par Claude Ribbe Publié pour la première sur le site « Voltairenet.org » du 11 février 2010
Régis Debray, bavard « compagnon » du Ché
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e le savais ! Je savais bien que le fumet des cadavres dHaïti en décomposition ferait sortir Régis Debray, lhomme qui croit que Villepin, dont il a certainement accroché le portrait dans sa chambrette, juste au-dessus de son lit, sera couronné empereur des Français en mars 2012. Régis Debray rêve dêtre ministre de la Culture de Napoléon IV. Il a raison. Donc toutes les occasions sont bonnes. Il naura pas fallu dix jours. Quel flair ! Après les conseils donnés par Villepin à Nicolas Sarkozy, Régis Debray monte au créneau en déclarant à France Inter quil faut mettre Haïti sous tutelle.
Alors parlons de Régis Debray que jadmire beaucoup, je tiens à le préciser. Jaimerais avoir son style mesuré, et cette envolée qui me rappelle dailleurs un peu le style de Villepin. Cest vrai, je navais jamais remarqué : il y a quelque chose de commun dans leurs écrits. Je me demande pourquoi. Il faudra que jy réfléchisse quand jaurai un moment. Donc je ne me serais jamais intéressé à ce vieux réactionnaire un peu rogue, mais tellement attendrissant dans ses certitudes, ce vieux guérilléro dont les idées sont passées, certes (les costumes aussi dailleurs) ; je ne me serais jamais intéressé à lui si je ne lavais trouvé sur ma route dune manière étonnante que je vais narrer en détails. Inutile de revenir sur son rôle héroïque dans larrestation de Ché Guevara. Il en a été le compagnon et il a raison de sen glorifier. Les ex-soixante-huitards français le tiennent tous pour un révolutionnaire exemplaire. Tout ce que jaurais voulu être ! Mais les mauvaises languesdont la fille de Ché Guevara qui nest certainement quune folle minée par le chagrindisent que cétait un traître vendu aux Etats-uniens. Viles calomnies, évidemment, simplement fondées sur le fait que Ché Guevara, qui se trouvait secrètement en Bolivie en 1967 et dont une taupe de la CIA révéla la présence, écrivit des choses dans son journal. Mais jentends déjà les lecteurs de ce grand écrivain français (et certainement futur académicien, en tout cas futur ministre de la Culture) ; je les entends sindigner. Ils réclament des détails. Des détails ? Très bien, mais cela va allonger mon propos. Tant pis. Revenons en 1967. Voici ce que note le Ché dans son journal le 28 mars :
« Le Français a défendu avec trop de véhémence le fait quil serait utile dehors. »
Je ne vois là que des soupçons infondés. Debray, jeune intellectuel gaulliste déguisé en guérillero, fils dune sénatrice gaulliste et de je ne sais plus qui, un autre gaulliste, je crois, était à lépoque en Bolivie avec Ché Guevara [1]. Mais il était pressé de sen aller. Le Ché se méfiait de cette envie précipitée de prendre lair. Hasard heureux ou malheureux (on ne sait trop), Debray a été arrêté par les Boliviens qui travaillaient avec la CIA. Une fois aux mains de ces gens, je ne doute pas quun intellectuel de la trempe de Debray a été discret. Mais le Ché, lui, avait des doutes. Après larrestation de Debray et de son compagnon Bustos, un autre intellectuel émérite, aussi fiable que Debray, les Boliviens et la CIA furent informés que le Ché était en Bolivie. Après cette arrestation, voici ce que le Ché note, à la date du 30 juin 1967 :
« Sur le plan politique, le plus important est la déclaration officielle dOvando selon laquelle je suis ici. De plus, il a dit que larmée fait face à des guérilleros parfaitement entraînés qui, même, comptaient des commandants vietcongs qui avaient mis en déroute les meilleurs régiments nord-américains. Il se base sur les déclarations de Debray qui, semble-t-il, a parlé plus que nécessaire bien que nous ne puissions savoir quelle implication cela a, ni quelles ont été les circonstances dans lesquelles il a dit ce quil a dit »
Debray avait été arrêté et interrogé par les Boliviens et la CIA, notamment les 8 et 14 mai 1967. Je ne doute pas quil ait été héroïque, même sil avait reçu quelques claques. Pauvre Régis !
Toujours dans son journal, Ché Guevara note encore, à la date du 10 juillet :
« Par ailleurs, les déclarations de Debray ne sont pas bonnes ; surtout parce quils [Debray et Bustos] ont fait des confessions à propos du but continental de la guérilla, chose quils ne devaient pas faire. »
Des « confessions » ? Et puis quoi encore ? Là, je doute de lhonnêteté du Ché.
Mais puisque vous voulez tout savoir sur le futur ministre de la Culture de Napoléon IV, je suis obligé dajouter que, vingt ans après les faits, un général bolivien, Arnaldo Saucedo Parada, chef des services secrets de la 8ème division, celle-là même qui opérait contre la guérilla du Ché, donna sa version et publia même des documents concernant les informations obtenues par larmée sur la guérilla [2]. Faut-il croire cet homme ? Certainement pas. Mais, par honnêteté, je livre in extenso ce quil précise :
« Lexistence de la guérilla a été portée à la connaissance de larmée le 11 mars, lorsque les guérilleros déserteurs Vicente Rocabado Terras et Pastor Barrera Quintana se sont retrouvés au pouvoir de la Direction provinciale denquêtesDIPet ont été ensuite remis aux autorités militaires de Camiri. Ces déserteurs ont clairement informé du fait que la guérilla se préparait sur les rives du Ñancahuazu avec des éléments cubains, péruviens, argentins et boliviens et que le chef était Ché Guevara, sous la protection de Fidel Castro depuis Cuba ; ensuite, cette information a été complétée par un autre guérillero arrêté le 18 mars, Salustio Choque Choque et confirmée par Régis Debray et Ciro Roberto Bustos, le 8 mai 1967, au cours de linterrogatoire auquel a procédé le J-2 du Commandement des forces armées, Federico Arana Cerudo, qui relate cela, le lieutenant colonel des carabiniers Roberto Quintanilla et Mario Gonzalez, de la CIA.
Quand on lira les mémoires de Bustos dans ce livre, on verra que lempressement avec lequel les théoriciens Debray et Bustos voulaient quitter la zone de danger a été la cause principale de léchec rapide de la guérilla, parce que cela a obligé toute la troupe à aller à Muyupampa et, par le Yuque ; à cause dun malade, Ché a laissé larrière garde avec Joaquin et, au retour, ils ne se sont pas retrouvés et la recherche des uns et des autres a accaparé toute lattention de Guevara et Joaquin, leur a lié les mains, les empêchant deffectuer dautres actions militaires, qui auraient peut-être donné de plus grands avantages, avec des résultats imprévisibles dans ce genre de lutte, parce que tant que lennemi nest pas écrasé et ne sest pas rendu sans condition, la guerre ne sarrête pas [« Même trois personnes peuvent continuer à lutter dans la guérilla. », Régis Debray, in Révolution dans la révolution] et les résultats peuvent varier en fonction des analyses de la situation qui se font au sein des états majors, ce qui est certain, cest que cette division de la guérilla a été un accident qui lui a enlevé de la force et le début de la fin. Cela a été le prélude du Gué du Yeso et du Churo.
Avec la chute de Debray et Bustos à Muyupampa, le 20 avril, nous avons eu un panorama large et clair des guérillas, ordre de bataille, organisation et autres questions inconnues jusqualors, confirmation de la présence de Ché Guevarra et du groupe de cubains, tant grâce aux déclarations de Debray et Bustos que par le bulletin de mémoires écrit par ce dernier et qui, immédiatement, a été porté à la connaissance du Commandement Supérieur, de même que les originaux des portraits de 20 guérilleros effectués au crayon et de mémoire quil a fait ensuite et plus encore, une description détaillée par écrit des caractéristiques physiques de chaque guérillero et ensuite les croquis détaillés des campements et caches qui ont permis de découvrir les "grottes" où ils cachaient leurs armes et leurs équipements etc...
La Section 2 de la 8ème division a également obtenu de Régis Debray une lettre écrite de sa main le 14 mai et dans laquelle il confirme la présence de Ché Guevara en Bolivie et signale que cest Fidel Castro lui même qui la envoyé le rencontrer. Cette lettreloriginala été envoyée au Commandant en chef. Indubitablement, cest de larrestation de Debray et Bustos que larmée bolivienne tire la preuve du fait que le Ché est là. Les deux confirment aux services secrets que le Ché est là.
Une autre chose qui a eu une grande influence a été la séparation davec le groupe de Vilo, de larrière-garde. Cela a été une séparation involontaire, mais qui a été due précisément à linsistance avec laquelle Debray a demandé à partir. Face à cette situationjour et nuit, il parlait avec le Chéil soulignait quil serait plus utile à la ville, nouant les contacts, que physiquement, il nétait pas guérillero, quil voulait partir, quil pouvait être très utile dehors ( )
Dans la guérilla, il [Debray] na rien fait dextraordinaire. Debray a passé son temps à parler de quitter la guérilla. Pour moi, compte tenu de tout ce quil a écrit, il a essayé de gagner la confiance de la Révolution cubaine et du Ché. Je ne sais pas quel était son objectif. Avec ce quil a fait, la position quil a prise ces derniers temps, je nexclue pas quil ait pu jouer sur les deux tableaux.
Le Ché a agi de manière conséquente envers lui, il a même été compréhensif lorsque Debray lui a parlé de son désir davoir un enfant ( ) Je vous disais précisément que la séparation en deux groupes ( ) Cest quelque chose que personne na dit et je dirais à Debray quil soit plus honnête, quil dise que la guérilla a eu plus de problèmes par sa faute, quil dise au moins une fois quil a été responsable de la séparation de la guérilla ( ) Lorsque les hommes, nont pas lenvergure voulue, ils peuvent changer davis et Ciro Bustos a changé davis. Il sest vu prisonnier, il semble quils lont menacé et il a "déteint", il a perdu sa couleur. Cest ce que je crois à propos de Ciro Bustos, et de Debrayje le répèteje pense quil jouait sur les deux tableaux. »
Tout le monde aura compris que ce général est un affabulateur. « Il a joué sur les deux tableaux ». Insensé ! De telles accusations ne méritent même pas dêtre démenties. Voilà donc pour 1967 [3]. Refermons le dossier. Rien de bien grave. « Debray a parlé plus que nécessaire » mais cest Ché Guevara qui le dit. « Il a fait des confessions quil navait pas à faire. » Cest encore le Ché qui le dit. Je me demande si ce Ché nétait pas au fond un peu jaloux de notre grand intellectuel et de notre merveilleux écrivain national, pour douter ainsi de son ami. Le rôle mineur de Ché Guevarra dans la révolution cubaine peut-il être un seul instant comparé aux exploits de Régis Debray ? Evidemment non ! Il suffit pour sen persuader dadmettre la vérité : Guevara nétait quun perdant. La preuve ? Il est mort, pris et exécuté sommairement le 9 octobre 1967, alors que le courageux Debray, lui, a survécu et il même est devenu célèbre en racontant, pendant 43 ans durant, ses glorieuses aventures dans la jungle bolivienne. Comme je lenvie ! Donc tout cela ne prouve rien. Seulement que le Ché était paranoïaque et, au pire, que Régis Debray aime la conversation et parle à tout le monde. Même à la CIA. Quoi de mal à cela ? Cest sans doute à cause de cette affabilité naturelle que Nicolas Demorand la invité le 22 janvier 2010 au micro de France Inter. A-t-il trop parlé ? Non, il a juste dit quil fallait mettre Haïti sous tutelle.
