Yves Dejean 18 novembre 2001
Texte à paraître dans la Revue Chemins Critiques
I. Prélude à lirrationalité
1. Questions dun visiteur américain
Mardi 10 octobre 2000, vers une heure de laprès-midi, alors que je marchais de la station-service «Paloma» jusquà limpasse où jhabitais en face de lentrée du marché de Carrefour, jai été submergé par le flot délèves déversé par les écoles de la zone, en particulier le Juvénat des Frères du Sacré-Cœur. Jai sans doute croisé un millier denfants et dadultes qui les accompagnaient. Heureux de ce bain de foule, je me suis longuement arrêté près de la sortie du Juvénat. Jai imaginé une rencontre, à cet endroit, entre un visiteur américain et un enseignant haïtien parlant langlais. Prêtant loreille au bourdonnement de ces centaines de voix dun flot humain émettant un flot de paroles, jai pensé au dialogue échangé entre eux:
| A | Jaimerais tant savoir ce que disent ces enfants. Dommage quils ne parlent pas anglais! |
| E. | Dommage que vous ne parlez pas leur langue! |
| A | Cest vrai. Je connais un peu de français. Je nai pas limpression quils parlent français. Quelle langue parlent-ils? |
| E. | Ils parlent créole. Tout le monde parle créole en Haïti. |
| A | Est-ce que lenseignement scolaire se fait en créole? |
| E. | Non. Lenseignement est en français. |
| A | Pourquoi lenseignement nest-il pas en créole?
Est-ce que tous ces enfants connaissent aussi le français? |
| E. | Non. Ils apprennent le français à lécole. |
| A | Est-ce que les parents de ces enfants parlent français? |
| E. | Quelques-uns seulement. |
| A | Daprès vous, quel pourcentage? |
| E. | Je dirais à peine dix pour cent. |
| A | Vous voulez dire que 90 % des parents de cette masse denfants que nous voyons défiler sous nos yeux ne parlent pas français couramment? |
| E. | Ces parents ne parlent pas français du tout. |
| A | Je suppose donc que 90 % des enfants que je vois là ne parlaient pas du tout français à leur entrée au jardin denfant ou à lécole. |
| E. | Vous avez raison. |
| A | Est-ce que cest comme ça à Carrefour seulement? |
| E. | Non. Partout en Haïti. Certains linguistes, comme Yves Dejean, estiment seulement à 2 ou 3 pour cent le nombre dHaïtiens parlant français sur les sept millions dhabitants du pays. |
| A | Mais alors, est-ce que ces écoliers arrivent à parler couramment français après quelques années de fréquentation scolaire, disons quatre ou cinq ans? |
| E. | Jenseigne dans le secondaire depuis quinze ans. En toute honnêteté, je me vois obligé de vous répondre que même après dix ans décole, la très grande majorité des élèves ne parle pas couramment français. Cest lopinion de lensemble des enseignants compétents dHaïti. |
| A | Au moins est-ce quils savent lire le français? |
| E. | En pratique, presque tous arrivent à lire le français à des degrés divers. |
| A | Donc, ils comprennent bien ce qui est écrit en français dans les livres, revues, journaux, annonces, prospectus, modes demploi, etc. |
| E. | Je ne le pense pas, du moins pour la majorité. |
| A | Mais quest-ce que vous appelez savoir lire? Dans mon pays, on qualifie dillettrés (donc ne sachant pas lire) ceux et celles qui ne réussissent pas un test de compréhension dun texte écrit en anglais, si langlais est leur langue maternelle, texte que devraient comprendre très bien, en un temps relativement court de lecture silencieuse, tous les élèves anglophones de neuvième année (ninth grade). |
| E. | À ce compte, la plupart de nos élèves et de nos anciens élèves ne réussiraient pas un test semblable en français, à moins davoir appris le texte et son explication détaillée par cœur. |
| A | Mais pourquoi ne pas leur donner à lire des textes écrits en créole? |
| E. | Ils ne lisent pas en créole. Ils ne savent pas lire le créole. Moi, qui vous parle, je ne sais pas lire le créole. |
| A | Parlez-vous couramment le créole? |
| E. | Bien sûr, comme toutes les personnes nées et élevées en Haïti, et depuis que jai commencé à parler. |
| A | Et vous pouvez parler et lire langlais. Vous comprenez un article sur Haïti du New York Times, du Washington Post, du Boston Globe, du Miami Herald. |
| E. | Et chaque fois que jen ai loccasion, je lis ce que publient sur Haïti Le monde, Le monde diplomatique, La Croix, Le Figaro, et même Paris-Match. |
| A | Mais pourquoi napprenez-vous pas à lire le créole? |
| E. | Cest difficile. Et il ny a pas dorthographe. |
| A | Je suis étonné. Avant de me rendre en Haïti, jai consulté un de mes amis américains qui vit à Port-au-Prince depuis quinze ans. Il ma montré trois dictionnaires anglais-créole publiés aux États-Unis et dautres livres. Il y avait un recueil de poésies dun grand écrivain haïtien mort à Miami… |
| E. | Morisseau-Leroy, lauteur de Dyakout. |
| A | Il ma fait voir une édition créole de la Bible de 1999, je crois. Tous ces livres étaient écrits selon une orthographe, officielle depuis janvier 1980, ma dit mon ami. |
| E. | Ah? En tout cas lenseignement se donne en français. |
| A | Et vous obtenez de bons résultats? |
| E. | Malheureusement, non. Les examens du baccalauréat aboutissent à la catastrophe depuis plusieurs années. Entre 20 et 30 pour cent de réussite. Cest triste. |
| A | Moi, je naurais pas réussi à obtenir mon diplôme de highschool, mon BA et mon Master en électronique, si on mavait forcé à aller à lécole en allemand ou en espagnol depuis lenfance. Les enfants dHaïti sont bien malchanceux. |
| E. | Moi, jai la chance dêtre parmi le petit nombre des élus. Je parle couramment français et je lis trois grandes langues: français, anglais, espagnol. |
| A | Jai limpression que nous concevons très différemment lapprentissage, la connaissance et la maîtrise de la lecture et le but dune longue éducation pour tous. |
Les rires, les cris joyeux, les voix de ces fillettes et garçonnets de mon pays, bavards et pleins de vie, que jobservais depuis un long moment, mont tiré du dialogue imaginaire du visiteur américain et de lenseignant haïtien. Les hommes et les femmes qui enseignent dans les écoles américaines ont une bien meilleure situation économique que les professeurs, les institutrices et les instituteurs dHaïti. Les conditions sont différentes; les problèmes ne sont pas identiques. Mais le fonctionnement du cerveau et de lintelligence est le même partout pour tous les enfants et tous les êtres humains. Il ny a pas de lecture réelle sans compréhension. Le simple décodage est un aspect mécanique et mineur de lactivité de lecture.
Tous les enseignants informés du monde ne peuvent que partager lessentiel des idées exprimées par un surintendant des écoles de Miami-Dade County dans le Miami Herald du 13 octobre 2000, idées qui présupposent la lecture de textes écrits dans une langue parfaitement comprise, assimilée et maîtrisée par les jeunes élèves-lecteurs de tous les niveaux.
Il ny a que des cerveaux dévoyés par linfluence dun système scolaire aberrant à ne pas pouvoir reconnaître cette vérité élémentaire que toute connaissance qui sacquiert par la parole orale ou écrite passe par un système linguistique déjà possédé, en dautres termes, par une langue déjà connue.
On remarquera dans la traduction du texte du surintendant une formule intéressante qui mérite dêtre particulièrement soulignée: apprendre à lire et lire pour apprendre.
À propos de la correspondance de Betty J. Roberts et Dawn-Marie Hart au Forum des lecteurs sur écoles et lecture.
«Le cours de lecture nest pas une matière facultative»
«…Il y a trois ans, le Bureau Scolaire du comté de Miami-Dade, sous la direction du docteur Michael Krop, reconnaissait la nécessité cruciale daméliorer lenseignement de la lecture.
Le Bureau entreprit et mit en exercice le Plan Global de Lecture. Lessentiel du plan cest damener les élèves à apprendre à lire et à lire pour apprendre. Comme partie du plan, la lecture nest pas une matière facultative. Cest la composante essentielle à enseigner à tous les élèves dans toutes les matières et à tous les niveaux pour arriver à la reconstruction du sens.
Au niveau secondaire, des cours facultatifs de lecture sont offerts aux lecteurs moins avancés. Laccélération du progrès en lecture et le succès obtenu dans la réduction de 26 à deux du nombre décoles qui ont reçu la mauvaise note F indiquent que la lecture est une priorité. Chaque enfant devrait lire au niveau de la deuxième année avant de passer à la troisième année.
Dans ce but, nous disons quun enseignement réussi de la lecture est un mandat confié à chaque école, à chaque administrateur et à chaque enseignant faisant partie du système.»
Roger C. Cuevas, surintendant des écoles publiques du comté de Miami-Dade, Miami . (Ma traduction, voir la note 1)
2. Changer le nom de la rose?
Dans la préface de Freeman et Laguerre (1996: vii), Freeman essaie de justifier sa double décision de se servir du terme haïtien et de rejeter lappellation de créole utilisée depuis 250 ans par tous les locuteurs du créole, du français, de langlais ou de lespagnol qui ont vécu dans la partie ouest de lîle surnommée Hispaniola par les premiers conquérants européens (1492), Saint-Domingue par les colonisateurs français (1697) et de nouveau Haïti par les fondateurs de la patrie haïtienne après lindépendance (premier janvier 1804). Il aurait pu le faire logiquement en sappuyant sur le principe de larbitraire du signe formulé par Saussure (1969: 100), entre 1906 et 1911: «le signe linguistique est arbitraire», ce qui signifie quil ny a aucun lien nécessaire entre une série de sons que nous émettons et le sens auquel ils sont associés. Il serait donc possible de surnommer amatala ce que lon appelle traditionnellement créole en Haïti ou de préférer à ces deux mots le terme dhaïtien, comme la fait, sans succès, Michelson Hyppolite (1978: 23, 147). Mais il est irrationnel dappuyer une décision individuelle, arbitraire et capricieuse de changer le nom populaire plus que deux fois séculaire dune langue à partir dun raisonnement analogique du genre:
Les Italiens appellent italien la langue de lItalie.
Les Français appellent français la langue de la France.
Les Turcs appellent turc la langue de la Turquie.
Les Haïtiens devraient appeler haïtien la langue dHaïti
«tout juste comme le font dautres nations» (just as do other nations).
Un raisonnement analogique de ce genre nest pas contraignant. La conclusion ne découle pas nécessairement des prémisses. Il nest pas convaincant sous la plume dun citoyen anglophone des États-Unis dAmérique. Il suffit pour sen rendre compte de reprendre sa formule «tout juste comme le font dautres nations» et dy ajouter la constatation suivante: surtout pas en Amérique.
Les nations dAmérique du Nord comptent, aux USA seulement 281 millions de personnes recensées en 2000 dont plus de 250 millions ne comprennent et ne parlent que langlais sans éprouver le moindre désir de le rebaptiser américain. Le Canada a officialisé les deux langues de ses deux principaux groupes ethniques: langlais et le français. Plus de cent millions de Mexicains ne se connaissent pas dautre langue que lespagnol. LAmérique Centrale utilise sans état dâme le nom de la langue de la majorité de ses habitants, lespagnol, parallèlement aux appellations qui désignent les citoyens qui la composent, par exemple, Costaricains, Honduriens, Nicaraguéens. La Caraïbe reconnaît lemploi généralisé de la langue espagnole à Cuba, en République Dominicaine, à Porto Rico. Et lon sait quà côté du néerlandais, le papiamento est parlé par les Curaçaolais et leurs voisins dAruba et de Bonaire. LAmérique du Sud a comme langues principales, à côté dune variété de langues amérindiennes, lespagnol, en Argentine, au Chili, en Colombie, en Uruguay, au Vénézuela et le portugais au Brésil. Des minorités indiennes ou métisses numériquement importantes en Equateur, au Paraguay, au Pérou, nont pas dénommé équatorien, paraguayen ou péruvien leurs langues bien connues sous les noms de quechua, aymara, guarani.
Bref, un raisonnement analogique basé sur une comparaison des noms des citoyens des nations faisant partie de lOrganisation des états américains (OEA) et des appellations des langues parlées par les majorités de ces pays devrait inciter les Haïtiens à conserver le nom de créole, si jamais lidée dun changement en ce domaine effleurait lesprit de limmense majorité créolophone unilingue et de lensemble des membres de la toute petite minorité bilingue (ce qui nest pas le cas). Et un coup dœil rapide sur les autres continents nébranlerait pas la possession tranquille du nom de leur langue, malgré lidentité fréquente en Europe des noms de peuples et de langues. On voit cependant les Irlandais et les Ecossais parler langlais et/ou le gaélique plutôt que lirlandais ou lécossais; les Belges sexprimer en français, en flamand ou en allemand, plutôt quen belge; et les Suisses en allemand, français, italien et rhéto-roman; les Grecs en démotiki et katharévousa.
Le monde arabe se présente comme parlant larabe plutôt que le marocain, le tunisien, lalgérien, le libyen, le saoudien, le libanais, le syrien, le jordanien, le palestinien. Les Israéliens sen tiennent au nom traditionnel dhébreu (ivrit). En Afrique on trouve les Tanzaniens, en très grand nombre locuteurs du swahili, les Nigérians locuteurs du haoussa ou de ligbo; au Sénégal une majorité parlant wolof; au Congo Kinshasa, beaucoup dusagers du lingala; en Afrique du Sud, de lafrikaans et de langlais. En Asie, le bengali, lhindi, le marathi, lourdou ne correspondent pas aux noms des millions de citoyens des pays concernés. En Afghanistan, le pashto et le persan afghan sont les langues principales. Les Philippins parlent surtout le tagalog et lilocano. En Australie, langlais nest pas appelé laustralien. Enfin on rappellera que les Nations Unies comptent 189 états membres alors quon estime les langues du monde à cinq ou six mille. Le peu de force logique du raisonnement analogique de Freeman le porte à sappuyer sur deux autres considérations. Un souci de dignité devrait porter les Haïtiens à renommer leur langue haïtien, comme lont fait les Italiens pour la leur. En outre créole est un terme vague.
Je ne connais aucun témoignage historique attestant le moindre sentiment de gêne ou de honte vis-à-vis de lappellation créole dans la population des campagnes et des villes dHaïti et je nai jamais eu loccasion didentifier une réaction de ce genre pendant près de cinquante ans de contact avec des compatriotes de toutes les couches sociales et de toutes les zones géographiques. De plus aucune préoccupation de dignité ou de prestige, lors de lunification politique de lItalie au 19e siècle, ne semble être intervenue dans lapplication du terme italien à la grande variété de dialectes de la péninsule de la Lombardie à la Calabre. Si un souci de dignité ou dhonneur avait guidé un choix implicite ou explicite on aurait sans doute tourné les yeux vers Rome, «la ville éternelle», au centre du pays, ou vers la Toscane dont le dialecte est la langue de la Divine Comédie de Dante.
On peut affirmer que le mot créole na rien de vague en Haïti pour les illettrés, les scolarisés et les lettrés. Pour les personnes âgées de plus de douze ans, il désigne une langue perçue comme comprise et parlée par tous les Haïtiens et clairement distincte, selon lexpérience de chacun, de lespagnol de nos voisins dominicains, du français des bilingues nationaux, de langlais des touristes, missionnaires ou visiteurs américains.
Jean Prévillon (texte dactylographié, avril 1993), éducateur haïtien à New York, partisan du changement de nom du créole en haïtien, se sert des mêmes arguments défaillants quon a rencontrés, mais il en appelle presque à lautorité de Shakespeare en intitulant son texte:
Whats in a name et en sinspirant dun sonnet où Shakespeare, plus de trois cents ans avant Saussure, exprimait lidée de larbitraire du signe à partir du nom de la rose. Quelque soit le nom quon choisirait pour la rose, demeurent intacts son parfum et sa beauté. Mais Shakespeare ne proposait nullement de changer le nom de la rose. La vélléité de changement de Prévillon et de Freeman relève de la fantaisie plutôt que de la rationalité.
3. Qui parle français?
- «Ce pays parle français.» Affirmation de Demesvar Delorme (1870: 182183).
- Ce pays cultive les artichauts.
- Ce pays connaît des températures de quatre degrés centigrades.
- Ce pays parle anglais.
- Ce pays parle espagnol.
Plus subtiles que des mensonges grossiers, les cinq phrases ci-dessus sont des demivérités et des instances de dissimulation, derreurs et dirrationalité. Lexpression générique ce pays, en (1), (4), (5), englobe une population entière de plusieurs millions de personnes, plus de 2 millions et demi en 1870 (Y avait-il dix mille francophones et bilingues haïtiens à cette époque?); 7 à 8 millions aujourdhui (Y a-t-il 350 000 à 400 000 francophones et bilingues?); en (2) un groupe dagriculteurs, quelques centaines tout au plus, se livrant à la culture dartichauts dans les hauteurs de Kenscoff, à plus de mille mètres daltitude; en (3), elle se réfère à un territoire de 27700 kilomètres carrés, comptant quelques sommets des massifs de la Hotte et de la Selle où à plus de deux mille mètres daltitude la température tombe parfois durant la nuit et tôt le matin à 4 degrés centigrades entre décembre et février.
