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Étudiants éducateurs et professeurs éduqués dans la «crise» du 27 juillet

—Professeur Jn Anil Louis-Juste

L

’éducation apparaît souvent dans des théories pédagogiques et des pratiques didactiques comme un simple acte d’instruction; un système éducatif a l’apparence d’un ensemble de programmes curriculaires, d’établissements, de grades, d’étudiants, de professeurs et d’administrateurs techniquement inter-reliés dans un processus de formation de cadres simplement professionnels dans une société donnée. La bureaucratie scolaire ou universitaire achève d’élever cette apparence au rang de vérité, par sa raison technique qui survalorise le contrôle, la connaissance technico-administrative, la hiérarchie, l’ordre, les structures, l’efficacité, l’impersonnalité, etc., au détriment de l’objectivité, de la subjectivité et de la possibilité comme fondements de l’histoire humaine.

Les administrateurs scolaires sont devenus les maîtres à penser de l’éducation, comme les gestionnaires en économie. L’institution scolaire ou universitaire s’érige le plus souvent dans un espace-temps qu’elle ignore superbement, pour ne l’avoir pas intégré dans sa problématique. Comme chez nous le Programme National d’Éducation et de Formation ne pose pas la question de la réforme agraire ou de la réforme urbaine, ni celle de l’éthique politique. Notre technostructure scolaire ou universitaire approche le problème du «développement du sous-développement» haïtien sous un angle technique et administratif: la réponse est d’appliquer la théorie du capital humain de Théodore Schultz, sans percevoir que la place de dépendant à laquelle nous sommes fixés dans la division internationale du travail, est inscrite dans notre système éducatif qui singe toujours la pédagogie libérale occidentale dans ses différentes variantes.

Ainsi la technocratie refuse-t-elle le point de vue de la pédagogie entendue comme praxis éducative visant l’émancipation de toutes les femmes et de tous les hommes d’Haïti. La proposition de constituer des commissions chargées d’étudier un cadre de développement de l’UEH au moment critique, ne passe pas d’une vision technique du problème. Alors que des secteurs sociaux démocratiques et populaires investissent la rue pour revendiquer l’autonomie et l’indépendance de l’université, des techniciens se réfugient dans leur bureau pour penser la démocratie universitaire. Preuve flagrante de la dissociation théorie/pratique, de la dichotomie travail intellectuel/travail manuel dans notre pratique éducative! Éloquente expression de notre horizon politique!

Les étudiants tentent de nous éduquer dans la «crise» du 27 juillet 2002, mais nous sommes demeurés encore réfractaires à la pédagogie de l’action dans laquelle ils veulent nous élever. Alors, la question de savoir s’ils sont plus avancés que nous-mêmes dans la matérialisation de la dialectique action du discours/discours de l’action, est d’une évidence telle qu’elle n'en constitue plus une problématique scientifique. Comment et pourquoi ils nous éduquent à chaque moment social de crise, voilà un problème qui mérite notre attention d’universitaires! Une chose certaine, c’est que nous avons trop souvent pris l’habitude de les ériger, par notre discours technocratique, en catégorie sociale supérieure. Cette action discursive qui, généralement, ignore la portée éducative des rapports social, culturel, économique et politique des étudiants et de leurs parents, révèle la limite supérieure de la métaphysique technique qui tente toujours de détruire la subjectivité de la femme et de l’homme scolarisés. La métaphysique humaniste est telle qu’elle prend les «hommes déjà organisés en fonction [de l’accumulation et de l’expansion] du capital, et suppose que les lois de développement du capital sont les lois de développement des hommes eux-mêmes». (Dermeval Saviani, in Educaço. Do senso comum à consciêncie filosofica, 1996) Heureusement, la réalité sociale tissée de contradictions et de conflits, est plus éducatrice que toutes les variantes libérales de la pédagogie! C’est dans cette réalité contradictoire qu’il faut penser l’humanisation de l’université et du développement national.

Des étudiants parlent par leurs actions; ils expriment ainsi un vif rejet de la domination à laquelle les a intérieurement habitués tout contenu didactique fondé sur la métaphysique humaniste. Des professeurs agissent par leurs discours; ils témoignent par-là, de leur fidélité à la raison technique qui privilégie l’efficacité au détriment de la politicité de l’acte éducatif. La raison technique privilégie l’efficacité comme unique critère d’évaluation d’un fonctionnement adéquat de l’école et masque la formation de la conscience individualiste des futurs cadres techniquement compétents et politiquement cohérents avec l’ordre métabolique de l’exploitation et de la domination.