Debray, négationniste de lesclavage
Dès 2002, javais tenté dattirer lattention dun certain nombre de responsables de tous bords sur lintérêt quil y aurait pour la France de participer dignement à la célébration du bicentenaire dHaïti, prévue pour le 1er janvier 2004. Parmi ces responsables, Valérie Terranova, très proche de Jacques Chirac et officiellement conseillère à la Présidence de la République pour la francophonie. Officieusement, elle soccupait aussi du Japon et des bonnes oeuvres dOmar Bongo. Valérie Terranova sétait présentée à moi le jour du transfert au Panthéon des cendres dAlexandre Dumas. Cest elle qui avait eu lidée de ce transfert et qui lavait imposée à Chirac lequel sintéressait autant à Dumas que moi au football et au fromage de tête. Terranova mavait proposé de déjeuner. Javais tenté dexpliquer à cette jeune femme parfaitement superficielle et inculte, dont la seule ambition, outre le fait de "servir le Président" était de faire accepter à Hollywood un scénario quelle avait écrit avec son frère, les origines haïtiennes des Dumas et la nécessité dassumer avec dignité notre passé esclavagiste pour mieux combattre le racisme. Cétait également une manière daider les Haïtiens à sortir du marasme où la France avait largement contribué à les plonger.
Daprès le rapport quelle fit de notre rencontre, ce qui fut retenu à lÉlysée était limminence des célébrations du bicentenaire (auxquelles, par ignorance, personne navait songé), le fait que les anti-napoléoniens sorganisaient à Port-au-Prince, la dangerosité de certains nègres français plus intelligents quon aurait pu le croire et lurgence de parer le coup en montant rapidement une expédition punitive. Il lui fallait un général. On choisit Régis Debray et on lui assigna une double mission. Dabord constituer un rempart dintellectuels contre la montée des revendications « mémorielles » en France. La seconde mission était de saboter le bicentenaire de lindépendance dHaïti et de prêter main forte à un probable coup dÉtat décidé par Washington contre Aristide, qui était le premier président démocratiquement élu de lhistoire dHaïti et qui avait laudace dévoquer le passé peu glorieux de la France : 150 ans desclavage, 1 million dAfricains déportés, 5 millions de morts en Afrique du fait de cette déportation dune part, un racket de 21 milliards de dollars imposé manu militari par Paris en 1825 dautre part [4].
Debray, devenu grenouille de bénitier, était lami intime de la soeur de Dominique de Villepin, Véronique Albanel, épouse dun général de larmée de lair dont Villepin envisageait de faire le chef détat major des armées. La générale animait une mystérieuse association en télépathie avec le Vatican, dénommée Fraternité-Universelle, disposant en apparence de gros moyens, et qui était présente, sous prétexte dintervention humanitaire, sur tous les points chauds du tiers monde et en particulier en Haïti. Cette Mata-Hari de confessionnal recrutait à sciences-po, via laumônerie. Debray était ravi de pouvoir se prosterner aux pieds des puissants du moment : Chirac, Villepin. Il allait redevenir, comme sous Mitterrand, le conseiller du prince. Il pourrait faire livrer des armes à ses vieux amis sans dailleurs forcément utiliser la procédure normale. On lui redonnerait peut être même un bureau à lÉlysée.
Utilisant son image, totalement frelatée, dintellectuel de gauche et son influence dans certains milieux de lédition, où il était dautant plus admiré quon ne comprenait rien, comme lui-même dailleurs, à ce quil écrivait, le « médiologue » battit dabord le rappel des écrivains haïtiens et antillais. Tout le monde nest pas insensible à un contrat dauteur, à une visibilité dans les médias, dans les colloques, à un poste dans luniversité, à une enveloppe pour une association, à une décoration, à un visa pour un parent, un ami, une maîtresse, à une naturalisation. Ensuite, il fallait trouver des historiens qui puissent minimiser lesclavage transatlantique. Les choix se portèrent sur Olivier Pétré-Grenouilleau, obscur maître de conférences à lUniversité de Lorient, qui venait de soutenir une thèse plus que contestable expliquant en gros que les pires esclavagistes étaient les Africains et les arabes et que la traite atlantique était une oeuvre de charité au fond assez ruineuse pour les négriers français et les colons antillais. Debray, publié chez Gallimard, fit certainement le nécessaire pour que Pierre Nora, vieillard bien connu pour sa négrophobie pathologique, et qui dirigeait une collection dhistoire dans la prestigieuse maison, publie également Pétré-Grenouilleau. Un contrat fut donc signé chez Gallimard. Il était cependant à craindre que les intellectuels « noirs » ne ruassent dans les brancards. On choisit, pour appuyer Pétré-Grenouilleau, un docile maître de conférences à lEcole pratique des hautes études, Pap Ndiaye, proche, par sa femme, dYves Kamani, très officiellement chargé au CRIF dun bureau des « noirs ». Pap Ndiaye avait lavantage davoir des contacts avec les néo-réactionnaires états-uniens. Il animait une obscure association, le Capdiv. On le chargea de monter au créneau le moment venu pour défendre lindéfendable et, sil le pouvait, créer discrètement une organisation de « noirs » à laquelle on donnerait les moyens doccuper le terrain et dêtre légitimée comme représentative. Le meilleur ami de Jacques Chirac, François Pinault, qui avait fondé sa fortune sur lexploitation des forêts africaines serait sollicité. Outre les éditions Tallandier, spécialisées dans la glorification de Napoléon, il était propriétaire de trois magazines : Le Point (acheté en 1997 pour échapper à lISF) Historia et LHistoire. Les deux derniers faisaient dans la vulgarisation historique. Il fut décidé de consacrer un numéro spécial à lesclavage, qui ferait la promotion de Pétré-Grenouilleau et en même temps celle de Pap Ndiaye.
Pour que lopération négrophobique Villepin-Debray soit vraiment réussie, on désigna un « méchant » : lhumoriste Dieudonné qui se trouva, consciemment ou non, embarqué dans cette histoire par lintermédiaire dun activiste : Alain Soral. Tous ceux qui diraient le contraire de Pétré-Grenouilleau seraient des antisémites forcenés inspirés par Dieudonné. « Plus la ficelle est grosse, moins elle casse » (Chirac). Le jour où Dieudonné serait démonétisé, on sortirait un autre joker : Kémi Séba.
Côté Haïti, Villepin donna des fonctions officielles à Debray et des moyens financiers en le nommant président dune commission chargée de « réfléchir » sur les relations franco-haïtiennes. La mission véritable était de préparer un coup dÉtat. La partie diplomatique de cette opération fut confiée à trois hommes : Philippe Selz, ancien ambassadeur au Gabon, placé auprès de Régis Debray pour déstabiliser Haïti en Afrique, Thierry Burkard, beau-frère dun entraîneur de chevaux de course à Chantilly, nommé ambassadeur à Port-au-Prince pour orchestrer la chienlit locale, Eric Bosc, secrétaire à lambassade de France, chargé de désinformer la presse française depuis Port-au-prince et daccorder des visas aux « bons » Haïtiens, cest-à-dire ceux qui accepteraient de venir à Paris cracher sur le président démocratiquement élu. Bosc (depuis expulsé du Togo pour ingérence) était tellement paranoïaque et négrophobe que cela lavait rendu presque fou. Il voyait des roquettes braquées sur lambassade de France depuis le bureau dAristide qui célébrait des messes noires avec sacrifices denfants coupés en morceaux. Voilà les « tuyaux » quil livrait au correspondant du Monde, établi à Santo-Domingo et proche des Duvaliéristes : Jean Michel Caroit.
Des réunions se tenaient à Paris chez Véronique Rossillon, une héritière de la famille Seydoux-Schlumberger qui sétait offert un lycée à Jacmel, le lycée Alcibiade-Pomayrac quelle finançait entièrement de ses deniers, ce qui lui donnait une position pour sintéresser aux affaires du pays et interférer dans la diplomatie française. Je fus mis en relations avec elle par un ami français, dont jignorais à lépoque quil avait fait partie du mouvement Jean-Claudiste de Baby-Doc. Car Jean-Claude Duvalier, clandestinement hébergé par la France depuis 1986, était toujours actif. Il fut mis dans la boucle. Nétait-ce pas Debray qui avait géré son arrivée en France en 1986 au moment de la transition entre Fabius et Chirac ? Duvalier nétait pas venu les mains vides. Dans lavion des services secrets US qui lavait déposé à Grenoble, il y avait 900 millions de dollars d « économies », ce qui explique sans doute que son séjour temporaire en France, prévu pour six mois, se soit prolongé pendant 24 ans sous haute protection policière. Tous les ministres de lIntérieur qui se sont succédés durant ce quart de siècle ont juré croix de bois croix de fer quils ne savaient pas où il était.
Madame Rossillon, dont jétais loin de soupçonner le rôle, me reçut à déjeuner dans son hôtel particulier de la rue Las-Cases et, pensant probablement mimpressionner, me fit un numéro de vieille milliardaire capricieuse assez pathétique. Jeus droit au dessert à un portrait apocalyptique tant du président Aristide que de ses partisans, dont elle alla jusquà mimer laccent « haïtien » avec un mépris ostensiblement raciste qui me terrifia. Elle ménuméra ensuite les décorations que Duvalier lui avait décernées et comme je nétait pas convaincu elle me déclara que mon entêtement lui rappelait celui de son défunt mari, Philippe Rossillon, qui avait fondé le groupe Patrie et Progrès, dont avait fait partie Jean-Pierre Chevènement, et avait milité pour rallier les gaullistes de gauche à lAlgérie française. En 1968, les Canadiens lavaient accusé dêtre une barbouze chargée de semer la zizanie au Québec. Je ne sais donc pas si cette comparaison était bien flatteuse. Je reçus quelques jours plus tard un appel de M. Selz, mannonçant que Debray voulait me voir, à la demande de Mme Rossillon.
Pour composer sa commission, lex-guérilléro bavard avait réuni un noyau dur duniversitaires chargés daccréditer les thèses de Pétré-Grenouilleau et de discréditer tous ceux qui les critiqueraient : Myriam Cottias et Jean-Marc Masseaut, négrologues labellisés par le gouvernement, Marcel Dorigny, représentant laile chiraquienne du Parti communiste, chargé de contrôler les travaux universitaires entrepris sur lesclavage dans le cadre dune association rassemblant quelques thésards naïfs, Yvon Chotard, un socialiste qui devait bientôt se défroquer pour passer à lUMP et qui animait alors lassociation Les Anneaux de la mémoire, antenne associative du quai dOrsay. Pour faire bonne mesure et colorer un peu cette commission de visages pâles Jacky Dahomay, prof de philo guadeloupéen incapable dêtre reçu à lagrégation, mais qui bénéficiait dun tout autre sésame puisquil était le protégé de Blandine Kriegel, une maoïste devenue, en sembourgeoisant, conseillère de Chirac et présidente du Haut conseil à lintégration.