Aucune enquête ne permet de savoir combien de personnes baragouinent un peu danglais ou despagnol en Haïti, se tirent daffaire dans ces langues ou les parlent couramment. Mais aucun observateur sensé naffirmerait que le peuple haïtien est de langue anglaise, espagnole ou française, sauf dans ce dernier cas en jouant sur une confusion entre langue baptisée officielle, légale, par la volonté dune poignée de constituants (Constitution de 1918, article 24; de 1987, article 5) et langue comprise et parlée par toutes les personnnes nées et élevées en Haïti (7 à 8 millions). La toute première personne en Haïti diplômée en linguistique, la première femme haïtienne détentrice dun doctorat, Suzanne Comhaire-Sylvain (1898-1975), ne montre pas plus de rigueur, dexactitude et de rationalité que Demesvar Delorme quand elle écrit: «Tout Haïtien est plus ou moins bilingue». (Sylvain 1936: 7). Cette proposition pourrait induire en erreur un chercheur compétent et de bonne foi, étranger aux réalités haïtiennes. Je crois quelle a engagé Ferguson (1959) sur une fausse piste dans son choix dHaïti comme une des quatre communautés linguistiques illustrant son concept de diglossie critiqué par Dejean (1979, 1983a; 1983b).
Lintroduction du livre de Sylvain classe les Haïtiens en trois catégories de bilingues:
- «LHaïtien de lélite, souvent élevé à Paris, parle un français très pur, quelque fois légèrement recherché, mais il parle aussi créole dans lintimité, il parle créole, en plaisantant, à sa femme, à ses enfants, à ses amis, il parle créole à ses serviteurs et à ses ouvriers.» On remarquera cette incise «souvent élevé à Paris» qui grossit démesurément le nombre dHaïtiens élevés à Paris. Or il est clair que pendant le demi-siècle qui sest écoulé de 1898, année de la naissance de Suzanne Sylvain, à 1959, année de la parution de larticle Diglossia de Ferguson, il ny a pas eu 3 mille Haïtiens, en étant excessivement généreux, à être élevés à Paris ou ailleurs en France.
- Sylvain poursuit: «Lhomme du peuple des villes parle généralement créole; cependant, comme il a fréquenté lécole primaire durant de longues années et quil est en contact perpétuel avec des gens parlant tantôt créole, tantôt français, il peut aussi sexprimer en français à loccasion.» Jusquen 1941, six ans après la parution du livre de Sylvain, le niveau de fréquentation scolaire en Haïti était de loin le plus bas des Amériques et la durée de la scolarisation au primaire extrêmement réduite (Cf. Dejean 1975: 11-12). Lhomme du peuple navait pas accès facilement à lécole et ny passait guère de nombreuses années. Quelques-uns seulement arrivaient à parler un français approximatif et leurs rapports avec des membres de lélite ne constituaient pas un bain linguistique français.
- Sylvain achève ainsi sa description: «Le paysan, lui, ne parle pas français ou, sil est un notable dans son village, parle un français affreusement mutilé; en général, ladulte ne comprend du français que quelques phrases très simples se rapportant au commerce ou à la religion. Lenfant de 12 à 14 ans qui se rend encore à lécole rurale possède un petit vocabulaire scolaire quil oubliera plus tard; pour lui, comme pour ses parents, le créole constituera un jour lunique moyen dexpression.» (Cest moi qui souligne les phrases de cet extrait de lintroduction de Le créole haïtien: Morphologie et syntaxe.) Le caractère ondoyant de la formule plus ou moins bilingue permet des affirmations suffisamment vagues pour quelles échappent à une accusation de contradictions. Et il y a des silences. Si le paysan, sauf exception ne parle pas français, que subsiste-il du bilinguisme de la totalité dune population qui en 1935 était paysanne à 95 %? En 1974, Georges Anglade (1974: 50) estimait à 85, 7 % le nombre dHaïtiens de plus de 14 ans faisant partie du secteur agricole, à la suite de recherches sérieuses. On peut conjecturer, avec vraisemblance, que ce secteur couvrait 95 % de la population totale dHaïti, près de quarante ans plus tôt.
Ce nest pas une expérience personnelle prolongée avec les milieux paysans haïtiens ou les résultats dune enquête systématique qui amènent Sylvain à affirmer que ladulte comprend quelques phrases de français très simples relatives au commerce ou à la religion.
Sur ce dernier point, lévêque du Cap-Haïtien, monseigneur Kersuzan (1922: 5), parlant de lenseignement du «catéchisme à des enfants pauvres» par un groupe de jeunes filles du Cap, rétorquerait à la première linguiste haïtienne: «Du premier coup, on avait compris que lusage du créole simposait. Jinsistai pour quon ne fît rien apprendre en français, convaincu par lexpérience quun enfant ignorant devient incapable de comprendre un enseignement dont on lui a mis dans la tête, à force de la lui répéter, la formule française dont il ignore le sens.» Suzanne Sylvain avait 24 ans quand parut le Catéchisme créole publié par monseigneur Kersuzan. Elle la peut-être connu, puisque lintroduction consacre presquune page entière (pp. 7-8) à son père «Monsieur Georges Sylvain, un des Haïtiens qui aiment le plus le créole, qui lont le plus pratiqué, et qui le traitent avec le plus de maîtrise… [alors] Ministre plénipotentiaire dHaïti près du Gouvernement français.» Cétait un ami que lévêque français du Cap alla voir en France: «Avec une bonne grâce parfaite et un empressement touchant, Monsieur le Ministre plénipotentiaire sest fait avec moi catéchiste et correcteur de catéchisme… le catéchisme lui doit… beaucoup.» Un moment de réflexion aurait pu convaincre la fille de Georges Sylvain que la mémorisation de formules de catéchisme, de prières et de cantiques français ne pouvait pas convertir les monolingues créolophones en bilingues, pas plus que la liturgie latine de lEglise catholique navait fait parler latin aux fidèles les plus assidus aux messes, vêpres, expositions du saint sacrement, processions, baptêmes, mariages, enterrements, pendant plus de mille ans, non seulement en Europe en général, mais encore chez les locuteurs des langues romanes, transformations du latin, en France, en Italie, en Espagne, au Portugal et en Roumanie. Cest une grosse illusion de confondre la mémorisation dun petit vocabulaire scolaire avec sa possession par un écolier créolophone monolingue, urbain ou rural, sommairement «scolarisé» en français. Faute de compréhension, cette possession na jamais existé. La rationalité doit nous faire dire: Ce pays parle créole, et, tout Haïtien nest pas plus ou moins bilingue.
En quelques lignes, Suzanne Sylvain a fourni une description sociolinguistique totalement inexacte et inadéquate de la réalité langagière dHaïti en 1935, frayant la voie à des erreurs qui persistent jusquà présent. Cela doit servir de leçon et de mise en garde aux chercheurs daujourdhui. La recherche scientifique en matière de langue met le linguiste en face dune double obligation découlant de deux conditions décrites en termes techniques comme»condition dadéquation descriptive» et «condition dadéquation explicative» (préface de Chomsky au livre de Jean-Yves Pollock, 1997:xvi). Le décalque de langlais est moins heureux que les termes originaux anglais descriptive adequacy, explanatory adequacy (Chomsky 1997a: 18-19; 2000: 7). Il sagit dexactitude descriptive, de validité descriptive, du souci de décrire avec précision les faits de langue, les données langagières, tels quils apparaissent, tels quon les perçoit. Cette condition est à la portée de ceux qui connaissent la langue et lexaminent sérieusement. Quelques exemples rendront le concept plus clair.
Quelle réponse une description exacte apporte-elle à la question concernant les formes phonologiques et phonétiques, en termes plus simples les différentes prononciations, du pronom créole de deuxième personne du singulier? Si lon se reporte à trois études descriptives structuralistes, Sylvain (1936: 61-62), Hall (1953:, 1969: 29, 2.131), Férère (1974: 118-120) et à une quatrième, sous forme de manuel composé par un non-linguiste, Savain (1993: 37-40), étalées sur une période de plus dun demi-siècle, la réponse à la question posée est la suivante: Le pronom de deuxième personne du singulier se réalise en deux formes, donc il a deux prononciations, savoir une forme vocalique, orthographiée ou et une autre semivocalique orthographiée w. Cest une description insuffisante, qui ne satisfait pas la condition de validité ou dexactitude descriptive, comme le montrent quelques exemples clairs communs à toutes les variétés de créole parlées dans une zone étendue délimitée par une ligne imaginaire reliant lextrêmité ouest de la Gonâve à Montrouis et passant par Belladère, longeant la frontière jusquà lembouchure de la rivière des Pédernales puis la côte de la presquîle du Sud jusquà Jérémie et de là rejoignant son point de départ.
- a. Kabrit ou vann nan gwo. *(6) b. Kabrit w… *(6) c. Kabrit wou…
- a. Kabrit w ap vann nan gwo. *(7) b. Kabrit wou ap * (7) c. Kabrit ou ap…
- a. Kabrit la se pou wou. *(8) b. se pou ou * (8) c. se pou w
- a. Radiyès ki nan wou a * (9) b. nan ou a * (9) c. nan w la
Remarquez lastérisque devant les exemples b. et c., convention indiquant que les locuteurs dorigine ne parlent pas ainsi. Un exposé satisfaisant la condition dexactitude descriptive indiquera trois formes, savoir une forme vocalique /u/, une forme semi-vocalique /w/ et une troisième commençant par un segment semi-vocalique suivi de la voyelle /wu/, comme en Dejan (1977a: 8), Dejean/Bayardelle (1985: 27-32). Lautre condition dadéquation explicative est beaucoup plus difficile à satisfaire et à comprendre. Cest un idéal vers lequel tend toute théorie scientifique. Il ne suffit pas de présenter, de classer et de décrire les faits et les données le plus exactement possible, il sagit de les expliquer à partir dune «théorie générale du langage [qui] satisfait à la condition dadéquation explicative si elle montre comment les propriétés de toute langue peuvent être déduites dun système invariant de principes soumis aux ‘conditions à la limite fournies par lexpérience.» (Chomsky, préface de Pollock 1997: xvii). Pour une formulation parallèle des deux conditions, je propose, en français, lexpression: condition de validité explicative.
Parler dexactitude explicative, malgré le mot exactitude, apparenté à ladjectif dans sciences exactes, ne serait pas aussi heureux que dans lexpression condition dexactitude descriptive. Un exposé du concept spécialisé de validité explicative (= adéquation explicative) na pas sa place ici. Le lecteur se rappellera quen passant de la description de phénomènes linguistiques ou non à une tentative dexplication, on pénètre dans un domaine plus difficile. La description sarrête aux apparences. Lexplication requiert un dépassement des apparences. Ce qui amène un état de tension et de conflit entre les deux domaines.
Quelques exemples familiers souligneront les difficultés de tout essai dexplication même en dehors dune théorie générale du langage, théorie qui rend compte de lacquisition du langage chez les enfants du monde entier (phénomène capital), en satisfaisant à la condition de validité explicative. Soit les exemples:
- Mari remèt Jak liv la. (14) Mari remèt Jak ak Lila liv yo.
- Mari remèt li liv la. (15) Mari remèt yo liv yo.
- Mari remèt Jak li. (16) Mari remèt Jak ak Lila yo.
- Mari remèt li li. (17) * Mari remèt yo yo
Lopération manifestée par les exemples (10) à (16) inclusivement est le remplacement du groupe nominal objet indirect ou objet direct par un pronom. Un groupe nominal peut être un nom propre (Jak, Mari), un nom commun isolé (liv), deux noms propres ou deux noms communs liés par une conjonction (Jak ak Lila–liv ak kaye), un nom et son déterminant (liv la–liv yo), etc. Ce quil y a de commun aux paires dexemples (10)-(14), (11)-(15), (12)-(16), cest leur structure parallèle, leur symétrie. Ce quil y a de frappant concernant la paire (13)-(17), cest lasymétrie des deux membres. (13) est une phrase familière, grammaticale, acceptable pour tous les locuteurs du créole dHaïti. (17) est une phrase agrammaticale, inacceptable. Cest pourquoi elle est marquée dun astérisque. Comment expliquer de façon satisfaisante lexclusion de (17) par le système syntaxique du créole, en termes techniques son agrammaticalité? Les meilleures études du système pronominal du créole dHaïti nexpliquent pas jusquà présent loccurrence dun nombre illimité de phrases grammaticales suivant le modèle de lexemple (13) et le rejet dune structure parallèle avec le pluriel en (17). Exemples:
- Mari ba li li. (21) * Mari ba yo yo.
- Mari prete li li (22) * Mari prete yo yo.
- Mari mande li li (23) * Mari mande yo yo.
Un lecteur pensera peut-être à des raisons de délicatesse; le redoublement de la syllabe yo évoquerait un mot vulgaire. Aucun système syntaxique ne sembarrasse de considérations de pudibonderie de ce genre. On le voit par lexemple (24):
(24) Manman timoun yo remèt yo yoyo yo.
4. Article 5 et rationalité
Larticle 5 de la Constitution de 1987 fait un alliage curieux de rationalité et dirrationalité. Le voici: «Tous les Haïtiens sont unis par une langue commune, le créole. Le créole et le français sont les langues officielles de la république.»
Larticle comprend trois points. Le premier est une observation sociolinguistique qui satisfait la condition dexactitude, de validité descriptive. On ne doit pas en sous-estimer limportance. Cest la reconnaissance publique à la face du pays et du monde dun fait indéniable: toute la population dHaïti est créolophone. Cette réalité implique que tous les Haïtiens, en tant quêtres pensants, partagent un instrument commun de réflexion, de pensée, de raisonnement, dappréhension du réel, des objets ambiants, des phénomènes de la nature; dinterprétation des événements, des sentiments, des sensations, des spectacles naturels, des formes, des couleurs, des bruits, des odeurs. Ce chemin commun de lactivité intellectuelle, morale, psychologique et sensorielle crée la possibilité dune communication directe, immédiate, sans intermédiaire, de personne à personne, dindividu à individu, sur les 27700 kilomètres carrés du territoire national. Par le créole, nimporte quel Haïtien peut, en principe, communiquer avec nimporte quel autre Haïtien. Les Haïtiens de toutes croyances, de toutes religions, de toute opinion politique, de tout niveau détudes ou de connaissances théoriques ou pratiques, possèdent dans leur cerveau/esprit le même système linguistique fondamental avec la complexité de sa phonologie, de sa syntaxe, de sa morphologie, de sa sémantique. Concrètement, le président, le premier ministre, les ministres et secrétaires détat, les sénateurs, les députés, les maires, les juges, les employés de létat à tous les niveaux, les agents de police, les commerçants, les cultivateurs, les ouvriers peuvent parler librement avec tous les enfants, tous les jeunes, tous les adultes, de tous les coins et recoins dHaïti, en créole. Implicitement, la première phrase de larticle 5 insinue que le français nest pas un moyen de communication à la disposition de tous les secteurs de la population que lon vient dénumérer. Le deuxième point découle logiquement de la constatation que «tous les Haïtiens sont unis par une langue commune, le créole». Il est normal, il est impératif que cette langue commune soit enfin proclamée langue officielle. Ce qui signifie quoi? Non pas la création dun nouveau mythe, comme depuis la première proclamation du caractère officiel de la langue française en Haïti par larticle 24 de la Constitution de 1918. Il sagit plutôt de laffirmation implicite dune obligation morale pour létat, pour les gouvernants, pour les membres des services publics, des parlementaires chargé de légiférer aux huissiers rédigeant des procès-verbaux, de parler et décrire dans la seule langue comprise et parlée par tous. Tous ne savent pas lire et écrire (en attendant lapplication des articles 32 et 33 de la Constitution), mais tous peuvent comprendre un texte clair en créole, lu intelligemment par dautres. Le troisième point montre une percée dirrationalité. Il na aucune attache avec ce qui précède, cest-à-dire avec limportante constatation que le créole constitue pour tous les Haïtiens un lien communautaire incontournable appelant son officialisation. La proclamation du français comme langue officielle dans le contexte de larticle 5, où elle arrive comme un cheveu sur la soupe, ne cherche à se donner aucune justification. Elle ne peut même pas sappuyer sur les nobles considérations du Préambule de la Constitution, par exemple son objectif de justice sociale (paragraphe 2), de protection des valeurs, traditions et vision nationales (paragraphe 3), dimplantation de la démocratie (paragraphe 4), de renforcement de «lunité nationale, en éliminant toutes discriminations entre les populations des villes et des campagnes» (paragraphe 5), de promotion de «la concertation et [de] la participation de toute la population aux grandes décisions engageant la vie nationale» (paragraphe 7 - Cest moi qui souligne) Jai parlé dune percée dirrationalité. Il ne faut pas exagérer. Une certaine rationalité est mise au service des détenteurs de lavoir, du pouvoir et du savoir, qui se dissimule sous des discours démocratiques ou démagogiques, montrant parfois involontairement le bout de loreille. Je dois apporter un correctif à la remarque que la proclamation du français comme langue officielle na pas dantécédent ou dappui dans le préambule de la Constitution. Le paragraphe 5 cache une subtilité, ou involontaire ou perverse, qui prépare lirruption du français à larticle 5. Cest un simple pluriel orthographique. Lélimination des discriminations entre urbains et ruraux se fera aussi, dit-on, «par lacceptation de la communauté de langueS et de culture.» Cette formulation nous place en face dun dilemme: cest un excès dirrationalité ou un excès dhypocrisie, si ce nest pas une simple coquille. Quel observateur rationnel pourrait vraiment croire quil y a communauté de deux langues, savoir le créole et le français, entre population des villes et des campagnes dHaïti? Quel observateur rationnel pourrait affirmer cette communauté des deux langues, sans hypocrisie? Il faut par ailleurs veiller à ne pas accepter la dichotomie simpliste: population des villes, population des campagnes du paragraphe 5, surtout avec le corollaire que la première est francophone et bilingue et que seule la seconde est créolophone unilingue. Cest lensemble de la population dHaïti qui est créolophone et unilingue. Les villes, y compris la capitale, comptent une minorité bilingue restreinte, francophone à des degrés divers décrits en Dejean (1977a: 223-224). Dans les campagnes, les bilingues se comptent sur les doigts, sauf les bilingues créole-espagnol le long de la frontière. Si lon se trouve en présence dune erreur typographique ajoutant un s à langue, on obtient alors une phrase admirable exhortant à reconnaître lunité linguistique foncière de toute la population haïtienne et à en tirer les conséquences dans le domaine de ladministration publique, de la justice et du système scolaire qui fait lobjet de cette étude.
