Aller au sommaire de ce numéro de Tanbou/Tambour, automne 2008.

Page d’accueil  |   Sommaire de ce numéro  |   Contribution de Texte et de Courrier: Editeurs@tanbou.com



L’image au service de la didactique du français

—par Mick Robert Arisma

«Au commencement était la parole»
—La Bible.

L’image utilisée en tant que symbole du sacré?

P

ourquoi tant d’images dans les temples religieux? Il y a lieu de chercher la raison qui sous-tend les représentations iconiques dans les lieux sacrés. On sait que Dieu, objet des adorations humaines, est décrit comme un être transcendant, sans forme physique et qui communique avec l’humain au moyen d’un esprit généralement donné et accepté pour immortel et éternel. Le premier principe qui découle de cette pratique est que l’être spirituel invisible et intouchable est placé à un niveau supérieur par rapport à l’être charnel et physique, lui, directement accessible. En tant que tel, il est doué de respect absolu et digne d’adoration. Le deuxième principe est celui du besoin de relation et de communication entre l’immatériel et le matériel, entre le présent et l’intemporel. Le troisième principe porte sur la possibilité éventuelle de communication entre les deux.

The Love Embrace of the Universe, the Earth, Diego and Senor Xoloti, 1949.
—by Frida Kahlo

À cela on peut démontrer que c’est ce besoin de communication, donc de parole, qui est à la base de cette présence d’images dans les églises en particulier et les lieux sacrés en général. Partant de cette logique, on déduit immédiatement le lien établi entre besoin de communication et modes de représentations mentales. L’homme situé à une échelle inférieure doit communiquer avec les êtres célestes perçus comme ses supérieurs qui, par mansuétude, doivent intervenir sous certaines conditions en sa faveur. On sait que sa perception ne suffit pas pour élever l’homme aux cimes où sont perchés les esprits qu’il invoque. On lui offre des passerelles à travers les images des Saints. Dans la tradition religieuse, on se fait des représentations de Dieu comme on en fait pour le légendaire père Noël. Ce dernier est présenté comme un vieillard aux barbes longues et blanches affublé d’un long manteau rouge à raies blanches. En d’autres termes, c’est à travers l’image que l’adorateur atteint l’objet de son adoration. Dans la pratique religieuse, l’image est généralement utilisée comme support pneumo technique à cause du paradigme concret/abstrait. Le concret sied mieux à la structure mentale de l’homme que l’abstrait.

Nous venons de démontrer que la présence des images dans les temples sacrés facilite la communion ou la communication entre l’adorateur et l’objet de l’adoration: Dieu. L’image est donc considérée comme passerelle entre l’homme et l’être adoré. Ce besoin d’interposition est manifeste chaque fois qu’on fait appel aux facteurs non physiques (métaphysiques) de communication interpersonnelle. On comprend alors pourquoi l’esprit de l’homme est meublé de toute une panoplie d’images qui emmaillent son environnement dès la naissance (jouets, portraits d’animaux, couleurs, lumière…) et on comprend aussi l’influence que ces objets peuvent avoir sur le développement de ses capacités mentales.

Images et interprétation

Il en résulte que pour certains ce besoin peut s’associer de manière inconsciente à une certaine forme d’attraction vu que l’objet du désir est servi sur un plateau idéologique puissant enraciné dans des valeurs créditées tant par la tradition que par les dogmes. Pour d’autres, il peut provoquer un sentiment d’aversion, de rejet, un alibi à la culpabilisation de soi-même, bref, une sorte de dilemme kafkaïen. La Bible dit «Dieu créa l’homme à son image et à sa ressemblance». Dès lors se façonne tout un mode de pensée, est structurée toute une panoplie stratifiée de niveaux allant du plus bas au plus haut de l’échelle selon qu’on est considéré (ou qu’on se considère) comme éloigné ou proche de l’image qu’on se fait de Dieu. Dire que Dieu créa l’homme à son image a suffi pour porter les esclavagistes par exemple à exclure le cheptel nègre du genre humain et à déduire que le Noir était plutôt créé à l’image du diable. «Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais: On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout bonne, dans un corps tout noir1.» À l’époque, retenez votre souffle! Montesquieu, puisque c’est bien de lui qu’il s’agit, comme ses contemporains, croyait qu’il était «si naturel de penser que c’était la couleur qui constitue l’essence de l’humanité…»2