Régis Debray, pour se faire pardonner les péchés quil allait commettre et pour bénir le coup dÉtat, embarqua dans cette nouvelle aventure le père dominicain Gilles Danroc. Serge Robert, PDG de la Banque des Antilles françaises représentait les intérêts financiers des Békés de la Martinique dont Madame de Villepin faisait secrètement partie. Le sociologue Gérard Barthélémy devait mettre à la disposition de Debray son carnet dadresses en Haïti. Quant à François Blancpain, spécialiste du racket imposé aux Haïtiens par la France en 1825, il devait élaborer un argumentaire permettant de ne pas rembourser ce qui avait été extorqué.
Les rôles furent vite distribués. Le noyau dur fut mis au courant du coup dÉtat qui se préparait. Les autres restèrent à lécart ou firent semblant de ne pas comprendre. On leur demanda simplement de saboter le bicentenaire en le discréditant à travers leurs réseaux. Il suffisait de dire quAristide était un satrape pervers et corrompu : une thèse concoctée dans les officines de la CIA et qui serait reprise à pleins poumons par toute la presse française. Le rôle clé de cette commission était détenu par quelquun qui napparaissait pas dans lorganigramme, la générale Albanel, alias Véronique de Villepin qui était envoyée par son frère comme une nouvelle Pauline Bonaparte accompagnant ce général Leclerc chargé de rétablir lesclavage quétait devenu Régis Debray. Un esclavage quon appellerait désormais « tutelle ».
Jean-Bertrand Aristide
Sept avril 2003. Le monde entier célébrait le bicentenaire de la mort de Toussaint-Louverture, enlevé et assassiné par Napoléon. En France, une seule manifestation, organisée par le Fort de Joux. Pour représenter le gouvernement Raffarin, Hamlaoui Makachera, le ministre des Anciens combattants ! La loi Taubira avait été votée depuis deux ans déjà, mais le gouvernement refusait obstinément de prendre le décret dapplication qui permettrait à cette loi dêtre autre chose que lettre morte. Toussaint Louverture remuait ce passé dérangeant dont les responsables politiques comprenaient très bien quil avait une influence sur la politique intérieure et extérieure. Lexhumation de lhistoire de lesclavage est un des volets de la lutte contre le racisme et la lutte contre le racisme est, en soi, une prise de position éminemment politique, un regard révolutionnaire et ravageur soudain porté sur le monde. Il a même été dit quune opération secrète ouvertement négrophobe avait été organisée par de hauts responsables français sous le nom de code « Source ». Villepin en aurait bien été capable.
Javais décidé de me rendre au Fort de Joux pour saluer la mémoire du martyr de la liberté et javais réservé un billet. Dans le train, je me trouvais curieusement assis à côté de la diplomate, blonde évidemment, chargée dHaïti au quai dOrsay. Le hasard, sans doute. Elle en profita pour se faire connaître et engager la conversation. Elle me tendit sa carte. Elle sappelait Dominique Waag-Makaïa. Naturellement, elle minvita à passer à son bureau. Ce qui est plus curieux, cest quelle était toujours à côté de moi dans le train du retour. Je le lui fis remarquer et elle ne me répondit que par un petit sourire entendu.
Un conseiller à la présidence de la République dHaïti, le regretté Pierre Claude, avait lié conversation avec moi au Fort de Joux. Il mexprima, au nom des Haïtiens, sa gratitude pour mon combat en faveur du général Dumas. Devant rentrer au pays, il mengagea à lui confier un exemplaire de mon dernier livre, LExpédition [5], quil transmettrait au président Aristide. Je ne connaissais ce dernier que par toutes les calomnies dont on mavait jusqualors abreuvé. La chose qui me semblait louche, cétait que les journalistes français se déchaînaient contre Aristide, mais ne parlaient jamais de Duvalier, que la France hébergeait pourtant. Il faut dire quAristide, en ce 7 avril 2003, avait eu laudace de faire savoir aux Français quil avait fait le calcul de ce quavait coûté en définitive, emprunts compris, le racket imposé par la France en 1825. Il en arrivait au chiffre de 21 milliards de dollars. La perspective dun procès engagé par le petit État pour faire valoir ses droits avait mis en effervescence le gouvernement français, et surtout Villepin, ministre bonapartiste des Affaires étrangères, qui se voyait président de la République française en 2007.
À ma grande surprise, Aristide, non seulement prit le temps de lire mon livre, mais me téléphona. Il minvitait à venir le voir pour bavarder de lhistoire dHaïti. Jen provoquai loccasion en proposant un livre dentretiens à Jean-Paul Bertrand, mon éditeur depuis huit ans, qui menvoya bientôt sur place. Cest à cette occasion que je pus converser pendant une trentaine dheures en tête à tête avec celui qui était présenté par la presse putschiste comme un dictateur vicieux et pervers. Jai bien entendu conservé en lieu sûr tous ces enregistrements, qui annonçaient exactement tout ce qui a pu se passer par la suite. Mon impression, corroborée par une minutieuse enquête sur le terrain, fut très différente de ce que javais entendu à Paris. Je découvris un homme sympathique, doux et cultivé qui navait nullement renoncé aux objectifs sociaux qui, par deux fois, lavaient fait élire à une très large majorité. Seulement, comme il était inflexible quant à lindépendance de son pays, les Etats-uniens avaient mis ce pays sous embargo et avaient engagé contre son président légitimement élu une campagne de dénigrement, ce quon appelle dans le langage technique de la guerre psychologique character assassination. Au lieu de tuer la personne et den faire un martyr, on tue son image dans les médias, ce qui permet de léliminer physiquement ensuite en toute discrétion.
Une « opposition » avait été montée de toutes pièces par un Syro-américain vivant en Haïti (et nayant pas la nationalité haïtienne) André Apaid, milliardaire blanc de peau agissant notoirement pour la CIA, mais présenté par la presse française comme un Haïtien noir représentatif des travailleurs [6]. Lenjeu ? Le sous-sol dHaïti, jusque là inexploité : pétrole, uranium, or, cuivre, iridium. Aristide était au fait des richesses potentielles de son pays. Les Etats-uniens aussi. Ils savaient quil savait. Comme nous avions sympathisé, le président mavait mis dans la confidence. Aristide était non seulement soucieux des intérêts de son pays, mais il avait conscience du rôle quil pouvait et devait jouer pour tous les Africains de la diaspora, tous ceux qui, comme moi, étaient méprisés dans leur pays de naissance à cause de leur couleur. Il était très conscient de ce qui se passait dans les banlieues françaises, en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane. Dès 1804 son misérable petit pays avait fait le serment denvoyer des commandos partout où se trouverait un seul nègre maintenu en esclavage. Cette politique restait, hélas, dactualité. Sans nous connaître, nous étions arrivés aux mêmes conclusions.
Jétais chez moi à Port-au-Prince. Je lavais ressenti dès que lavion avait commencé, à la tombée de la nuit, son approche vers laéroport international de Port-au-Prince. Haïti était démunie, mais les plus humbles avaient une fierté dans le regard et dans le comportement qui ne pouvait que frapper les moins observateurs. Cette flamme que je vis briller dans les yeux du premier Haïtien rencontré sur son sol, avait effacé en un éclair le souvenir amer de toutes les humiliations que je subissais dans mon propre pays depuis près dun demi-siècle. Aristide nétait que lincarnation politique, de toute évidence légitime, de ce regard. Les pauvres se seraient fait tuer sur place pour lui et ils représentaient une écrasante majorité. Je compris pourquoi ce nouveau Toussaint Louverture était considéré comme extrêmement dangereux par tous les négrophobes de la planète. Le problème nétait plus de savoir si ce quon disait de lui était vrai ou pas, mais de savoir sils réussiraient à léliminer avant la célébration du bicentenaire dHaïti.
À mon retour javais pris rendez-vous avec Mme Waag-Makaïa, la secrétaire des Affaires étrangères rencontrée « par hasard » dans le train du fort de Joux pour lui donner mon sentiment sur Aristide : visiblement, tout ce quon disait relevait dun coup monté des plus grossiers. Lintérêt de la France était de tendre la main aux Haïtiens et de se joindre à leurs louables efforts pour célébrer le bicentenaire de la république nègre. LHistoire limposait. Lorsque je me trouvai dans les couloirs du quai dOrsay, la jeune femme vint à ma rencontre et se mit à frapper à toutes les portes de la direction des Amériques, comme pour annoncer que tout le ministère se trouvait en danger, le monstre contaminé par Aristide étant arrivé dans la place. Le monstre, cétait moi.
Je me retrouvai bientôt dans un bureau, entouré de quatre diplomates, dont plusieurs, franchement agressifs, me harcelèrent de questions imbéciles dans lesquelles se trouvaient déjà toutes les réponses. On alla jusquà me reprocher davoir parlé à Aristide, car, disaient-il, il « ensorcelait » tous ceux qui lapprochaient ! En France, on appelle ça le charisme, mais quand il sagit des nègres, le raciste perd toute rationalité et reproche aux autres la pensée primitive qui nest en réalité que sa pensée propre. La haine qui étincelait dans leurs regards me surprit beaucoup. Jétais Français et je venais simplement donner mon opinion dintellectuel sur un dossier quil leur appartenait de gérer. Cependant, les petits énarques qui mentouraient ne faisaient aucun effort pour dissimuler un racisme que je naurais pas soupçonné dans une administration française de ce niveau. Pour ces gens, jétais un étranger dans mon propre pays. Au départ, jétais un nègre et au quai dOrsay, par tradition, le rôle des nègres est de faire le ménage dans les bureaux avant larrivée des diplomates blancs de peau. Mais de nègre méprisable et a priori disqualifié que jétais, je métais transformé en nègre révolté et dangereux. Jétais devenu un Haïtien. Et les Haïtiens, ils les haïssaient. Simplement parce que josais dire que mon pays, après 150 années dodieuse oppression esclavagiste, avait en outre escroqué une jeune république affaiblie par une tentative française dextermination, quil était temps de changer de politique, non seulement pour des raisons morales, mais parce que la France y avait également un intérêt géostratégique et économique évident. Je devais tranquillement discuter dHaïti avec une compatriote a priori équilibrée. Je me retrouvais avec cinq individus déchaînés que je ne connaissais pas et qui étaient ses supérieurs hiérarchiques. Mon rendez-vous ressemblait de plus en plus à une sorte de garde à vue. Lun des diplomates ne se contenait plus et haussait le ton. Je voyais bien le moment où lon allait commencer à me frapper. Quel crime avais-je donc commis pour déstabiliser autant des gens qui auraient dû être beaucoup plus surs deux puisquils avaient de toute éternité raison, du fait de leur couleur et du fait quils étaient là, dans un rôle officiel alors que moi, quels que soient mes diplômes ou ma valeur, ou à cause de mes diplômes et de ma valeur précisément, je ne serais jamais quun perturbateur, une monstruosité, un traître et un salaud à qui la France ne donnerait jamais rien que des coups bas ? Jétais le grain de sable qui contrariait un plan dont jignorais évidemment tout. Cétait un vendredi. Voyant quils ne réussiraient pas à me faire changer davis, mes « hôtes », dans leur affolement, avant de me « libérer », décidèrent devant moi quune réunion de crise serait tenue dès le lundi matin dans le bureau du directeur des Amériques.