5. Démesure dans lirrationalité: Les enfants dHaïti étrangers dans leur propre pays
De tous les pays indépendants depuis cent ans ou davantage, Haïti est le seul où, en 2001, le système scolaire emploie comme langue denseignement une langue non comprise et non parlée par la grande majorité de la population. Cela signifie que de tous les pays de vieille indépendance, Haïti se distingue comme le seul où les enfants dâge scolaire doivent étudier à lécole dans une langue étrangère. Ils ne peuvent fréquenter que des écoles où le français est la langue principale ou unique denseignement. Ils ne peuvent aller à lécole quen français, alors que leurs parents et eux-mêmes, ainsi que leurs enseignants, sont tous créolophones et que environ 90 % de la population du pays ne comprend ni ne parle le français. De plus, Haïti est aussi un des rares pays au monde sans minorité linguistique. Ce qui signifie quil ny a aucune enclave linguistique sur le territoire national, quil nexiste aucun groupe rural ou urbain parlant exclusivement ou principalement une langue autre que le créole.
27 septembre 2000. La rentrée scolaire a eu lieu au début du mois. Pouchon, 8 ans, en élémentaire 1, à lécole Immaculée Conception de Carrefour devait apprendre sa leçon du lendemain, savoir le numéro 1 de la page 14 de Eveil (Livret pluridisciplinaire. Cours préparatoire. 42 pages. Publié sans indication de date, de maison dédition, dimprimerie, de ville ou de pays (bien sûr sans illustration aucune), par Ulrick M. Maurice):
«1. Quappelle-t-on Antilles?
On appelle Antilles la réunion dun groupe dîles. On distingue les Grandes Antilles, les Petits [sic, coquille] Antilles et les Bahamas ou Lucayes.» Pouchon narrivait même pas à décoder, cest-à-dire à franchir le mur du son. Encore moins pouvait-il percer le mur du sens. Sa mère ma expliqué le lendemain quil navait pas pu fréquenter une école lannée précédente. Son frère aîné, 14 ans, classe du certificat, est convaincu que Pouchon ne peut rien retenir. Cependant lenfant connaît fort bien les noms des principaux joueurs de footbal du Brésil et dArgentine. Il ne comprend pas plus le français que je ne comprends lislenska, la langue des 272.512 habitants de lIslande. Mais ma familiarité avec lalphabet latin et plusieurs langues qui lutilisent, y compris lallemand, apparenté à lislandais, me permet didentifier plusieurs éléments, surtout écrits de cette langue germanique. Ce qui nest pas le cas, vis-à-vis du français, de Pouchon, petit créolophone unilingue de huit ans. La pédagogie perverse dont cet enfant est victime, comme tant dautres, est bien résumée dans une remarque du linguiste anglais Neil Smith (1999: 176): «essayer de réduire le connu à linconnu semble être une stratégie plutôt perverse.» (ma traduction). Lécole haïtienne va plus loin. Elle sefforce de conduire les enfants créolophones monolingues, soit 99 % des enfants inscrits en première année décole primaire de linconnu à ce qui est encore plus inconnu.
La pratique scolaire depuis plus de 140 ans en Haïti est basée sur lhabitude, consciente ou inconsciente de lensemble des enseignants, dadresser la parole à lensemble des élèves de telle sorte quils ne puissent pas comprendre ce quon leur dit. Si cette attitude est consciente, cest un exemple de perversité pédagogique et morale, continue et non pas passagère, relevant dun comportement irrationnel et aberrant. Si cette attitude est inconsciente, cest un exemple de perversité intellectuelle, relevant aussi dun comportement irrationnel et aberrant.
Comment des êtres humains normaux peuvent-ils adresser la parole à des enfants pendant des heures sétalant sur 150 jours (nombre de jours décole prescrit pendant longtemps par le ministère haïtien de léducation nationale), durant les neuf années des différents cycles de lécole fondamentale, sans se rendre compte que la plupart dentre eux ne comprennent rien de rien à ce quon leur raconte en français?
Ces mêmes enseignants, sils ne comprennent pas langlais ou lespagnol, sempressent de le signifier, par signes ou par quelques mots, à des étrangers qui les abordent dans une de ces langues. Et certains dentre eux sindignent que ces anglophones-là ou ces hispanophoneslà ne se donnent pas la peine dapprendre quelques formules pour communiquer avec les gens dun pays quils visitent. Mais, nos enseignants haïtiens, tous créolophones depuis lâge de deux ans, pourquoi ne sadressent-ils pas en créole à leurs élèves, tous créolophones depuis lâge de deux ans, et, presque tous créolophones monolingues? Ne savent-ils pas que sur toute létendue du pays, tous les sept millions dHaïtiens sont unis par une langue commune, le créole, comme le reconnaît larticle 5 de la Constitution de 1987?
Avec un minimum de bon sens, sans aucune initiation à la linguistique moderne ou science du langage, tous les enseignants peuvent arriver à comprendre quun système linguistique quelconque na pas le pouvoir et la fonction dempêcher la connaissance et la communication, mais, est le moyen principal pour ceux et celles qui le partagent, parce quil a grandi dans leur cerveau/esprit, de développer indéfiniment des connaissances dans tous les domaines du savoir accessibles à lintelligence humaine et déchanger leurs idées, réflexions, questions, désirs, aspirations, sentiments, réactions, impressions, intuitions, illusions, croyances, erreurs, rêves, projets, joies, douleurs, souffrances, doutes, certitudes, etc. Les enfants dHaïti, soit la moitié des enfants dâge scolaire inscrits dans une institution portant le nom décole, sont, près de deux cents ans après lindépendance politique, victimes de limpérialisme colonial français intériorisé par une poignée daliénés et/ou dexploiteurs.
Cest un cas dirrationalité démesurée et de suprême aberration.
6. Irrationalité et convention relative aux droits de lenfant
Lêtre humain se montre bien des fois irrationnel dans son comportement en agissant trop souvent en animal déraisonnable. Certaines pratiques courantes dans les écoles haïtiennes sont en contradiction flagrante avec la Convention des Nations Unies relative aux droits de lenfant du 20 novembre 1989, signée par le gouvernement haïtien le 6 janvier 1990, ratifiée par le parlement le 23 décembre 1994, promulguée au Moniteur, et, ayant force de loi dans le pays en vertu même de larticle 49, 1 de la dite Convention (Cf. Unicef, Les enfants dabord, Deschamps, 1990).
Larticle 19. 1 de la Convention concerne la protection de lenfant, dans le milieu familial, social, éducatif, contre la violence physique sous toutes ses formes: mauvais traitements, cruauté, brutalité, coups. Il est de notoriété publique que dans la plupart des jardins denfant, des écoles primaires, des écoles secondaires de la capitale, des villes, bourgs, bourgades de Province, on fait un usage généreux et inhumain de punitions corporelles arbitraires, injustifiables, démesurées, injustes, antidémocratiques. Les articles 12,1, 13,1, 14,1, 19,1, 28,2 visent à la protection de la liberté dexpression, de pensée de lenfant et à la sauvegarde de son bien-être psychologique.
Les articles 17,d, 29,1,c, 30, 40,vi, défendent les besoins et les droits linguistiques des enfants de minorités linguistiques. Que dire des droits à lutilisation pleine et entière de la langue unique de son milieu de vie par un enfant haïtien à lécole, droits bafoués par des pratiques répressives encore en cours en 2001 contre lusage du créole («symbole», négligence du français déclarée une infraction, à côté de violence physique exercée à lécole contre des condisciples, par un règlement imprimé dune école secondaire de Waney, dans les faubourgs de Port-au-Prince).
Dans une école de Carrefour, un «symbole» échet à X, élève du secondaire. Il se tait résolument en français et surveille attentivement ses condisciples pour surprendre sur les lèvres dun dentre eux un mot, une phrase, un murmure en créole, pour lui passer immédiatement son «symbole» et éviter, en fin de semaine dix coups de fouet (rigwaz, en créole) sur la paume dune main. Dans le jargon scolaire haïtien, on appelle «symbole» un jeton, souvent un simple petit carré de carton, que lon remet à un élève surpris à parler créole.
Pratique méprisable despionnage, de délation, de mesquinerie et dirrespect pour la langue de tout un peuple. Mais, à cette même institution, le dimanche 27 mai 2001, le directeur ne parle que créole, pendant une heure et demie, à une réunion de près dune centaine de parents. En quoi il ne se dissocie guère de la pratique du Ministère de lEducation Nationale de faire passer des annonces en créole à la radio, par exemple, du mercredi 18 avril au vendredi 27 avril 2001 à Radio Quisqueya, pour un programme Lekòl pou tout timoun en vue de recruter des enfants dâge scolaire, non inscrits à lécole, tous créolophones unilingues de parents et de milieux créolophones unilingues pour un système scolaire qui va immoler impitoyablement leur intelligence, du jardin denfant à la fin du secondaire, au culte idolâtrique de la langue française.
II. Au cœur des rapports de lécole et de la rationalité
1. Connaître deux langues sans apprentissage
Le noyau dur de la toute petite minorité bilingue dHaïti napprend ni le créole ni le français dans la prime enfance. Il acquiert ces deux langues. Elles grandissent spontanément et inconsciemment dans le cerveau de ces enfants exposés à lune et lautre tout comme les enfants des communautés basques dEspagne et de France deviennent sans effort des locuteurs bilingues respectivement du basque et de lespagnol ou du basque et du français. Aussi bien tous les enfants du noyau dur de la minorité bilingue passent de létat de mutisme caractéristique des bébés dun an à létat de bavardage typique des enfants de trois ans, en deux langues, le créole avec les traits propres aux sociolectes des bilingues haïtiens, le français avec les traits propres à la variété dialectale haïtienne (par exemple, au plan lexical: mango, figue, pois, crème à la glace, thé, etc. au lieu de mangue, banane, fève, glace, infusion). Leur compétence (au sens technique de grammaire interne) ne dépend nullement de leur degré dintelligence. Des retardés mentaux de cette minorité emploient la même prononciation, les mêmes tournures, le même vocabulaire de base que les surdoués. Lacquisition parallèle chez eux du créole et du français ne crée pas une situation de concurrence mais, pour employer un terme des relations internationales, de coexistence pacifique.
Par contre, pour accéder à une connaissance du français, à différents niveaux, les membres de lécrasante majorité créolophone unilingue ne peuvent pas recourir inconsciemment au fonctionnement spontané de leur faculté dacquisition du langage (Language Acquisition Device, LAD, en anglais), tout aussi puissante que celle de tous les petits enfants de lespèce humaine, grâce à laquelle ils acquièrent le créole. Ils doivent utiliser dautres modules et dautres capacités de leur cerveau/esprit, de leur intelligence, pour lapprentissage dune langue étrangère à leur milieu quotidien de vie. Il ny a là aucune espèce dinfériorité, aucun indice de déficience intellectuelle. Pour éclairer cette dernière affirmation par une comparaison climatique: un enfant nu normal et en bonne santé ne peut pas grelotter de froid en plein soleil de midi dans une plaine tropicale, alors quun enfant dévêtu ne peut pas transpirer abondamment dans les neiges de lHimalaya. Lun et lautre ont, bien entendu, le même système épidermique qui réagit différemment à des différences de température. De même, la faculté dacquisition du langage réagit différemment à des données langagières différentes aboutissant dans un cas au développement du système linguistique appelé français, dans un autre au créole dHaïti, dans un troisième au bilinguisme françaiscréole ou basque-espagnol ou lingala-kikongo, dans un quatrième au trilinguisme arabeespagnol- copte, dans un quartier du Caire.
Lapprentissage dune langue à lécole, dans lenfance jusquà la puberté, ou en autodidacte par des livres, est un phénomène foncièrement différent de lacquisition inconsciente, spontanée, sans effort et rapide dune ou de plus dune langue du milieu ambiant, langue quaccompagnent chez les enfants le rire ou les larmes, la joie ou la tristesse, la colère ou lamabilité, le travail ou les jeux, la fatigue ou le repos, le bien-être ou lindigence, le bonheur ou le malheur, les événements variés prévisibles ou imprévisibles de lexistence; bref une langue qui colle à la vie et qui envahit tous ses aspects, à létat de veille ou de sommeil. Lapprentissage requiert leffort, généralement laide des autres, parent, enseignant, aîné; génère parfois lennui et le découragement; interfère avec dautres activités plus agréables ou moins contraignantes; oppose son caractère artificiel au mode naturel de lacquisition (Cf. Dejean, 1999b) et aboutit rarement à une parfaite maîtrise, parfois à un succès partiel, souvent à léchec. Lapprentissage se caractérise par la diversité des résultats: réussite brillante ou satisfaisante pour quelques virtuoses, moyenne ou médiocre pour un certain nombre, pratiquement nulle pour le plus grand nombre, souvent éphémère, rarement durable.
Lapprentissage requiert du temps et contraste vivement avec lexplosion linguistique qui transforme en un an les balbutiements dun bébé en un flot de paroles en rapport avec la réalité ou avec les fantaisies de limagination enfantine. Les résultats disparates de lapprentissage formel dune langue quelconque, dans laquelle ne baigne pas lenfant, ne sont pas sans parallèle avec ceux dautres apprentissages. Des leçons de piano ou de violon, suivies avec assiduité par des enfants peu intéressés, peu motivés, peu doués pour la musique font deux de piètres pianistes ou violonistes. Il en va de même pour des leçons de dessin ou de peinture, etc.
Linsuccès de lenseignement du français et de lenseignement en français dans lensemble des écoles dHaïti est mis au compte du caractère inadéquat de la méthodologie. Les cours de didactique du français sont en vogue. La réforme Bernard plaçait un espoir démesuré et illusoire dans une nouvelle approche, enfin, denseignement du français comme langue étrangère, sans dailleurs en faire une approche rationnelle.
Une approche rationnelle denseignement dune langue en tant que langue étrangère ne tient pas compte uniquement du point de départ et dun résultat éventuel de connaissance satisfaisante de cette langue. À défaut de théorie éprouvée et efficace de lapprentissage formel dune nouvelle langue (on na que des expériences partielles, locales, porteuses despoir mais non pas de certitude), on aurait pu sinspirer de lexpérience séculaire et mondiale de lenseignement-apprentissage des langues étrangères, en particulier dans des milieux, comme les pays scandinaves ou la Hollande, où la connaissance des langues étrangères connaît un certain succès. Jamais cet enseignement-apprentissage réussi ne vise à lier le développement des connaissances de base en lecture, écriture, mathématiques, sciences naturelles, histoire, sciences sociales ou des connaissances avancées dans tous les domaines à la maîtrise préalable ou parallèle dune langue étrangère. Ce nest pas en français, en anglais ou en allemand (encore moins en russe ou en japonais) que les écoliers hollandais, danois, suédois, norvégiens, finlandais ou islandais sinitient à la lecture, à lécriture, au calcul, à la poésie, à la géographie, à lhistoire nationale ou internationale, à lhygiène, etc., et, comme élèves du secondaire, puis comme universitaires, à la littérature locale ou mondiale, à la physique, à la biochimie, à linformatique, à lastronomie, etc.
Lenseignement-apprentissage dune autre langue nest donc jamais pour eux directement ou indirectement aliénant. Il ne cherche même pas à créer chez eux lillusion que leur maîtrise dune langue étrangère devrait égaler ou dépasser celle de leur langue maternelle.
Les grands écrivains des pays sus-mentionnés produisent des œuvres valables ou des chefsdœuvre dans leur propre langue, sans aspirer à quelque prix Nobel de littérature en français ou en anglais. Il reste entendu que leur langue première est et demeure le chemin normal principal du développement continu et de lapprofondissement de leurs connaissances générales ou spécialisées, même quand ils sont parfaitement concients du caractère numériquement très restreint des locuteurs de cette langue, par exemple près de 16 millions de Hollandais ou cinq millions de Danois.
