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Politique 2008: les États-Unis entre le chaos et la cohérence

—Frantz-Antoine Leconte, Ph.D.

L’A

mérique étatsunienne rentre dans l’unicité. Elle devient un pays qui éprouve une fièvre électorale deux années ou presque avant la fin du mandat du président en exercice, l’hôte de la maison blanche: Georges W. Bush. Elle rentre aussi, et avec enthousiasme, dans la fièvre de la prolifération politique qui se manifeste par d’incessantes déclarations d’intention de candidature à la candidature, enhardies par l’échec du parti républicain aux dernières élections législatives de novembre 2006 qui ont permis l’inauguration d’un congrès à majorité démocrate; une simple majorité (qui aurait pu être une massive avalanche en réponse aux dernières années catastrophiques de l’administration républicaine) au sénat, à la chambre des représentants et aux postes de gouverneurs.

The Freedom of the Press —drawing by Art Young, 1912.

L’ère de la cohabitation sur l’échiquier politique étatsunien perce en même temps qu’émergent des figures connues et inconnues des observateurs politiques de l’hyperpuissance. Des noms, tant du côté démocrate que du côté républicain, défilent et annoncent cette tranche de temps psychédélique qui ouvre la parenthèse électorale qui est plus longue, plus éprouvante et éreintante cette fois-ci. Hillary Clinton, ex-première dame et sénatrice de New York, Barack Obama, sénateur de l’Illinois, John Edwards, ex-sénateur de North Carolina et ancien candidat à la présidence, Bill Richardson, gouverneur de New Mexico, Christ Dodd, sénateur du Connecticut, Joe Biden, sénateur du Delaware, Mike Grave, ex-sénateur d’Alaska et Dennis Kucinich, représentant d’Ohio, du côté démocrate, se déclarent, face à Mitt Romney, ex-gouverneur du Massachusetts, Rudy Giulani, ex- maire de New York, John McCain, sénateur de l’Arizona et ancien candidat à la présidence, Fred Thompson, célèbre acteur et ancien sénateur, Ron Paul, représentant du Texas et Mike Huckabee, ex-gouverneur de l’Arkansas et pasteur, du parti républicain.

Tout ce beau monde qui brigue la présidence nous interpelle et nous pousse à apprendre de la présidentielle américaine, de ce fameux casse-tête chinois, les critères, la complexité des démarches et les modes de désignation des candidats, étrangers, uniques et incomparables à tout autre processus électoral de la planète.

Il est sans doute utile de comprendre le système de bipartisme politique autour duquel gravitent deux parties politiques traditionnels qui ont opéré chacun des évolutions d’ordre idéologique au cours de leur histoire pour devenir de nos jours, le parti démocrate, numériquement supérieur et plus libéral et le parti républicain, nettement plus conservateur. S’il y a possibilité de participation d’autres formations politiques, un parti réformiste, indépendant ou le parti vert par exemple; parce qu’ils ne sont pas inclus dans le mécanisme politique américain traditionnel, ils sont condamnés à se retirer sans trop bouleverser le statu quo.

Le mode de désignation des candidats fascine aussi, telles les élections primaires ouvertes qui emploient un scrutin régulier où tout le monde vote pour le candidat de son choix et se retire. Quant au caucus, il appartient à un registre différent. Il s’agit plutôt d’une réunion interne entre des membres d’un parti représentant les candidats en lice et qui se termine par des votes, des négociations et des déclarations. La couverture médiatique de ces événements sait montrer parfois la cacophonie qui en résulte. Cet aspect des primaires gagnerait en transparence s’il pouvait être réformé, d’autant plus que c’est une méthode qui varie d’un état à l’autre. Dans certains états, les républicains et les indépendants officiellement inscrits peuvent participer à la désignation d’un candidat démocrate. Cependant, rien ne semble être comparable au fameux mystère des électeurs appelés «délégués, super-délégués et grands électeurs». Les premiers correspondent à une valeur numérique calculée selon l’étendue de la population de l’état concerné et décerné à un candidat d’après son score. Ce qui explique que les grands états disposent de plus d’électeurs comme la Californie, New York, le New Jersey et le Texas au cours des élections primaires et présidentielles.

Si l’exception réside parfois dans les différences du calendrier électoral des deux partis concernant les dates, on la relève aussi dans le fait que le parti démocrate adopte un scrutin proportionnel tandis que les républicains favorisent un scrutin majoritaire dans les primaires. Chez les républicains, un vote en plus de votre rival dans un état vous autorise à l’emporter. C’est tout ou rien, comme dans les élections générales. Par accident, un candidat peut remporter le vote populaire et l’autre, son rival, celui des électeurs dans les primaires comme la présidentielle (Al Gore et George Bush en l’an 2000).