Novembre 2003. Le dossier faisant mousser Pétré-Grenouilleau, présenté comme un nouveau Thucydide, venait de paraître dans la revue LHistoire appartenant à Pinault, lhomme du bois exotique. Si lon navait pas osé y présenter les esclaves comme de vrais salauds, on nen était pas loin. Cétaient au moins des imbéciles. Nétant pas assez malins pour vendre leurs congénères, comme lavaient toujours fait les Africains, ils sétaient fait prendre. Les négriers et les planteurs étaient, eux, très fréquentables. Et pas si riches que ça. Il fallait relativiser. Ce nétait sûrement pas largent de la traite qui avait financé le capitalisme. Et chacun y allait de son article. Même Françoise Chandernagor, dont on pouvait se demander ce quelle faisait là, se disait descendante desclave. Enfin dun esclave. Un seul. Chacun sachant quelle vivait dans un hôtel particulier à Paris, en province dans un château, elle voulait montrer que cétait un choix identitaire. Lidée était que si les négros osaient un jour se présenter comme descendants desclaves, ils étaient attendus de pied ferme.
Je métais rendu au salon du livre de Brive pour y signer LExpédition, mon second roman (et troisième ouvrage) qui racontait, du point de vue de Pauline Bonaparte, ce qui sétait passé en Haïti en 18021803. Comme il est épuisé, je nai aucune fausse honte à dire que cétait, selon moi, un bon livre et, dans la naïveté de mes débuts, je mattendais à avoir un peu de presse. Il nen fut rien, mis à part une émission sur RTL. Non pas que ce roman nait pas été remarqué, au moins par les quelques milliers de lecteurs qui lachetèrent. Mais on jugea le sujet fort scabreux puisquil mettait en cause Napoléon. Le politicien en vogue, Villepin, ministre des Affaires étrangères fort content de lui, et se piquant décrire, était un fanatique de ce tyran. Quel journaliste aurait à lépoque osé déplaire à Villepin ? Cest pendant que je signais mes livres, attendant un peu tristement le chaland, que je reçus lappel de lambassadeur Selz, le Monsieur Afrique de la commission Debray, mannonçant que le guérilléro bavard voulait me voir de la part de la vieille dame de la rue Las Cases qui avait, paraît-il, insisté.
Peu après, un brouhaha se fit entendre. Cétait larrivée de lécrivain-ministre Villepin qui venait d « écrire » quelque chose. Daprès un de ses éditeurs, qui nest certainement quune mauvaise langue, il aurait « fallu beaucoup laider » comme on dit dans le jargon du métier. La flagornerie était telle que, pour honorer cet incomparable homme de lettres, on lui avait décerné dès son arrivée le grand prix du salon de Brive. Pour être sûr davoir du monde à son stand, qui par une ironie du sort, était presque en face du mien, il sétait fait accompagner par Bernadette Chirac. Une meute de journalistes était aux trousses du Dauphin. Les rombières locales, lopus ministériel à la main, trépignaient dimpatience et démotion, prêtes à se battre pour un regard de ce nouveau Talleyrand. De mon côté, cétait beaucoup plus calme.
Tandis que je supportais cette scène indécente, contre toute attente, une admiratrice sapprocha. Une jeune femme blonde, la quarantaine. Prenant en mains un exemplaire de mon livre, elle engagea la conversation. Mon ouvrage avait vraiment lair très intéressant. Elle aimait beaucoup les Antilles en général et Haïti en particulier. Elle avait assisté à la représentation de Monsieur Toussaint, la pièce dEdouard Glissant, mise en scène par Greg Germain à Pontarlier, près du fort de Joux. Elle finit par me dire quelle était amie de Glissant et même quelle irait avec son mari passer Noël chez lui, à la Martinique. La conversation sengagea sur Haïti. La dame semblait si passionnée, en apparence, par ce que je disais, quelle sétait accroupie. Javais oublié et Villepin et lémeute quil déclenchait, tout près, parmi ces vieilles groupies. Une petite demi-heure sétant écoulée, mon admiratrice me dit quelle devait partir, mais quelle aimerait que je lui dédicace mon livre. Lorsque jeus le stylo en main, elle me dit que cétait pour son mari. Je lui demandai un nom pour y associer une formule amicale. Elle me répondit avec un petit sourire et en baissant un peu la voix : « Dominique de Villepin ». Cétait Marie-Laure Leguay, épouse de Villepin, béké de la Martinique, qui était ainsi venue au contact. On se doute que ce nétait pas un hasard, puisque je venais de recevoir sur mon portable lappel de lambassadeur Selz minvitant à rencontrer Régis Debray. Je fis ma dédicace à Dominique de Villepin « en espérant que cette lecture vous incite à célébrer dignement le bicentenaire dHaïti. » La dame me demanda mes coordonnées que je lui laissai. Comment pouvais-je me douter que son mari allait préparer un coup dÉtat contre Haïti pendant les vacances de Noël dans la villa martiniquaise dEdouard Glissant et quelle en était certainement informée ?
Le nouvel ambassadeur de France, Thierry Burkard, avait été nommé pendant lété 2003, avec pour mission de favoriser un coup dÉtat contre le président Aristide. Son prédécesseur, avant de quitter ses fonctions, avait dailleurs annoncé une « tempête ». Ne me doutant de rien, javais adressé à Burkard LExpédition, dans lespoir quil comprenne un peu mieux la situation. Il me proposa de prendre un café à Paris la veille de son départ, ce que jacceptai. Il était visiblement prévenu contre Haïti, mais fit quelques efforts pour nen rien laisser paraître, ce qui lui imposait une sorte de rictus. Comme nous avions des parcours universitaires similaires, il ne pouvait me parler avec le ton quil aurait sûrement utilisé avec un autre [nègre]. Mais il nen pensait pas moins. Doù les contorsions de son visage.
Il me demanda sil était vrai que le président Aristide organisait des « messes noires » dans son palais. On peut juger par là à quel point cet ambassadeur était diplomate. Je lui fis répéter la question et lui répondis que si cétait au vaudou quil faisait allusion, cétait à ma connaissance une religion, au même titre que nimporte quelle autre. Quant à des « messes noires » en Haïti, je navais jamais entendu parler de cela et je métonnais même quil me pose à moi cette question. Visiblement, du fait de sa mission, que je ne pouvais alors deviner, il avait très peur dêtre « fétiché » par Aristide. Il était par ailleurs très agacé quon lui ait mis un Debray dans les jambes. Lorsque je pris congé, après lui avoir conseillé de prendre un exorciste (ce quil devait faire dès son arrivée à Port-au-Prince) lambassadeur insista pour payer nos deux cafés avec un billet de 500 euros tout droit sorti de limprimerie de la Banque de France, ce qui mintrigua, dautant que lhomme avait plutôt lair dun fesse-mathieu.
Debray me reçut chez lui, rue de lOdéon, au milieu du mois de novembre. Un vieil appartement bourgeois, crasseux, à limage de son occupant. Il sefforça dêtre affable et de dissimuler un sourire dextrême suffisance sous sa grosse moustache qui ne le rendait pas, cest le moins quon puisse dire, aussi sympathique que Georges Brassens, son modèle de jeunesse. Comme je me demandais si je serais capable de le prier de me chanter un couplet de Gare au gorille, le téléphone se mit à sonner. Le répondeur était branché. Le haut parleur aussi. Une voix de femme assez jeune laissa un message assez personnel qui me mit, on sen doute, dans un certain embarras. Debray aurait pu se précipiter pour couper le son, mais finalement il devait être flatté de faire entendre quune jeune femme lui laissait un message de cette nature, ce qui était a priori très improbable pour ce sexagénaire revêche aux costumes seventies. Par la suite, je me convainquis que cette jeune femme était certainement Véronique de Villepin-Albanel, la soeur du ministre, ce qui devait porter la vanité du guérilléro bavard au-delà de toute mesure.
Dominique de Villepin croyait avoir le plus grand intérêt, en cette fin dannée 2003, à déstabiliser Haïti et à renverser Aristide. Dabord il souhaitait se réconcilier avec les Etats-uniens avec lesquels il avait engagé, depuis le printemps, une partie de bras de fer. Les relations sétaient dégradées à cause de lIrak (Villepin sétant opposé à linvasion) et de laffaire Executive life.
Pour la justice californienne, le Crédit lyonnais, dont lactionnaire était lÉtat français, avait pris illégalement le contrôle de la compagnie dassurance Executive life. Aux yeux des Etats-uniens, la France sétait comportée dans cette affaire comme un État voyou et des poursuites judiciaires pénales étaient engagées. Paris risquait décoper dune amende faramineuse. Une violente campagne de presse était menée par la presse américaine. Lambassade de France à Washington recevait quotidiennement des dizaines de milliers de mails dinsulte. Cétait François Pinault, lami milliardaire de Chirac et de Villepin qui avait racheté la compagnie dassurance au Lyonnais, via sa société Artémis. En la revendant ensuite, il avait gagné un bon milliard de dollars. De ce fait, Pinault était également lobjet de poursuites. Un jury populaire devait le condamner à 700 millions deuros damende (on se doute que, depuis, tout sest arrangé).
Pour Villepin, il importait donc de calmer le jeu avec les Etats-uniens. Or les Etats-uniens souhaitaient renverser Aristide. Rien de mieux quune bonne réconciliation sur le dos dHaïti. Dautant que la France réactionnaire avait deux autres raisons de participer au coup dÉtat. En France, les citoyens dorigine africaine et antillaise étaient, et sont encore, implicitement traités comme des inférieurs (notamment par une absence complète de visibilité à la télévision et dans la vie politique). On redoutait les effets dun bicentenaire dHaïti auquel se seraient associé les pays africains en théorie indépendants mais contrôlés par la Françafrique et qui aurait glorifié des esclaves révoltés à la peau noire. Port au Prince ne devait pour rien au monde devenir laxe de la renaissance africaine. Paris redoutait surtout louverture du dossier de la dette de la France à légard dHaïti (pour la rançon imposée par la force en 1825) que le président Aristide estimait à 21 milliards de dollars. En outre, parallèlement à la restitution de la somme versée à la France, Aristide évoquait les réparations quHaïti pourrait exiger pour 150 années desclavage. Même si le gouvernement Raffarin sefforçait denterrer la loi Taubira en ne prenant pas le décret qui permettait de lappliquer, lesclavage était désormais un crime imprescriptible contre lhumanité. Une réparation demandée par un État souverain victime de ce crime pouvait prospérer devant un tribunal international. En cas de condamnation, dautres Etats, en Afrique, pouvaient exercer des poursuites et réclamer des réparations. On pouvait même imaginer que des descendants desclaves français en Guadeloupe, en Martinique, en Guyane et à La Réunion demandent eux aussi des réparations. Après tout, au moment de labolition de lesclavage en 1848, des réparations avaient bien été payées par lÉtat aux colons (entre 400 et 500 francs or, soit environ 4000 euros par esclave perdu) tandis que les esclaves ne recevaient, eux, aucune indemnité, la liberté « accordée » (mais qui appartient évidemment de manière inaliénable à chaque être humain) étant spécieusement considérée comme un bienfait qui dispensait lÉtat davoir à payer quoi que ce soit. Bref, le cauchemar, cétait que recommence dune autre manière ce à quoi les ex-pays esclavagistes avaient échappé à Durban en septembre 2001.