En effet, le monde des représentations repose essentiellement sur l’image. Plus précisément sur une image. Montesquieu, dans son répertoire de valeurs ne comprend pas qu’un être sage (pour dire raisonnable) comme Dieu ait pu placer une âme d’essence bonne dans un corps noir. Dans l’optique de ce philosophe, une âme bonne ne sied pas à un corps noir, lui, essentiellement mauvais. D’où l’incompatibilité logique qui en résulte.

L’esclavage, cette forme de domination de l’homme par l’homme, a été particulièrement fondé sur le paradigme religieux Dieu/diable. Au sommet de la pyramide, il y avait le Blanc qui s’était ainsi considéré comme le maître (dominateur=Dominus) naturel du Noir, puisque le premier se croyait ressembler à Dieu, alors que le second avait, selon l’idée en vogue à l’époque, la couleur de la nuit qui fait peur, donc du diable dont tout le monde a peur.

Religion et puissance de l’image

La religion se fonde sur l’idée que l’homme et l’univers entier ont été créés par un Dieu qui, lui-même est un être incréé. À travers la Bible, considérée comme «la parole de Dieu», l’homme sait qu’il fait constamment face au besoin de s’approcher de ce créateur à qui il voue le plus grand respect. Mais cet Être n’est accessible que par des modes de représentation abstraits. L’homme établit des liens avec son Dieu par des prières, des louanges, dans un culte d’adoration conditionné par une conduite réglée sur la base de principes dictés par la Bible. La relation avec Dieu ouvre devant l’homme la perspective vers l’abstraction totale puisque c’est grâce au contact permanent avec son créateur que l’homme se procure la protection nécessaire à sa survie sur la terre où il y a aussi selon la même Bible l’ennemi de Dieu, Satan, qui guète les pas de l’homme pour tenter de le perdre en le prenant au piège du péché.

Ainsi, ce besoin d’adoration a pris diverses formes, passant de l’abstraction au concret. D’un Dieu habitant dans les lieux célestes, invisible et intouchable, les adorateurs ont commencé par sentir le besoin de se donner des repères matériels, physiques. Ainsi, au fil des siècles, Dieu a été tantôt comparé à des hommes sur le plan de la morphologie, à des objets, des animaux et autres types de représentations saisissables. On a alors eu des dieux présentés soit sous la forme de statue, de portrait ou d’images de ces derniers.

Le fait par l’individu de s’appuyer continuellement sur un support physique pour se représenter Dieu, il finit par tomber dans le piège du conditionnement systématique qui peu a peu fait de lui un dépendant. Cet état de dépendance et d’aliénation progressive par rapport au symbole de son adoration finit par le porter à oublier, ou presque, le vrai objet de son adoration: Dieu. Alors l’image est transformée en une idole. De cette logique on comprend pourquoi dans la Bible il est écrit que Dieu dit: «Tu ne fabriqueras pas d’image sculptées… Tu ne te prosterneras pas devant elles et tu ne leur rendras pas de culte» (Exode XX, 4).3 D’où l’idée de dilemme de vision selon qu’on est favorable ou non à la présence de ce mode de représentation comme intermédiaire nécessaire devant combler le vide lié à la structure mentale humaine.

L’image appliquée à la didactique

Appliquée à la didactique, l’image ne pourra pas détacher l’apprenant de la réalité de sa formation pour la simple raison que cette réalité est aussi vivante, aussi réelle et sensible que le support utilisé. Ce dernier tient son importance dans le fait qu’il aide à combattre la monotonie dans les pratiques d’enseignement, contribue à faciliter l’apprentissage de ceux qui sont dotés d’une mémoire particulièrement visuelle, à éveiller l’esprit des apprenants, à encourager l’interaction, à promouvoir l’esprit inventif chez l’apprenant ainsi que l’esprit de groupe. L’ambiance générée en salle de FLE grâce à l’image rend l’enseignant plus apte à jouer son rôle de facilitateur et d’accompagnateur plutôt qu’à se transformer en dépositaire absolu des savoirs.