Il faut établir une dernière différence concernant les électeurs qui participent aux primaires. Il y en a qui s’engagent et qui font un choix et d’autres qui peuvent voter à la dernière minute, à la convention du parti où l’on désigne le ticket (candidats à la présidence et vice-présidence). Ils votent comme ils veulent en adoptant leurs propres critères de sélection ou en suivant la majorité.

Le Super Tuesday, le super-Mardi importe aussi parce qu’on a organisé le premier mardi de février de cette année plus de 22 primaires dans les états suivants: Alabama, Alaska, Arizona, Arkansas, Californie, Colorado, Connecticut, Delaware, Georgia, Idaho, Illinois, Kansas, Massachusetts, Minnesota, Missouri, New Jersey, New Mexico, New York, North Dakota, Oklahoma, Tennessee et Utah. On devrait normalement pouvoir apprendre les noms des élus démocrates et républicains qui présideraient leur ticket respectif le mardi du 5 février 2008. Cela n’a pas eu lieu; la lutte entre les rivaux s’est avérée trop serrée, les différences idéologiques trop ténues et l’électorat un peu embarrassé, sinon écartelé entre un homme et une femme qui partagent le même rêve.

Si McCain s’est distingué des républicains en se hissant à la première place, Obama semble avoir mis plus de distance entre lui et Hillary Clinton. C’est un constat d’évidence, le numéro 1 démocrate ne sera pas connu avant le milieu du mois de mars ou à la fin du mois d’avril ou avant l’été. Malgré les vagues puissantes du déferlement d’Obama, Hillary et lui ne sont séparés que d’une centaine d’électeurs (delegates). Si Obama a remporté plus de petits états, Clinton a triomphé dans les plus grands comme New York, la Californie et a gagné aussi la primaire du Texas (Obama a gagné le caucus), dans l’Ohio et en Pennsylvanie, des primaires que certains analystes appellent, concernant Hillary, le scrutin de la dernière chance.

Et pourtant au début de 2007, durant les premiers jours de cette merveilleuse odyssée, la fortune politique lui souriait. Elle avait subi une véritable métamorphose, un renouveau en renonçant aux clichés et aux oxymorons dans les discours. Sa connaissance des dossiers avait gommé l’arrogance personnelle. Elle avait appris à desserrer les mâchoires, ce qui la rendait plus sympathique. Elle avait levé des fonds incroyables, un trésor de guerre inédit. Et avec l’appui de Bill, son mari, l’homme politique le plus populaire de l’histoire récente du pays, elle était partie à la conquête de la psyché de l’Amérique du nord. Elle avait même adopté une approche efficace qui n’assommait pas ses interlocuteurs. Elle semblait les écouter attentivement et partager leurs préoccupations. Elle avait développé un art de la conversation qui faisait mouche. On disait tout bas, mais en le croyant fermement, qu’elle allait créer une dynamique féminine qui aboutirait à placer une femme au sommet de l’État, tant sa côte de popularité grandissait. Tout allait bien dans le meilleur des mondes.

Survient le premier choc électoral de l’Iowa du 3 janvier 2008 qui montre les fissures de son énorme dispositif et surtout le nom, les aspirations et la magie du jeune sénateur de l’Illinois, Barack Hussein Obama, infatigable animal politique, qui veut écrire une nouvelle page de l’histoire du peuple américain en gagnant avant la fin de février plus de 22 états de l’Union, et surtout les dix dernières rencontres électorales. Mélange de Robert Kennedy et de martin Luther King à la fois, ce jeune premier, servi par un extraordinaire concours de circonstances, attire dans son camp les plus grands noms et les plus grands talents ainsi que toutes les couches de l’électorat et les syndicats. Le charme de son populisme paraît irrésistible et réussit bien à cacher son inexpérience et quelques légèretés de son projet de société. Le verbe, l’humour et les chaleureuses promesses colmatent les brèches avec succès et séduisent des foules immenses qui croient entrevoir les rives d’une terre promise qui offrirait un meilleur destin, une terre plus humaine aux minoritaires et aux immigrants.

