par Leslie Péan 17 janvier 2010
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ès les premières heures de laube du 13 janvier, les amis dominicains étaient au rendez-vous de la solidarité pour arpenter avec les Haïtiens la route de leur malheur. Ils étaient à Delmas, à la GrandRue, à Cité Soleil pour faire les premières évaluations du séisme et apporter les premiers secours au désastre provoqué par ce méga-drame. Ils côtoyaient les cadavres jonchant leur parcours. La désolation ambiante défie le pouvoir dévocation des mots. Ils sattaquaient au défi humanitaire de corps gisant sur la chaussée dégageant une puanteur insupportable. En effet, seize heures après le séisme, les cadavres commençaient à entrer en putréfaction sous la chaleur de 90 degrés. On se doit denlever son chapeau pour saluer tous ceux et celles qui refusent de récupérer lévénement et qui sengagent dans lanonymat. En protégeant la dignité des assistés. Aux premières heures du jour, leur hélicoptère a atterri dans lobscurité. Loin de tout paternalisme, les amis dominicains dHaïti se sont réveillés tôt pour apporter leur soutien à leur peuple frère. Un appui silencieux tout comme celui apporté par les Cubains. Sans fanfare.
Lampleur de la catastrophe qui vient de frapper Haïti nest pas pour nous plonger dans limpuissance et pour écarter la réflexion et lexpérience dans les actions à mener pour atténuer les conséquences gravissimes du séisme. Cest le moment dun réveil national pour trouver les moyens à mettre en uvre afin davoir des solutions à la hauteur des besoins des victimes frappées par le malheur. Après le séisme de magnitude 7.3 sur léchelle de Richter, 48 répliques de magnitude comprise entre 4.3 et 5.9 ont continué de secouer le pays (1), cinq jours après le mardi 12 janvier à 16 heures 53. Nous exprimons toutes nos condoléances aux familles endeuillées par cette grande tragédie. Nous partageons leurs peines et exprimons notre solidarité à tous ceux et celles qui sont victimes de cette catastrophe.
Laide internationale a été prompte et efficiente, de la République Dominicaine qui sest manifestée immédiatement à la Chine rouge qui est arrivée la première en Haïti avec un avion charriant 60 secouristes, suivie par les Etats-Unis, lIslande, Cuba et Porto-Rico. Le président Obama a promis une aide de 100 millions de dollars, délégué deux bateaux et un porte-avion avec 24 hélicoptères pour assister Haïti. Le président Préval a pris peur devant un tel déploiement. Il craint que les 10,000 soldats dont 3,800 sont déjà sur place, soient un cheval de Troie. Trente pays parmi lesquels le Venezuela, la France, la Russie, le Mexique, le Canada ont envoyé des secouristes avec du matériel pour les opérations de recherche et de secours incluant des chiens renifleurs pour trouver les victimes sous les décombres. La communauté internationale a promis un montant global de 360 millions de dollars comme aide durgence. Une goutte deau dans locéan des besoins pour les prochains six mois évalués par Ban-Ki-moon, secrétaire général de lONU, à 562 millions de dollars.
En effet, nos estimations font état de dommages et pertes dun montant de 4 milliards de dollars pour une année, soit 56% du PIB, afin quHaïti soit au niveau où elle était avant le séisme. Ces 4 milliards de dollars nécessaires pour alimenter un Fonds de Reconstruction incluent les effets de la catastrophe sur les infrastructures, lappareil productif et lenvironnement. Ils nincluent pas les aspects sociaux et psychologiques qui méritent certainement une attention soutenue. Les risques de dégradation mentale sont réels et des dispositions doivent être prises afin que le séisme ne vienne augmenter lexclusion de certaines catégories sociales. À cet égard, lexpérience du Rwanda peut être utile dans le traitement du stress post-traumatique.
Plus généralement, lexpérience du tsunami à Banda Aceh en Indonésie où périrent 130.000 personnes en décembre 2004 doit être mise à profit. Au cours de la première année, cest essentiellement laide durgence dun milliard de dollars qui a été mise en uvre. Ce nest quen 2006 que les travaux de reconstruction ont effectivement démarré. La communauté internationale a investi 13 milliards de dollars pendant cinq ans pour effacer les traces matérielles du tsunami. Laide internationale est bienvenue, mais à chaque étape de lintervention des secouristes et donateurs, des cadres haïtiens devraient les accompagner dans un partenariat pour assurer leur efficience et leur efficacité. Sinon laide sera gaspillée et natteindra pas les personnes auxquelles elle est destinée.
