodyans comme genre littéraire2 tenue à Port-au-Prince le 9 juin 2014. Sa première tentative était de démontrer que la lodyans n’était qu’un « simple dispositif narratif ».3 Nous ne disconvenons pas à cette affirmation. Quant aux lodyanseurs, il restreint l’éloquence de ces derniers au talent inné que possèdent tous bons « raconteurs ». Ces déclarations ont-elles une logique ? Ne devrait-on pas se méfier de vouloir réduire une telle habileté à un simple savoir-faire ou savoir raconter ? N’y a-t-il pas d’autres nuances qui entrent en jeu quand on parle de l’éloquence du lodyanseur ? Finalement, la lodyans, conclut-il, n’est autre qu’un « conte ou une nouvelle ». Une telle énonciation nous paraît paradoxale. Car, le conte, la nouvelle et la lodyans en étant tous des espèces du règne littéraire, n’ont-ils pas chacun leurs traits spécifiques ?

Attardons-nous, un peu, sur ces critiques, elles nous permettront de révéler les idées fausses qui continuent à écarter la lodyans de la littérature dite savante. Les notions d’Anglade ne constituent pas une prise de position pour nous. Nous espérons, en les intégrant dans ce débat, arriver à une description plus scientifique de la lodyans. Partons, par exemple, de la rhétorique. Quand le conférencier, Victor, parle de « l’éloquence », ou de « l’art du bien dit » ne ressentons-nous pas l’allusion faite dans son énonciation à l’art de « persuader et de convaincre » ce qui, signalons le en passant, sont deux notions systématiquement associées à l’art de la lodyans ? D’ailleurs, il faut remarquer que le lodyanseur, comme nous l’avions préalablement énoncé, n’est autre qu’un orateur ou un locuteur dont le discours tient d’un dessein bien déterminé qui est de persuader son auditoire. Si tel en est le cas, quid de la rhétorique ? Nous serions, tout à fait, dupes de récuser que la rhétorique n’est pas un marqueur puissant de l’art de la lodyans. Tout en étant le haut lieu du genre judiciaire, elle partage indéniablement avec la lodyans des points de rencontre. Citons, dans ce contexte, Roland Barthes (1915–1980) qui confirme que le pathos est intimement lié au récepteur, le logos au messager et l’éthos à l’émetteur. Cette réflexion de Barthes nous induit à conclure que ces trois composantes de la rhétorique font du genre judiciaire et de celui de la lodyans des produits de la littérature classique. Comme tout genre romanesque, elle naît à chaque fois que le triangle destinateur, messager et destinataire se mettent en complicité. L’allusion faite à l’art de la rhétorique prouve que la lodyans n’est pas tout simplement « un dispositif narratif ». Il faut la concevoir comme un romanesque hautement qualifié qui n’existe pas en dehors de la rhétorique. Elle lui confie, en autres, ses caractéristiques classiques.

Revenons à ce commentaire qui rapproche la lodyans du conte. Tout d’abord, les lodyans ne sont pas des contes, bien que les ressemblances soient évidentes. Notre observation nous a permis de déduire que c’est une grande erreur de vouloir définir la lodyans comme un conte ou une nouvelle. Ils ont, certes, des points communs. Ils font, tous deux, partie de l’art du bref et celui de la narration, par exemple. Cependant, le conte évolue dans un monde du réalisme merveilleux ou magique tandis que la lodyans est un genre du réalisme pur, elle se veut le miroir de la société qu’elle châtie avec le rire.