Le dessein déclaré, naïf, illusoire et irréalisable, quoique sans doute bien intentionné et généreux, de la Réforme Bernard, savoir «la formation de générations denfants bilingues sexprimant en créole et en français» est une prime à léchec du plus grand nombre et une promotion de laliénation de la majorité et de la minorité. (La citation vient du discours de Joseph C. Bernard du 17 août 1979, reprenant en termes plus concis une phrase de son discours du 18 mai 1979). Pourquoi? Le créole nest prévu que comme langue provisoire denseignement, tout au long, en principe, des neuf années de lécole fondamentale que remplacera progressivement le français à partir de la sixième année fondamentale (Décret organisant le système éducatif haïtien… 30 mars 1982, articles 29, 30, Presses Nationales dHaïti). Or plus de deux cents ans dhistoire montrent que le créole a toujours continué dêtre une langue dusage quotidien tout au long de la vie des lettrés haïtiens même polyglottes. Selon lexcellente description du bilinguïsme scolaire résumé dans le titre du livre de Frances von Maltitz Willard (1975), le bilinguisme des écoliers consiste à vivre et à apprendre en deux langues: Living and Learning in two Languages.
Apparemment, le créole et le français sont mis sur pied dégalité. Cest une démarche fausse et probablement hypocrite induisant en erreur enfants, parents, enseignants et le grand public sur les conditions et les raisons de lancrage dune langue dans le cerveau de ses locuteurs, sur son rôle vital dans tout le processus cognitif, psychologique, émotionnel, imaginaire, affectif de ses usagers, sur la possibilité dun choix en matière de langue. Le créole occupe exclusivement le champ mental de plus de 90 % des Haïtiens et domine celui de la plupart des autres. Il ny a choix de langue quentre des individus bilingues ou plurilingues parlant couramment deux ou plus de deux mêmes langues. Une propagande insidieuse tend à confondre le choix entre deux langues déjà bien connues et un soi-disant choix libre dans lapprentissage dune nouvelle langue par des individus. On va encore plus loin dans le mensonge quand on fait semblant de croire que lêtre humain peut choisir, à volonté, de connaître une langue étrangère parce quil a fait le choix individuel de létudier ou, sil sagit dun enfant, parce que ses parents ou tuteurs ont décidé quil létudiera.
2. Irrationalité et création par décret dun bilinguisme de masse
Sil y a une leçon que les admirateurs de Chomsky, ses disciples, ses partisans, ses amis, aussi bien que ses adversaires et ses ennemis ont à tirer de ses publications politiques et linguistiques couvrant près dun demi-siècle, cest le caractère explicite de ses affirmations, de ses arguments, de ses raisonnements, de ses exemples, de ses hypothèses, de ses théories même dans leurs détails, de ses références et de ses analyses.
Par contraste, les propositions relatives à un bilinguisme créole et français en Haïti se distinguent par leur caractère non-explicite. Elles ne disent pas clairement et explicitement quil sagit:
- de la création artificielle
- dun bilinguisme de masse
- dun bilinguisme équilibré
- chez des millions de locuteurs créolophones unilingues
- en contact occasionnel avec des membres dispersés
- dune toute petite minorité bilingue
- conversant presquexclusivement en créole avec les gens perçus comme créolophones unilingues, leur adressant tout au plus rarement quelques formules stéréotypées de salutations ou de politesse en français, dans un pays appauvri aux ressources très restreintes.
La toute petite minorité bilingue de naissance comprend et parle le créole et le français depuis lâge de deux ans. Elle est complètement dépendante pour sa survie et ses activités quotidiennes de lécrasante majorité créolophone unilingue et fait face constamment à des situations où elle baigne dans le créole, par exemple, soins corporels aux bébés et aux tout petits, préparation de la nourriture, lessive, balayage, entretien de la maison, de lauto, etc.
Cependant cette minorité infime se prévaut de sa connaissance du français pour protéger ses privilèges.
3. Irrationalité et conscience orthographique
Du temps de Beaulieu (1939), de McConnell (1945), de Pressoir (1947), on prenait prétexte de la non-existence dune orthographe officielle du créole pour se dérober à la question de son adoption à lécole. Les discussions locales à ce sujet ne sembarrassaient pourtant pas des raisonnements de Valdman (1978: 110):
«Le créole [étant] une langue vernaculaire infériorisée, [ ] il faut dabord établir que ses locuteurs lestiment digne dêtre représentée par écrit… il semble que tous les membres de la communauté, y compris les créolophones unilingues dHaïti, ont le sentiment que toute orthographe destinée à noter par écrit le créole devrait saligner sur celle qui semploie pour représenter la langue de prestige et la langue officielle, le français. Il reste, bien sûr à déterminer si ce sentiment ne va pas à lencontre des besoins économiques et des réalités socio-culturelles et politiques du pays.» (Cest moi qui souligne) .
Un lecteur soucieux de raisonnement rigoureux soulèvera plusieurs questions à propos de ce paragraphe.
- Quest-ce que linfériorisation dune langue du point de vue dune masse de locuteurs unilingues?
- Où voit-on en trois mille ans dhistoire de lécriture que lon sest mis à écrire une langue particulière parce que ses locuteurs (et combien dentre eux?) la jugeaient «digne dêtre représentée par écrit?»
- Comment des analphabètes absolus formant limmense majorité des créolophones unilingues dHaïti se feraient-ils une opinion sur la valeur dune orthographe créole inconnue par rapport à une orthographe française dont ils nont pas la moindre idée?
- Comment les créolophones unilingues dune minorité pseudo-scolarisée ou semi-scolarisée, en français, langue non-connue ou très peu connue deux, parviendraient-ils à développer une sensibilité extraordinaire vis-à-vis de questions orthographiques?
- Comment se fait-il que lhistoire universelle de lécriture ne révèle aucun cas de choix orthographique réalisé par toute une communauté linguistique, par voie de référendum ou autrement?
- Les discussions autour de linvention dune orthographe par des usagers de lorthographe française ont-elles un caractère précis, explicite et rationnel?
- Ne sagit-il pas plutôt de débats fumeux, mythiques et mystificateurs?
- La plupart des lecteurs très instruits ne sont-ils pas peu informés des problèmes orthographiques, quoique généralement informables?
- La majorité des locuteurs dune langue se préoccupe-t-elle de questions dorthographe?
- Les préoccupations, les craintes et les scrupules orthographiques dun nombre restreint de locuteurs sont-ils autre chose que le résultat de lendoctrinement scolaire en dehors de tout esprit critique et de tout souci de rationalité? Il faut signaler que les sept lignes citées de Valdman reprennent et condensent des idées émises depuis une publication de Pressoir (1947: 66), répétées par Berry (1958: 741), Smalley (1964: 15, 23), Pompilus (1973: 26), Férère (1974: 25).
4. Irrationalité en matière de langue et institutions religieuses
On a vu ci-dessus un évêque catholique français affirmer que dans lenseignement du «catéchisme à des enfants pauvres» du Cap-Haïtien «lusage du créole simposait» (Kersuzan, 1922: 5), parce quil va de soi que lenseignement religieux doit être compris. Toute lactivité enseignante des chrétiens de toutes confessions a comme point de départ un mot de lapôtre Paul (Epître aux Romains, 10, 17): «la foi vient de ce quon entend.» Pourquoi? Parce quil y a dans la foi chrétienne un aspect de connaissance à côté de la confiance et de lobéissance.
La formule paulinienne est intéressante pour un linguiste moderne conscient que la parole entendue ou émise est le chemin par excellence de la connaissance. Il est assez curieux quon ait pu négliger cette évidence à certaines époques et en certains milieux dans la prédication chrétienne. En 813, lannée précédant la mort de Charlemagne, le concile de Tours fait obligation aux prêtres dutiliser dans leurs homélies, selon les deux régions de lempire carolingien, «la langue rustique romane ou teutonne, afin que tous puissent plus facilement comprendre ce qui se dit» (ma traduction de Elcock (1971: 329) «in rusticam romanam linguam aut theotiscam, quo facilius cuncti possint intellegere quae dicuntur.»)
On ne trouvera même pas ici un bref exposé historique de lattitude des églises chrétiennes vis-à-vis de la langue ou des langues des populations quelles se proposaient dévangéliser entre 1492 et 1992. On prendra acte plutôt de ce qui semble être une double pratique contradictoire commune aux institutions religieuses catholiques et évangéliques, en Haïti, en ce début du 21e siècle.
Dune part, le créole est largement utilisé dans la catéchèse, la prédication, la liturgie, les lectures bibliques, les chants religieux. Le motif de cette pratique semble bien résumé dans lexhortation du concile de Tours «afin que tous puissent plus facilement comprendre ce qui se dit.» Les fidèles moyens doivent comprendre lenseignement religieux. Ce qui explique lutilisation du créole.
Dautre part, les diocèses et paroisses de léglise catholique romaine ou de léglise épiscopale, léglise méthodiste déjà ancienne, les nombreuses dénominations évangéliques, toutes ces institutions religieuses dirigent et financent, dans les villes et les campagnes dHaïti, des écoles primaires, secondaires ou supérieures intégrées au système scolaire chapeauté par le Ministère de lEducation Nationale. La langue principale et quasi exclusive denseignement de ce système, cest le français. Voit-on lirrationalité de cette double pratique généralisée, apparemment basée sur un raisonnement contradictoire:
La plupart des adultes et des enfants dHaïti ne comprennent et ne parlent que le créole.
On doit leur enseigner la religion en créole, car la foi, en tant que connaissance, vient de ce quon entend (audition et compréhension).
La plupart des adultes et des enfants dHaïti ne comprennent et ne parlent que le créole.
On doit leur enseigner la lecture, lécriture, les maths, les sciences, etc., en français, car en tant que connaissances venant largement de ce quon entend ou quon lit (audition et compréhension), il nest pas nécessaire quils comprennent ce quils apprennent par cœur. Adieu à la rationalité.
5. Irrationalité et communication internationale
Une objection que lon oppose à lutilisation exclusive ou principale du créole comme langue denseignement en Haïti au niveau primaire et secondaire (à fortiori universitaire), cest le danger disolement qui menace le pays au plan international et régional si le bilinguisme ne se généralise pas dans la population locale et si lunilinguisme créole continue dy prédominer.
Certains déclarent, avec indignation, quon na pas le droit de priver nos compatriotes dune langue internationale, comme le français. La formulation est naïve et ne résisterait pas à une question pleine dironie: Comment peut-on faire perdre à une tête chauve les cheveux quelle na pas? (Dejean 1975a: 32). Ou comment peut-on voler un million de dollars U.S. à quelquun dont toutes les économies se réduisent à une centaine de dollars américains?
Des sociolinguistes affirment, comme une évidence, que les populations parlant une langue dite créole ont besoin de lapport dune autre langue à plus grand rayonnement (Cf. Nadine Dutcher, 1995: 6). À larrière-plan de ces préoccupations, on trouve un raisonnement implicite basé sur la formule traditionnelle et contestable quune langue nest quun moyen de communication. Si une langue particulière est partagée par environ deux mille personnes, comme le waljbiri dAustralie (Martinet, 1968: 1129), il ny a que ses quelques centaines de locuteurs à pouvoir communiquer entre eux par ce moyen. Si elle est, comme le quechua du Pérou, de lEquateur et de la Bolivie, le lot de six millions de locuteurs (cf. OGrady et alii, 1993: 334), son rayonnement est restreint. Si elle englobe cinq cent millions danglophones, répandus dans le monde, elle connaît une grande diffusion. Et si elle est le partage dun milliard de Chinois, elle met un être humain sur six en état de communiquer, le cas échéant, avec un de ses semblables. Ce sont des chiffres. Les statistiques, disait un professeur plein dhumour, il y a quarante ans, cest comme le bikini. Ça dévoile beaucoup de choses tout en cachant lessentiel. Lessentiel, en matière de communication humaine, cest laction ponctuelle dindividus, limités de toutes parts par les facteurs temps et espace. Le peuple américain, par exemple, na jamais adressé la parole au peuple russe. Seuls quelques individus parlant couramment anglais et russe, aux USA, parlent directement avec dautres individus, en Russie, locuteurs bilingues du russe et de langlais. Il en est ainsi pour les cent quatre-vingt neuf états membres de lO.N.U. Le nombre dHaïtiens parlant actuellement une variété de langues étrangères serait suffisant pour assurer la communication internationale entre un pays vingt fois plus grand et plus peuplé quHaïti et toutes les nations de la terre. Limmense majorité des Américains, Arabes, Haïtiens, Hispanophones, Italiens, Japonais, qui vivront quarante, cinquante, soixante-dix ou même cent ans, après 2001, nauront ni le besoin ni la possibilité de comprendre et de parler une autre langue que langlais, larabe, le créole, lespagnol, litalien, le japonais. On a tout à gagner à abandonner le mythe dune langue internationale et la poursuite du rêve chimérique dun bilinguisme pour tous, créé par lécole en Haïti ou tombé du ciel.
6. Français, développement en Haïti et irrationalité
On ne peut présenter aucun argument en faveur de lirrationalité dun raisonnement ou dun comportement (Smith, 1999: 181). Bébel-Gisler et Hurbon (1975: 129) rapportent, en la récusant, une opinion souvent exprimée par des intellectuels haïtiens, antillais et occidentaux selon laquelle une des raisons du sous-développement dHaïti, cest la non-possession par les masses de «cet instrument du progrès social et humain: la connaissance et la maîtrise du français…» Il y a dans cette formule une double manifestation dirrationalité. Dabord lattribution à un groupe de locuteurs dune langue particulière dun niveau de développement dû à des propriétés intrinsèques de cette langue, et, implicitement la négation de ce niveau de développement chez un groupe de locuteurs dune autre langue. Ensuite lattribution à une langue quelle quelle soit dune fonction et dun pouvoir que ne peut posséder aucune langue humaine.
- Des groupes parlant la même langue atteignent des niveaux de développement très différents. Cest facile à montrer sur une période de deux siècles dans un même pays.
Personne ne dirait que lallemand, langlais, le français ou le japonais de lan 2000 diffèrent radicalement de ce quils étaient en 1800. Il est évident que la société japonaise et les sociétés anglophones, francophones, germanophones des États-Unis, de lAngleterre, de lOntario, de lAustralie, de la France, de la Belgique, de la Suisse, du Québec, de lAllemagne, de lAutriche ont un niveau de vie et de développement bien supérieur à celui de leurs ancêtres du début du 19e siècle, dans leur utilisation quotidienne de lautomobile, des avions supersoniques, du téléphone cellulaire, des ordinateurs, de linternet, de la réfrigération, de lénergie nucléaire, etc. On opposera le haut niveau de développement des pays scandinaves daujourdhui au niveau relativement modeste de développement actuel de la Grèce, sans attribuer lécart entre ces niveaux à des propriétés des langues scandinaves qui feraient défaut aux variétés de grec moderne, héritières des dialectes de la Grèce antique et de la koinê.
Dailleurs personne ne sexpose au ridicule de désigner des traits précis du français, de langlais, de lallemand, du japonais ou dune langue scandinave qui justifieraient une avance technologique ou sociale dun peuple sur un autre. Dès quon se hasarde à des tentatives de ce genre, on verse dans lirrationalité, à lexemple dun romaniste suisse, pourtant éminent professeur à luniversité de Bâle, Walther von Wartburg (1969: 170, 250, 257) affirmant, comme une évidence, que la langue française «répond beaucoup plus que toutes les autres aux exigences de la logique pure.» Il se plaint pourtant de ce quil appelle, à tort, «des cas pathologiques», cest-à-dire des exemples dambiguïté: «Aucune autre langue européenne noffre tant doccasions de quiproquo…» (p. 250). Enfin, il donne un exemple de la logique exemplaire de lordre des mots: «Les parties de la phrase se rangent de la façon dont procèdent les événements. Jécris une lettre à mon ami. La lettre est le produit de mon action, et quand elle est terminée, je lenvoie à mon ami. Rien nest plus logique que ce procédé.» (p. 257). Wartburg pudiquement et… logiquement se tait sur des phrases comme: Je reçois une lettre de mon ami. On est en terrain plus solide quand on reconnaît, avec Chomsky (1998: 24), lunité foncière de toutes les langues humaines, la communauté de leurs propriétés essentielles et les ressemblances profondes quelles partagent sous leur diversité apparente.
- Il ne faut pas attribuer à une langue quelconque des capacités que possèdent ses locuteurs, en tant quêtres humains, et non pas leur(s) système(s) linguistique(s) comme tel(s).
Il nexiste pas de réponse certaine et universellement acceptée à la question: Dans quelle mesure le fonctionnement de lintelligence et lexistence de la pensée sont liés au langage et en dépendent? Mais il est certain que lactivité intellectuelle et le langage ont des rapports étroits dinteraction et de dépendance. Cependant il en va du langage comme de lhumanité. Il se réalise toujours en langues complètes comme le genre humain existe sous forme dindividus complets. Une montre qui marque lheure na pas un système dhorlogerie partiel. Il serait totalement irrationnel dobserver lactivité dun être humain, par exemple, dune jeune fille composant un texte sur un ordinateur ou dun jeune homme manœuvrant un tracteur dans un champ et dexprimer lidée que cette jeune fille na pas de système circulatoire tandis que ce jeune homme ne possède pas de système digestif et que lun et lautre nont quune moitié de système respiratoire. Il est tout aussi irrationnel de penser que la longue conversation en créole de deux vendeuses du marché de Fond- des- Nègres et le flot de paroles dun conteur illettré tenant une vingtaine de personnes sous le charme de son récit sont le résultat dun non-système linguistique ou dun quart, dune moitié ou des neuf dixièmes dun système linguistique. Une langue particulière nest pas en soi «un instrument du progrès social et humain». La raison et une connaissance de lhistoire et de lévolution nous permettent de savoir que lhumanité était vieille de plusieurs millénaires et que ses institutions sociales avaient réalisé dimmenses progrès, longtemps avant lexistence de la langue française. Et donc que lavancement dun groupe humain particulier ne saurait être conditionné par «la connaissance et la maîtrise du français». Quel degré dirrationalité empêche-t-il ces intellectuels de reconnaître que ce nest pas «la connaissance et la maîtrise du français» qui ont permis aux navigateurs du 15e siècle de traverser lAtlantique, à Copernic de découvrir la place centrale du soleil dans le système solaire, à Galilée les mouvements de la terre, à Newton les lois de lattraction universelle, à Darwin lévolution des espèces, à Einstein la théorie de la relativité, et, plus près de nous, la fission de latome et le déchiffrement de lADN?