Le dossier de la dette avait été confié par le gouvernement de Port-au-Prince au ministre chargé des Haïtiens résidant à lextérieur, Leslie Voltaire. Il réunit une commission internationale dexperts. Jacceptai très volontiers dy participer. Ma position était très simple. La France avait manifestement une dette à légard dHaïti au regard de lindemnité de 1825. Trois questions se posaient cependant. Dabord celle du montant de cette dette. Le chiffre retenu par le gouvernement haïtien méritait dêtre examiné. Ensuite la légalité de la demande : était-elle recevable en justice ? Ne valait-il pas mieux un accord amiable ? Enfin la manière dont la France pouvait rembourser cette dette, si elle la reconnaissait. De mon point de vue, il y avait plusieurs solutions. Paris pouvait cautionner des emprunts. Une aide en nature était également possible : par exemple un renforcement de la coopération. Les intérêts de la France nen auraient pas été lésés pour autant car des entreprises françaises pouvaient parfaitement profiter des mesures accordées dans le cadre de cette coopération renforcée. Les routes, les télécommunications, ladduction deau, la collecte des ordures ménagères, la construction dimmeubles, linfrastructure touristique : tout cela, mon pays savait le faire. Nous pouvions aider Haïti tout en y trouvant notre compte.
La mission de Régis Debray, secrètement appuyé par la sur de Dominique de Villepin, allait absolument à linverse de mes vues équitables : intervenir à Port au Prince, à Paris et en Afrique pour saboter le bicentenaire de lindépendance et tirer un trait sur Aristide. Peu importait que ce coup dÉtat fasse des milliers, voire des dizaines de milliers de morts.
Un thé au manoir des Lauriers
Métant rendu en Haïti pour travailler avec le ministre Leslie Voltaire sur le dossier de la restitution de la dette, je pris contact avec lambassadeur Burkard, qui avait pris son poste depuis quelques semaines. Lantichambre de lambassade jouxtait le bureau du service de presse dEric Bosc, un diplomate qui se comportait en véritable agent du putsch qui se préparait. Son bureau était éclairé par une large baie vitrée donnant sur le couloir. Il lavait entièrement tapissée darticles hostiles au président Aristide et même de caricatures ouvertement racistes placées bien en évidence, de sorte que toutes les personnes qui rendaient visite à lambassadeur ne pouvaient manquer de les voir. Burkard se prenait maintenant très au sérieux. Comme je ne lui cachais nullement ma position favorable sinon à la restitution, du moins à la nécessité dexaminer sérieusement et objectivement le dossier, il en vint à me demander, non sans une pointe dinsolence destinée à éprouver ma patience, si finalement jétais Français ou Haïtien. Je lui répondis très calmement que, depuis 1804, tous les Français ayant subi lesclavage, personnellement ou par ancêtres interposés, étaient Haïtiens de droit sils en faisaient la demande et que, pour ma part, jétais Haïtien de cur, ce qui ne mempêchait pas dêtre aussi Français que lui. Peut être davantage, aurais-je pu ajouter, si javais voulu être méchant. En tant que Français, je considérais quil était de lintérêt de mon pays dexaminer avec le plus grand intérêt ce dossier, plutôt que de refuser toute discussion.
Pour mimpressionner, Burkard me convia à prendre le thé dans sa résidence, au manoir des Lauriers, une splendide villa coloniale où il vivait gardé par des gendarmes armés jusquaux dents et servi par autant de domestiques « de couleur » quaurait pu en avoir le plus riche planteur esclavagiste de lîle au xviiiè siècle. Burkard sétait acoquiné avec les plus opulentes familles à la peau claire de Pétionville qui vivaient dans un luxe dont on ne peut avoir idée et qui, presque toutes, étaient les plus actifs soutiens des putschistes. Chez ces gens-là, dont le fantasme secret était de fréquenter des Français pouvant attester quils descendaient des pires colons de Saint-Domingue, le foie gras, le caviar et le champagne étaient monnaie courante. On donnait des fêtes splendides, protégées par des milices privées armées de M16. Ceux quon appelait les « mulâtres » se seraient sentis déshonorés davoir moins de douze domestiques. Chaque enfant avait son chauffeur et sa nounou. Mais ce qui était le plus surprenant, cétaient les feux de cheminée, le soir, dans les villas hollywoodiennes perchées sur de fraîches collines, quand on sait quil ny a pas une brindille de bois en Haïti. Pendant ce temps, ceux que la presse occidentale appelait les « chimères », une manière étrange de désigner les pauvres ayant voté pour Aristide, attendaient, dans les bidonvilles, la mise en place des réformes décidées par leur président qui tentait dimposer aux riches « mulâtres » un salaire minimum et le paiement normal de limpôt. Je dois préciser que, malgré le dénuement, il ny avait aucune famine à lépoque en Haïti.
Je me rendis au manoir des Lauriers. Lambassadeur éprouvait une jouissance non dissimulée, surtout en ma présence, à se faire servir par François-Joseph, un vieux domestique nègre auquel il imposait les gants blancs. On se serait cru dans un roman bien raciste de Margaret Mitchell. Lambassadeur était très énervé par larrivée prochaine de Debray et de sa commission. Il demanda mon avis sur la manière de traiter le dossier franco-haïtien. Je lui dis quil me paraissait souhaitable que le président français rencontre son homologue de Port-au-Prince. Burkard répondit avec une moue de mépris que le président de la République française ne se « commettait pas avec nimporte qui ». Cette phrase était incroyable dans la bouche dun diplomate qui aurait dû, au moins, affecter un semblant de neutralité. Elle était particulièrement comique quand on sait quels étaient les amis de Chirac et de Villepin. Elle mit en tout cas un terme à notre entretien. Sous son apparente tranquillité, Burkard était extrêmement préoccupé par le dossier sur la restitution.
Bosc était tout fier davoir réussi à se procurer largumentaire juridique développé par les Haïtiens grâce au directeur général du ministère des Haïtiens habitant à létranger, Gabriel Frédéric, le collaborateur du ministre Leslie Voltaire. Frédéric était pourtant un proche ami dAristide, qui était parfaitement informé de cette « trahison », mais ce haut fonctionnaire haïtien avait besoin dun visa pour que sa maîtresse puisse se rendre en France. Telle était lambiance à Port-au-Prince, en cette fin dannée 2003.
Lambassadeur, suite à notre entretien, sempressa de rédiger une dépêche pour expliquer à sa hiérarchie, cest-à-dire à Villepin, que jétais « à la solde » du président Aristide. On traitait ce dernier de dictateur. Sil lavait été, sans doute aurait-il fait un mauvais parti à Frédéric et jeté les Burkard, Bosc et consorts dans le premier avion en partance pour la France.
La Commission Debray à Haïti
Lorsque la commission Debray se rendit en Haïti, nous résidions dans le même hôtel. Régis Debray et Véronique Albanel (née de Villepin), qui venait de faire son apparition dans cette commission et dont personne ne soupçonnait quelle était la sur du ministre français des Affaires étrangères, avaient, eux, le privilège de loger au manoir des Lauriers, chez lambassadeur Burkard. On se demande bien pourquoi. Cétait surréaliste de voir des gens comme Chotard, Dorigny ou Dahomay comploter toute la journée au bar de lhôtel et préparer tranquillement un coup dÉtat en vidant des bières. Ce qui était pathétique, cétait quand ils trépignaient dimpatience, en attendant le fonctionnaire du Quai dOrsay chargé de régler leurs consommations. Ils nauraient jamais laissé aux Haïtiens un seul centime qui ne vienne du contribuable français.
Les employés de lhôtel connaissaient mes positions. Comme ce nétaient pour les membres de la commission Debray que des êtres stupides, de simples choses qui apportaient à boire, les putschistes ne se gênaient pas pour parler devant eux. Ils avaient tort. Plusieurs fois, les barmen vinrent mavertir que jétais lobjet favori des conversations de la commission, que ses membres ne cherchaient quà me nuire et que javais intérêt à être extrêmement prudent, car ils étaient, selon eux, capables du pire. Je pensais que lors des révoltes desclaves, et en particulier en 1802, les nègres de case, dont les esclavagistes ne se méfiaient pas, avaient dû plus dune fois avertir les abolitionnistes de ce quon préparait contre eux. Cette marque de confiance de compagnons que je ne soupçonnais pas est lun des souvenirs les plus forts de cette période.
Jeus loccasion de croiser Debray à laéroport et de constater quil sétait mis dans une tenue quil croyait de circonstance : pataugas et battle dress. À le voir ainsi attifé, il ne faisait aucun doute quil préparait un coup dÉtat et ne sen cachait même plus. Il allait et venait : sur le plateau central, et sans doute en République dominicaine, où une troupe armée dassassins commandée, en apparence, par Guy Philippe, se préparait à venir semer la terreur. Jadressai, par principe, un mail dindignation à Valérie Terranova, la conseillère de Chirac, qui était probablement à lorigine de lenvoi du guérilléro bavard en Haïti : « Je suis extrêmement surpris, après les conversations que nous avons eues, de voir un Régis Debray, ici, en battle dress, en train de préparer un coup dÉtat ! Il est impossible que vous ne soyez pas au courant. En tout cas, maintenant, vous lêtes et si vous ne réagissez pas, je saurai à quoi men tenir. » Cette pauvre fille, aujourdhui employée à la fondation Chirac (machine de guerre supplétive pour porter Villepin à la Présidence), me répondit dune manière qui ne laissait aucun doute sur son implication et transmit naturellement copie de mon mail à Debray.
Pour comprendre qui elle était et ce quelle faisait à lÉlysée, il suffit de dire que lorsque je lui parlai de lutilité pour la France délever une statue à la mémoire du général Dumas, elle me dit quil lui suffisait den parler à Bongo et quil paierait cash. Bongo devait payer beaucoup de choses. Cest comme cela que fonctionnait la France de Chirac et de Villepin : Bongo payait cash.
Le lendemain, le guérilléro bavard apparut à lhôtel où se trouvaient les quartiers de ses troupes, flanqué de quatre gendarmes, qui ne le quittaient pas dune semelle. Le roquet, prévenu par la Terranova que jy voyais clair dans son jeu, se mit à aboyer dans le couloir avec une férocité inouïe. Je lui jetai avec mépris quon nétait pas en Afrique, encore moins en Bolivie. Jappuyai sur le mot Bolivie en le regardant droit dans les yeux. Jajoutai quil ne serait pas toujours entouré de gendarmes lorsquil me croiserait, et que lavenir pouvait durer longtemps. Il doit sen souvenir, car depuis, lorsquil maperçoit, il baisse prudemment les yeux et rase les murs, quand il ne change pas carrément de trottoir. Pour bien comprendre lambiance de cette fin dannée 2003 à Port-au-Prince, il faut savoir que le président Aristide laissait les nombreuses radios privées et les journaux se déchaîner contre lui. Les membres de la commission Debray ne se gênaient pas pour aller épancher leur négrophobie maladive au micro de ces stations financées par la classe dirigeante haïtienne, claire de peau et raciste au dernier degré. La presse jouissait dune liberté dont na même pas idée dans les prétendues démocraties occidentales.
Lambassadeur Burkard devait rencontrer le ministre Voltaire et son homologue des Affaires étrangères, qui me convièrent à cette réunion. Étant citoyen français, jinformai lambassadeur de ma présence en qualité dexpert pour la question de la restitution. Burkard en profita pour se faire accompagner par la commission Debray au grand complet, ce qui nétait pas du tout prévu. Au grand complet ou presque, car on demanda ce jour là au « nègre de service », Dahomay, de ne pas venir. Il fut excusé sous le prétexte quil avait mal au ventre.