La lutte actuelle pour l’indépendance et l’autonomie de l’Université Publique d’Haïti ne peut pas faire l’économie de ce processus contradictoire qui transforme les paysans en de simples producteurs individuels de denrées exportables, les ouvriers en vendeurs de la force de travail non-qualifié et les cadres professionnels en marchandises de qualité [pas nécessairement bien rémunérés]. La Réforme de l’Université prend tout son sens politique dans cet enjeu que comprennent bien les idéologues de Lavalas qui, n’en déplaise à des collègues qui refusent au pouvoir toute capacité de conception d’un projet de société, justifient la tentative de mainmise du ministre de l’Éducation sur l’université publique. La brillante présence des étudiants dans la rue s’inscrit en faux contre l’impérialisation de l’UEH; l’absence apparemment morne des professeurs sur cette scène politique s’enregistre au cahier de la démocratisation technocratique de l’Université Publique. Les étudiants et les professeurs se présentent, par leurs comportements différents dans la «crise» du 27 juillet, dans une position inversée des places normalement distribuées dans tout système éducatif formel. Les premiers, par leurs actes, revendiquent l’éthicité de l’éducation; les seconds, par leurs discours, s’accrochent désespérément au technicisme éducatif.

Tout moment critique est une circonstance pédagogique, parce qu’il matérialise dans l’espace où il se produit, la rupture de l’équilibre social qui a modelé les comportements des individus et des groupes sociaux; il exemplifie les positions des agents sociaux visant soit la modernisation conservatrice des inégalités sociales, soit la transformation progressiste de l’ordre social injuste. Les rationalistes techno-bureaucratiques, conscients ou inconscients, sont donc, chez nous, de puissants défenseurs des intérêts du capitalisme servile. Leur projet d’autonomie universitaire reste une finalité en soi, tandis que les partisans de la démocratie universitaire, voient ce projet sous le prisme de moyens objectifs et subjectifs capables de contribuer au libre développement de la Nation.

La construction du Front de Résistance pour la Défense de l’Indépendance et de l’Autonomie de l’UEH participe du processus de captation des relations causales qui structurent ces inégalités, mais nos collègues techniquement compétents et politiquement efficaces veulent continuer à former de futurs cadres qui ignorent par exemple, comment agir sur la croissance de nos villes de chômeurs et l’accentuation de notre crise écologique. Ces citoyens bien formés savent pourtant comment gérer avec efficacité, la coexistence de deux systèmes de santé dans la société ou la promotion des avantages comparatifs dans les secteurs majoritaires de la population. Leurs connaissances techniques sont au diapason avec la restructuration productive du capital globalisé, qui assigne à nos collègues, la fonction de formation de main-d’œuvre qualifiée pour l’ONG d’extension, l’État néo-libéral, l’industrie de sous-traitance ou la métropole néo-coloniale. L’enseignement de qualité poursuit cet objectif, puisque la valeur technique attribuée à l’éducation est centrée sur l’éthique du profit; la théorie du capital humain lui sert de vernis scientifique, en escamotant les contradictions économiques et politiques qui structurent les antagonismes culturels et qui sont à la base de l’allocation prioritaire des ressources financières dans les filières fondamentales, techniques et professionnelles de l’enseignement. Or, depuis l’essai de Locke sur la compréhension humaine (1690), le monde intellectuel sait que toute qualité suppose une éthique sociale (voir An essay concerning human understanding, cité par Paulo Freire in Politica e Educaçao, 1997).

Autrement dit, la qualité peut être vue sous des angles radicalement opposés en fonction des intérêts des classes sociales. L’excellence académique n’est donc pas une finalité en soi, mais un moyen de qualification d’un travail spécifiquement conditionné dans une société donnée. Le cas de l’autonomie et de l’indépendance de l’UEH n’en est pas différent. La participation des composantes des Facultés et Instituts Supérieurs à la gestion de ces derniers peut être une qualité d’une université moderne conservatrice ou celle d’une université moderne transformatrice. Le libre développement de tous les hommes et de toutes les femmes du pays, ainsi que leur liberté pleine sont des objectifs téléologiques qui contrastent avec la liberté néo-libérale; l’université ne peut assumer ce projet de démocratie sociale, en dehors de sa participation active aux luttes sociales que mènent les organisations de femmes, d’étudiants et de secteurs réellement populaires, à l’intérieur des établissements et à l’extérieur des murs du savoir scolarisé. Les étudiants de l’UNEH, de la FENEH et du Front de Résistance nous ont suffisamment enseignés le caractère hautement éducatif des processus de production et de reproduction du complexe exploitation/domination, en s’associant, en leur temps respectif, aux organisations qui luttent pour la démocratie sociale.