Quelle dose dirrationalité empêche-t-elle ces intellectuels de reconnaître que «la connaissance et la maîtrise du français» se sont accommodées de la justification et de linstitutionalisation de la traite des noirs, de lesclavage moderne, du colonialisme français, manifestations de lanti-progrès social et humain?
Les hommes en tant quindividus et en tant que membres conscients et responsables dun groupe sont des instruments directs du progrès matériel, moral, spirituel de la société.
Dotés, sous la forme de telle variété de langue, de cette propriété spécifique à leur espèce, le langage, ils sen servent nécessairement pour concevoir, exprimer et diffuser les observations, les idées, les systèmes de classification et dexplication, qui permettent lavancement de la connaissance et les réalisations techniques qui en découlent. Cest une figure de style malheureuse qui attribue à une langue le fruit de lactivité dun ou de plusieurs êtres humains qui la parlent, et, qui aboutit aux expressions inappropriées et inexactes de:
«langue attardée, arriérée» (expression citée mais non approuvée par Bébel-Gisler et Hurbon, 1975: 125);
«langue de culture» (Martinet 1963: 169);
«langue de progrès» (Raspail 1970: 191);
«langue écueil» (Gouraige 1974: 124-145);
«langue propre à la science» (Faundez 1994: 99, 117, 119);
«langue revendicative» (Bébel-Gisler et Hurbon 1975: 134)
On ne trouve pas un pareil glissement irrationnel qui ferait attribuer à une spécificité des mains cambodgiennes la construction du temple dAngkor; des mains chinoises celle de la Grande Muraille de Chine; des mains égyptiennes celle de la pyramide de Chéops; des mains incas celle de la forteresse du Machu Pichu; à une spécificité des doigts espagnols les peintures de Velasquez; des doigts français les toiles de Rouault et de Matisse; des doigts haïtiens les tableaux de Préfète Duffault et de Philomé Obin; des doigts italiens les fresques de Michel- Ange et de Raphaël. Ces exemples, qui peuvent être multipliés à linfini (en matière de musique, de chant, de danse, dinventions techniques depuis lâge de la pierre et lâge du bronze), soulignent lirrationalité de lattribution à la langue française dun pouvoir magique de promotion du progrès. Si lon se réfère à la misère, vers la fin du 19e siècle, du sous-prolétariat de Paris, décrite dans Lassommoir de Zola (1840-1902), on saisit non seulement lirrationalité mais le ridicule de cette propriété dinstrument indispensable de progrès pour Haïti décernée à «la connaissance et la maîtrise du français» par des intellectuels contre lesquels Jacques Prévert (1972: 216) a parfaitement raison de nous mettre en garde: «Il ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec les allumettes».
On opposera la pensée exprimée par un sous-titre de Bébel-Gisler et Hurbon (1975: 132) «Le créole instrument de lutte, de revendication, de contestation» à une affirmation de Valdman (1971: 9; 1978: 347): «le créole na aucun lien avec un passé glorieux» et «na aucun lien direct avec la lutte pour lindépendance», en Haïti, de 1791 à novembre 1803. Ces vues antagonistes se rattachent à des idéologies opposées. La première sinscrit dans la perspective marxiste de la thèse de doctorat de Dany Bébel-Gisler (1974, 1976). La seconde sinspire du double impérialisme américain et français qui imprègne, peut-être à son insu, lapproche sociolinguistique, aux allures neutres, de Valdman. La double proposition de Valdman (1971: 9; 1978: 347) est un exemple dirrationalité par son aveuglement vis-à-vis de données historiques bien connues et par sa mise au rancart dune constatation incontestée depuis longtemps: la langue est le phénomène humain conscient le plus envahissant. Saussure (1969: 21) lavait dit dans ses cours de 1906 à 1911, peu avant sa mort, en une formule limpide; «Dans la vie des individus et des sociétés, le langage est un facteur plus important quaucun autre.» Laffirmation a été souvent reprise. Cf. Sapir (1921/1949: 3), Bloomfield (1933: 3), Gleason (1961: iii), Langacker (1973: 3), Chomsky (1998: 12).
7. Irrationalité, locuteur natif, locuteur non-natif
Les locuteurs natifs du créole dHaïti, éducateurs, pédagogues, linguistes, sociologues, anthropologues, littéraires, intellectuels œuvrant dans toutes les branches du savoir, devraient être les principaux artisans des changements profonds et raisonnés qui feront renoncer à un système scolaire défaillant parce que tournant le dos aux réalités locales, en particulier au rôle incontournable dans léducation formelle du créolela langue de tous les enfants scolarisés et scolarisables dHaïti et la seule langue de plus de 95 % de ces enfants à leur entrée en classe. Le rôle irremplaçable des locuteurs natifs et éventuellement de linguistes indigènes a été clairement perçu, décrit et encouragé par le linguiste américain engagé et de plus polyglotte remarquable Kenneth (Ken) Locke Hale dès 1972 (Cf. DeGraff 2001: 100-101) et soutenu par Chomsky (1997a: 46, 170-171). Qui est, en principe, mieux qualifié pour létude dune langue particulière: un chercheur de lintérieur de la communauté, qui comprend, parle et pratique cette langue depuis lâge de deux ans, ou un chercheur de lextérieur? La réponse peut gagner en clarté et en rigueur si lon tient compte de la distinction mise au point par Chomsky (1997b: 15-17; 132; 167; 2000: 118-119), Smith (1999: 138-139), entre langue-I (interne, individuelle) et langue-E (externe), la collection des énoncés émis par les locuteurs dune langue-I (Uriagereka 1998: 35-36; Chomsky 2000a: 20; 2000b: 72, 134-135; Smith 1999: 37-38). Daprès Chomsky (2000a: 72, 134-135; 2000b: 20; Smith 1999: 31), dans létat actuel de la connaissance humaine, la langue-I peut faire lobjet dune étude scientifique précise et rigoureuse. Quant à ce qui ne relève ni de la langue-I, ni de la langue-E, mais qui est externe au système linguistique proprement dit, comme les questions débattues entre profanes surtout, elles se prêtent à des observations disparates, imprécises, vagues, superficielles, sans rigueur, sans preuves solides, sans attache à des principes clairs. Dans létude de la langue-I, quelle est la position dun chercheur natif en face de celle des étrangers? Le sens commun inclinerait à croire un natif en meilleure posture quun étranger pour le traitement de sa ou ses langue(s) maternelle(s). On pourrait objecter quen principe, à égalité de formation et dexpérience en chirurgie, une équipe de médecins chinois peut opérer un patient haïtien aussi bien quune équipe de chirurgiens haïtiens dans un hôpital bien outillé. Mais, évidemment, on aurait du mal à soutenir quun groupe denseignants chinois, très versés en pédagogie et ne parlant que le mandarin, peut assurer léducation formelle décoliers français de 6 à 10 ans, en France, et, leur plein épanouissement intellectuel et psychologique tout aussi efficacement que leurs collègues français. Pourquoi? Au bout de leurs scalpels, les chirurgiens chinois trouveront les mêmes os, les mêmes veines et artères, les mêmes tendons, organisés en harmonie avec les mêmes systèmes respiratoire, circulatoire, nerveux, etc., que dans le corps de leurs compatriotes. Mais au bout des lèvres de leurs élèves français et des leurs, les pédagogues chinois ne saisiront pas les mêmes sons, les mêmes combinaisons de sons, de mots, de phrases aboutissant aux mêmes sens.
Valdman (1999: 1, 4) émet lopinion quun linguiste étranger peut tout aussi bien (et en certains cas mieux) quun linguiste natif, faire progresser la recherche relative à telle langue, surtout dans le cas du créole dHaïti. La proposition peut surprendre par son étrangeté étant donné lapparente acceptation comme allant de soi que les linguistes américains, anglais, australiens, français, belges, suisses, espagnols, allemands, hollandais, danois, russes, italiens, chinois, japonais, jouent depuis plus dun demi-siècle, sans contestation, un rôle prépondérant dans létude respective de leurs langues. Laffirmation de Valdman mérite dêtre examinée à la lumière du concept de langue-I et de la distinction entre adéquation descriptive (exactitude, validité descriptive) et adéquation explicative (validité explicative). On notera que Valdman avance son principe indépendamment de la personne des linguistes haïtiens ou étrangers à Haïti.
Malheureusement, il sen prend particulièrement à moi avec son vieux dada d»observations anecdotiques»(p. 7), sa formule creuse dun «type de données [qui] nest que marginalement empirique», des aménités qui me situent «sur la pente dangereuse du nationalisme linguistique» (p. 9). Enfin il trouve discutable le terme natif que je mapplique à moi-même et à une «longue liste de linguistes et dauteurs haïtiens» (p. 14).
Bloomfield (1914, 1933, 1961: 43) définit, en passant, un locuteur natif comme un être humain dont la langue quil parle est la première quil ait apprise. OGrady (et alii, 1993: 1, 587) qualifie de locuteurs natifs dune langue ceux qui ont acquis cette langue «comme enfants dans un environnement naturel» et donne une définition explicite: “Native speaker: A person who acquired a language at an early age without explicit instruction”, donc»quelquun qui a acquis une langue dans la prime enfance sans enseignement explicite» (ma traduction). On trouve réunies dans ces deux citations les caractéristiques implicitement reconnues, depuis plus de soixante-quinze ans, des sujets parlant dorigine par les linguistes structuralistes de différentes écoles aussi bien que plus tard par les tenants de tendances variées de la grammaire générative. Une opinion contraire serait parfaitement légitime si elle sappuyait sur de solides raisons et des faits bien établis. Elle peut être écartée dun revers de la main si elle tombe dans la catégorie dattitudes mentionnées par Chomsky (1992: 347): quand on ne peut pas démentir des faits ou recourir à des principes et des raisonnements valables, il reste la diffamation.
Valdman (1999: 1, 4-9, 13, 14) fait tout un battage autour du statut, en créole haïtien, des voyelles antérieures arrondies quil aurait restituées «à partir de [s]es propres observations lors de brefs séjours en Haïti et sous le contrôle de [s]on collaborateur, lethnologue M. Hyppolite, qui les avait notées dans sa collection de contes recueillis dans le nord dHaïti (1951, 1956)» (p. 4). Valdman aurait pu mettre un point final au patronage peu recommandable de Michelson Paul Hyppolite en citant quatre passages dun livre publié par cet auteur en 1978, mentionné dans la brève bibliographie de son dictionnaire (Valdman 1981: xvii-xix). Voici les deux plus détaillées de ces quatre affirmations catégoriques dHyppolite (1978: 11, 34, 63, 143): «Il est à peine besoin de dire que lidiome haïtien na pas certaines voyelles arrondies en particulier lu puisque beaucoup dautres langues ne possèdent pas non plus lu comme langlais qui a pourtant des voyelles postérieures arrondies et dautres écartées.» (p. 34) «Enfin il est important de noter labsence des voyelles arrondies françaises u /y/ et un /oê/ dans la langue haïtienne. Selon toute évidence, ces voyelles arrondies françaises ont été évincées tôt par les voyelles non arrondies i /i/ et in /ê/ mieux adaptables à lorgane vocal des nouveaux haïtiens.» (p. 63) Quand on lit la finale de la deuxième citation, quand on voit Hyppolite (1978: 137-138) rappeler une longue occupation anglaise dune partie de Saint-Domingue et expliquer, sans rire, le peu dinfluence de langlais sur le créole par «le tempérament flegmatique britannique»; quand il qualifie le mot français ‘eau /o/ de «semi-voyelle» (p. 63); quand il appelle syllabe fermée ou entravée la deuxième syllabe de garçon, en français, et de gason, en créole, (p. 180), et quand il parle de «paresse dans larticulation» (p. 43), un lecteur au courant des questions de phonologie et de phonétique admettra sans peine les réserves de Dejean (1977a: 369 = 1980: 121) sur des textes sans prétention de rigueur scientifique publiés par Hyppolite en 1951, 1956. Valdman feint dêtre scandalisé par ma critique modérée et nuancée dun texte de son mentor. Valdman (1999) invente une situation invraisemblable où «le sentiment linguistique du linguiste natif» se substituerait à des données fiables dun corpus sacro-saint, infaillible, représentatif, authentifié on ne sait par qui. Lanalyse dun linguiste natif bilingue na pas à entrer en conflit avec des données valables, quelles fassent partie dun fond commun facilement vérifiable et accessible, quelles aient été enregistrées sur bande sonore ou sur cassette, quelles aient été soigneusement transcrites par des chercheurs honnêtes, entraînés et compétents, quelles aient fait lobjet de publications que lon peut vérifier, critiquer, accepter ou contester. De toute façon, quil sagisse de linventaire vocalique de diverses variétés dallemand, danglais, de chinois, despagnol, de français, de japonais, de russe, on ne peut pas dire quil a fallu attendre une validation des données primaires par les laboratoires les plus perfectionnés dAmérique, dAsie, dEurope pour lexistence dun large consensus à leur sujet. Selon une opinion commune en linguistique contemporaine, exprimée par Bloomfield et OGrady et alii, je suis un locuteur natif du français parlé, à ma naissance en 1927, en Haïti, par une fraction bilingue (créolophone et francophone) de la population toute entière créolophone. Cela signifie que, dans mon cerveau, sest développé un état cognitif LF (où L = langue et F = français), comportant un système phonologique, syntaxique, sémantique.
Un générativiste qui aurait pu avoir accès à un bon nombre dénoncés émis ou compris par moi, par exemple en 1941, ainsi quà mes jugements de grammaticalité sur ces énoncés et dautres énoncés français auxquels jai été exposé, aurait pu décrire la grammaire de mon idiolecte français et constater que pour lessentiel elle correspond à la grammaire du français de bon nombre de mes contemporains nés et élevés en France, en Suisse Romande, en Wallonie.
Il aurait pu prédire que dans léventualité dun séjour en milieu québécois, parisien, suisse, à lâge adulte, jaurais pu identifier certaines particularités locales de ces milieux respectifs au plan phonologique, syntaxique et sémantique. Un linguiste générativiste aussi bien quun linguiste structuraliste bloomfieldien ou martinettien aurait été grandement étonné dentendre affirmer que ma familiarité avec et ma connaissance du français dHaïti constituent pour moi un OBSTACLE sérieux, peut-être insurmontable, à toute analyse élémentaire de phénomènes langagiers courants en France, en Suisse, en Belgique, au Québec, ou même à la perception de certains de ces phénomènes.
À ma connaissance, aucun linguiste à quelque courant de pensée quil se rattache, na jamais posé comme condition nécessaire pour être classé comme sujet parlant dorigine (= locuteur natif) le fait dêtre locuteur natif de toutes les variétés dialectales dune langue. Cest une condition impossible et absurde. Ou bien il ny a aucun locuteur natif daucune langue.
Ou bien un locuteur natif dune langue, cest-à-dire dun système linguistique reconnu comme une même langue, (par exemple langlais parlé par lensemble des habitants de Boston et de Chicago, ou le français parlé à Lyons et à Paris, ou lespagnol parlé à La Havane et à Santo- Domingo, ou le portugais parlé à Lisbonne et à Coïmbre, ou lallemand parlé à Düsseldorf et à Berlin, ou le russe parlé à Moscou et à Saint-Pétersbourg) est quelquun qui parle et comprend depuis lenfance une variété locale de cette langue, sans lavoir apprise avec effort par une étude formelle, à laide de matériel audio-visuel, de professeurs, en consacrant consciemment plusieurs heures à cet apprentissage.
Je suis un locuteur natif du créole tel que parlé, à ma naissance en 1927, en Haïti, par une fraction bilingue (créolophone et francophone) de la population toute entière créolophone.
Cela signifie que, dans mon cerveau, sest développé un état cognitif LC (où L = langue et C = créole), comportant un système phonologique, syntaxique et sémantique. Un générativiste qui aurait pu avoir accès à un bon nombre dénoncés émis ou compris par moi, par exemple en 1941, ainsi quà mes jugements de grammaticalité sur ces énoncés et dautres énoncés créoles auxquels jai été exposé, aurait pu décrire la grammaire de mon idiolecte créole et constater que pour lessentiel elle correspond à la grammaire du créole de lensemble de mes contemporains nés et élevés en Haïti. Il aurait pu prédire que dans léventualité de séjours dans la zone Sud (commune de Port-Salut), dans la zone Nord (Cap-Haïtien), dans lArtibonite (Deschapelles, Verrettes), dans le Plateau Central (Saint Michel de lAttalaye), à Saintard et dans la Première Plaine de Petit-Goâve, dans lOuest, à lâge adulte, jaurais pu facilement identifier certaines particularités locales de ces endroits respectifs au plan phonologique, syntaxique et sémantique. Un générativiste, tout comme un structuraliste, aurait été fort étonné dentendre affirmer que ma familiarité avec et ma connaissance du sociolecte créole de Port-au-Prince constituent pour moi un OBSTACLE sérieux, voire insurmontable, à toute analyse élémentaire ou même à la perception de faits langagiers courants dans la Presquîle du Sud et les Départements au nord de lArtibonite.