Cependant, l’usage de l’image est trop important pour qu’on le confie à des amateurs ou des naïfs. C’est pourtant généralement le cas dans l’espace didactique haïtien. La majorité des images, notamment des portraits, illustrant les manuels scolaires ne renvoie pas aux apprenants l‘authentique réalité de leur vécu quotidien. En d’autres termes, l’iconique dans son utilisation pédagogique invite tacitement l’enfant à un refus voire un mépris de lui-même et des valeurs de son terroir.

Les éléments didactiques d’illustration

Un manuel qui veut s’adapter tant soit peu aux exigences d’un enseignement de qualité et moderne doit pouvoir accorder aux symboles, aux slogans, aux modes d’illustration diverses l’importance qu’ils méritent. En effet, il n’y a pas que les dessins, la photographie ou la peinture qui illustrent un texte. Parmi les modes d’illustration les plus courants soulignons entre autres les slogans, la métaphore, l’allégorie, les symboles. Ces derniers, en plus de leur rôle illustratif, constituent la plupart du temps le message même.

Les procédés de rédaction, notamment la description, utilisent la métaphore pour rendre l’approche plus vivace, plus parlante:

Un jour, sur ses longs pieds, allant je ne sais où
Le héron au long bec emmanché d’un long cou.
Il côtoyait une rivière.
(Lafontaine)

Un tel fragment textuel peut facilement passer dans un graphique. Le texte est en soi une vraie peinture. En dépit de sa redondance, l’extrait ne perd en rien de son esthétique ni de sa qualité littéraire. Dans la narration, l’image n’est pas moins présente quand l’auteur choisit de ne pas exprimer ses émotions dans le texte. Les noms de lieux (espace), les qualificatifs, sont comme des projecteurs virtuels pour la saisie sémantique des référents:

Et la lourde machine se mit en route,
Elle descendit la rue Grand-Pont, traversa la place des Arts, le quai Napoléon, le pont Neuf, et s’arrêta court devant la statue de Pierre
(Corneille)

—Continuez! fit une voix qui sortait de l’intérieur.
La voiture repartit, et, se laissant, dès le carrefour Lafayette, emporter par la descente, elle entra au grand galop dans la gare du chemin de fer
. (Balzac)

Usage de slogans, symboles et allégories comme illustration

En 2002, la participation du Front national au 2e tour des élections françaises a produit un choc percutant au sein de la société hexagonale. Une manifestation réunissant un demi million de personnes a eu lieu. Voici quelques slogans glanés par l’équipe de recherche de Le Français dans le monde:

  1. L’abus d’abstention nuit à la démocratie
  2. En attendant le bon, virons la brute et gardons le truand
  3. F comme fasciste, N comme nazi, abas, abas, le Front National.
  4. Le Pen bon aryen
  5. Le Pen au pouvoir ça sent le gaz
  6. Le silence des pantoufles est aussi inquiétant que le bruit des bottes
  7. Lavons l’affront national
  8. Au pays des aveugles les borgnes sont rois
  9. À rien voter, on finit par voter aryen
  10. Je marche pour la démocratie
  11. Vote blanc, vote aryen
  12. Météo dimanche, il facho en France
  13. Le Pen de mort
  14. Je veux un pays avec des couleurs
  15. Séisme: 17,3 sur l’échelle d’Hitler
  16. Non au F- Haine
  17. Aux urnes citoyens. (source: Le Français dans le monde #322, juillet-août 2002)

Si l’on doit opérer un classement, en dépit du fait que ces slogans ont pour objectif commun de conspuer le leader du Front national français, Jean Marie Le Pen, on remarquera que les messages véhiculés appartiennent à des catégories différentes.