Nous comprenons bien la confusion qui amène à une telle déduction. Citons dans ce contexte les 77 miniatures du Romancero aux étoiles de Jacques S. Alexis (1922–1961). « Ces composes », comme il plaît à l’auteur de les désigner, sont de rares exemples de lodyans où l’auteur parvient à produire un récit qui confond le monde du merveilleux à celui du réalisme. Rappelons aussi, Hadriana dans tous mes rêves, qui est une allégorie où le merveilleux et le surnaturel se confondent au réel. Ces nuances sont aussi présentes chez Margaret Papillon qui, de par sa poétique et dans ses tentatives de nous faire vivre le réel tel quel, se révèle une lodyanseuse incontestable. Ses lodyans, pourtant, s’inscrivent dans les nouvelles. Nous ne sommes pas les seuls à faire la remarque. La critique, ci-dessous, de Pierre-Raymond Dumas et plus tard celle de Jean-Claude Boyer en témoignent l’évidence (Dumas 2001) :

Dans ses nouvelles, Margaret Papillon […] défend une conception pragmatique de l’écriture : un style sec, rapide, factuel qui apparaît comme une contre-sophistication avec des règles strictes, dont une imagination prodigieuse et un humour glacé. Dès les premières lignes, on est saisi par la densité de l’histoire, le destin tragique des personnages, le pouvoir hallucinant de l’atmosphère. Dans un monde où triomphent le spectacle et la manipulation, elle a fasciné plusieurs catégories de lecteurs.4

De ce « ballet narratif », avec lequel Papillon nous dépeint le réel, Pierre-Raymond Dumas a retenu deux points essentiels : « le style factuel et les personnages tragiques. » Ces deux caractéristiques font de ses nouvelles de vraies lodyans. Nous allons le démontrer.

Bien que Papillon soit nettement différente de Dany Laferrière, permettons-nous de signaler un point qui la rapproche du romancier et qui du coup donne à ses nouvelles cet effet lodyanseur. Laferrière définit son monde littéraire comme un monde inventé avec des choses vraies, « plus c’est vrai plus on est dans l’imaginaire » (Sroka, 2009: 45–46)5. C’est son précepte. Ce qui, en fait, est appuyé par le théoricien Anglade qui, de son côté, confirme cette technique en déclarant que les lodyanseurs sont des « bonimenteurs » qui mentent « pour dire plus vrai que vrai » (voir l’entretien île en île). Ces traits, on les trouve également chez Papillon, ils augmentent le suspense dans ses récits, ce qui du coup fait de ses nouvelles d’excellentes lodyans. Ses personnages souvent « tragiques » invitent le lecteur à croire à la véracité de ses récits, qu’elle fait habilement vaciller entre la tragédie et la comédie, et entre le réel et l’imaginaire.

En lisant Papillon, elle ne nous laisse jamais l’impression d’être en présence d’une lodyans jusqu’au moment où soudainement survient l’accidentel6, cette raideur7 qui provoque le comique (Bergson, 1973: 11–13). La fin du récit intitulé « Amen » ayant pour personnage principal Claca Laporte, du recueil Crime royal (2013), illustre à la perfection ce modèle. Il nous rappelle, encore une fois, la place de la rhétorique dans l’art de la lodyans, ce qui en fait constitue le fondement même du genre. Le récit est tissé de thèmes sérieux : l’amour, la séparation, l’exil, le désespoir, la tristesse, et bien qu’on soit dans l’imaginaire, il est présenté de façon si authentique que le lecteur non avisé doute d’être en présence d’une lodyans. Il est tout à fait pris au dépourvu quand il découvre, à la fin, que toute la trame du récit et le comique résident dans le nom de Claca et celui de son fiancé, Selondieu Legrand. Quelle boutade !

Suivons le comique que provoquent les mots dans la scène suivante où Claca, le protagoniste, est allé faire une déposition au bureau de police :

« […] Il dit laconiquement :

  • Prénom ?
  • Claca.
  • Nom ?
  • Laporte.

L’homme leva un sourcil interrogatif.

  • Pardon ? dit-il après un silence assez long.
  • C’est bien ça, vous … avez bien … entendu, Claca Laporte ! Ma mère a toujours pensé que Claca était le plus beau prénom qu’elle aurait pu donner à sa fille ainée […].
  • Adresse du traître à la patrie ?
  • 4567, calle 21 Avenida X, Santo-Domingo, Republica Dominicana.
  • En partant…, elle claqua la porte !

