par Mick Robert Arisma
«Au commencement était la parole»
La Bible.
Limage utilisée en tant que symbole du sacré?
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ourquoi tant dimages dans les temples religieux? Il y a lieu de chercher la raison qui sous-tend les représentations iconiques dans les lieux sacrés. On sait que Dieu, objet des adorations humaines, est décrit comme un être transcendant, sans forme physique et qui communique avec lhumain au moyen dun esprit généralement donné et accepté pour immortel et éternel. Le premier principe qui découle de cette pratique est que lêtre spirituel invisible et intouchable est placé à un niveau supérieur par rapport à lêtre charnel et physique, lui, directement accessible. En tant que tel, il est doué de respect absolu et digne dadoration. Le deuxième principe est celui du besoin de relation et de communication entre limmatériel et le matériel, entre le présent et lintemporel. Le troisième principe porte sur la possibilité éventuelle de communication entre les deux.
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| The Love Embrace of the Universe, the Earth, Diego and Senor Xoloti, 1949. by Frida Kahlo |
À cela on peut démontrer que cest ce besoin de communication, donc de parole, qui est à la base de cette présence dimages dans les églises en particulier et les lieux sacrés en général. Partant de cette logique, on déduit immédiatement le lien établi entre besoin de communication et modes de représentations mentales. Lhomme situé à une échelle inférieure doit communiquer avec les êtres célestes perçus comme ses supérieurs qui, par mansuétude, doivent intervenir sous certaines conditions en sa faveur. On sait que sa perception ne suffit pas pour élever lhomme aux cimes où sont perchés les esprits quil invoque. On lui offre des passerelles à travers les images des Saints. Dans la tradition religieuse, on se fait des représentations de Dieu comme on en fait pour le légendaire père Noël. Ce dernier est présenté comme un vieillard aux barbes longues et blanches affublé dun long manteau rouge à raies blanches. En dautres termes, cest à travers limage que ladorateur atteint lobjet de son adoration. Dans la pratique religieuse, limage est généralement utilisée comme support pneumo technique à cause du paradigme concret/abstrait. Le concret sied mieux à la structure mentale de lhomme que labstrait.
Nous venons de démontrer que la présence des images dans les temples sacrés facilite la communion ou la communication entre ladorateur et lobjet de ladoration: Dieu. Limage est donc considérée comme passerelle entre lhomme et lêtre adoré. Ce besoin dinterposition est manifeste chaque fois quon fait appel aux facteurs non physiques (métaphysiques) de communication interpersonnelle. On comprend alors pourquoi lesprit de lhomme est meublé de toute une panoplie dimages qui emmaillent son environnement dès la naissance (jouets, portraits danimaux, couleurs, lumière ) et on comprend aussi linfluence que ces objets peuvent avoir sur le développement de ses capacités mentales.
Images et interprétation
Il en résulte que pour certains ce besoin peut sassocier de manière inconsciente à une certaine forme dattraction vu que lobjet du désir est servi sur un plateau idéologique puissant enraciné dans des valeurs créditées tant par la tradition que par les dogmes. Pour dautres, il peut provoquer un sentiment daversion, de rejet, un alibi à la culpabilisation de soi-même, bref, une sorte de dilemme kafkaïen. La Bible dit «Dieu créa lhomme à son image et à sa ressemblance». Dès lors se façonne tout un mode de pensée, est structurée toute une panoplie stratifiée de niveaux allant du plus bas au plus haut de léchelle selon quon est considéré (ou quon se considère) comme éloigné ou proche de limage quon se fait de Dieu. Dire que Dieu créa lhomme à son image a suffi pour porter les esclavagistes par exemple à exclure le cheptel nègre du genre humain et à déduire que le Noir était plutôt créé à limage du diable. «Si javais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais: On ne peut se mettre dans lesprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout bonne, dans un corps tout noir1.» À lépoque, retenez votre souffle! Montesquieu, puisque cest bien de lui quil sagit, comme ses contemporains, croyait quil était «si naturel de penser que cétait la couleur qui constitue lessence de lhumanité »2
En effet, le monde des représentations repose essentiellement sur limage. Plus précisément sur une image. Montesquieu, dans son répertoire de valeurs ne comprend pas quun être sage (pour dire raisonnable) comme Dieu ait pu placer une âme dessence bonne dans un corps noir. Dans loptique de ce philosophe, une âme bonne ne sied pas à un corps noir, lui, essentiellement mauvais. Doù lincompatibilité logique qui en résulte.