Mise en garde:

Le Pen au pouvoir ça sent le gaz (double allusion à l’extrême droite et aux chambres à gaz nazis).

Séisme: 17,3 sur l’échelle d’Hitler (double allusion au score de l’extrême droite et a Hitler pour Richter).

Météo dimanche, il facho en France (le vote se tient un dimanche, allusion au fascisme).

F comme fasciste, N comme nazi, abas, abas, le Front National (le Front national symbolise le fascisme et le nazisme).

À rien voter, on finit par voter aryen (double allusion au risque d’abstention du camp Chirac et au danger que représente l’extrême droite).

L’abus d’abstention nuit à la démocratie (attention à l’abstention).

Avertissement:

Le Pen de mort (association phonétique—syntaxe = sémantique. Signification: C’est un partisan de la peine de mort).

Vote blanc, vote aryen (ici blanc et aryen sont substantifs et non adjectifs. Signification: attention au racisme blanc par allusion a la croyance du nazisme dans la supériorité de l’ethnie aryenne)

Je marche pour la démocratie (L’implicite: Si vous ne marchez pas vous êtes pour la dictature).

Au pays des aveugles les borgnes sont rois (ironie, Le Pen est un borgne).

Le Pen bon aryen (association phonétique—syntaxe = sémantique. Signification: Le Pen est un raciste prétentieux, il n’est pas vrai blanc, ironie).

Suggestion:

Aux urnes citoyens. (Rapprochement phonétique. Allusion aux armes. Nécessité d’aller voter)

Non au F-Haine (allusion au F-N ou Front national associé à la haine).

Lavons l’affront national (association phonétique: l’affront pour le Front. Sens: par le vote on évitera le pire).

En attendant le bon, virons la brute et gardons le truand (le bon=Jospin, la brute=Le Pen, le truand=Chirac. Sens: évitons le pire)

Les images dont sont empreints ces slogans rendent leur sens multiple. Par une certaine économie linguistique, un peu de travestissement syntaxique, on produit un mouvement sémantique qui charme, surprend et amuse. Pour être attrayant, accrocheur, un manuel devait pouvoir jouer sur ces types d’écarts linguistiques, l’enjeu de la sonorité des slogans, qui rendent l’opération de repérage sémantique plus original, donc plus dynamique.

Les attaches culturelles, les événements de la vie quotidienne comme les manifestations politiques, religieuses, les rituels sociologiques comme le mariage, les jeux, les fêtes mondaines comme le carnaval… fournissent aux concepteurs de manuel l’occasion de lier l’apprentissage à la réalité ambiante. Tous ces faits quand ils sont rapportés par les journaux de la place peuvent être exploités par le maître comme des documents authentiques à l’intérieur de la salle de classe aux fins de susciter le maximum d’intérêt chez les élèves dans leur activité d’apprentissage. L’école ainsi serait dispensée d’un enseignement généralement livresque à 100 % et cesserait d’être vécue comme une sorte d’exil, un lieu d’asile qui isole l’apprenant de son environnement naturel mais serait considérée comme un espace réel d’épanouissement et d’intégration sociale. On sait que selon Barth, Britt-Mari, (1953): «Ce n’est pas la clarté du message du point de vue de l’enseignant qui est le facteur le plus important pour la compréhension mais la capacité de ce message à déclencher quelque correspondance avec ce qui se trouve déjà dans son répertoire cognitif.» Ainsi les images véhiculées à travers les slogans citées correspondent pour la majeure partie à des réalités déjà connues de la publicité, de la propagande politique ou autres. Ceci donne un ancrage sûr à l’esprit qui arrive sans grand peine à se représenter les informations que ces images contiennent. En outre cela pourrait servir de créneau idéal pour véhiculer des messages positifs concernant la problématique de l’environnement, de la tolérance, de l’esprit de concorde, etc.