Il ne s’agit pas seulement d’apprendre à apprendre les fondements de la théorie de la Relativité Universelle ou ceux de l’auto-exploitation paysanne, ou encore ceux du fonctionnement du jardin A en Haïti; il faut aussi apprendre à comprendre pourquoi l’incorporation de la science d’Einstein à la technique de voyage aérien, ou comment la contribution du petit producteur autonome de denrées servent seulement les intérêts du capital et de ses technocrates associés. L’éducation dominante laissera tomber, par ces problématiques, ses carapaces techniques et capter son noyau causal classiste.

À ce niveau de la communication, nous aurions pu être traité d’intolérant ou de sectaire par un traitement spécieux de la différence. D’abord, nous soulignons que le discours technique n’est ni tolérant, ni coopérateur; il est tout simplement manipulateur, parce qu’il se donne des objectifs politiques toujours latents. La différence, ce n’est pas de l’accommodation aux antagonismes; la différence, c’est l’acceptation de l’autre dans le même processus de récupération collective de l’humanité de tous. La différence dans un groupe académique, c’est un mode d’être interdisciplinaire dans la reconstruction de l’objet réel, c’est-à-dire, dans le cas de la violation des principes constitutionnels consacrant l’autonomie et l’indépendance de l’UEH, le dévoilement du projet de construction de l’université publique lavalassienne, à partir de la relation radicale université/société. L’unité dans la diversité, au contraire, assure le lien pédagogique entre les différents agents impliqués dans cette lutte contre l’obscurantisme. Cependant, le plus souvent, le discours sur la différence nie les pratiques éducatives antagoniques et verse dans la démagogie pédagogique.

Les étudiants de la FEUH et de l’Action Étudiante sont encore là pour nous apprendre à comprendre que la différence résiste peu à la puissante force des contradictions sociales. Il y a quelque trois mois, ils s’opposaient dans le conflit Éloi-Dorestal; aujourd’hui, ils se sont alliés pour barrer la route au projet d’université impériale qui charrie la pensée unique néo-libérale de variante lavalassienne. C’est là un exemple de la différence qui, d’ailleurs, doit être toujours rapportée à sa dimension historique. Cependant, quand un professeur répondait calmement à l’invitation du président de la Commission Provisoire de Madame Myrtho Célestin Saurel, et est venu sans scrupules, participer à une réunion de professeurs défenseurs de l’autonomie menacée, et proposer l’adoption du point de vue du pouvoir comme mode de règlement du différend; quand il a manœuvré à la Faculté d’Éthnologie pour immatriculer des «étudiants» non-reconnus par le Conseil de l’Université d’État d’Haïti, sa praxis éducative n’est pas seulement différente; elle est essentiellement antagonique à celle de professeurs qui modèlent leur comportement même timide, sur le principe démocratique de la reconnaissance de l’autorité du Recteur Pierre Marie Paquiot que le manœuvrier et son collègue voisin ont clairement démis de ses fonctions dans leur argumentation respective.

Un professeur est libre d’intervenir dans une conférence-débats organisée par le Comité Inter-Facultés, organisation étudiante franchement pro-Lavalas et qui a déclenché la «crise» à l’Université, mais comme toute liberté, celle-ci est inscrite dans une logique réelle: celle de la contradiction. Nous avons donc le devoir de lui opposer notre liberté radicalement différente, fondée sur le respect de la différence et le refus des antagonismes. Cela demande que nous autres, nous assumions le discours de l’action. Seulement ainsi, nous aurons contribué à lever le voile technique de l’éducation et à reprendre notre place d’enseignant dans la lutte pour l’autonomie et l’indépendance d’une Université plurielle, démocratique et populaire. Alors, nous ne devons pas rester indifférents à la leçon que nous a léguée la troisième thèse de Marx sur Feuerbach et que l’éducateur brésilien a popularisé dans la méthodologie de l’éducation populaire: «Personne n’éduque personne / Personne ne s’éduque seul.

Entre eux, les individus s’éduquent par l’intermédiaire du monde [à transformer].»

—Jn Anil Louis-Juste Port-au-Prince, le 21 août 2002
Cet article a été précédemment publié dans AlterPresse du 23 août 2002: “Étudiants, éducateurs et professeurs éduqués dans la «crise»” du 27 juillet: http://www.comunica.org/medialternatif/alterpresse/

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