Lesclavage, cette forme de domination de lhomme par lhomme, a été particulièrement fondé sur le paradigme religieux Dieu/diable. Au sommet de la pyramide, il y avait le Blanc qui sétait ainsi considéré comme le maître (dominateur=Dominus) naturel du Noir, puisque le premier se croyait ressembler à Dieu, alors que le second avait, selon lidée en vogue à lépoque, la couleur de la nuit qui fait peur, donc du diable dont tout le monde a peur.
Religion et puissance de limage
La religion se fonde sur lidée que lhomme et lunivers entier ont été créés par un Dieu qui, lui-même est un être incréé. À travers la Bible, considérée comme «la parole de Dieu», lhomme sait quil fait constamment face au besoin de sapprocher de ce créateur à qui il voue le plus grand respect. Mais cet Être nest accessible que par des modes de représentation abstraits. Lhomme établit des liens avec son Dieu par des prières, des louanges, dans un culte dadoration conditionné par une conduite réglée sur la base de principes dictés par la Bible. La relation avec Dieu ouvre devant lhomme la perspective vers labstraction totale puisque cest grâce au contact permanent avec son créateur que lhomme se procure la protection nécessaire à sa survie sur la terre où il y a aussi selon la même Bible lennemi de Dieu, Satan, qui guète les pas de lhomme pour tenter de le perdre en le prenant au piège du péché.
Ainsi, ce besoin dadoration a pris diverses formes, passant de labstraction au concret. Dun Dieu habitant dans les lieux célestes, invisible et intouchable, les adorateurs ont commencé par sentir le besoin de se donner des repères matériels, physiques. Ainsi, au fil des siècles, Dieu a été tantôt comparé à des hommes sur le plan de la morphologie, à des objets, des animaux et autres types de représentations saisissables. On a alors eu des dieux présentés soit sous la forme de statue, de portrait ou dimages de ces derniers.
Le fait par lindividu de sappuyer continuellement sur un support physique pour se représenter Dieu, il finit par tomber dans le piège du conditionnement systématique qui peu a peu fait de lui un dépendant. Cet état de dépendance et daliénation progressive par rapport au symbole de son adoration finit par le porter à oublier, ou presque, le vrai objet de son adoration: Dieu. Alors limage est transformée en une idole. De cette logique on comprend pourquoi dans la Bible il est écrit que Dieu dit: «Tu ne fabriqueras pas dimage sculptées Tu ne te prosterneras pas devant elles et tu ne leur rendras pas de culte» (Exode XX, 4).3 Doù lidée de dilemme de vision selon quon est favorable ou non à la présence de ce mode de représentation comme intermédiaire nécessaire devant combler le vide lié à la structure mentale humaine.
Limage appliquée à la didactique
Appliquée à la didactique, limage ne pourra pas détacher lapprenant de la réalité de sa formation pour la simple raison que cette réalité est aussi vivante, aussi réelle et sensible que le support utilisé. Ce dernier tient son importance dans le fait quil aide à combattre la monotonie dans les pratiques denseignement, contribue à faciliter lapprentissage de ceux qui sont dotés dune mémoire particulièrement visuelle, à éveiller lesprit des apprenants, à encourager linteraction, à promouvoir lesprit inventif chez lapprenant ainsi que lesprit de groupe. Lambiance générée en salle de FLE grâce à limage rend lenseignant plus apte à jouer son rôle de facilitateur et daccompagnateur plutôt quà se transformer en dépositaire absolu des savoirs.
Cependant, lusage de limage est trop important pour quon le confie à des amateurs ou des naïfs. Cest pourtant généralement le cas dans lespace didactique haïtien. La majorité des images, notamment des portraits, illustrant les manuels scolaires ne renvoie pas aux apprenants l‘authentique réalité de leur vécu quotidien. En dautres termes, liconique dans son utilisation pédagogique invite tacitement lenfant à un refus voire un mépris de lui-même et des valeurs de son terroir.
Les éléments didactiques dillustration
Un manuel qui veut sadapter tant soit peu aux exigences dun enseignement de qualité et moderne doit pouvoir accorder aux symboles, aux slogans, aux modes dillustration diverses limportance quils méritent. En effet, il ny a pas que les dessins, la photographie ou la peinture qui illustrent un texte. Parmi les modes dillustration les plus courants soulignons entre autres les slogans, la métaphore, lallégorie, les symboles. Ces derniers, en plus de leur rôle illustratif, constituent la plupart du temps le message même.
Les procédés de rédaction, notamment la description, utilisent la métaphore pour rendre lapproche plus vivace, plus parlante:
Un jour, sur ses longs pieds, allant je ne sais où
Le héron au long bec emmanché dun long cou.