L’image dans la construction du sens

La lecture de l’image implique l’appropriation de certaines techniques. D’abord il importe de savoir de quel type d’image il s’agit4. Cette classification postule une typologie comprenant: l’image d’art à visée esthétique et qui livre le dessein de son concepteur de plaire fondé sur l’objectivité de ses émotions et sensibilités particulières. L’image publicitaire entend à la fois séduire et avoir un effet sur la cible. Le dessin humoristique et la bande dessinée quant à eux offrent au «lecteur» une approche rapide sans pour autant se dérober au processus de la «lente appropriation» tel qu’expliqué par Dominique Serre Floersheim (idem). Pour pénétrer une image, il faut un «temps de latence».

Image et organisation de la pensée

La pensée et la matière sont liées par des rapports dialectiques réciproques. Tout un monde d’idées peut être traduit à travers une image qui peut être un tableau, une peinture, un dessin, une photo ou autres. Mais aucune forme ne peut prendre de sens sans une grille et une certaine capacité de lecture (décodage) de celui qui la voit. Cette capacité de lecture est le produit d’un code référentiel à base culturelle. Ainsi celui qui regarde le dessin d’une vache peut y voir l’image d’un animal utile pour son lait, sa chair, sa peau. Cela n’empêche qu’un agriculteur y voie une force de traction formidable pour sa charrue. Quelqu’un d’autre peut la regarder sur un plan purement esthétique et se dire qu’il a en face de lui un animal bien bâti physiquement. Un enfant aura les yeux tournés plutôt autour des cornes symboles pour lui d’une catastrophe au cas où un tel animal arrive à se sauver. Et un Hindou quant à lui se mettrait à vénérer le symbole du sacré qui se tiendrait devant lui.

Le processus suit un schéma de représentation reversée. La pensée utilise l’image en tant que code afin de rendre sensible l’objet perçu. Pourtant le message véhiculé est loin d’être univoque. La reconstitution mentale de cet objet est un passage obligé pour qu’il soit compris et retransmis verbalement. Or cette opération n’est possible que par une refonte de l’objet et sa décomposition en symboles non sensibles. D’où le passage du percept au concept. La vache est avant tout cette forme faite de corps, de cornes et de pattes fourchues qui rumine et meugle, différente de la forme qui fait de l’autre ruminant plus petit qui bêle un cabri.

Sans ce va-et-vient entre concept et percept, entre forme, image et représentation mentale, il n’y a pas de sens. Donc la production du sens participe d’une opération consistant en un processus de décomposition et de reconstitution. L’émetteur entreprend un exercice de schématisation ou d’objectivation d’une image mentale qu’il renvoie au moyen du langage articulé, des gestes ou autres modes de communication conventionnels. Le récepteur quant à lui transforme ce schéma selon son moule par rapport à des paramètres divers dépendants de son code langagier, de son milieu culturel, de la situation de communication, du contexte situationnel, etc.

La représentation est une force dynamique qui donne au monde son sens suivant les différents contextes géographique, sociologique et culturel en présence. C’est en fait une force au-dessus des forces. Il est important de reconnaître que la tendance à assimiler la représentation au sens dans un rapport de réciprocité directe réduit sa dimension puisque, non seulement elle précède le sens, elle en constitue la dynamique même; c’est à dire elle est ce sans quoi la possibilité de penser est nulle. C’est en fait le poste de commande de toutes les idées. Selon Peirce, percevoir est défini comme le fait de «reconnaître une forme, donc saisir une répétition, c'est-à-dire déjà un signe (…) à la faveur de l’objet».

L’image et le langage

L’image est vivante et donne son sens à l’abstraction des représentations mentales. La relation entre l’enfant, les conditions d’acquisition du langage et l’influence de ce dernier sur la pensée a été étudiée par Brown (1957) qui arrive à expliquer que dans les premières étapes de son acquisition linguistique, l’enfant ne différencie pas encore l’aspect formel et l’aspect notionnel. «Quand le mot justice apparaît dans le vocabulaire de l’enfant, il se présente comme un nom, et l’enfant risque donc de lui attribuer des propriétés d’objets empruntées aux cubes et aux camions. Il serait alors parfaitement naturel de faire des dessins et des statues représentant la justice» (Brown, 1958a, p.2475). Pour Humboldt, «La langue est l’organe qui façonne la pensée» tout en spécifiant que «C’est l’activité subjective de la pensée qui crée l’objet» (1949, op. cit.). Et ainsi on aboutit avec Charaudeau à la conclusion que «toute forme renvoie à du sens, tout sens renvoie à de la forme dans un rapport de solidarité réciproque6».