Le plus dur dans lurgence est de coordonner les actions
Des interventions directes, concertées et planifiées sont nécessaires pour secourir les blessés, pour faire une action rapide afin daider ces gens, pour enlever les cadavres qui sont dans les rues et autour des campements, pour que les gens nenterrent pas eux-mêmes leurs cadavres. Toute une logistique est nécessaire pour coordonner les actions.
Laide massive ne peut pas être distribuée si laccès aux quartiers est interdite à cause des routes bloquées telles que la GrandRue, la route de Delmas et lAvenue John Brown ainsi que nombre de rues secondaires. Plus que jamais, les informations doivent être disséminées. Les radio Caraïbe et Signal FM ont joué un rôle important dans linformation de la population depuis le 12 Janvier. Ces radios ont permis de combattre les rumeurs des voleurs qui prétendent que les eaux ont envahi le bas de la ville, afin que les gens quittent leurs maisons pour quensuite elles soient dévalisées par dautres bandits dans la chaîne des malfaiteurs. Lassassinat du militant anti-MINUSTAH, le professeur Anil Louis Juste, 52 ans, deux heures avant le séisme, indique que les adeptes de la violence continuent avec leurs pratiques meurtrières.
La coordination des interventions des secouristes de 30 pays est capitale pour éviter quils ne se marchent sur les pieds les uns les autres. Les premiers signes de ce dérapage sont évidents avec les Américains contrôlant laéroport qui ont interdit latterrissage dun avion français apportant un hôpital de campagne. On encore avec les militaires de lONU interdisant aux médecins de Partners in Heath de continuer leurs activités médicales à ciel ouvert dans leur périmètre daction. La rationalisation des interventions des secouristes est dautant plus importante pour inciter les populations touchées à participer aux décisions qui concernent leurs vies. Tout comme le gouvernement haïtien doit rendre des comptes sur les ressources financières et matérielles mises à sa disposition, lindustrie humanitaire doit aussi rendre des comptes au gouvernement et à la population.
Plus fondamentalement, un réel partenariat doit être établi avec les Haïtiens dans tout sérieux effort humanitaire et de développement. Comme lexplique lécrivain américain Tracy Kidder dans le New York Times, la communauté internationale a saboté la révolution haïtienne de 1804. Mais, plus important encore, Tracy Kidder suggère que si Haïti continue davoir une pauvreté abyssale malgré lexistence de dix mille organisations non-gouvernementales (ONG) à travers le pays depuis trente ans, la preuve est donnée que ces organisations sont très peu efficaces dans la lutte contre la pauvreté.2 Les secouristes étrangers doivent être accompagnés de leurs collègues haïtiens. On a vu comment, grâce à leur connaissance du terrain, les pompiers venant du Cap-Haïtien ont pu, trois jours après le séisme, sauver encore des vies sous les décombres.
Des larmes de crocodile ou de laide pour la reconstruction
Les Haïtiens doivent être conscients que la tâche est immense et que lÉtat haïtien na pas les compétences requises. Le président a malheureusement choisi de se taire dans les premières vingt heures de lévénement. Dans la tempête, le capitaine du bateau na pas donné des directives. Léquipage ne sait pas quoi faire et linertie sinstalle. Linaction gouvernementale est dautant plus grande quil ny avait pas de pensée prospective pour préparer des réponses prévisionnelles de secours à une catastrophe annoncée par des experts haïtiens.
En effet, le géologue haïtien Patrick Charles, 67 ans, ancien professeur à lUniversité de La Havane, avait prédit une catastrophe environnementale en Haïti le 25 septembre 2008 dans le journal haïtien Le Matin. Il avait alors déclaré « Toutes les conditions sont réunies pour quun séisme majeur se produise à Port-au-Prince. Les habitants de la capitale haïtienne doivent se préparer à ce scénario qui finira, tôt ou tard, par arriver »3. Un autre expert haïtien, lingénieur géologue Claude Prépetit, un an plus tard, le 8 octobre 2009, mettait en garde les autorités sur les risques sismiques qui menaçaient Haïti4. Dans son rapport qui a été classé dans un tiroir, lingénieur Prépetit avait écrit « De faibles secousses sismiques ont été ressenties dans plusieurs coins du pays durant la période des inondations catastrophiques. Bien que les inondations soient dorigine météorologique et les séismes, dorigine géophysique, il semblerait quil existe un lien entre ces deux phénomènes naturels.»