La rencontre est une scène qui mérite dêtre contée. Elle se passait dans le bureau du ministre des Affaires étrangères dHaïti. Ce ministre était là, avec son homologue Leslie Voltaire, ministre des Haïtiens de létranger, chargé du dossier de la restitution. Assistaient à la réunion Ira Kurzban, avocat du gouvernement de Port-au-Prince, Francis Saint-Hubert, brillant économiste haïtien, ainsi quun conseiller martiniquais de Leslie Voltaire. Ce conseiller était un ami de Césaire. La commission Debray entra dans le bureau à la queue-leu-leu et sassit, à linvitation du ministre, de lautre côté de la grande table où nous étions déjà installés.
Curieusement, deux « membres » de cette commission restaient debout. Le ministre les invita à prendre place, eux aussi, mais ils nen firent rien. Examinant les lieux avec suspicion, ils allèrent se poster devant les deux issues du bureau, la main sur la poitrine. Tout devenait clair : ces deux messieurs en costume cravate, comme les autres, étaient en fait des gendarmes français en civil chargés de protéger les « blancs » contre les « nègres », forcément dangereux, que nous étions (à lexception de Kurzban). La main sur le 357 magnum quils dissimulaient sous leur veste, les pandores avaient reçu lordre de tirer sur nousdeux compatriotes, deux ministres haïtiens et un avocat états-unienau moindre geste qui leur paraîtrait suspect.
Cette scène doit paraître romancée. Elle sest pourtant déroulée telle que je la raconte et personne, à commencer par Debray, noserait me démentir. Jy repense souvent. Cétait pour moi une bien cruelle humiliation que de voir des compatriotes se comporter ainsi dans une petite démocratie qui ne demandait quà entretenir des relations normales avec lancien pays colonisateur et esclavagiste. Il était bien déchirant de se sentir encore Français dans ces circonstances. Comme cétait néanmoins le cas pour moi, des larmes de honte me montèrent aux yeux, et javoue que je ny repense pas sans émotion, plus de six ans après. Je ne souhaite à personne davoir honte de son pays comme jai eu honte du mien, dans ce bureau que les ventilateurs narrivaient pas à rafraîchir, à 8 000 kilomètres de Paris.
Imagine-t-on une commission nommée par le ministre des Affaires étrangères de la République dHaïti se rendant à Paris pour une réunion dans le bureau du ministre des Affaires étrangères français, avec deux gardes armés qui se posteraient devant la porte du bureau de Bernard Kouchner, la main sur le revolver ? Si la commission Debray était capable de se comporter ainsi en public, peut on imaginer ce qui pouvait se passer à labri des regards gênants ? Je mefforçai de prendre de la distance et de rechercher ce quil pouvait y avoir de cocasse dans ces circonstances. Dun côté de la table, Ribbe, normalien « noir » comme dirait Finkielkraut, agrégé de philosophie, de lautre côté de la table, Burkard, normalien « blanc », agrégé des Lettres, et Debray, normalien « blanc » également agrégé de philosophie. Les deux normaliens « blancs » avaient des fonctions officielles. Le normalien « noir », lui, défendait une petite démocratie et, au fond, lhonneur de la France. Car la France, heureusement, celle de la Déclaration des droits de lhomme, nétait pas du côté de la commission Debray, ce jour là.
Debray prit la parole et demanda avec arrogance, en nous désignant, Me Kurzban et moi, qui nous étions et ce que nous faisions dans ce bureau. Le ministre lui répondit avec un sourire que nous étions membres de la commission élargie chargée dexaminer la restitution de la dette de la France et que nous étions là en tant quexperts. Il ajouta que M. Debray me connaissait, sans doute. Debray aboya : « Du moment quil nest pas là pour raconter nimporte quoi ! » Véronique de Villepin, qui se cachait sous son nom dépouse, Albanel, était à côté de Debray, avec lair pincé dune femme de colon qui serait obligé daccompagner son mari au marché aux esclaves et de supporter les mauvaises odeurs. Lambassadeur se tenait coi, avec lair aussi franc que celui dun âne qui recule. Marcel Dorigny, le bon communiste ami des noirs, faisait partie de la bande. Il baissait les yeux quand son regard croisait le mien.
Sans répondre aux sottises du guérilléro bavard, jinterpellai la sur du ministre :
Tiens, quelle surprise ! Je crois que nous nous connaissons
Oh, cela métonnerait ! répliqua la pimbêche avec mépris.
Mais, si, faites travailler votre mémoire. Vous ne voyez pas ?
Véronique de Villepin commença à se troubler. Debray la regardait avec inquiétude. Les deux gardes du corps ne comprenaient plus rien : on leur avait dit quil y aurait des nègres très dangereux, des « chimères » sur lesquels il ne faudrait pas hésiter à faire feu et voici que lun dentre eux, au lieu de tirer sa machette de dessous la table, sexprimait calmement, en bon français, avec des mots quils nauraient jamais imaginés si bien prononcés dans la bouche dun sauvage.
Après avoir laissé passer un instant, je lançai :
Vous êtes bien Véronique Galouzeau de Villepin ?
Oui, pourquoi ? fit-elle en rougissant jusquaux oreilles.
La nouvelle Pauline Bonaparte était publiquement démasquée. Les deux ministres étaient hilares.
Je me souviens de vous, ajoutai-je, parce que nous étions condisciples à Sciences po.
Cétait vrai. Javais fréquenté, en même temps que lEcole normale, cette institution, (pour voir, car je navais que peu de goût pour les compromis et la vie ennuyeuse quimposait, selon moi, une carrière dans la haute administration). Je me souvenais très bien de cette péronnelle qui préparait lENA, et dont le frère, à lépoque, ne sétait évidemment pas encore fait remarquer en devenant le « Fouché » de Chirac, lhomme du « cabinet noir ».
Quelle mémoire ! glapit-elle. Ou alors, vous avez pris vos renseignements.
Non, je nai pas lhabitude, comme vous sans doute, de « prendre mes renseignements » sur les gens. Mais il y a simplement quelque chose qui ma marqué chez vous et que vingt cinq années nont pas effacé.
Ah oui, et quoi donc ?
Votre amabilité et votre sourire.
Véronique de Villepin, qui ne sattendait guère à cette sortie de ma part, se retrancha dans un mutisme complet. Debray, pour la sauver du ridicule, prit la parole dune voix qui se voulait menaçante :
Je suis ici au nom du président de la République française, éructa-t-il sous sa moustache. Je commence par vous avertir dune chose. Que ce soit bien clair : même si ce président était mon ami Alain Krivine, vous nauriez pas un sou de la France, vous entendez ? Pas un sou ! Jamais ! Jamais !
Ce qui était étrange, cétait que la question de la restitution de la somme extorquée aux Haïtiens par la France en 1825 avait été explicitement exclue de la mission de Régis Debray. Le Quai dOrsay lavait bien précisé dans un communiqué. On pouvait donc tout imaginer de la réalité de cette mission. Debray venait de prouver, en tout cas, deux choses :
- Il avait laval de Chirac.
- Cétait vrai quil parlait trop.
Les Haïtiens ne lappelaient plus que « Le Konzé ». Konzé, cétait le patronyme honni du compagnon du résistant Charlemagne Péralte qui, pendant loccupation états-unienne, avait vendu son ami aux Yankees. Péralte avait été sommairement exécuté et cloué sur une porte pour servir dexemple. Tous les Konzé dHaïti avaient, depuis, changé de nom.
Lultimatum de Debray à Aristide
Le coup dÉtat initial avait été prévu avant que les cérémonies du Bicentenaire naient lieu, cest à dire avant le 1er janvier 2004. Pour la France, qui redoutait par dessus tout ce bicentenaire, cétait la meilleure solution. Régis Debray voyait un par un les responsables des pays africains contrôlés par la France, probablement pour les menacer sils participaient au bicentenaire dHaïti. Lorsquil mavait reçu chez lui à Paris, il ne sen était pas caché. Il sétait même étonné de la position inflexible de la ministre des Affaires étrangères dAfrique du Sud, favorable aux Haïtiens. « Cest étrange. Ce que vous me dites me rappelle ce que ma dit la ministre dans son mauvais anglais » lançait-il avec mépris.
On se souvient que Régis Debray, lui, dès lépoque de son équipée bolivienne, parlait très bien langlais.
Alors que jétais en transit le 11 décembre 2003 à laéroport de Pointe-à-Pitre, pour prendre lavion de Port-au-Prince, un ami haïtien mavait présenté le chef descale dAir France à Port-au-Prince. Ce chef descale ressemblait à tout sauf à un chef descale. Il était accompagné dune jeune femme, originaire dun ancien pays communiste, quil nous présenta comme sa compagne et dont on pourrait dire sans médisance quelle navait pas très bon genre. Le hâbleur se félicitait davoir obtenu la naturalisation de la fille. Il ne nous dit pas comment, mais on sentait quil en avait très envie. Mon ami faisait un simple aller-retour et devait repartir de Port-au-Prince le 15 décembre. Le chef descale linforma, très sûr de lui, quil ny aurait pas de vols ce jour-là. Je lui demandai de répéter. Il me répéta en souriant, et dun air entendu : « Non, le 15 décembre, il ny aura pas de vols à Port-au-Prince ! Aucun vol ! »
Effectivement, le 15 décembre fut assez mouvementé. Andy Apaid, chef de l« opposition » au président Aristide, organisa des manifestations sporadiques où de pauvres hères, pour quelques malheureux dollars, brûlaient trois pneus de voiture, à la plus grande satisfaction des journalistes français quEric Bosc, de lambassade de France, appelait pour aller photographier le « chaos » qui sinstaurait, jour après jour, dans ce pays maudit gouverné par un « assassin », un « trafiquant de drogue » un « psychopathe pervers ». Telles étaient les épithètes dont la presse française gratifiait le premier président démocratiquement élu dHaïti. Un journaliste se lâcha même au point décrire dans Le Figaro : « Léchec dHaïti démontre linaptitude des peuples noirs à se gouverner eux-mêmes. » Personne ne releva. Je reçus une volée de mails dun écrivain haïtien vivant à Paris et qui mavait oublié, par mégarde, dans son listing. Ce nouveau Camille Desmoulins exhortait les intellectuels haïtiens à descendre dans la rue le jour même pour renverser le « tyran sanguinaire ».
En même temps, Jean-Claude Duvalier, dans un luxueux hôtel parisien, donnait une interview à la presse états-unienne pour faire savoir quAristide était le pire dictateur quHaïti ait jamais connu. Oui, je ninvente rien, cétait le chef des tontons macoutes qui disait cela. La journaliste états-unienne, un peu gênée, évoqua (très discrètement) le passé. Là, Bébé Doc répondit superbement : « Je ne dis pas que je nai pas commis quelques erreurs » Si Duvalier montait ainsi au créneau, cétait bien entendu quil y avait été autorisé par ses hôtes, cest-à-dire par M. de Villepin dont je serais bien étonné quil nait jamais rencontré lex-chef des « volontaires de la sécurité nationale » qui se réclamait désormais de lopposition et lançait cet étrange appel depuis Paris. Certains esprits malades soutenaient, au Quai dOrsay, que le retour de Duvalier était la meilleure solution. Naturellement, ils disaient cela spontanément, sans que Duvalier les y ait « incités » dune manière ou dune autre...