…Et selon les hommes…

Amen ! » (Fin du récit)

Et voilà, le moment inattendu qui amène le comique dans le récit. Vu la brièveté de celui-ci, l’authenticité des personnages et surtout le style humoristique auquel l’auteure se conforme, Amen ne serait autre qu’une lodyans. Les commentaires de Jean-Claude Boyer parus dans Le Nouvelliste à la publication de Crime royal soutiennent notre argument. Boyer affirme que l’esthétique de l’écriture de Papillon se situe entre la nouvelle et la lodyans. Cependant, il admet, malgré tout, que la feuilletoniste s’abreuve aux sources des « lodyanseurs d’antan ». Il débute son argument en donnant un bref avis sur le genre de la lodyans et celui des nouvelles, sa réflexion sied parfaitement à notre argumentation :

À mon sens, la nouvelle comme genre présente des ressemblances, dans sa conception, avec la « lodyans ». Effectivement, qu’on ne s’y trompe pas, la « lodyans » n’est pas l’audience qu’un dignitaire accorde à une personne qui la sollicite, non plus la prise de siège d’un tribunal. Quand un locuteur annonce qu’il vous a réservé une « lodyans », sachez que vous allez avoir droit à une narration bien pimentée, piquante et assaisonnée. Comme dans une nouvelle.
Margaret Papillon, romancière et feuilletoniste à succès, a aussi la maîtrise du court récit. Avec sa dernière publication « Crime royal » qui est un recueil de nouvelles, elle choisit de divertir le lecteur avec des nouvelles sortant de l’ordinaire. Par moments, par ses récits, ses nouvelles, elle adresse un clin d’œil à ceux qui, dans la culture orale, sont passés maîtres dans l’art de distiller la « lodyans ». Et je me demande si, pour concocter les nouvelles du recueil, elle n’a pas puisé chez les audienciers, ces blagueurs impénitents, qui créent l’ambiance là où la télévision n’a pas encore pénétré. Les grands enfants que nous sommes devenus se souviennent de ces soirées où, sur la cour, les gosses formaient un cercle autour du conteur (Boyer, Le Nouvelliste, 21 mai 2014).8

Boyer n’ignore pas les similarités que partagent le genre de la lodyans et celui des nouvelles. Il parle d’ailleurs de la brièveté des récits de Papilllon, et de l’oralité qui sont des points de croisement qu’on retrouve dans les deux genres. Pourtant, il reste vrai que la lodyans, à cause de son aspect humoristique et ce rire railleur avec lequel elle dénonce les travers de la société, impose un écart au conte. Le commentaire ci-dessous nous met aussi en garde contre tout rapprochement de la lodyans avec les autres genres du bref issus de l’oraliture. Ils ont certes des points de rencontre, mais il existe des caractéristiques qui les distancient nettement, confirme aussi cette critique :

[L’] humour noir constitue l’une des caractéristiques de la lodyans qui la différencie du conte occidental quoiqu’ils relèvent tous deux de l’oralité. Ce qui rapproche la lodyans de la nouvelle est sa brièveté et la linéarité de l’histoire plus complexe dans le roman. Toutefois, le recueil de lodyans, toujours pour Georges Anglade dans son texte, « Vous avez dit lodyans ? » publié en guise de préface au Rire haïtien, possède une certaine unité qui fait de lui « des miniatures montées en mosaïque », caractérisé par un principe unificateur, comme L’Exil et le Royaume d’Albert Camus qui a fait débat sur ce point dans le champ de la critique littéraire (Charles, Petit-Frère.21 mai 2014)9.