L’Amérique étatsunienne vit avec une attention inégalable des moments qu’elle souhaitait et redoutait à la fois. La dynamique politique et idéologique du parti démocrate a engendré deux grands champions qui s’affrontent dans un duel sans merci dont l’intensité crée un malaise et des dérives regrettables. Hillary en se référant au rêve du Dr. King a malheureusement tenté de prouver que sa réalisation n’aurait pas eu lieu sans la bonne foi du président Lyndon Johnson. Ce premier impair aura été suivi par d’autres. Bill Clinton dans des excès de zèle s’emporte jusqu’à qualifier l’opposition d’Obama à la guerre en Irak de «conte de fée». Et plus tard, il sera aussi question de plagiat, car Obama aurait employé des slogans d’un autre leader politique. Le camp de Clinton se fait aussi taper sur les doigts. On apprend qu’une femme qui ne peut maintenir «son foyer» ne pourrait diriger les États-Unis et qu’en cas de victoire d’Hillary aux urnes, on ne pourra envisager de lui accorder son soutien, même si on appartient au camp démocrate. Son vote pour la guerre en Irak devient un cauchemar, même si on sait que les renseignements sur l’existence d’armes nucléaires dans ce pays avaient été fabriqués. Chelsea, la courageuse fille d’Hillary, est insultée. Racisme et sexisme sont également de la partie. C’est ce qui explique l’accusation de racisme formulée à l’endroit de Bill Clinton, hier encore le fils chéri des populations minoritaires et défavorisées, le premier président, dit-on, «favorable aux noirs d’Amérique». Existe-t-il une solidarité raciale, de classe ou sexuelle qui serait incontournable dans cette campagne? La véracité de ces théories n’a pas encore été prouvée. Même si Hillary se révèle une véritable championne au coeur de l’électorat féminin, elle transcende ce groupe combien important dans la campagne. Et Obama inspire et gagne beaucoup plus que l’électorat noir. D’ailleurs, il a le vent en voile. Cette vitesse qu’il acquiert lui permet de toucher à la fois l’électorat noir, blanc, hispanique, les jeunes, les femmes: tout le monde.

La confrontation politique dans le camp démocrate ne laisse plus de place à autre chose à la surface de l’actualité, tant elle est intense aux U.S.A. Elle n’épargne pas les milliers d’églises, car les lieux de culte servent de relais d’influence, autant que les coiffeuses, les instituts de beauté et les panneaux publicitaires. Les candidats manifestent un don d’ubiquité à la télé dont la pub coûte des sommes astronomiques. Il est très difficile de s’imaginer une Amérique étatsunienne. qui s’immobilise, fermée aux événements extérieurs et qui ne prête l’oreille que dans la mesure où ceux-ci sont évoqués dans la lutte épique de cette année.

Y-t-il dans l’affrontement total qui a eu lieu sur l’échiquier politique du camp démocrate deux visions philosophiques parallèles? Malgré les nombreux remous que la campagne provoque, les analystes sérieux ne relèvent que quelques légères différences ou nuances dans les projets de société des deux rivaux. À part le poncif religieux, passage obligé imposé par la mentalité puritaine des fondamentalistes que tous les candidats doivent emprunter, il est difficile de relever des différences fondamentales entre Hillary et Obama même au cours de leurs nombreux et chaleureux débats pour l’investiture démocrate. Les deux s’engagent à la promotion et à la protection des classes moyennes, à la couverture de santé universelle des Américains dont 45 millions en sont dépourvus. Ils veulent mettre fin à la triste aventure iraquienne qui entame outre la réputation de l’État dans le monde international, mais tout aussi bien son économie. Ils promeuvent l’indépendance énergétique du pays ainsi que le renforcement du budget alloué aux vétérans qui reviennent des champs de combat d’outre-mer; ils promettent l’aide économique à la famille américaine et à ses besoins vitaux, aux enfants du pays qui en constituent son avenir, aux femmes qui doivent atteindre l’égalité et la parité dans les salaires, ils défendent les droits de l’homme et de la femme, l’éducation, le renforcement de la démocratie dans les frontières de l’État et une politique de l’immigration plus rationnelle et humaine. Sans verser dans les vertus de l’État-providence, les deux veulent engager l’État dans une politique plus agressive du social. Ils croient tous deux dans l’existence et le fonctionnement d’un État responsable, une entité qui éprouve la nécessité morale d’intervenir pour le bonheur de l’individu-citoyen de la cité.

C’est un grand rêve d’une Amérique étatsunienne soucieuse de l’application des droits de l’homme et de la femme et généreuse vis-à-vis de la conquête sociale qui fait le bonheur du citoyen, conceptualisé par deux rivaux au sommet de la hiérarchie démocrate. La législation étatsunienne n’a pas de co-présidence et le parti démocrate non plus. Il s’avère indispensable de les départager. Éventuellement La voie des urnes a permis de choisir Obama. Mais, pourra-t-on oublier Hillary? La mentalité collective a changé et profondément au niveau politique aux U.S.A., exemplifiée par le fait qu’au début des primaires, on ne voulait pas d’une femme et d’un noir américain, deux minoritaires, au sommet de l’État. Depuis, les sondages d’opinion ont opéré une profonde mutation. Ils révèlent une approbation massive dans le cas où ils auraient formé le ticket démocrate à eux deux, “The Dream Team”, une formation invincible qui pulvériserait l’hégémonie républicaine de huit longues années. Reste à savoir si Obama, Hillary et les membres de la hiérarchie démocrate auront assez de sagacité pour rejeter le chaos et s’engager dans la quête de la voie unitaire et de la cohérence pour convertir ce rêve vertigineux et contagieux dans la glaise du réel!

—Frantz-Antoine Leconte, Ph.D.

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