Au même moment, le 15 décembre 2003 à 15 heures locales, Régis Debray se présenta au palais national de Port-au-Prince avec Véronique de Villepin-Albanel. Ils insistèrent pour être reçus et firent savoir quils avaient un message urgent pour le président, de la part du gouvernement français. Cest le docteur Maryse Narcisse, conseillère dAristide, qui les reçut tout dabord. Ils insistèrent avec beaucoup dinsolence pour voir Jean-Bertrand Aristide. Elle en informa le président qui se résolut finalement à les rencontrer, en présence de Mme Narcisse. Debray et son amie demandèrent que la conseillère sorte. Le président sen étonna. Mais ils voulaient lui parler sans témoins. Il céda. Là, on changea de ton.
On était très loin de ce « moment fraternité » sur lequel le bon apôtre Debray est aujourdhui intarissable lors des conférences quil donne chez les francs-maçons pour mieux vendre ses livres. Là, le style était plus direct. La dame patronnesse de Sciences po se fit un plaisir de régurgiter les menaces de son frère. Lex guérilléro, lil injecté de sang, en rajouta. Dehors le nègre ! La démission ou la vie ! Cest le maître blanc qui te le dit : Dégage, et plus vite que ça ! Ôte toi de là quon sy mette ! Tel était à peu près le message de Paris. Le message de Dominique de Villepin, lhomme qui nous expliquait naguère que la France est une coquine dont le fantasme serait que des vauriens de son genre la prennent de force, à la hussarde. Joli programme !
Les émissaires dirent en substance au président Aristide, au nom de la France, que sil ne démissionnait pas immédiatement, « on » allait lassassiner. Ils ne pouvaient pas avoir une information pareille sans connaître les assassins. « Avez-vous donc une vocation de martyr ? » hurlait la pieuse épouse du général Albanel. Si Régis Debray a admis sêtre rendu au Palais national ce jour là et avoir rencontré le président, il a toujours nié avoir été accompagné de Véronique de Villepin. Mais Debray nest plus à un mensonge près. Ce mensonge-là, particulièrement grossier, ne fait que révéler que le guérilléro bavard souhaitait protéger Véronique de Villepin. On peut se demander pourquoi. Malheureusement pour Debray, il y a des témoins. Les employés du Palais national qui les virent arriver tous deux, le docteur Narcisse qui ma raconté la scène, le président Aristide lui-même qui me la confirmée dans une interview filmée en janvier 2005 [7]. Mais il y a mieux. Lambassadeur de France, Thierry Burkard, pour se couvrir, rédigea un télégramme diplomatique faisant état de cette visite et des menaces proférées par Véronique de Villepin et Debray. Il le fit même assez largement circuler pour quun journaliste du Monde, M. Paolo Paranagua, y fasse clairement allusion dans un article qui fit trembler Villepin.
Au printemps de 2004, après le coup dÉtat, alors que le chef descale dAir France trop bavard rentrait chez lui, à Port-au-Prince, deux hommes à moto sapprochèrent et lui logèrent une balle en pleine tête. Personne ne sest jamais étonné de cet assassinat, aussitôt mis sur le compte de l« insécurité » ambiante.
Le bicentenaire dHaïti et le coup dÉtat
La France et les USA navaient pas ménagé leurs efforts pour que le bicentenaire de la création de lÉtat dHaïti ne soit pas commémoré, le 1er janvier 2004. Il fallait à tout prix séparer Haïti des Africains, de peur que la petite république caraïbe ne devienne un jour laxe de la renaissance africaine. Régis Debray, Dominique de Villepin et Édouard Glissant, profitant de son grand âge, étaient allés faire pression sur Aimé Césaire pour quil refuse dassister à la cérémonie, et quil donne, de ce fait, sa bénédiction au coup dÉtat qui était programmé. On lui avait dit quAristide était un dictateur et il le crut. LAfrique du Sud ne se laissa pas influencer par ces mensonges. Un porte-hélicoptères apparut dans la baie de Port-au-Prince une dizaine de jours avant les célébrations. Ce nest pas sans émotion que jai vu arriver les gros hélicoptères envoyés par Thabo Mbeki et qui ronronnaient au-dessus de la ville comme pour montrer que lAfrique était venue au secours des descendants de ceux qui avaient été arrachés à leur terre par de monstrueux prédateurs. Cétait un jour de deuil pour Régis Debray et ses amis. Les Sud-Africains avaient expédié une équipe pour organiser lintendance de la cérémonie. Ce sont eux qui établirent les laisser-passer et organisèrent le système de captation du spectacle qui fut monté à la hâte. Jécrivis un petit texte de théâtre pour être joué ce soir là.
Le 1er janvier 2004, les cérémonies commencèrent le matin, en présence de Thabo Mbeki, du premier ministre de la Jamaïque, de Maxine Waters, députée de Californie représentant le Black Caucus, de Danny Glover, de Randall Robinson, et surtout de plus de cent mille Haïtiens qui agitaient des drapeaux en chantant lhymne national. Ils étaient si nombreux quils sétaient juchés sur les grilles entourant le jardin du palais national. Elles plièrent soudain sous le poids de la foule ainsi agglutinée et les plus humbles purent se mêler aux invités officiels. Une courte cérémonie devait avoir lieu aux Gonaïves. Quant on sait que lorganisateur en était Gabriel Frédéric, celui-là même qui avait remis à lambassadeur Burkard, le 9 novembre, copie du dossier juridique sur la restitution de la dette de la France, on se doute quelle fut sabotée et avec laide de qui. Il y eut quelques tirs darmes automatiques en direction du président Aristide et de Thabo Mbeki qui, heureusement, ne furent pas atteints. Le soir, un spectacle fut présenté au Palais national. Les violons de lorchestre amateur Sainte-Trinité et le ballet national de Cuba furent mis à contribution. Le texte que javais écrit, Le rêve de Mandela, fut joué par Danny Glover et Jean-Michel Martial. Jétais à peu près le seul Français parmi les invités dhonneur en ce jour historique où lambassadeur Burkard grimaçait plus encore que de coutume. Christiane Taubira était très attendue, mais elle ne vint pas. Elle expliquera sans doute un jour pourquoi. Aucun de ceux qui, en France, ont fait depuis de lesclavage leurs fonds de commerce nétaient là. Aucun journaliste de la presse occidentale ne rendit compte de lévénement qui, officiellement, na jamais existé ; pas plus que la bataille de Vertières qui entraîna la capitulation française, le 18 novembre 1803.
Je quittai Port-au-Prince quelques jours après la cérémonie, non sans être allé saluer le président. Il pensait que ces événements seraient niés un jour et quil faudrait témoigner de ce qui sétait réellement passé. Après mon départ, Burkard, Villepin frère et soeur, Debray et tous les autres continuèrent leur travail de sape, en liaison constante avec les Etats-uniens. De prétendus rebelles, commandés par un assassin notoire, entrèrent dans le pays pour faire diversion dans le nord. Une délégation fut envoyée à Paris par le président pour rencontrer Villepin et demander laide de la France contre ces mercenaires afin de sauver la démocratie haïtienne. Elle était composée du ministre des Affaires étrangères, de la ministre de la Culture et du directeur de cabinet du président Aristide. Jeus loccasion de les voir tous trois avant leur rencontre avec Villepin, qui eut lieu dans laprès-midi du vendredi 27 février 2004. Villepin les reçut entre deux portes et leur fit comprendre que le sort du président Aristide était scellé. Il avoua en avoir eu confirmation de son homologue Colin Powell en personne. « Il vaudrait mieux quil démissionne. Cest toujours mieux que dêtre obligé de monter dans un hélicoptère, la nuit, au fond dun jardin. » Villepin était donc parfaitement informé, au moins dès le 27 février, de lenlèvement, en fait activement préparé par la France et les USA depuis plusieurs mois. Trois témoins peuvent lattester.
Dans la nuit du 28 au 29 février 2004, après une dernière réunion entre lambassadeur des USA, Foley, et son homologue français, Burkard, des troupes US (et probablement françaises aussi) pénétrèrent secrètement en Haïti. Au milieu de la nuit, Luis Moreno, chef de la CIA à Port-au-Prince, se présenta au domicile privé du président avec une vingtaine dhommes des forces spéciales [8]. Plusieurs dizaines de soldats, équipés darmes à visée laser et de systèmes de vision de nuit, investirent la propriété. Les Etats-uniens obligèrent le président Aristide et sa femme à monter dans une voiture qui se dirigea vers laéroport. Ils navaient pas le choix, leurs deux filles se trouvant chez leurs grands-parents, aux USA, et servant dotages. Un grand avion blanc attendait sur le tarmac. Il ne portait aucune marque dimmatriculation, sauf un drapeau US peint sur la queue. Moreno obligea le couple à monter. Lavion décolla immédiatement pour se poser à Antigua. Aristide restait très digne. Sa femme pleurait en silence. Ils navaient pas de vêtements pour se changer et se doutaient que leur maison était déjà livrée au pillage. Peut-être allaient-ils mourir sans revoir leurs enfants. Lavion resta cinq heures stationné à Antigua. On refusa aux passagers de dire où ils se trouvaient ni ce quon allait faire deux. Lavion redécolla et traversa lAtlantique.
Dominique de Villepin avait négocié avec Bongo pour que ce dernier serve dintermédiaire auprès de François Bozizé, lequel venait de faire, avec laide de la France, un coup dÉtat en Centrafrique. Les Etats-uniens avaient reçu lassurance quAristide serait mis en détention dans une « prison militaire française ». Cette prison militaire française était en fait le palais du « président » Bozizé, effectivement contrôlé par un important détachement français. L« ami » qui mavait fait rencontrer Mme Rossillon était aussi (le monde étant petit) un ami de Bozizé. Apprenant par la presse larrivée dAristide en Centrafrique, je suppliai cet « ami » de me mettre en contact avec le dictateur de Bangui. Je nobtins quun numéro de télécopie qui me permit de faxer une lettre pour que Bozizé mautorise à joindre Aristide.
Après plusieurs jours defforts, je parvins à parler au lieutenant François, qui était le geôlier du président et finis par le convaincre de mautoriser à lui parler. Aristide ne me dit que ces mots : « Cest le Fort de Joux numéro 2 ! » Cétait assez clair, puisque le Fort de Joux était le lieu où les Français, après lavoir enlevé, avaient mis en détention et exécuté Toussaint Louverture (officiellement mort de froid et de tristesse). Cette formule était un appel au secours. Je lui demandai sil pouvait parler aux journalistes. Cela lui était impossible. Je donnai au président un rendez-vous téléphonique à 17 heures. Je me trouvais cette fois dans les studios de la radio RTL, dont il convient de saluer lindépendance, et cette conversation fut enregistrée. Le président Aristide déclarait avoir été enlevé avec la complicité de Dominique de Villepin, de sa sur, Véronique de Villepin-Albanel, de Régis Debray et de lambassadeur Thierry Burlkard. La conversation que javais eue avec le président Aristide fut diffusée le lendemain matin, sans aucune censure, au journal de sept heures. Le soir, je récidivais, mais sur TF1 cette fois, grâce à lamicale complicité de Patrick Poivre dArvor, que je dois lui aussi remercier pour son courage, puisquil réussit, non sans mal, on peut limaginer, à imposer le sujet au journal de 20 heures.