On aurait beaucoup à dire sur la disparité entre les lodyans et les contes, mais arrêtons-nous à l’analyse de ces deux jeunes et nouveaux critiques littéraires, Dieulermesson Petit-Frère et Wébert Charles pour qui cet élément « unificateur » serait un des principes qui éloignent, encore plus, la lodyans du conte. Leur étude sur « le principe unificateur » qu’ils rapprochent à la caractéristique de la lodyans qu’Anglade, dans sa théorie, trouve juste d’appeler des « miniatures montées en mosaïque », nous paraît logique. Le Rire haïtien illustre parfaitement bien ce concept. Le livre est réparti en trois grandes mosaïques constituées chacune d’une multitude de petits récits ou miniatures unies par un thème commun, la sixième génération, celle du narrateur. Anglade aborde la rédaction de Ce pays qui m’habite avec les mêmes thèmes, ce qui, en fait, renforce l’analyse de Charles et Petit-Frère qui ont écrit dans l’article intitulé « Les lodyans de Georges Anglade », la note qui suit :

Les lodyans de Ce pays qui m’habite répondent à ce principe unificateur qui fait naturellement penser que le livre constitue un tout bien agencé qui peut se lire comme un roman (d’apprentissage ?). La première partie, Quina, raconte l’enfance du narrateur dans la province de Quina10. La deuxième, Port-aux-Morts11, raconte son adolescence et sa phase d’apprentissage à l’École Normale Supérieure et la dernière partie, Nédgé12, relate sa vie en exil à Montréal. Il faut aussi mentionner que la dernière lodyans de chacune des trois parties du livre marque la transition vers l’autre. Que ce soit comment se faire des ennemis, qui évoque la migration du narrateur vers Port-aux-Morts, ou T’a-t-on parlé de moi? Qui relate son expatriation, transporté dans la fameuse djèt de Duvalier. Tout ceci se passe en filigrane, car la lodyans est une autobiographie du peuple, ce qui fait qu’elle est forcément impliquée dans le social que ce soit sous la plume de Justin Lhérisson ou chez Georges Anglade.

La notion « unificatrice » dont nous parlent ces deux critiques est aussi marquante dans la thèse d’Anglade qui, en racontant « l’histoire de sa génération », tenait surtout à confirmer que pour lui il n’existe pas d’art littéraire à caractère aussi biographique, aussi « générationnel » que la lodyans13. Ce qu’il confirme en disant que :

« Je raconte l’histoire des gens de ma génération, la 6e, et la façon dont elle a traversé la vie. Mon œuvre est constituée d’un ensemble d’histoires courtes, de romans fleuves nains qui vont de l’enfance à l’âge adulte et racontent le dynamisme politique, l’exil et le retour au pays » (Spear, 14 avril 2009).

L’extrait ci-dessus confirme que cet élément unificateur rassemble deux des caractéristiques de la lodyans, celles qu’Anglade appelle bellement la jouvence et les miniatures montées en mosaïques. Elles présentent un enchaînement d’évènements ou une série de petits récits composant la totalité de l’histoire. D’un tel point de vue, nous pourrions adhérer aux critiques qui tendent à classifier le conte, la nouvelle et la lodyans dans un même groupement. À première vue, cela paraîtrait juste, mais il faut aussi voir, d’un autre point de vue, que les récits peuvent prendre des formes différentes du genre : fable, roman, conte, nouvelle, etc. Un tel corpus exige nécessairement des subdivisions plus diversifiées, surtout quand on se rend compte de leurs fonctions respectives et des lois qui régissent chacun de ces genres. Chez Vladimir Propp,« la division la plus habituelle des contes est celle qui les partage en contes merveilleux, contes de mœurs, contes sur les animaux » (1965:12).14 Nous comptons déjà dans le genre du conte, tout seul, trois subdivisions. Soulignons également, la présence des animaux qui jouent un rôle très important dans les contes et surtout les fables qui leur accordent la parole. Ce qui marque nettement la disparité entre la lodyans, et le conte ou la fable c’est que la lodyans se veut un genre réaliste. Le but du lodyanseur, c’est de faire croire à son auditeur qu’il dit vrai. Pour que le récit soit une vraie lodyans, les personnages, l’époque et les lieux doivent être définis de façon authentique. Contrairement au conte dont l’incipit fait appel à la formule traditionnelle, « il était une fois... » et qui déjà, annonce à l’auditoire qu’on est dans l’imaginaire, la lodyans, de par sa formule, rapporte souvent son récit à la première personne. Le lodyanseur Sixto faisait de ce membre de phrase, « Choses et gens entendus », l’incipit et le titre annonciateur de toutes ses lodyans. La biographie est le sui generis de la lodyans oserait dire Anglade. Le sujet de prédilection de la lodyans est l’individu dans son milieu ambiant, la moquerie ou le comique qu’il exerce sur ce dernier est sa fonction. Elle est souvent composée d’antihéros évoquant la bouffonnerie. Prenons l’exemple d’une des lodyans les plus connues en Haïti. Dans un discours pompeux et ronflant de termes patriotiques, le président Lescot eut à énoncer les paroles suivantes au moment de sa déclaration de guerre contre l’Allemagne en 1946 : « Nous déclarons la guerre, aujourd’hui, à l’Allemagne, à l’Empire Nippon et bientôt on verra les avions haïtiens sillonner le ciel de Berlin. »