Il côtoyait une rivière. (Lafontaine)
Un tel fragment textuel peut facilement passer dans un graphique. Le texte est en soi une vraie peinture. En dépit de sa redondance, lextrait ne perd en rien de son esthétique ni de sa qualité littéraire. Dans la narration, limage nest pas moins présente quand lauteur choisit de ne pas exprimer ses émotions dans le texte. Les noms de lieux (espace), les qualificatifs, sont comme des projecteurs virtuels pour la saisie sémantique des référents:
Et la lourde machine se mit en route,
Elle descendit la rue Grand-Pont, traversa la place des Arts, le quai Napoléon, le pont Neuf, et sarrêta court devant la statue de Pierre (Corneille)
Continuez! fit une voix qui sortait de lintérieur.
La voiture repartit, et, se laissant, dès le carrefour Lafayette, emporter par la descente, elle entra au grand galop dans la gare du chemin de fer. (Balzac)
Usage de slogans, symboles et allégories comme illustration
En 2002, la participation du Front national au 2e tour des élections françaises a produit un choc percutant au sein de la société hexagonale. Une manifestation réunissant un demi million de personnes a eu lieu. Voici quelques slogans glanés par léquipe de recherche de Le Français dans le monde:
- Labus dabstention nuit à la démocratie
- En attendant le bon, virons la brute et gardons le truand
- F comme fasciste, N comme nazi, abas, abas, le Front National.
- Le Pen bon aryen
- Le Pen au pouvoir ça sent le gaz
- Le silence des pantoufles est aussi inquiétant que le bruit des bottes
- Lavons laffront national
- Au pays des aveugles les borgnes sont rois
- À rien voter, on finit par voter aryen
- Je marche pour la démocratie
- Vote blanc, vote aryen
- Météo dimanche, il facho en France
- Le Pen de mort
- Je veux un pays avec des couleurs
- Séisme: 17,3 sur léchelle dHitler
- Non au F- Haine
- Aux urnes citoyens. (source: Le Français dans le monde #322, juillet-août 2002)
Si lon doit opérer un classement, en dépit du fait que ces slogans ont pour objectif commun de conspuer le leader du Front national français, Jean Marie Le Pen, on remarquera que les messages véhiculés appartiennent à des catégories différentes.
Mise en garde:
Le Pen au pouvoir ça sent le gaz (double allusion à lextrême droite et aux chambres à gaz nazis).
Séisme: 17,3 sur léchelle dHitler (double allusion au score de lextrême droite et a Hitler pour Richter).
Météo dimanche, il facho en France (le vote se tient un dimanche, allusion au fascisme).
F comme fasciste, N comme nazi, abas, abas, le Front National (le Front national symbolise le fascisme et le nazisme).
À rien voter, on finit par voter aryen (double allusion au risque dabstention du camp Chirac et au danger que représente lextrême droite).
Labus dabstention nuit à la démocratie (attention à labstention).
Avertissement:
Le Pen de mort (association phonétique syntaxe = sémantique. Signification: Cest un partisan de la peine de mort).
Vote blanc, vote aryen (ici blanc et aryen sont substantifs et non adjectifs. Signification: attention au racisme blanc par allusion a la croyance du nazisme dans la supériorité de lethnie aryenne)
Je marche pour la démocratie (Limplicite: Si vous ne marchez pas vous êtes pour la dictature).
Au pays des aveugles les borgnes sont rois (ironie, Le Pen est un borgne).
Le Pen bon aryen (association phonétique syntaxe = sémantique. Signification: Le Pen est un raciste prétentieux, il nest pas vrai blanc, ironie).
Suggestion:
Aux urnes citoyens. (Rapprochement phonétique. Allusion aux armes. Nécessité daller voter)
Non au F-Haine (allusion au F-N ou Front national associé à la haine).
Lavons laffront national (association phonétique: laffront pour le Front. Sens: par le vote on évitera le pire).
En attendant le bon, virons la brute et gardons le truand (le bon=Jospin, la brute=Le Pen, le truand=Chirac. Sens: évitons le pire)
Les images dont sont empreints ces slogans rendent leur sens multiple. Par une certaine économie linguistique, un peu de travestissement syntaxique, on produit un mouvement sémantique qui charme, surprend et amuse. Pour être attrayant, accrocheur, un manuel devait pouvoir jouer sur ces types décarts linguistiques, lenjeu de la sonorité des slogans, qui rendent lopération de repérage sémantique plus original, donc plus dynamique.