Ces linguistes dobédience diverse nauraient ressenti aucun étonnement en découvrant que, sans avoir étudié la linguistique, javais noté avec beaucoup dexactitude maints traits de la phonologie, de la syntaxe et de la sémantique du parler quotidien de la commune de Port- Salut pendant les neuf années consécutives que jy ai passées de septembre 1953 à août 1962 (Cf. Yves et Paul Dejean, 1962).
Ces linguistes auraient envié (non pas jalousé) mon sort à la pensée quavec un esprit critique, une bonne culture générale, une connaissance solide du latin classique et du latin déglise, du grec biblique, de lhébreu biblique, de la littérature française, de langlais, de lespagnol, des notions daraméen, dallemand, ditalien, de portugais, quatorze ans de contacts quotidiens, sympathiques, humains, avec les masses unilingues de trois zones géographiquement importantes, la capitale et ses faubourgs, Les Cayes-du-Fond et les communes avoisinantes, le Cap-Haïtien et sa périphérie, javais eu la possibilité denregistrer personnellement sur bandes sonores (avec un excellent magnétophone allemand UHER 4000 Report) deux cent cinquante (250) heures de langage créole spontané en cinquante endroits différents dHaïti de juillet 1964 à juillet 1969. Quen outre, javais pu faire enregistrer par huit personnes capables une cinquantaine dheures de langage créole spontané en dautres endroits où je navais pas pu me rendre personnellement. Que jai écouté et réécouté ces trois cents heures denregistrement sonore de 1964 à 1986, en particulier à partir du début de mes études, en 1970, dans le programme de doctorat en linguistique française de lUniversité dIndiana (Bloomington) jusquau mois de mai 1973. Que jai pris de nombreuses notes transcrivant des échantillons de ces enregistrements (Cf. Dejean 1977a, 1980, conte Manzè Lorina). Que, minimisant ma connaissance profonde du créole populaire développée par des recherches actives (de mai 1953 à août 1969), jai utilisé comme données principales des 554 pages de ma thèse de doctorat des extraits, soigneusement transcrits, datés, localisés, de mon immense collection de bandes sonores (Cf. Dejean 1977a: 9; 321-325; 341 n.; 356; 358-359; 361-362; 1980: 13, 104 n. 15, p. 234).
Loin de me reposer sur les acquis de plus de trente ans de recherches infatigables sur tous les aspects du créole des masses rurales et urbaines dHaïti et aussi du créole des bilingues, jai stimulé de mon mieux le goût de lobservation, de lécoute attentive, de lexamen rigoureux des faits de langue, à lUniversité dEtat dHaïti, de novembre 1986 à juillet 1993, chez quatre cents (400) étudiant(e)s à la Faculté de Linguistique Appliquée et chez mille autres à lEcole Normale Supérieure. Notez que mes cours dispensés entièrement en créole (six heures par semaine tout au long de lannée scolaire) sadressaient à plus de mille quatre cents (1400) étudiant(e)s, de 20 à 30 ans, originaires de tous les coins et recoins dHaïti, issu(e)s, sauf rarissime exception, des masses paysannes et prolétariennes urbaines et requéraient une participation active de toute la classe.
Pendant trois ans, de novembre 1994 à fin octobre 1997, jai animé les recherches et la production de matériel créole dune trentaine de jeunes collaborateurs et collaboratrices du Bureau de la langue créole de la Secrétairerie dEtat à lAlphabétisation. Une vingtaine de membres du Bureau étaient de mes anciens étudiants et étudiantes qui avaient complété quatre ans détude à la Faculté de Linguistique Appliquée.
Parallèlement à ces activités, jétais plongé depuis septembre 1986 dans la zone rurale de Fort-Royal à 70 kilomètres à louest de Port-au-Prince. Avec un tel passé et tant dannées dexpérience et détude dune langue comprise et parlée depuis lâge de 18 à 24 mois, on devrait éprouver un scepticisme agacé devant la position dun linguiste américain dorigine française se croyant tout aussi qualifié vis-à-vis des données créoles que des linguistes nés, en Haïti, de parents haïtiens, eux-mêmes originaires dHaïti depuis au moins dix générations, et, élevés dans leur propre pays jusquà lâge adulte, alors que, francophone devenu aussi anglophone, il na jamais séjourné plus de vingt jours daffilée en territoire haïtien et en des voyages espacés ne totalisant pas une année entière, soit 365 jours. Quand jai rencontré Valdman, vers 1966, à Port-au-Prince, il ne parlait couramment aucune variété de créole haïtien. Pendant mes trois années de séjour à Bloomington, de mai 1970 à mai 1973, où nos contacts ont été très fréquents, il ne parlait aucun dialecte ou sociolecte du créole haïtien. À notre dernière rencontre à un congrès de la francophonie à Québec en mai 1998, il nétait toujours pas devenu locuteur utilisant avec aisance une variété quelconque du créole haïtien. Un examen des données et exemples créoles de Valdman 1970 (Basic Course in Haitian Creole, 1970, 345 pages) ma valu de relever quatre-vingt-dix (90) erreurs phonologiques différentes, autant derreurs de vocabulaire et beaucoup plus quune centaine derreurs syntaxiques. Cest énorme pour un texte dinitiation à une langue étrangère.
Il faudrait réfléchir sur des thèmes peut-être inhabituels parce que présumés évidents et sans problèmes:
Quest-ce que le bain linguistique dans la vie dun sujet parlant dorigine parvenu à lâge adulte?
Quest-ce que la mémoire linguistique dun locuteur natif?
Quest-ce que lintérêt linguistique dun locuteur natif devenu linguiste entraîné?
On se demandera ce qua de légitime laffirmation de Dejean (1999a: 88) selon laquelle
«Chomsky est un locuteur natif de langlais.» On pourrait me rétorquer que Chomsky nest pas un locuteur natif de langlais, selon la position de Valdman (1999: 14); que le terme natif, appliqué à Chomsky, est discutable puisque, contrairement à John Doe, Chomsky a été élevé dans une famille juive de Philadelphie, par un père hébraïsant et auteur de livres sur «lhébreu langue éternelle»; par une mère enseignante à lécole rabbinique de la synagogue; quà lâge de vingt ans, Chomsky écrivait son mémoire pour le M.A, sur la morphophonologie de lhébreu israélien. Il était donc bilingue dès son enfance.
De plus, baignant dès le plus jeune âge dans un milieu dactivité intellectuelle intense, à onze ans il était déjà un familier dune Encyclopédie (The Comptons Encyclopaedia), daprès Barsky (1997: 13) et il avait dévoré quantité de livres et darticles très peu connus et non lus par John Doe. (Dans les modèles de textes légaux aux États-Unis John Doe est utilisé comme un nom fictif de citoyen moyen). Après sa dernière année décole secondaire, Chomsky a fréquenté les cercles académiques les plus intellectualisés participant à de longues conversations et discussions avec des esprits du calibre de Harris, Bar-Hillel, Quine, etc.
Chomsky ne saurait être un locuteur natif de langlais, si pour Valdman un locuteur natif dune langue L1 cest tout autre chose que quelquun qui a vécu depuis sa naissance dans un milieu où cette langue L1 est parlée; qui a entendu et parlé cette langue L1 depuis sa tendre enfance jusquà lâge adulte. Il faudrait quil ait été longuement exposé dès sa naissance à tous les dialectes anglais des États-Unis et dailleurs. Tout comme Chomsky, Bloomfield, Harris, Hockett, Robert A. Hall Junior, Pike et une très longue liste de linguistes américains nont pas pu satisfaire à la condition impossible davoir été exposés pendant lenfance à toutes les variétés danglais de tous les anglophones. De plus on doit les décrire «comme membres instruits et cultivés de la minorité» universitaire ne parlant pas les mêmes dialectes anglais que les débutants américains des premières années détudes supérieures, comme le font remarquer Ira Shor et Freire (1987: 2, 45, 72, 73, 123, 144). À fortiori, ces linguistes ne partagent pas le parler des masses de petits employés des bureaux et magasins ou celui des ouvriers des usines ou des fermiers du Farwest.
À part Valdman (1999: 3, 4, 9, 13, 14), qui nest pas explicite à ce sujet, aucun observateur, aucun linguiste haïtien ou étranger, aucun créolophone local, na jamais constaté, senti, reconnu ou supposé une difficulté habituelle des locuteurs de la bourgeoisie haïtienne à reconnaître, comprendre, identifier, et, occasionnellement, imiter ou parfois caricaturer la prononciation des créolophones des milieux populaires. Cest une indication que loin dêtre radicalement ou substantiellement différents, les systèmes phonologiques créoles de la minorité bilingue et de la majorité unilingue sont essentiellement identiques. Mais, il semble que pour Valdman, un Haïtien parlant couramment le français dHaïti depuis lenfance ou même à la suite dune longue scolarité et parlant tout aussi couramment, depuis la prime enfance, le sociolecte créole de son milieu familial, possède une caractéristique unique: il ne peut pas avoir le moindre accès à la phonologie, à la syntaxe, à la sémantique des variétés dialectales parlées autour de lui par des travailleurs, des passants, un personnel domestique changeant et originaire de nimporte quelle région du pays, les cireurs de chaussures, les marchandes et marchands ambulants, les bandes carnavalesques déferlant dans les villes en chantant à tue-tête, les foules disparates assistant à des parties de football, les mendiants demandant laumône, etc. Jusquen 1945, année de mes 18 ans, Port-au-Prince était une petite ville de moins de cent cinquante mille habitants où lon voyait circuler des vendeuses à dos dâne.
Valdman insiste lourdement sur lopposition voyelles antérieures arrondies, quil réduit à trois (ü. eu, eù), oubliant la nasale /oê/, et voyelles antérieures non-arrondies (i, e, è, en). Il oppose une théorie quil fait sienne reconnaissant lexistence de voyelles antérieures arrondies dans les parlers populaires et une théorie qui serait partagée par lensembles des auteurs haïtiens, dont Dejean (1977a, 1980) niant lexistence des voyelles antérieures arrondies dans les parlers créoles populaires. Cette façon de poser le problème depuis une trentaine dannées est insuffisante et inadéquate aussi bien dans le cadre dune approche structuraliste traditionnelle que dans celui dune phonologie générative. Ce qui est en cause ce nest pas lexistence ou linexistence de voyelles antérieures arrondies, cest-à-dire la possibilité de réalisations phonétiques [ü] [ë] [oe] et lapparition occasionnelles de quelquesunes de ces réalisations phonétiques. Valdman (1999: 8) cite un texte très clair de Dejean (1980: 125 = 1977a: 375-376) dont lessentiel est la phrase suivante: «il ny a pas dopposition phonologique, dans les différents dialectes de lensemble des créolophones, entre une série de voyelles antérieures arrondies et une autre de voyelles antérieures non-arrondies.» Par contre, dans le créole de la minorité bilingue, il y a opposition phonologique systématique entre les deux séries Cest la notion importante de systématicité que Valdman néglige, édulcore ou passe sous silence. Quand cette notion est prise en compte, un chercheur ne peut pas se dérober à des questions précises concernant une hypothèse ou une affirmation selon laquelle: Dans une zone donnée dHaïti, (bourg, village, hameau, habitat rural dispersé), qui a un nom et une localisation géographique identifiable, lensemble de la population fait un usage systématique de lopposition voyelles antérieures arrondies ~ voyelles antérieures non-arrondies. Ce phénomène peut-il échapper à lattention de tous les observateurs? Pourquoi personne na relevé et ne relève le défi de désigner nommément cet endroit où lensemble des enfants et des adultes, des hommes et des femmes, font un usage systématique de lopposition en question? Quelquun qui possède, depuis la prime enfance, le système phonologique du sociolecte créole, disons de la bourgeoisie port-au-princienne, est-il imperméable au système phonologique créole des masses prolétariennes et paysannes unilingues dHaïti? Ces deux variétés de système phonologique sont-elles radicalement différentes?
Quest-ce qui permet daffirmer, avec vraisemblance, que le système phonologique de lespagnol parlé à Cuba, en République Dominicaine, à Porto Rico, est substantiellement ou radicalement différent du système phonologique créole des masses haïtiennes? Un examen rapide met en relief les différences entre linventaire vocalique (1) de lespagnol et celui (2) du créole:
(1) [espagnol] Cinq voyelles sopposent les unes aux autres: / i (si) - u (su) - e (se) - o (lo) - a (la) /
(2) a. [créole] Cinq voyelles semblables sont en contraste en créole/ i (si) - u (sou) - e (se) - o (lo) - a (la) /
b. Mais linventaire créole comporte les contrastes des voyelles orales - è (sè) - ò (lò) et des voyelles nasales - ê (sen) - ô (son) - â (lan) /
Linventaire consonantique espagnol présente dans les mots llamar mucho niño perejil pero perro appeler beaucoup enfant persil mais chien des contrastes inexistants en créole.
Linventaire consonantique créole présente dans les mots vo bo fo - so zo Jo cho - wi ui des oppositions inexistantes en espagnol.
La phonotactique souligne des différences encore plus nettes. En créole dix-sept segments [+ consonantique] / m n p t k b d g f s ch v z j l w y / paraissent librement et fréquemment en finale de mots ou de syntagmes, exemples: menm pàn kap kat rak bab rad bag baf bas kach viv raz laj al kaw kay en espagnol sept segments [+ consonantique] sont exclus en finale / m p t k b g f / ce sont les consonnes initiales de mots familiers comme «mismo, paz, tu, cabeza, beber, gato, feliz» (signifiant: même, paix, tu, tête, boire, chat, heureux). Il ny a vraiment dans lespagnol caraïbéen populaire que les consonnes /r/, /l/, /yod/ à paraître régulièrement en finale, exemples: amor, tener, el, piel, hay, voy. /s/ tend à disparaître dans Dios, entonces, tres, et, /d/ dans ciudad, bondad, caridad.
Ces différences phonologiques importantes et substantielles permettent de voir dans la phonologie de lespagnol caraïbéen et celle du créole des masses haïtiennes deux systèmes distincts se rattachant à deux langues différentes et expliquent des difficultés de perception et de production de nombreux éléments des systèmes phonologiques respectifs de ces deux langues par lensemble des locuteurs haïtiens ou hispanophones.
Valdman ne tient pas compte du fait que le créolophone unilingue typique, parle, chante, bavarde, rouspète et est entendu et compris par dautres personnes y compris par des créolophones bilingues. Il accepte lobservation de Fattier et de beaucoup dautres que le créole haïtien «se révèle étonamment uniforme» (p. 8). Dire dune langue parlée par sept à huit millions dêtres humains sur un territoire restreint de 27700 kilomètres carrés, sans aucune zone inaccessible, quelle est étonamment uniforme revient à reconnaître que sa phonologie complexe ainsi que sa syntaxe ne comporte que des différences mineures. Suzanne Sylvain, Pradel Pompilus, Yves Dejean, Gérard Férère, Marie-Marcelle Racine, Gérard Etienne, Hughes Saint-Fort, Frantz Joseph, Jean-Robert Cadely, Roosevelt Jean-Baptiste, Michel DeGraff, Sauveur Joseph Sauveur, et combien dautres, partagent ou ont partagé foncièrement la même syntaxe et la même phonologie que tous les locuteurs du créole, nés et élevés en Haïti, (et la même capacité de réflexion sur les différences dialectales en tant que chercheurs natifs).
Albert Valdman, né à Paris le 15 février 1931, a émigré aux E.U. en 1944, comme adolescent dorigine juive. Il y achève ses études secondaires et universitaires en anglais; se naturalise américain en 1953; sintéresse au créole haïtien vers 1958. Il a fait depuis, jusquà la chute des Duvaliers (1986) plusieurs séjours dune ou de quelques semaines en Haïti. Je trouve irrationnelle la simple pensée que Valdman pourrait sincèrement se croire légal des douze linguistes haïtiens, nommés au paragraphe précédant, en matière de compétence et de performance créoles au sens technique de ces termes (Cf. Uriagereka 1998: 62-64, 93, 96, 103, 150, 158, 321, 490, 525, 596, 603).
Je ne vois pas en quoi son bain linguistique créole, si bain linguistique créole il y a eu, peut se comparer aux dix-neuf premières années de ma vie, passées à Port-au-Prince et entrecoupées de nombreuses incursions dans les campagnes de Pétionville, Kenscoff, Furcy, Lamarck, Saint-Laurent, Marbial, Jacmel, Marigot, Seguin. Aux neuf années dans la commune de Port-Salut (1953-1962), marquées par la longue amitié et la fréquentation de monolingues comme Vyedò, ma tante Amélie, Préfet. Aux cinq années (1964-1969) de résidence successivement au Cap, aux Cayes, à Bizoton, à Martissant, à Mariani, coupée de séjours prolongés à Verrettes, Saint Michel de lAttalaye, Saintard. À treize ans au cœur de la communauté des travailleurs haïtiens de Brooklyn, New York, partageant mon appartement avec deux dentre eux de 1974 à 1986. À lexpérience personnelle de lalphabétisation individuelle successive de T (1973-1974), L (1978), R (1980-1981), illettrés absolus. À quinze ans (1986-2001) de partage de la vie de la communauté rurale de Fort-Royal, commune de Petit-Goâve.