Quel farceur ! pensait, alors le public qui savait qu’à l’époque Haïti ne disposait pas d’un seul avion. Pour montrer la bouffonnerie de ce dernier, la petite histoire rapporte que quelqu’un du public eut à riposter en criant :

- Et comment comptes-tu réaliser ça ? Avec ton c-l?

C’était un délit grave d’oser mettre en doute l’intention du gouvernement. On rapporte que ce fauteur de trouble a été arrêté, battu et incarcéré « pour avoir manqué de respect au chef de l’état »15.

La lodyans étant un bien public, d’autres lodyanseurs ont interprété à leur façon cette anecdote. Poursuivons la suite de cette lodyans, telle rapportée par la lodyanseuse Margaret Papillon :

Les Haïtiens racontent qu’Hitler, après avoir reçu l’ultimatum de Lescot déclarant ouvertement les hostilités entre l’Allemagne et Haïti, réunit son état-major pour localiser sur la carte du monde ce nouvel état ennemi. Ils passèrent des heures en vaines recherches. Ils crurent à une farce, quand l’un des officiers déplaça le compas qui avait été planté sur la carte à tout hasard. Surpris Haïti se trouvait exactement sous la pointe de l’instrument. Enfin, il l’avait trouvé ce petit effronté qui osait se mesurer à eux. Et Hitler de dire, après s’être longtemps tordu de rire, qu’il en ferait ses écuries d’Augias (2014 : 26).16

Ce discours de Lescot, ou encore, cette lodyans, a marqué toute « la sixième génération », à laquelle appartiennent Georges Anglade, Franck Étienne, Émile Ollivier et… j’en passe. Jusqu’à nos jours, elle continue à être très populaire. Elle traduit la bouffonnerie de nos politiciens et, à l’entendre, elle nous fait encore tordre de rire. C’est encore la jouvence, l’effet de ce qui est actuel, la caractéristique de la lodyans qui se veut synchronique.

Suivant la définition d’Anglade et celle de Frank Étienne, préalablement citée au début de cet article, la lodyans serait une pratique populaire de discussion dans les lieux publics. Dans ce cas, elle peut prendre la forme de contes, de proverbes (d’ailleurs plusieurs de nos proverbes proviennent des contes), et de blagues qui évoquent tous une drôlerie, une raillerie faisant ressortir l’imaginaire de ce peuple. Mais, une telle affirmation manque aussi de justesse. Peut-être qu’il serait plus juste de dire que toutes ces particularités sont atteintes par la lodyans. Mentionnons dans ce cadre les chansons populaires, l’esprit moqueur et le fou rire qui bat son plein dans les carnavals. Ils constituent, eux aussi, d’autres aspects où l’esprit de la lodyans se manifeste. Le rire qui s’en mêle n’est pas à prendre à la légère. Il est subversif et conçu dans un esprit railleur, expliquerait Bakhtine. C’est dans ce contexte qu’il faut surtout situer la fonction du lodyanseuret ses lodyans qui en faisant rire dénoncent les vices et la bouffonnerie du statu quo.