Les attaches culturelles, les événements de la vie quotidienne comme les manifestations politiques, religieuses, les rituels sociologiques comme le mariage, les jeux, les fêtes mondaines comme le carnaval fournissent aux concepteurs de manuel loccasion de lier lapprentissage à la réalité ambiante. Tous ces faits quand ils sont rapportés par les journaux de la place peuvent être exploités par le maître comme des documents authentiques à lintérieur de la salle de classe aux fins de susciter le maximum dintérêt chez les élèves dans leur activité dapprentissage. Lécole ainsi serait dispensée dun enseignement généralement livresque à 100 % et cesserait dêtre vécue comme une sorte dexil, un lieu dasile qui isole lapprenant de son environnement naturel mais serait considérée comme un espace réel dépanouissement et dintégration sociale. On sait que selon Barth, Britt-Mari, (1953): «Ce nest pas la clarté du message du point de vue de lenseignant qui est le facteur le plus important pour la compréhension mais la capacité de ce message à déclencher quelque correspondance avec ce qui se trouve déjà dans son répertoire cognitif.» Ainsi les images véhiculées à travers les slogans citées correspondent pour la majeure partie à des réalités déjà connues de la publicité, de la propagande politique ou autres. Ceci donne un ancrage sûr à lesprit qui arrive sans grand peine à se représenter les informations que ces images contiennent. En outre cela pourrait servir de créneau idéal pour véhiculer des messages positifs concernant la problématique de lenvironnement, de la tolérance, de lesprit de concorde, etc.
Limage dans la construction du sens
La lecture de limage implique lappropriation de certaines techniques. Dabord il importe de savoir de quel type dimage il sagit4. Cette classification postule une typologie comprenant: limage dart à visée esthétique et qui livre le dessein de son concepteur de plaire fondé sur lobjectivité de ses émotions et sensibilités particulières. Limage publicitaire entend à la fois séduire et avoir un effet sur la cible. Le dessin humoristique et la bande dessinée quant à eux offrent au «lecteur» une approche rapide sans pour autant se dérober au processus de la «lente appropriation» tel quexpliqué par Dominique Serre Floersheim (idem). Pour pénétrer une image, il faut un «temps de latence».
Image et organisation de la pensée
La pensée et la matière sont liées par des rapports dialectiques réciproques. Tout un monde didées peut être traduit à travers une image qui peut être un tableau, une peinture, un dessin, une photo ou autres. Mais aucune forme ne peut prendre de sens sans une grille et une certaine capacité de lecture (décodage) de celui qui la voit. Cette capacité de lecture est le produit dun code référentiel à base culturelle. Ainsi celui qui regarde le dessin dune vache peut y voir limage dun animal utile pour son lait, sa chair, sa peau. Cela nempêche quun agriculteur y voie une force de traction formidable pour sa charrue. Quelquun dautre peut la regarder sur un plan purement esthétique et se dire quil a en face de lui un animal bien bâti physiquement. Un enfant aura les yeux tournés plutôt autour des cornes symboles pour lui dune catastrophe au cas où un tel animal arrive à se sauver. Et un Hindou quant à lui se mettrait à vénérer le symbole du sacré qui se tiendrait devant lui.
Le processus suit un schéma de représentation reversée. La pensée utilise limage en tant que code afin de rendre sensible lobjet perçu. Pourtant le message véhiculé est loin dêtre univoque. La reconstitution mentale de cet objet est un passage obligé pour quil soit compris et retransmis verbalement. Or cette opération nest possible que par une refonte de lobjet et sa décomposition en symboles non sensibles. Doù le passage du percept au concept. La vache est avant tout cette forme faite de corps, de cornes et de pattes fourchues qui rumine et meugle, différente de la forme qui fait de lautre ruminant plus petit qui bêle un cabri.
Sans ce va-et-vient entre concept et percept, entre forme, image et représentation mentale, il ny a pas de sens. Donc la production du sens participe dune opération consistant en un processus de décomposition et de reconstitution. Lémetteur entreprend un exercice de schématisation ou dobjectivation dune image mentale quil renvoie au moyen du langage articulé, des gestes ou autres modes de communication conventionnels. Le récepteur quant à lui transforme ce schéma selon son moule par rapport à des paramètres divers dépendants de son code langagier, de son milieu culturel, de la situation de communication, du contexte situationnel, etc.
La représentation est une force dynamique qui donne au monde son sens suivant les différents contextes géographique, sociologique et culturel en présence. Cest en fait une force au-dessus des forces. Il est important de reconnaître que la tendance à assimiler la représentation au sens dans un rapport de réciprocité directe réduit sa dimension puisque, non seulement elle précède le sens, elle en constitue la dynamique même; cest à dire elle est ce sans quoi la possibilité de penser est nulle. Cest en fait le poste de commande de toutes les idées. Selon Peirce, percevoir est défini comme le fait de «reconnaître une forme, donc saisir une répétition, c'est-à-dire déjà un signe ( ) à la faveur de lobjet».