Une troisième rencontre fut organisée par mon entremise, chez Marc-Olivier Fogiel cette fois. Fogiel avait tenu à faire lui-même linterview. Elle serait diffusée sur le plateau de France 3 en ma présence. Je fis confirmer ces dispositions par écrit. Jétablis le contact et Fogiel fit son interview. Ses collaborateurs avaient préparé des questions du genre : « M. Aristide, vous êtes un dictateur, un trafiquant de drogue et un assassin, et vous avez pris la fuite pour échapper à la fureur du peuple que vous avez trahi, nest-ce pas ? » Aristide répondit à Fogiel dune manière si convaincante et avec un tel calme quil devenait évident quil avait été calomnié et enlevé. Linterview du président Aristide et ma présence étaient annoncées dans toute la presse pour lémission en direct du dimanche soir. On avait prévu un taxi pour que je my rende. Une heure avant le rendez-vous fixé, le journaliste qui avait monté le sujet mappela pour me dire que la diffusion et lentretien exclusif avec le président, de même que ma présence sur le plateau, étaient « déprogrammés ». Cétait un stagiaire qui avait encore des illusions. Il était écoeuré par ce quil appelait lui-même une censure, ayant travaillé tout le week-end. Je ne reçus jamais dexplication de Fogiel, mais jimagine que Villepin sétait opposé à cette diffusion en intervenant directement auprès de Marc Tessier, à lépoque président de France Télévisions.
Néanmoins, en partie grâce aux interviews diffusées sur RTL et TF1, et qui firent beaucoup de bruit, Bozizé fut obligé de laisser Aristide repartir lorsquun avion affrété par les amis démocrates du président (et où se trouvaient notamment Maxine Waters et Randall Robinson) se rendit, quelques jours plus tard, à Bangui. Au grand dam des Etats-uniens et des Français, Aristide put repartir en Jamaïque et y retrouver ses deux filles. Je devais apprendre plus tard quil avait été prévu que le président, comme je le pressentais, et comme il le pressentait sûrement lui-même, trouve la mort dans sa prison de Bangui. Il mest impossible daffirmer que Villepin était impliqué dans la préparation de cet assassinat, mais, dans la mesure où jai pu avoir la confirmation et la preuve irréfutable quil était bel et bien programmé, jimagine quil nétait pas difficile au ministre des Affaires étrangères dêtre au moins informé de ce qui allait se passer.
Plusieurs semaines plus tard, je reçus un appel téléphonique de Jamaïque. Cétait Aristide. Il me dit quun « grand oiseau » viendrait le prendre le soir même et quil allait retourner dans le pays originel sous la protection de lhomme que javais rencontré pour le bicentenaire. Cela voulait dire que Thabo Mbeki lui envoyait un avion à destination de Prétoria [9]. À la faveur de ces évènements, Aristide et moi nous liâmes damitié. Depuis six ans, il vit à Prétoria, sous la protection des Etats africains et de la Caricom (cest à dire de tous les états nègres de la planète, ceux quon ne désigne jamais comme faisant partie de la « communauté internationale ») avec, comme seul revenu, le salaire qui lui est versé pour les cours quil donne à luniversité dAfrique du sud. Je nai pu moffrir quune fois le voyage pour aller le voir. Jen ai profité pour linterviewer. Il ne sest jamais écoulé un mois sans que nous nous téléphonions. Notre dernier entretien, cétait il y a trois jours. Aristide a tout enduré, ne sest jamais plaint, na jamais plié.
Une fois le président Aristide renversé, Villepin et Bush, violant impunément la constitution du pays, mirent en place une nouvelle dictature sous légide dun Etats-unien, Gérard Latortue, une crapule nommée par les anciens pays esclavagistes « Premier ministre de transition ». La première mesure de Latortue fut dannuler la demande faite à la France de restitution des 21 milliards de dollars extorqués à partir de 1825. Deux ans plus tard, les partisans dAristide élisaient René Préval à la présidence, dans lespoir quil permette à Aristide de rentrer dans son pays. Le jour de cette élection, jétais dans le bureau du ministre français du Tourisme, Léon Bertrand. Il fut très étonné que je lui donne le nom nu président qui allait être élu, car ce nétait pas le candidat de la France. Aujourdhui, Léon Bertrand, ami intime de Chirac est en prison pour corruption. Ainsi va le monde.
René Préval, depuis quatre ans, na pas pu, na pas voulu ou na pas osé faire rentrer son ex-ami. Les Haïtiens nont jamais cessé de manifester pour le retour de leur président, honteusement enlevé par les Etats-Unis et la France. Un jour peut être, qui nest pas forcément éloigné, un nouvel « oiseau » venu dAfrique reconduira dans son pays celui qui naurait jamais du le quitter. Dans cet avion, le président Aristide sera accompagné de quelques amis états-unien : Danny Glover, Randall Robinson, Maxine Waters. Il y aura sûrement un Français aussi dans cet avion. Il se pourrait bien que ce soit moi.
Régis Debray a écrit un livre sur la « fraternité ». Il sapprête certainement à faire campagne pour lélection de Villepin en 2012 avec lespoir dêtre nommé ministre de la Culture. Quand il marche dans la rue, il ny a plus de gendarmes pour lescorter. Je ne lui ai jamais administré la paire de gifles quil mériterait certainement de recevoir. Je préfère le laisser avec sa conscience et le souvenir des milliers de morts, des dizaines de milliers peut-être, qui suivirent le coup dÉtat donc il fut lartisan. Sous le régime de Latortue, on enfermait les partisans dAristide dans des containers quon aller jeter ensuite dans la mer. Véronique de Villepin-Albanel continue danimer laumônerie de Sciences po. Elle ne sest jamais exprimée sur ces événements, mais comme cest, paraît-il, une bonne chrétienne, je suppose quelle me pardonnera davoir dit la vérité et quelle priera pour le salut de mon âme. Villepin, devenu ministre de lIntérieur, puis Premier ministre, envoya lannée même du bicentenaire, un corps expéditionnaire de 1 000 soldats français. On navait pas vu de soldats français en Haïti depuis la capitulation de 1803. Les soldats de Villepin firent sécher leurs slips, non pas sur la ligne Siegfried, mais sur les grilles du palais présidentiel. Ils baptisèrent lopération « Rochambeau », du nom du général qui se servit de chiens dressés pour dévorer les nègres et qui entreprit lextermination de tous les Haïtiens de plus de douze ans, en les faisant gazer au soufre dans les cales des bateaux. Le jour de leur départ, Paris Match publia linterview dune Haïtienne prétendant quelle avait assisté à une « messe noire » où le président Aristide avait « probablement » sacrifié un nouveau né en le coupant en morceaux. La seule accusation qui nait jamais été portée contre le président dHaïti, cest la pédophilie. Je métonne quils ny aient pas pensé. Burkard a pris sa retraite avec le traitement dambassadeur. Il est retourné chez lui, en Alsace, là doù il était venu, jeune homme, certainement avec des rêves plein la tête. Cest le temps qui la puni. Il a lair dun vieillard. Il se pique à présent décrire. Des romans policiers régionalistes. Il est venu me voir au stand au salon du livre de Paris en 2009, un peu penaud, comme pour faire la paix. Jai brandi le livre que je signais, Le nègre vous emmerde [10]. Il a fait demi-tour. Quant à Villepin, il ma fait appeler par son secrétariat, en septembre 2005, alors quil était Premier ministre, pour me nommer membre de la Commission nationale consultative des droits de lhomme (CNCDH) du fait de mon engagement pour les droits de lhomme. Comme jétais notoirement lami de quelquun quil a accusé de violer ces mêmes droits de lhomme, cette nomination était bien étrange. Pour exprimer ma gratitude, jai publié, deux mois plus tard, un livre sur Haïti : Le crime de Napoléon [11]. Je nai pas été renommé à la CNCDH au moment de son renouvellement. Au fait, laéroport de Cayenne sappelle Rochambeau. Je métonne que Christiane Taubira, députée de la Guyane, nait jamais demandé quon le débaptise.
Un livre de Randall Robinson, relatant dans le détail tous ces événements, est sous presse pour être publié le 18 février 2010 sous le titre Haïti, linsupportable souffrance [12]. Jaurai eu lhonneur de le publier et de le préfacer. Telle sera ma modeste contribution à la reconstruction dHaïti. Je nai écrit que la vérité. Lhistoire jugera.
Claude Ribbe Écrivain et philosophe. Dernier ouvrage paru :
Le diable noir : Biographie du général Alexandre Dumas (17621806), père de lécrivain. (Alphée 2009).
Intertitres et notes sont de la rédaction de “Voltairenet.org”, photos peuvent vues dans larticle original en cliquant sur le suivant site/lien : http://www.voltairenet.org/article164005.html
Notes
| 1. | Régis Debray est le fils de Maître Georges Debray et de Janine Alexandre-Debray. Celle-ci fut vice-présidente du Conseil municipal de Paris (194767) et sénatrice de Paris (197677). |
| 2. | No disparensoy el Ché, par Arnaldo Saucedo Parada. 1980. |
| 3. | Régis Debray avait été exclu des Jeunesses communistes pour son appartenance supposée aux services secrets français, indique Le Monde du 1er mars 1968. ll se rend à Cuba au titre de coopération, puis aurait rejoint la Bolivie à la demande de léditeur François Maspéro pour réaliser un reportage sur Ernesto Ché Guevara. Simultanément, le président De Gaulle nomme un ami des Debray, son fidèle garde du corps Dominique Ponchardier (le célèbre “Gorille”), ambassadeur en Bolivie. Après avoir établi le contact avec Ché Guevara, Debray souhaite retourner en France, mais le Ché le lui interdit afin de conserver le secret de sa présence en Bolivie. En définitive Debray est arrêté par les militaires boliviens et la CIA, le 17 mars 1967. Un mois plus tard, De Gaulle écrit au président Barrientos pour que sa vie soit épargnée. Des personnalités de gauche et de droite se mobilisent en France et aux États-Unis pour appeler à sa libération. Alain Geismar et Jean-Paul Sartre créent un Comité Debray. Les Forces spéciales boliviennes et la CIA cernent le campement de Ché Guevara le 8 octobre 1967, le capturent et le tuent. Régis Debray est amnistié par le nouveau président Juan José Torres et libéré la veille de Noël 1970. |
| 4. | Lordonnance de Charles X qui contraignit les Haïtiens à payer leur liberté, Réseau Voltaire. |
| 5. | LExpédition, par Claude Ribbe (Le Rocher, 2003). |
| 6. | « La CIA déstabilise Haïti », Réseau Voltaire, 14 janvier 2004. |
| 7. | « Jean-Bertrand Aristide, un an après », par Claude Ribbe, Réseau Voltaire, 22 février 2005. |
| 8. | « Coup dÉtat en Haïti », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 1er mars 2004. |
| 9. | « Paris relâche le président haïtien », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 16 mars 2004. |
| 10. | Le nègre vous emmerde, par Claude Ribbe (Buchet-Chastel, 2008). |
| 11. | Le Crime de Napoléon, par Claude Ribbe (Privé, 2006). |
| 12. | Haïti, linsupportable souffrance, par Randall Robinson (Éditions Alphé/Jean-Paul Bertrand, 2010). |