Les commentaires de Gary Victor sur le genre de la lodyans nous ont permis d’établir que la rhétorique était la place où il faut chercher la lodyans. L’objectif étant de faire croire à la véracité du récit, la rhétorique est censée être l’assise du genre. En l’interrogeant à la lumière des données d’Anglade et celle de la critique de Victor, notre intention a été de démontrer, d’une part, comment les caractéristiques de la rhétorique font de la lodyans une œuvre romanesque et réaliste, et d’autre part, de révéler en quoi les démarches d’Anglade s’avèrent scientifiques. Nous ne les situons pas comme des valeurs absolues, mais des arguments qui pourront être utiles dans les futurs débats. En les explorant, nous ne souhaitons que rouvrir le débat sur l’importance de la lodyans en tant que genre littéraire. Une telle démarche permettra de déboucher sur des raisonnements non seulement objectifs, mais encore scientifiques.

Ainsi, les commentaires de Victor, loin d’être une critique, ont été pour nous un enjeu nécessaire pour l’élaboration de notre raisonnement. Car, quoiqu’il en dise, nous ne nions pas pour autant le fait qu’il demeure un excellent romancier et sa contribution à la lodyans haïtienne est incontestable. Nous sommes heureux d’être en possession de son dernier roman, Histoire entendue ou vécue dans un tap-tap qu’il présente comme un recueil de lodyans. Anglade depuis longtemps avait signalé que Victor, en raison de son approche en littérature, était un parfait lodyanseur (L’hebdo de Georges Anglade, 2006-2007, paru aussi dans Le Nouvelliste). L’incipit de la lodyans intitulée Sè Magarèt, reporté ci-dessous, confirme l’assertion d’Anglade. Voici sa déclaration :

Tout lodyansè que je suis, je dis la vérité. Le talent de lodyansè, c’est de savoir raconter, de créer des effets de surprise, de ne pas tout délivrer en même temps. Cette histoire laissera certains dubitatifs. D’autres la goberont avec joie en se disant finalement que ce n’est pas le fait qu’une histoire soit vraie qui la rend captivante. Elle est peut être inventée. L’essentiel, c’est qu’elle plaît, vous plonge, l’instant du récit, dans l’émerveillement et vous permet de vivre du sentiment (Victor, 2013 : 147).17

Pourquoi, nous nous demandons, l’auteur s’astreint-il à s’identifier : « tout lodyansè que je suis », au début de sa lodyans ? Est-ce pour réclamer l’attention de son auditoire ? « […] Elle (la lodyans) peut être inventée. L’essentiel, c’est qu’elle plaît », continue-t-il. D’où vient ce besoin de présenter son œuvre ? Nous ne le saurions jamais. Par contre, par ces ruses nous ressentons le souffle de la lodyans et les caractéristiques qui la commandent : le narrateur qui se veut omniscient, l’emprise de l’oraliture et l’art du discours qu’il utilise. Dans l’exercice de ce projet n’a-t-il pas eu recours à la rhétorique pour parvenir à persuader ses lecteurs ? C’est par le biais de cette technique que le lodyanseur arrive à monter sa fiction, à persuader son auditoire qu’il dit vrai. Voyons dans l’énonciation qui suit ce qu’Anglade désigne de ruse du lodyanseur :

“Blue Door”  by John Ripton

Blue Door —photo by John Ripton

[…] c’est la manière particulière qu’a la lodyans de se construire comme fiction : la technique la plus commune du tireur de lodyans est d’accumuler des allusions à des détails réels de noms, de lieux, de dates, en si grand nombre que l’histoire finit par sonner vrai… pourtant tout dans la lodyans est, et demeure, de l’ordre de la fiction (Anglade, 2001: 200).18

Nous avons essayé d’établir les nuances qui existent entre les lodyans et les autres genres du bref. Les notions qui ont été mises en jeu nous persuadent à affirmer que : tous romanciers, conteurs, nouvellistes ou lodyanseurs sont des narrateurs, mais tous narrateurs ne sont pas pour autant des lodyanseurs.