Limage et le langage
Limage est vivante et donne son sens à labstraction des représentations mentales. La relation entre lenfant, les conditions dacquisition du langage et linfluence de ce dernier sur la pensée a été étudiée par Brown (1957) qui arrive à expliquer que dans les premières étapes de son acquisition linguistique, lenfant ne différencie pas encore laspect formel et laspect notionnel. «Quand le mot justice apparaît dans le vocabulaire de lenfant, il se présente comme un nom, et lenfant risque donc de lui attribuer des propriétés dobjets empruntées aux cubes et aux camions. Il serait alors parfaitement naturel de faire des dessins et des statues représentant la justice» (Brown, 1958a, p.2475). Pour Humboldt, «La langue est lorgane qui façonne la pensée» tout en spécifiant que «Cest lactivité subjective de la pensée qui crée lobjet» (1949, op. cit.). Et ainsi on aboutit avec Charaudeau à la conclusion que «toute forme renvoie à du sens, tout sens renvoie à de la forme dans un rapport de solidarité réciproque6».
La communication corps à corps avec limage permet à lenfant qui fait ses premiers pas dans le monde des signes de pouvoir conceptualiser les objets qui lentourent. Un bébé de trois mois par exemple ne voit pas une chaise ou un chien mais une forme fixe opposée à une forme qui bouge que plus tard il comparera à une troisième différente des deux premières et encore plus tard une quatrième différente des précédentes et ainsi de suite jusqu'à ce quil parvienne à intégrer dans son cerveau une série de formes les unes différentes des autres.
Plus tard, peu à peu, grâce au travail dinteraction quotidienne avec son environnement, la répétition, le tâtonnement verbal, il apprendra plus ou moins exactement à nommer chacune de ces formes suivant leur différence. À la phase de fixation, à chaque forme, il attribuera un monème spécifique de la langue quon lui aura apprise. Et, de ce premier pas, tentera dinsérer ces termes dans des énoncés suivant un modèle de construction syntagmatique et paradigmatique. Il aura ainsi acquis les rudiments du schéma expressif conçu selon les canevas de grammaire (syntaxe) et déléments de sens (sémantique) quil pourra expérimenter dans les phases futures dauto actualisation. «La passion proprement humaine est de transformer le corps (de lhomme mais aussi des choses) en signes» dit Bougnoux.
Le langage, selon Patrick Chareaudau, «ne réfère pas seulement aux systèmes de signes internes à une langue, mais à des systèmes de valeurs qui commandent lusage de ces signes dans des circonstances de communication particulières». Allant plus loin, le même auteur dit de la langue quelle est «tournée vers sa propre organisation en divers systèmes qui signalent les types de rapports qui sinstaurent entre les formes (morphologie), leur combinaison (syntaxe) et le sens plus ou moins stable et prototypique dont ces formes sont porteuses selon leurs réseaux de relations (sémantiques)».
Pour ainsi dire, lacquisition dune langue est une opération mentale de haut niveau de complexité. Lusage de limage ne renvoie pas à un sens, mais à une pluralité de sens dépendamment du moment, du lieu de son utilisation aussi bien que dautres facteurs liés aux conditions et causes de cet emploi. Donc, le langage qui est entre autres lexpression de la pensée, manière abstraite de communication par une certaine combinaison de sons vocaux, vient combler chez le bébé un vide qui consiste à dire ce quil voit, entend, sent ou pense. Mais ce quil voit, est un corps qui peut être un objet, un animal ou une chose. Mais avant de pouvoir parler, ce quil ne commence à faire que vers lage de 24 mois, ce sont les formes que lenfant commence à stocker dans son répertoire mental, et ceci dès les premiers jours de sa naissance. Donc, partant de ce constat, on peut affirmer avec assurance quil ne saurait exister de façon plus naturelle et plus habile que limage pour aider un apprenant à intérioriser des savoirs, et ceci de quelque nature quils puissent être.
Mick Robert Arisma enseignant à la FLA.
Notes
1 Montesquieu, De lEsprit des lois
2 Idem
3 Cité dans Dominique Serre-Floersheim, Quand les images vous prennent au mot, p.15, 1993, en France.
4 Dominique Serre-Floersheim, Quand les images vous prennent au mot, 1993, France.
5 Cité dans Hans Hormann, Introduction à la psycholinguistique, Collection «Langue et Langage».
6 Ce quinformer veut dire. Des effets de pouvoir sous le masque du savoir, p. 30.