Peut-on comparer mon expérience linguistique en créole de ces quinze dernières années, en relation avec la seule zone de Fort-Royal, dans la Première Plaine de Petit-Goâve, à 70 kilomètres à louest de la capitale, à lexpérience linguistique haïtienne que mentionne Valdman (1992: 82, 88)? Peut-on comparer le débit de lAmazone à celui du ruisselet appelé Jourdain qui serpente à travers le campus de lUniversité dIndiana, à Bloomington?
À suivre la logique du texte de Valdman (1999), il lui faudrait un corpus denviron 300 heures de données enregistrées sur cassettes ou sur bandes sonores, transcrites ensuite rigoureusement par des personnes entraînées à cet effet, pour quil soit en mesure de dresser linventaire vocalique du créole haïtien.
Pour ma part, il me suffit de trente secondes pour émettre un énoncé de treize mots (plus une variante de cette phrase), pour arriver au même résultat:
(3) a. Nou konnen fò m pase enpe dlo nan figi m poutèt chalè a b. ... ....... .. .. .... unpeu dlo nan figu m poutèt chaleù a.
Vous le savez, je dois me mettre un peu deau sur le visage à cause de la chaleur.
Jinvite nimporte quel linguiste compétent, de nimporte quelle obédience et de nimporte quelle nationalité, à vérifier ou à faire vérifier, auprès dunilingues haïtiens de quinze ans au moins, nés, élevés et domiciliés en Haïti, si cette phrase ne reflète pas les contrastes vocaliques du créole dHaïti, à partir de ses douze mots différents tirés du vocabulaire de base de tous les créolophones haïtiens. La variante b. concerne les quatre voyelles antérieures arrondies supplémentaires du sociolecte des bilingues.
8. Irrationalité et dérive pédagogique
Il est instructif dexaminer attentivement le premier paragraphe dune étude de Valdman (1984: 84) consacrée à la question cruciale de la langue denseignement à adopter pour un système scolaire au service de tous les enfants dHaïti: «Planification linguistique en Haïti.» «En dépit du fait que le créole est la seule langue commune à tous les Haïtiens, il ny a pas de principe inhérent à la planification linguistique imposant son utilisation comme instrument scolaire prioritaire ou comme langue officielle. Contrairement au célèbre article de foi (1951) de lUNESCO, on na pas non plus démontré de façon convaincante que dans un pays plurilingue, en toute situation, lapprentissage de la lecture se fait de la manière la plus efficace dans la langue maternelle dun enfant.» (Ma traduction, voir la note 2) On a dabord une affirmation vraie, mais incomplète: le créole est la seule langue commune à tous les Haïtiens, partagée par tous les Haïtiens nés et élevés en Haïti. Il faut pourtant compléter la formule par le rappel que le créole est la seule langue comprise et parlée par presque toute la population dHaïti: plus de 90%. Quels sont ou quels devraient être les principes inhérents de laménagement ou de la planification linguistique? Qui cette planification entend-elle servir? Pour qui est-elle envisagée? Contre qui est-elle dirigée? La planification linguistique a-t-elle le pas sur le bon sens ou sur des principes déthique généralement acceptés? Par exemple, nest-ce pas en vertu de son bon sens élémentaire quune institutrice dominicaine, fraîchement diplômée dune université américaine et qui parle très bien langlais, de retour en République Dominicaine, enseigne en espagnol et non pas en anglais à des enfants de son pays en première année décole primaire? Nest-ce pas en vertu de ce même bon sens allié au principe déthique quil faut venir en aide à son prochain en danger de mort, quelle sauve la vie à un compatriote unilingue et à un touriste américain unilingue, en leur criant de se mettre à plat ventre, respectivement en espagnol et en anglais, au moment dune fusillade entre policiers et gangsters dans une banque?
La pédagogie nest pas une science exacte. Cest une science humaine et davantage un art sappuyant sur le raisonnement et sur des recherches empiriques soigneuses. On ne saurait y trouver des déductions rigoureuses du genre: Si A est plus grand que B et B plus grand que C, A est nécessairement plus grand que C. Quant à laménagement ou la planification linguistique, il faut avoir lhonnêteté de dire clairement quil sagit dun art tâtonnant, balbutiant, incertain, à ses débuts, et surtout appliqué par des «experts» étrangers à des milieux exotiques. Son utilisation requiert une bonne dose de prudence, beaucoup de réserve et un large scepticisme. On peut difficilement y trouver des principes contraignants. De plus, quand se pose le problème du choix de la langue à utiliser pour lenseignement primaire, on na pas à recourir à un principe qui fournirait une réponse automatique. Il faut examiner soigneusement toute une série de facteurs.
Dans le cas dHaïti, que vient chercher lexpression de pays plurilingue («a multilingual country»)? Le même auteur a affirmé avec force, peu auparavant, (p. 77), quHaïti est «essentiellement un pays unilingue». Cest un des premiers facteurs à prendre en compte: lensemble de la population scolarisée et scolarisable dHaïti ne vit pas du tout une situation de bilinguisme, encore moins de plurilinguisme. Avec le souci dinformer des lecteurs, surtout sans expérience vécue du milieu haïtien, on a intérêt à exposer clairement les faits, et, sans équivoque: Le créole est la seule langue parlée et entendue dans les dix-sept situations suivantes:
- dans les champs cultivés par la paysannerie haïtienne (les deux tiers de la population);
- dans les marchés ruraux, grands et petits, des plaines et des montagnes;
- dans les marchés urbains y compris ceux de Pétionville et de Port-au-Prince;
- dans tous les sanctuaires vodouesques et toutes les maisons privées où a lieu une cérémonie en lhonneur des esprits tutélaires;
- dans les lieux de pélerinage, grands et petits, fréquentés par les serviteurs des lwa;
- à la sortie des réunions de prière et des cérémonies religieuses de tous les lieux de culte catholiques ou protestants et des salles du royaume des témoins de Jéhovah, à lexception dune vingtaine au plus;
- à la sortie des classes de toutes les écoles publiques et privées, à lexception dune vingtaine au plus;
- dans tous les lieux, stades, terrains de jeu réguliers ou improvisés où se déroulent des matchs ou des entraînements de football;
- dans toutes les arènes, appelées gagè ou gadyè où ont lieu des combats de coqs;
- dans toutes les maisons des campagnes haïtiennes et dans la plupart des maisons des bourgs et des villes où se réunissent des parents, amis et voisins dun défunt à loccasion de veillées mortuaires, denterrements, de «neuvaines», de réunions appelées dènye priyè;
- dans toutes les fêtes champêtres, dans tous les bals à loccasion des fêtes patronales des églises catholiques des villes et des bourgs et de leurs chapelles rurales;
- dans toutes les gares routières;
- dans toutes les stations-service;
- dans tous les défilés de bandes de rara et de bandes carnavalesques (madigra);
- dans tous les meetings politiques tenus en plein air, au moins depuis 1986;
- dans toutes ces salles exiguës dites bank bòlèt, pullulant dans tout le pays, où sopèrent les transactions de loterie privée;
- dans toutes les petites entreprises privées où sapprennent les métiers de bijoutier, blanchisseuse, boucher, boulanger, chapelier, charpentier, coiffeur, cordonnier, couturière, cuisinière, ébéniste, ferronier, forgeron, horloger, maçon, madansara, marin, matelassier, mécanicien, pêcheur, potier, sage-femme, tailleur, tourneur, vanneur, etc.
Dans la proposition que le créole est la seule langue parlée et entendue..., ladjectif ne doit pas sinterpréter comme dans une formule mathématique, mais, dans son sens courant, par exemple, dans laffirmation que le français est la seule langue parlée à Paris par les petits Français de 5 ou 6 ans. À la longue liste ci-dessus des domaines exclusifs du créole en Haïti, on ne pourrait opposer comme domaine où le français est la seule langue parlée et entendue, en Haïti, que certains bureaux de lambassade de France et la direction du lycée français. La plus grande incertitude régnerait dans toute tentative dénumération de lieux ou de circonstances où le créole serait moins parlé et moins entendu que le français. Même quand des enseignants et certains ministres des cultes catholique et protestant, et, de moins en moins, quelques officiels du gouvernement monologuent en français, lassistance chuchote et bavarde en créole. Ce nest pas sans raison que jemploie le verbe monologuer. Partout où des groupes se livrent à des discussions, dialogues, débats, conversations sur tous les sujets, les échanges didées se font en créole. Là où lon entend parler français, dans les salles de classe par exemple, ce qui domine, en français, cest la récitation, la déclamation ou la péroraison.
En 1951, des experts de lUNESCO, réunis à Paris, ont formulé la proposition que la langue maternelle des enfants est le meilleur canal de la transmission du savoir scolaire. Ils recommandaient donc son emploi dans lenseignement primaire en pleine expansion avec le démantèlement des empires coloniaux. Valdman appelle ironiquement cette proposition un «article de foi» de lUNESCO.
Pour moi, jy vois la reconnaissance tardive, très tardive, trop tardive, dune pratique millénaire, basée sur le sens commun. Comment peut-on ne pas se rendre compte que le soi-disant dogme de lUNESCO exprime, en matière de langue, le fondement implicite des systèmes scolaires de lensemble des pays du monde?
En vertu de quoi lenseignement se fait-il en islandais en Islande, en finnois en Finlande, en danois, suédois, norvégien dans les pays scandinaves, en albanais en Albanie? Il nest pas nécessaire dénumérer les langues des autres pays dEurope, dAmérique, dAsie. Là où la langue de lécole ne coïncide pas avec la langue de la zone, lexplication crève les yeux: héritage néfaste, legs empoisonné, de la colonisation occidentale. La colonisation japonaise na pas imposé le japonais à la Corée. Quon réfléchisse un instant à linvention, dont nous savons si peu de chose, à part son existence, de lalphabet phénicien. Heureusement que ce génie inconnu (ou ces génies) ne souffrait pas des préjugés de certains sociolinguistes modernes et ne sinquiétait pas de savoir si la totalité de sa petite communauté linguistique trouvait sa langue sémitique digne de satisfaire tous ses besoins communicatifs et expressifs et donc dêtre écrite. Aucun système décriture naurait vu le jour; aucun embryon déducation formelle naurait débuté, si les anciens, au Moyen Orient, en Chine, en Inde, partageaient les hésitations, les doutes, les objections, les réserves, les doctes considérations de maints sociolinguistes modernes vis-à-vis des langues dites créoles en général ou du créole haïtien. Cf. Valdman (1992: 81): «du moins sur le plan sociolinguistique, les créoles ne sont pas des langues comme les autres».
La constatation de lUNESCO, formulée comme principe et recommandation pédagogiques, est caricaturée quand elle est présentée comme un axiome absolu, assorti de la clause «dans toutes les situations». Quune fillette du Kossovo, transplantée dans une petite ville américaine, soit obligée de fréquenter une école publique purement anglophone, sans quon puisse appliquer à son cas le principe pédagogique de lUNESCO, cela nenlève rien à la validité du principe. Mais, sa validité na pas été démontrée de façon convaincante, selon Valdman. Combien de principes pédagogiques sont strictement démontrables, y compris lobligation, reconnue à léchelle mondiale, pour les enfants de six à dix-huit ans daller à lécole? Combien de principes régissant le comportement humain sont-ils strictement démontrables? Leur validité peut être légitimement établie à partir de lexamen critique des résultats et des conséquences de leur application ou de leur non-application sur des périodes plus ou moins longues.
Dans le cas dHaïti, les résultats dun enseignement dispensé en français à une population créolophone (à lexception dune infime minorité bilingue parlant créole et français), depuis 1860 (début dune meilleure organisation et dun effort dexpansion du système scolaire), sont frappants. Léchec scolaire massif est évident et reconnu par les responsables de léducation nationale et le corps enseignant. Avec un peu ou beaucoup de mauvaise foi, on a beau jeu de grossir démesurément limpact de nombreux facteurs négatifs réels et de minimiser limportance du facteur linguistique. Ces facteurs négatifs se retrouvaient, il y a moins de cent ans, dans beaucoup de pays dEurope et dAmérique du Nord.
Mais le problème de la langue denseignement est capital. Un linguiste est impardonnable de ne pas le reconnaître. Plus inexcusable encore est un spécialiste de lenseignement du français comme langue étrangère aux États-Unis. Valdman ne peut pas ignorer que lapprentissage dune langue nouvelle est un processus lent, long, coûteux, exigeant des maîtres bien imbus des méthodes denseignement des langues et parlant couramment la langue à enseigner. Et les résultats dun tel enseignement sont très inégaux au plan individuel.
De plus dans les pays où un enseignement primaire et secondaire de haute qualité et disposant de moyens financiers importants est accessible à tous, la langue du milieu de vie des élèves est pleinement utilisée et valorisée. Il nest pas question, parce quon enseigne le français en Grande-Bretagne ou langlais en France, de faire croire aux élèves et à leurs parents que leur développement intellectuel, leur succès dans la vie et leur avenir sont liés à la maîtrise de la langue étrangère du programme scolaire. En outre, comme les meilleurs professeurs de langue étrangère arrivent rarement à créer en classe une ambiance reproduisant un milieu anglophone ou francophone, et quand ils y parviennent, comme il ne leur est pas possible pour autant de plonger leurs élèves dans un bain linguistique permanent et envahissant toutes leurs activités, on ne se fait pas trop dillusion sur la possibilité dune maîtrise réelle de la langue apprise, surtout par le plus grand nombre. On constate dans les anciennes colonies anglaises et françaises dAfrique que là où lenseignement se fait en anglais ou en français la réussite scolaire de lensemble des élèves est loin dêtre comparable à celle des élèves du même âge en pays anglophones (Angleterre, Australie, USA) ou en pays francophones (France, Belgique, Québec, Suisse). Un véritable bain linguistique français permettrait à la majorité des enfants de 6 à 12 ans dacquérir la langue française, sans avoir à lapprendre au sens usuel du mot, impliquant temps, effort et aide extérieure, en vertu du fonctionnement spontané et inconscient de leur faculté dacquisition du langage. Limpuissance radicale même dexcellents professeurs de français à créer un véritable bain linguistique français pour une masse délèves créolophones vivant dans un milieu créolophone unilingue, cest-à-dire à établir un environnement français naturel, durable, enveloppant les élèves à tout instant, assimile ces enseignants à un professeur de natation irrationnel prétendant enseigner effectivement la natation à des enfants, des adolescents et des adultes, sans avoir de leau à sa disposition, sans accès à la mer, à un étang, à un bassin naturel dun cours deau ou à une piscine, à partir de mouvements des jambes et des bras pratiqués à plat ventre sur un tapis, un banc ou un tabouret, plusieurs fois par semaine pendant des mois. Après quoi, les enseignés seraient invités à plonger dans une piscine et à se mettre à nager. Linsuccès serait le lot commun.
Si lenseignement général de toute la population scolarisable dun pays peut se faire aussi bien dans une langue étrangère que dans la langue maternelle, on ne voit pas pourquoi les linguistes américains ou français, qui partagent une telle opinion, ne soumettent pas des propositions dans ce sens à leurs gouvernements respectifs (Dejean 1999b). Il est vrai que les parents américains ou français se révolteraient contre de telles mesures parce quils sattachent au gros bon sens terre à terre au lieu dadhérer aux spéculations subtiles et aux fantasmes dintellectuels en chambre.
Enfin insinuer quil nest pas prouvé que lenseignement de la lecture et de lécriture à un enfant ne serait pas plus efficace dans sa langue maternelle que dans une langue quil ne parle ni ne comprend, cest faire preuve dun manque de réalisme et dexpérience dans ce domaine et dun abandon du principe quil faut aller du connu à linconnu.
Il faut proposer aux linguistes et créolistes, qui soutiennent de telles opinions, une expérience personnelle. Rendez-vous à Bucarest, tous frais payés par lUNESCO, pour un congrès dune semaine. Thème: discussion de la proposition de 1951 de lUNESCO.
Participants: linguistes créolistes. Conditions: sengager par écrit à utiliser exclusivement le roumain à partir de louverture du congrès jusquà sa clôture à lhôtel où il se tient et où logeront tous les congressistes. Toutes les communications, toutes les discussions, toutes les conversations, tous les échanges verbaux se feront uniquement en roumain, sans intervention dinterprètes. Pas une phrase danglais, de français ou de nimporte quelle langue autre que le roumain ne sera tolérée dans lenceinte du congrès, sauf à titre dexemple pour illustrer un point de la discussion. De plus, tous les participants prendront lengagement écrit dêtre présents à tous les ateliers, sessions et séances de travail du congrès. Ils seront autorisés à SE TAIRE EN ROUMAIN, comme la majorité des élèves dHaïti apprennent à se taire en français.