Nous avons également démontré la place primordiale du rire dans la lodyans, dont il est la quintessence. Cependant, n’oublions pas, que, comme dans les bandes carnavalesques, derrière ce rire se cache la complexité de son rôle subversif: rire pour rire, mais aussi rire pour se moquer, ou pour châtier les mœurs, dirait Bergson. Ce rire est insidieux, il faut savoir le découvrir.

Cela dit, nous nous demandons si en jouant sur la notion du rire chez Bergson et celle du grotesque du carnavalesque chez Bakhtine nous n’aurions pas fait quelques découvertes pertinentes, les traits qui spécifient la lodyans.

Quant à ses caractéristiques romanesques c’est à Anglade que nous empruntons la définition suivante :

[…] tout dans la lodyans est, et demeure, de l’ordre de la fiction. Il ya a une sorte d’inversion de la formule consacrée : l’histoire racontée est vraie mais toutes ressemblance avec des personnes… ne sont que pures coïncidences (2001 : 200).

Le lodyanseur est un narrateur dont la technique la plus commune consiste a accumuler des détails réels de noms de lieux, de dates en si grand nombre, au point, que l’histoire inventée finit par sonner vraie (ibid. 200).

(3 mars 2015)

Références bibliographiques :

Alexis J. S.1988. Romancero aux étoiles. Paris : Gallimard.

Anglade G. 2001. Leurs jupons dépassent. Montréal : Éditions CIDIHCA.

Anglade G2006. Rire Haïtien, Montréal, Éditions CIDIHCA.

Bergson H. 1967. Le Rire : essai sur la signification du comique. Paris : Presses universitaires de France.

Depestre R.1988. Hadriana dans tous mes rêves. Paris : Gallimard.

Papillon M. 2014. La saison du pardon. Miami, Fl : Butterfly Publication.

Sroka G, cité par Christiane Ndiaye dans Comprendre l’’Egnime du retour. Interview avec Dany Laferrière », Tribune juive, 2009. pp. 45-46.

Victor, G. 2013. Histoire entendue ou vécue danse un tap-tap, Port-au-Prince : Éd. Imprimerie Ibrutus.

Vladimir P. 1965. Morphologie du conte. Paris : Seuil.

Sites Web :

Boyer J-C. Margaret Papillon / Crime royal. Le Nouvelliste, publié le 21 mai 2014 : lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/129386/Maintenir-le-suspense-jusquau-bout-de-la-nouvelle.html. Consulté le 15 juin 2014.

Charles W. et Petit-Frère D. « Les lodyans de Georges Anglade » Le Nouvelliste, publié le 29 mai 2013, lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/117340/Les-lodyans-de-Georges-Anglade, consulté le 18 juin 2014.

Dumas P-R. Margaret Papillon et ses nouvelles noires. Le Nouvelliste, publié le 1er juin 2011. lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/90239/Margaret-Papillon-et-ses-nouvelles-noires.html, consultée le 15 juillet 2014.

Spear T. 2009. Entretien réalisé à Montréal par Thomas C. Spear. Mis en ligne le 14 avril 2009 sur le site Île en ile : youtube.com/watch?v=mUQwopijBLk

Prophète, Emmeline et Victor G. « La lodyans comme genre littéraire » (conférence ajoutée en ligne le 9 juin 2014, sponsorisée par Le Nouvelliste) : youtube.com/watch?v=rKmEMPIxE6k, consulté en juin 2014.