Les inondations catastrophiques précurseurs du séisme sont les deux tempêtes tropicales Fay et Hanna et les deux ouragans Gustav et Ike qui ont ravagé Haïti aux mois daoût et septembre 2008. Des secousses sismiques de faible intensité avaient été enregistrées alors tout le long de la faille sismique Pétionville/Tiburon. Pourquoi le gouvernement haïtien a-t-il refusé découter les enfants du pays ? Est-ce parce que les dirigeants haïtiens ne considèrent pas leurs propres concitoyens comme des êtres de savoir et de savoir-faire ? Ils préfèrent suivre ceux qui nous ont mis sous embargo depuis lindépendance de 1804 et qui nont que des larmes de crocodile devant nos malheurs. Quand ils ne disent pas tout simplement quHaïti est un pays maudit dont les fils ont contracté, lors de la cérémonie du Bois Caïman du 22 août 1791, un pacte avec le diable comme la déclaré lancien candidat à la présidence et révérend évangéliste américain Pat Robertson à la télévision au lendemain du séisme. Lordre punitif mondial a sanctionné Haïti et les Haïtiens pour avoir mis le monde sur le chemin de la liberté contre lesclavage. Et depuis lors, le défi haïtien continue dans sa résistance contre cet ordre maléfique.
Pour un plan de reconstruction sans illusions
Le gouvernement dit avoir créé une cellule de crise. Pourtant la population nest pas informée sur le travail de cette cellule ? Quelles sont les équipes de secours et de sauvetage dont dispose cette cellule ? Combien sont à Delmas ? Combien sont au centre ville, à Carrefour, à Turgeau, à Pétionville, à Léogane, à Jacmel ? Comment sorganise laccès aux zones sinistrées, notamment proches de lépicentre, telles que Carrefour et Léogane ? Qui soccupe de faire un diagnostic rapide des besoins ? Le président Préval était visiblement incapable de dire quels étaient les besoins 24 heures après la catastrophe. Un peu décevant. Le 13 janvier, cest sur les ondes de Signal FM, que le cinéaste Arnold Antonin sest fait lécho de la société civile haïtienne pour exiger une prise de position du gouvernement haïtien en général et du président Préval en particulier en leur demandant de venir sexprimer devant la nation5. Dans ce genre de situation en Chine en 2008 par exemple, on a vu le premier ministre Wen Jiabao se rendre sur les lieux du séisme 90 minutes après les incidents et sadresser aux sinistrés.
Pour affronter lhorreur, il ne faut pas sarrêter de penser
Lautre danger qui menace Haïti aujourdhui est de croire et de faire croire que la communauté internationale puisse trouver les solutions à la place des Haïtiens. Quon nous comprenne bien. Il existe de la solidarité internationale, mais parfois les catastrophes naturelles sont loccasion deffets dannonce. Dans les périodes de crise financière internationale, les promesses risquent de ne pas se matérialiser ou encore laide réelle ne dure que le temps de la couverture médiatique de lévénement. Pour ceux qui rêvent, quils se rappellent quaux Etats-Unis dAmérique, le pays le plus développé du monde, après le passage de louragan Katrina, non seulement, les pauvres de la Nouvelle Orléans ont tout perdu, mais de plus aucune reconstruction sérieuse des digues na été entreprise par le US Army Corps of Engineers6. Les Haïtiens ne peuvent vraiment compter que sur leurs propres forces, sur celles de leurs frères et surs vivant en diaspora. Car une fois passé le moment durgence, la communauté internationale aura dautres chats à fouetter. Lextrême-droite républicaine américaine veille au grain et a déjà commencé à attaquer le président Obama pour ses promesses daide à Haïti.
Haïti a des ressources à mettre en valeur dans le travail de reconstruction pour améliorer le sort national. Ce nest pas le moment pour des actions aveugles. Pour couper les arbres afin de faire du feu pour cuire les aliments. Ni de construire des maisons sur des flancs de montagne parce quil faut avoir un toit. La reconstruction des zones sinistrées ne peut se faire sans un plan dans lequel les Haïtiens ont leur mot à dire. Il faut une réflexion sérieuse pour déterminer collectivement comment nous allons gérer lespace national afin quil ne soit pas simplement que la reproduction au niveau du sol des rapports sociaux de chen manje chen. Lorganisation américaine Active Learning Network for Accountability and Performance in Humanitarian Action (ALNAP) a fait la collecte des expériences mondiales en matière de sauvetage pour se relever des catastrophes naturelles. Nous mettons en annexe leurs recommandations en français. Contrairement à ce que lignorance propage, plus que jamais, cest le moment de la réflexion pour laction. Pour affronter lhorreur, il ne faut pas sarrêter de penser.
Annexe. Recommandations
Les 17 recommandations ci-après, tirées de cette évaluation, proposent des mesures pour atteindre les objectifs globaux suivants permettant daméliorer les diagnostics internationaux des besoins :
- La communauté internationale doit adopter une approche plus pragmatique du diagnostic des besoins (recommandations 1 à 5).
