par Claude Ribbe publié pour la première fois in http://www.claude-ribbe.com
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aïti est frappée, une fois de plus, mais Haïti se relèvera, malgré ses souffrances. Haïti existe et continuera dexister, nen déplaise aux racistes. Jentends pleurer les crocodiles. La fatalité. Une malédiction peut-être. Le diable probablement. Ces reptiles affligés sous-entendent que les Haïtiens auraient fait certainement quelque chose de terrible pour que la nature sacharne à ce point sur eux. Cependant, aussi spectaculaire soit-il, le séisme qui fait aujourdhui des milliers, des dizaines de milliers de victimes peut-être, est-il plus violent que les catastrophes imposées à ce pays depuis trois siècles par des hommes? Et puisquil faut bien quun Français au moins le dise, javoue, en tant que français, que mon pays porte, à légard des malheurs dHaïti, une responsabilité particulière. La France y a déporté pendant cent cinquante ans un million dhommes, de femmes et denfants dAfrique, niant quils fussent des êtres humains, les exploitant en esclavage dune manière qui ne leur laissait quune espérance de vie de quelques années seulement. Ces hommes, ces femmes et ces enfants ont pris les armes. Deux ans plus tôt, les bourgeois de Nantes et de Bordeaux, devenus députés, pensaient quils pourraient se déclarer, eux, libres et égaux tout en continuant de senrichir en trafiquant les Africains.
Les Haïtiens, en abattant lesclavage, ont rendu la déclaration des droits de lhomme universelle, sans distinction de couleur. Napoléon a voulu les remettre dans les fers. Ne pouvant y parvenir, il a tenté lextermination sur le fondement de la couleur, utilisant tous les moyens, ouvrant en quelque sorte la voie à toutes les barbaries. Ce nest pas à Napoléon quil faut en vouloir, mais à ceux qui aujourdhui encore tentent de défendre ses bassesses parce quils aimeraient les reproduire.
Lindépendance était la seule issue. Les Haïtiens ont gagné la guerre contre larmée qui faisait trembler lEurope et le monde. Vingt et un ans plus tard, les Français, pour se rembourser du prix des esclaves quils avaient perdus, ont imposé par la force un traité par lequel les Haïtiens se condamnaient davance à la misère. Cent vingt-cinq millions de francs or, réduits à quatre vingt dix millions, mais alourdis des intérêts des emprunts que naturellement des banquiers français sétaient empressés de consentir. Le principal représentait au bas mot léquivalent dun milliard deuros. On ne sait trop à quelle somme on aboutirait si lon tenait compte de la dépense globale imposée aux Haïtiens par cette opération de racket. Ils ont mis plus dun siècle à payer. En 1972 encore, la France ergotait sur des sommes dérisoires quelle exigea avant de signer un prétendu traité de coopération. En 2004, un grand admirateur de Napoléon, devenu ministre des Affaires étrangères, a fini denfoncer Haïti dans le marasme en y soutenant un coup dÉtat qui a occasionné, hélas, par ses conséquences, autant de morts quon risque den dénombrer après le tremblement de terre du 12 janvier 2010. Des rapports objectifs lattestent. Aucun Français na eu le courage de se dresser contre cette révoltante injustice ni de dénoncer lenlèvement dun président démocratiquement élu. Personne na osé protester contre ce coup dÉtat qui navait dautre but que dempêcher Haïti de célébrer le bicentenaire de son indépendance. Personne excepté moi. Il est des circonstances où la voix discordante dun seul homme peut sauver lhonneur dun pays tout entier. Lhistoire la démontré. Lhistoire peut le démontrer encore.
Au moment où le tremblement de terre a frappé Port-au-Prince, les pays qui se vantent de constituer la communauté internationale (dont les Africains et leurs descendants seraient implicitement exclus) sapprêtaient à organiser des élections prétendument démocratiques, en interdisant au principal parti haïtien dy prendre part, quitte à obtenir un résultat acceptable avec deux pour cent de participation au scrutin.
Le chef de ce parti éliminé par le monde dit civilisé, en exil forcé depuis six ans, protégé des assassins par lUnion africaine et la Caricom, naurait pas le droit de rentrer chez lui parce quil dérangerait le jeu dont quelques anciens pays esclavagistes auraient fixé les règles ?
Certes, le passé est le passé. En tant que français qui na pas dédaigné de porter les armes pour son pays (ce qui nest pas le cas de tous ceux qui me critiquent), je ne cherche pas à humilier ma patrie. Mais certains trous de mémoire ne sont-ils pas plus humiliants encore que certains repentirs ?
Jobserve que les chefs dÉtat de la République française se sont rendus dans tous les pays du monde. Tous les pays, sauf un : Haïti. Cette absence ne trahirait-elle pas un embarras ? Une gêne obscure ? La France na peut être pas de dette à légard dHaïti. Mais naurait-elle pas un devoir ?
Cest pourquoi jappelle le président de la République française, M. Nicolas Sarkozy, dabord à débloquer, pour cette ancienne colonie, qui na pas renoncé à parler notre langue, une somme assez significative pour quelle nait pas lair dune misérable et indigne aumône qui ridiculiserait la France eu égard à leffort consenti par dautres nations qui nont, elles, rien à se reprocher.
Je lappelle également à se rendre dès à présent en Haïti pour quil soit ainsi le premier chef dÉtat de la République à accomplir ce geste fort. Au nom de la dignité de la France, au nom de lidentité nationale dont il veut que nous débattions. Oui, de lidentité nationale, car, sans même tenir compte des dizaines de milliers de Français dorigine haïtienne qui apprécieraient ce signe de solidarité, Haïti, qui fit vivre pendant cent cinquante ans un Français sur huit, fait partie intégrante, comme lhistoire de lesclavage, de lidentité nationale, aussi sûrement que ma part de refoulé fait partie de moi-même.
Jappelle du même coup le président de la République française à rendre à linstant ses droits au plus méritant des Haïtiens de France, le général Alexandre Dumas, père du célèbre écrivain, qui sest sacrifié pour la Révolution et la République et dont on refuse depuis deux cent huit ans, simplement à cause de sa couleur et de son origine, de lui rendre la place quil mérite dans le cœur et la mémoire des Français.
Voici ce quécrivait le fils de ce héros en 1838 : « Il serait bon que les Haïtiens apprissent à la vieille Europe, si fière de son antiquité et de sa civilisation, quils nont cessé dêtre français quaprès avoir fourni leur contingent de gloire à la France. »