La communication corps à corps avec l’image permet à l’enfant qui fait ses premiers pas dans le monde des signes de pouvoir conceptualiser les objets qui l’entourent. Un bébé de trois mois par exemple ne voit pas une chaise ou un chien mais une forme fixe opposée à une forme qui bouge que plus tard il comparera à une troisième différente des deux premières et encore plus tard une quatrième différente des précédentes et ainsi de suite jusqu'à ce qu’il parvienne à intégrer dans son cerveau une série de formes les unes différentes des autres.

Plus tard, peu à peu, grâce au travail d’interaction quotidienne avec son environnement, la répétition, le tâtonnement verbal, il apprendra plus ou moins exactement à nommer chacune de ces formes suivant leur différence. À la phase de fixation, à chaque forme, il attribuera un monème spécifique de la langue qu’on lui aura apprise. Et, de ce premier pas, tentera d’insérer ces termes dans des énoncés suivant un modèle de construction syntagmatique et paradigmatique. Il aura ainsi acquis les rudiments du schéma expressif conçu selon les canevas de grammaire (syntaxe) et d’éléments de sens (sémantique) qu’il pourra expérimenter dans les phases futures d’auto actualisation. «La passion proprement humaine est de transformer le corps (de l’homme mais aussi des choses) en signes» dit Bougnoux.

Le langage, selon Patrick Chareaudau, «ne réfère pas seulement aux systèmes de signes internes à une langue, mais à des systèmes de valeurs qui commandent l’usage de ces signes dans des circonstances de communication particulières». Allant plus loin, le même auteur dit de la langue qu’elle est «tournée vers sa propre organisation en divers systèmes qui signalent les types de rapports qui s’instaurent entre les formes (morphologie), leur combinaison (syntaxe) et le sens plus ou moins stable et prototypique dont ces formes sont porteuses selon leurs réseaux de relations (sémantiques)».

Pour ainsi dire, l’acquisition d’une langue est une opération mentale de haut niveau de complexité. L’usage de l’image ne renvoie pas à un sens, mais à une pluralité de sens dépendamment du moment, du lieu de son utilisation aussi bien que d’autres facteurs liés aux conditions et causes de cet emploi. Donc, le langage qui est entre autres l’expression de la pensée, manière abstraite de communication par une certaine combinaison de sons vocaux, vient combler chez le bébé un vide qui consiste à dire ce qu’il voit, entend, sent ou pense. Mais ce qu’il voit, est un corps qui peut être un objet, un animal ou une chose. Mais avant de pouvoir parler, ce qu’il ne commence à faire que vers l’age de 24 mois, ce sont les formes que l’enfant commence à stocker dans son répertoire mental, et ceci dès les premiers jours de sa naissance. Donc, partant de ce constat, on peut affirmer avec assurance qu’il ne saurait exister de façon plus naturelle et plus habile que l’image pour aider un apprenant à intérioriser des savoirs, et ceci de quelque nature qu’ils puissent être.

—Mick Robert Arisma enseignant à la FLA.

Notes

1 Montesquieu, De l’Esprit des lois

2 Idem

3 Cité dans Dominique Serre-Floersheim, Quand les images vous prennent au mot, p.15, 1993, en France.

4 Dominique Serre-Floersheim, Quand les images vous prennent au mot, 1993, France.

5 Cité dans Hans Hormann, Introduction à la psycholinguistique, Collection «Langue et Langage».

6 Ce qu’informer veut dire. Des effets de pouvoir sous le masque du savoir, p. 30.

Aller au sommaire de ce numéro de Tanbou/Tambour, automne 2008

Page d’accueil  |   Sommaire de ce numéro  |   Contribution de Texte et de Courrier: Editeurs@tanbou.com