- La nécessité dévaluations thématiques réalisées par des gens de lextérieur peut être réduite grâce à la remise du pouvoir décisionnel aux populations touchées (recommandation 6).
- La rationalisation des mécanismes pléthoriques qui se répètent et se font concurrence actuellement permettra daméliorer la qualité des diagnostics des besoins (recommandations 7 à 10).
- Les mass-media continueront à jouer un rôle déterminant (recommandation 11).
- De nouveaux arrangements financiers et administratifs simposent pour mobiliser les équipes dévaluation de manière rapide et efficace (recommandations 12 et 13).
- Un changement dattitude est indispensable : il convient dintroduire le contrôle de la qualité et lobligation de rendre compte dans la plus grande « industrie non réglementée » du monde (recommandations 14-16).
- Lensemble des personnes ou ménages touchés doivent être inscrits dans une base de données centrale, qui comprend également les détails de leur situation et de leurs besoins (recommandation 17).
- LONU et la Croix-Rouge doivent soit investir massivement dans le diagnostic rapide des besoins humanitaires soit cesser de faire croire que ces diagnostics influent sur la prise de décisions.
- Les donateurs et les intervenants doivent continuer à investir dans les diagnostics de qualité, menés dès le début, des besoins de rétablissement des moyens dexistence.
- Tous doivent investir dans le renforcement des capacités nationales dévaluation (état de préparation).
- Les diagnostics futurs doivent être réalisés conjointement avec les autorités nationales et faire lobjet daccords officiels signés avant toute catastrophe future.
- Les premiers diagnostics rapides réalisés avec le gouvernement national doivent faire davantage appel à la télédétection (images satellites).
- Des interventions à base dargent doivent être mises en uvre dans la mesure du possible.
- LONU et la Croix-Rouge doivent sunir pour aider le gouvernement à réaliser un premier diagnostic rapide des besoins.
- LONU doit intégrer tous les éléments dintervention destinés à appuyer les diagnostics (UNDAC, CIH, UNJLIC) dans un seul programme de gestion des connaissances. Une séparation claire doit être établie entre les ressources humaines et matérielles consacrées à la coordination et au diagnostic des besoins.
- OCHA doit augmenter sa capacité danalyse des données et brosser un tableau global, consolidé et actualisé, des besoins et des lacunes.
- Les organisations chefs de file pour certains secteurs ne doivent pas être détournées de leurs fonctions essentielles dévaluation et de coordination pour soccuper de la mise en uvre directe dactions humanitaires.
- La possibilité dintégrer des représentants des mass-media dans les équipes dévaluation rapide doit être sérieusement envisagée.
- Des fonds doivent être prévus et toujours disponibles pour les diagnostics rapides.
- Les procédures dapprovisionnement et de recrutement de lONU doivent être améliorées afin dassurer la disponibilité immédiate de ressources humaines et dappui logistique. Si cela savère impossible, lexternalisation doit être envisagée.
- Une fois résolue la situation durgence immédiate, les donateurs doivent faire dun diagnostic fiable et dun plan clair de suivi de lévolution des besoins une condition sine qua non de leur finement.
- LONU doit améliorer la fiabilité des estimations du nombre de personnes touchées et de leurs besoins. Elle doit également décourager, de façon proactive, lapport de formes daide déplacées.
- La capacité dévaluation doit constituer lun des critères du système proposé daccréditation internationale des organisations humanitaires.
- Les personnes/ménages touchés doivent tous être inscrits dans une base de données centrale gérée conjointement par les autorités nationales et lONU.
Notes
1. U.S. Department of the Interior, U.S. Geological Survey, January 15, 2010.
2. Tracy Kidder, “Country without a net”, OP-Ed, New York Times, January 13, 2010.
3. Phoenix Delacroix, « Haïti : Menace de Catastrophe Naturelle / Risque sismique élevé sur Port-au-Prince », Le Matin, 25 septembre 2008.
4. Haïti: « Cesser de construire notre vulnérabilité », Le Nouvelliste, 23 octobre 2009. Le rapport de Claude Prépetit a été publié par le Laboratoire National du Bâtiment et des Travaux Publics, Delmas 33, Rue Louverture # 27, Port-au-Prince, Haïti. Voir également Claude Prépetit, « Tremblements de terre en Haïti : mythe ou réalité ? », Le Matin, jeudi 9 octobre 2008.
5. Jean-Michel Caroit, « À Port-au-Prince, une situation “dantesque” », Le Monde, 14 janvier 2010.
6. Errol Louis, “Four years after Hurricane Katrina, New Orleans still needs us”, Daily News, August 30, 2009.