—Carey Dardompré

Notes :

1. Géographe, professeur, homme politique et écrivain, Georges Anglade répond aux 5 Questions pour Île en île. [En ligne le premier juin 2013]. Entretien réalisé à Montréal par Thomas C. Spear le 14 avril 2009. dailymotion.com/video/xc19n2_georges-anglade-5-questions-pour-il_creation?start=1 Caméra : Giscard Bouchotte. Voir les notes de transcription de cet entretien préparées par Lucie Tripon: lehman.cuny.edu/ile.en.ile/media/5questions_anglade.html
2. Youtube : « La lodyans comme genre littéraire » (conférence ajoutée en ligne le 9 juin 2014, sponsorisée par le Nouvelliste. youtube.com/watch?v=rKmEMPIxE6k. Dans cette conférence, Emmeline Prophète en appuyant Anglade soutient que « la lodyans reste bel et bien cette façon de dire le réel en riant de nous-mêmes ». Elle profite, de l’occasion, pour lancer un appel à ceux qui vont à l’encontre de la théorie d’Anglade de faire d’autres propositions. Notre approche dans cette étude c’est de poursuivre ce débat en espérant que les trouvailles d’Anglade peuvent nous aiguiller vers des solutions nettement plus scientifiques.
3. youtube.com/watch?v=rKmEMPIxE6k.
4. Pierre-Raymond Dumas, « Margaret Papillon et ses nouvelles noires », Le Nouvelliste, publié le 1er juin 2011 : lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/90239/Margaret-Papillon-et-ses-nouvelles-noires.html.
5. Ghila Sroka, « L’Egnime du retour. Interview avec Dany Laferrière », Tribune juive, 2009. pp.45-46.
6. Nous empruntons ce terme chez Henri Bergson (1967).
7. Bergson parle de la raideur ou encore l’idée fixe par rapport à l’élasticité ou la souplesse qui réside dans les faits réels. C’est cet effet d’automatisme qui en mimant le réel nous fait rire. H. Bergson, Le Rire essai sur la signification du comique, Presses universitaires de France, Paris, 1967, pp. 11–13.
8. Jean-Claude Boyer, « Margaret Papillon/‘Crime royal’ » dans Le Nouvelliste, publié le 21 mai 2014 : lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/129386/Maintenir-le-suspense-jusquau-bout-de-la-nouvelle.html
9. Wébert Charles et Petit-Frère Dieulermesson, « Les lodyans de Georges Anglade » dans Le Nouvelliste, publié le 29 mai 2013 : lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/117340/Les-lodyans-de-Georges-Anglade.
10. Quina, c’est la ville d’Aquin.
11. La ville de Port-au-Prince.
12. Les Haïtiens au Canada disent Nédgé au lieu de N.D.G., acronyme de Notre-Dame-de-Grâce, le quartier d’Anglade à Montréal.
13. Rire haïtien de Georges Anglade est une compilation de lodyans qui se lit comme une œuvre à caractère biographique. Il relate l’histoire de toute la sixième génération qui est celle de l’auteur lui-même. Ce qui en retour confie à ce livre une tournure autobiographique. Malheureusement, Anglade n’a pas eu la chance d’achever sa recherche, un triste destin a voulu imposer une fin subite à son parcours, victime du séisme de 2010. Ainsi, de ces grandes mosaïques poétiquement surnommées Quina, Port-aux-Morts, Ndge et le « Retour au pays natal», il lui restait après cet impossible « retour » deux grands tableaux à bâtir : « le préthume et le posthume », déclare-t-il.
14. Vladimir Propp, Morphologie du conte, Seuil, 1965, p.12.
15. « Manke leta dega » comme on dit souvent en kreyòl ayisyen.
16. Margaret Papillon, La saison du pardon, Butterfly Publication Miami, Fl, 2014, p 26.
17. Victor, Gary, Histoire entendue ou vécue danse un tap-tap, Port-au-Prince, Éd. Imprimerie Ibrutus, 2013.
18. Anglade, G. Leurs jupons dépassent. Éd. CIDIHCA, Canada, 2001.
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