En refusant, en boudant, en négligeant lutilisation pleine et entière du créole, langue de tous les Haïtiens et seule langue comprise et parlée par plus de 90 % dentre eux, dans les tribunaux, dans les services publics, dans lenseignement primaire, secondaire, professionnel et supérieur, les classes dirigeantes ont indirectement refuser à lensemble de la population laccès à la connaissance, au droit à la compréhension et à la participation active à la chose publique. En exprimant des doutes sur le fait que «lalphabétisme est plus efficacement transmis dans la langue maternelle dun enfant» (ce serait une autre façon de traduire: «lapprentissage de la lecture se fait de la manière la plus efficace dans…» (Voir note 2), Valdman reste bien en deçà des exigences dune éducation de base valable, idée chère à lUNESCO dans les années 50, et encore plus en desous des ambitions élémentaires légitimes de la scolarisation primaire de tous les enfants du monde. Le mot alphabétisme de ma seconde traduction ne rend pas bien le mot literacy anglais, à son tour moins heureux que lexpression reading skills des livres de pédagogie en anglais. Toute approche moderne dapprentissage de la lecture et de lécriture par les enfants aspire à développer la familiarité avec lécrit comme expression du langage connu, accessible, pratiqué et bien compris des tout petits. Une telle conception donne la priorité à la compréhension intelligente, facile, provocatrice dintérêt et de créativité, chez un jeune enfant en voie de maturation et de développement mental. Elle est fort éloignée de lacceptation en classe dune situation dans laquelle un enfant se trouverait désemparé, frustré, perdu, ennuyé, réduit au rôle de perroquet vis-à-vis dune langue inconnue de ses parents, de son entourage, de ses aînés, de ses pairs, de lui-même. Situation étrange dun enfant, naturellement éveillé et bavard dans sa propre langue, acculé à lincompréhension, lincertitude, le dépaysement, le bégaiement, lhésitation, le silence, devant des sons inintelligibles. Comment un éducateur peut-il méconnaître cette situation déplorable dont lécole haïtienne fournit des centaines de milliers déchantillons depuis des générations et des générations? De plus lécole, pendant les premières années, ne saurait limiter ses ambitions à lacquisition du décodage et du codage intelligents de lécriture. Par la participation active, spontanée, sans contrainte inutile, lenfant a droit au plein épanouissement, dans la joie, de son intelligence, de son psychisme, de son physique. Pour arriver à cette fin, dans un pays unilingue, il ny a pas dautre outil connu, réaliste et valable, à léchelle dune communauté entière que la langue de tout le monde. Il faut être aveugle pour ne pas le voir. Il faut être cynique pour ne pas le vouloir.
Le contraste entre la position de Valdman (1984: 84) et celle de Paulo Freire (1989/1992: 107, 110, 112, 113) est remarquable. La célèbre Pédagogie des opprimés avait paru en 1969.
Pendant les vingt années qui ont suivi sa publication, Freire sest consacré à lapprofondissement des fondements philosophiques dune éducation basée sur une approche critique de la réalité, sur la participation active et consciente des sujets, en situation dapprentissage, dans le processus de transformation de leur vie à partir dune réflexion pleine de questionnements et visant des objectifs de liberté et de libération.
Freire était profondément engagé, en même temps, dans des expériences dalphabétisation et denseignement alimentant sa réflexion pédagogique, aux États-Unis, en Amérique Latine et en Afrique. En Guinée-Bissau, «Cest la question linguistique» (Freire 1978: 98) qui était au cœur de ses préoccupations. Réflexions, dialogues et recherches lavaient amener à conclure: «il ne nous était pas possible, à léquipe de lIDAC [Institut daction culturelle] et à moi-même, de réaliser le miracle denseigner à un peuple à lire et à écrire dans une langue qui était pour lui une langue étrangère (Freire 1989/1992: 107 - ma traduction). Ou encore: «insister dans notre cas sur lenseignement du portugais signifie imposer à la population un objectif inutile et inaccessible» (Freire 1989/1992: 113 - ma traduction, voir note 3). Dejean (1975b: 12) avait abouti de façon totalement indépendante à la même conclusion: «Il est impossible, retiens bien le mot impossible, malgré lextrême développement économique et technique de leur pays, de mener lensemble des petits Japonais des premiers rudiments du savoir humain à lépanouissement scolaire normal dun adolescent de quinze ans, à partir dun enseignement faisant fi du japonais pour nutiliser que le coréen, langue relativement proche.» (Cf. aussi Dejean, 1999b).
9. Irrationalité et silence
Pour Freire (1985) comme pour Chomsky (2000a: 16), les écoles sont des institutions travaillant à lendoctrinement de la population et à limposition de lobéissance et de la soumission à lordre établi. Loin de viser la formation desprits critiques et indépendants, les écoles, à travers lhistoire de lhumanité, ont toujours joué un rôle institutionnel dans un système de contrôle et de coercition.
Les institutions scolaires sont bien secondées dans leur rôle de préservation de lordre établi par les grandes maisons dédition et par les média. Parmi les tactiques utilisées par lécole et les média, il faut compter le silence, cest-à-dire ce dont on ne parle pas ou ce dont on parle à demi-mot.
Dans un petit livre de moins de cent pages, Serge Petit-Frère (1980) publie deux études relatives au budget, à la rationalisation des dépenses éducatives en Haïti (enseignement primaire) (p. 8) et à la rémunération du personnel des lycées de la République (p. 45). Mais, il ambitionne douvrir «timidement le procès de léducation haïtienne» (p. 5) et de mettre à nu linefficacité de linstitution «tant au point de vue qualitatif que quantitatif» (p. 24).
Pudiquement le mot créole est totalement absent des 74 pages de texte, alors que trois lignes sont consacrées (p. 25, f.) aux «Difficultés linguistiques au niveau de la communication avec le plus grand nombre et mauvaise approche de lenseignement du français.» On note un autre exemple de silence (p. 35): «31 % des enfants abandonnaient le système avant la quatrième année, 40 % redoublaient au moins une fois chaque classe et 32 % seulement étaient promus en 4e année, classe qui peut être considérée comme seuil dalphabétisation.» [je souligne]. Ce quon tait, cest le fait que la quatrième année est perçue comme seuil dalphabétisation, cest-à-dire comme moment dancrage définitif des mécanismes de lecture et décriture dans le cerveau/esprit des enfants (par exemple, de France, de Pologne, dAngleterre, de Hongrie, etc.) qui apprennent à lire et à écrire dans une langue quils comprennent et quils parlent depuis lâge de deux ans et qui est celle de leurs parents, voisins, amis, enseignants, bref de leur milieu de vie.
On trouve souvent dans les média, en Haïti, le raisonnement suivant: Le nombre décoles est insuffisant. Sur quatre millions denfants de 5 à 18 ans, seulement un million et demi, au maximum, sont inscrits comme élèves dans tout ce qui porte le nom décole dans le pays. Mettons tous nos enfants à lécole. En Allemagne, en Belgique, en France, en Hongrie, tous les enfants passent au moins dix ans à lécole. En conséquence, depuis plus de soixante-dix ans, toute la population atteint un niveau convenable de connaissance générale. Tout le monde peut lire le journal. On na jamais connu une telle situation en Haïti pendant ces soixante-dix dernières années. Cest la raison pour laquelle lensemble de la population nest pas instruite.
Cest ce quon dit. Ce quon ne dit pas cest que les enfants du Canada, de Corée, de Cuba, de France, dIslande, du Japon, de la République Dominicaine, etc. apprennent à lécole dans leur propre langue: anglais, coréen, espagnol, français, islandais, japonais, etc.
Deux publications battent tous les records. Les Actes du séminaire délaboration de la stratégie du Plan National dEducation, 29-30 avril 1994 (Juillet 1995, 279 pages de texte) répètent jusquà la nausée des expressions comme: inefficacité, faillite du système éducatif haïtien, immense faillite, échec scolaire, crise du système éducatif, situation… alarmante, système défaillant, système dEducation haïtien… malade, gravement malade, [en] état de délabrement (pp. 17, 28, 31, 69, 71, 80, 81, 100, 109, 120, 127, 139, 140, 142, 263).
Louvrage évite méticuleusement de souligner ou même de mentionner la relation (au moins possible et plausible) entre léducation et la seule langue de toute la population haïtienne: le créole (p. 268); daborder franchement le thème «déducation et langue créole» (p. 274) et de parler explicitement de la langue denseignement (p. 275). Le mot créole y apparaît cinq fois:
- Une fois (la première fois), à propos dune enquête à mener «sur la perception des jeunes, des familles et des éducateurs sur le créole, langue denseignement et sujet denseignement» (p. 59).
- Une fois (la deuxième), sur la simple mention de mesures, restées lettres mortes, de la réforme Bernard, savoir «des innovations majeures, telles que lintroduction du créole comme langue principale denseignement au premier cycle» (p. 120).
- Une fois (la troisième), dans la reproduction de la première partie dune question formulée par un atelier sur les six premières années de lécole fondamentale: «Question 5: Quelle politique linguistique faut-il envisager pour que lutilisation commune du créole et du français à lécole haïtienne puisse répondre aux besoins déducation des individus…» (p. 147)
- Une fois (la quatrième), dans la reproduction de la deuxième partie de la question 5 dun atelier: «le perfectionnement des enseignants dans les deux langues (créole et français) pour une meilleure maîtrise de leur enseignement.» (p. 147)
- Une fois (la cinquième), dans la reproduction de larticle 213 de la Constitution de 1987 (p. 237) Le Plan National dEducation et de Formation (Port-au-Prince, 1996: 14 [version 3/23/97]) rapporte les propositions issues des États Généraux de lEducation du 26 au 29 janvier. Une dentre elles cest «la prise en compte de nos spécificités culturelles et linguistiques». Mais, louvrage évite dêtre explicite et spécifique sur ce sujet. Dans ses 63 pages de texte, il se sert trois fois seulement du mot créole.
- Une première fois, à propos de la réforme Bernard «qui introduisait le créole comme langue denseignement» (p. 10).
- Une deuxième fois, pour noter que la réforme en question innovait en utilisant le «créole comme langue outil et langue objet».
- Une troisième fois, pour constater quaucun «consensus na pu sétablir… sur le statut du créole à lécole…» (p. 11)
Le mot créole est banni même des références à lalphabétisation des adultes (pp. 8, 9, 31, 46, 52, 53, 58). Décidément ce mot, qui court les rues, les chemins et les sentiers dHaïti, est un mot tabou pour certains responsables de léducation!
Il nest pas étonnant que chaque année, au mois daoût, les média déplorent léchec retentissant des examens du certificat détudes primaires, de la neuvième année fondamentale, et, surtout du baccalauréat. À cette occasion, ils soulignent plusieurs problèmes du système. Ils fustigent les élèves pour leur manque dintérêt pour létude, leur fascination pour la télévision, leur attirance vers la drogue et la corruption ambiante. Ils sabstiennent de toute analyse du problème capital de la langue de tout un peuple, pratiquement mise au rancart dans léducation formelle de ses enfants pour faire place à une langue magique, de droit divin («gesta Dei per Francos»: lintervention de Dieu par les Français en Haïti, par les Anglais dans leurs anciennes colonies de la Caraïbe). Voir sur ce dernier point Emmanuel W. Riviere (1987: 34) « Les écoliers étaient punis pour lemploi des dialectes locaux, tandis que la grammaire anglaise était saluée comme lagent de civilisation le plus important pour la population de couleur des colonies.» (ma traduction - note 4).
Cependant il demeure incontestable que tout enfant normal voit se développer dans son cerveau/esprit, sans apprentissage proprement dit, un système linguistique complexe et complet qui, selon le milieu social et historique ambiant, se concrétise en anglais, espagnol, français, japonais, quechua, russe ou en créole haïtien.
10. Apprentissage et rationalité
Chaque année, à six, sept ou huit ans, des milliers de créolophones unilingues commencent à lécole primaire, ce qui est à présent officiellement appellé, en Haïti, la première année décole fondamentale. Il ne sagit pas de retardés mentaux légers ou profonds, mais de fillettes et de garçonnets normaux que tout observateur, même superficiel, peut entendre bavarder, plaisanter, se taquiner, se disputer, se quereller et qui ne parlent que créole. Doù leur vient cette aisance à sexprimer, à enchaîner des mots et des phrases parfaitement intelligibles à leurs petits camarades, à leurs parents, à tout le monde autour deux? Doù leur vient cette facilité à prononcer des suites de sons qui présentent tant de difficulté à des anglophones, des francophones, des hispanophones, désireux dapprendre le créole? Exemples:
[m ba li l - m di - sa w di - m chire - m fou - m joure l - m lage sa - m pa la - m santi sa]
‘je le lui ai donné - jai dit - que dis-tu? - je suis foutu - je suis fou - je lai insulté - jai abandonné la partie -je suis absent - jen ai le pressentiment
Personne ne leur a enseigné à parler créole. Ils nont pas appris la langue en se concentrant, en faisant de gros efforts, en prêtant beaucoup dattention aux paroles de leur entourage. On la répété plusieurs fois dans cet essai: un enfant est incapable dapprendre sa première langue et les adultes sont incapables de la lui enseigner. Peut-on enseigner des subtilités quon ne soupçonne même pas? Quelques exemples créoles familiers illustreront limpossibilité de se servir rationnellement du terme dapprentissage pour décrire le processus par lequel un enfant arrive à parler créole couramment entre deux et quatre ans.
À quatre ans, les enfants dHaïti, sauf exceptions dues à des lésions graves dans lhémisphère gauche du cerveau, ont déjà maîtrisé ce que des syntacticiens appellent le principe dadjacence stricte, en vertu duquel rien ne sintercale entre le verbe créole et son complément.
(1) a. Michlèn renmen manman l anpil.
b. *Michlèn renmen anpil manman l (inacceptable)
c. Michelène aime beaucoup sa maman.
(2) a. Lato mete chen an deyò.
b. * Lato mete deyò chen an (inacceptable)
c. Lato a mis le chien dehors.
À quatre ans, ces mêmes enfants appliquent spontanément et sans erreur la règle qui permet à toute phrase affirmative créole dêtre ponctuée dun [wi] final et à toute phrase négative dêtre suivie dun [non]. Je viens de donner à Frislène (3 ans) un morceau de pain.
Son père lui dit:
(3) Ou pa di mèsi non. Sans hésiter, Frislène sempresse de dire:
(4) Mèsi wi.
À quatre ans, une règle phonologique facultative permet à ces tout petits de faire alterner les séquences[ i, e, è, en, a, an] + [w] avec [ ou, o, ò, on, ò, on] + [w] [w] est la forme courte du pronom de deuxième personne du singulier et [i, e, è, en, a, an] sont les finales vocaliques dun nombre considérable de verbes et de noms créoles. On trouve donc chez des enfants de trois ou quatre ans à peine lalternance des prononciations illustrées en (5):
(5) a. M di w sa (5) a. M dou w sa ‘Je tai dit ça.
b. M pale w b. M palo w ‘Je tai averti.
c. Sa m fè w? c. Sa m fò w? ‘Quest-ce que je tai fait?
d. Ban m men w d. Ban m mon w ‘Donne-moi ta main
e. Sa w di? e. Sò w di? ‘Quest-ce que tu dis?
f. Manman w vini f. Manmon w vini ‘Ta mère est venue
On est en présence de nuances de prononciation et de syntaxe extrêmement subtiles que tout locuteur créolophone natif, de quatre ans jusquà la tombe, utilise constamment dans linconscience la plus totale et à la perfection. Ces nuances sont soumises à des contraintes précises et rigoureuses, impossibles à apprendre à travers une expérience enfantine de deux à trois ans, impossibles à enseigner à des enfants de cet âge, même en ayant recours à des spécialistes à la fois en pédagogie et en linguistique, qui ne parviennent à les formuler que partiellement et imparfaitement.
Qui croirait sérieusement que des créolophones, imbus des meilleures connaissances en pédagogie et en linguistique, parviendraient à transformer en créolophones la masse des enfants de France, de Belgique wallonne, de Suisse romande ou du Québec, dans leurs pays respectifs, par un enseignement formel? Quelle dose de naïveté et daveuglement pourrait faire croire que la masse créolophone unilingue des villes et des campagnes haïtiennes va passer à la connaissance et à la maîtrise du français par un enseignement formel dispensé par des enseignants dont un nombre important na guère de formation et dentraînement pédagogique sérieux et solides et est dépourvu dune vraie maîtrise de la langue française? La langue française est une langue naturelle, et, comme toute langue naturelle, sa phonologie, sa syntaxe, sa sémantique (en termes plus simples, son vocabulaire) regorgent de subtilités quaucune étude scientifique ne peut parvenir à élucider complètement dans létat actuel des connaissances humaines.
On a du mal à accepter lidée quon peut savoir sans apprendre. Il est plus facile de reconnaître quon peut apprendre sans savoir. Lexpérience est là pour nous rappeler notre ignorance en bien des domaines où nous avons fait, sans succès, de gros efforts dapprentissage.
En appliquant les réflexions de Chomsky (1997a: 16, 17) à un enfant haïtien de six à huit ans, posons la question: Quest-ce que Pouchon sait en tant que locuteur natif et unilingue du créole dHaïti? - Beaucoup de choses. Il sait: a. que: makòn rime avec kòn, même sil vient dentendre pour la première fois lexpression: makòn bèf ‘plusieurs bœufs attachés ensemble par les cornes; b. que: chacun des exemples en (6) possède un statut, une structure spécifique:
(6) i. Jan ap dòmi ‘Jean dort = est en train de dormir
ii. Jan gen lè ap dòmi ‘Il semble que Jean dort
iii. Ki sa ou kwè Mari ranje a? (réponse: Woulèt pantalon an)
‘Que crois-tu que Marie a réparé? - ‘Lourlet du pantalon.
c. que: des énoncés anglais, espagnols ou français, quil a entendus à la radio, sans les comprendre, ne sont pas des phrases créoles.
d. que: Mari mande Natali pou l bale chanm nan est ambigu: Marie ou Natalie balaiera la chambre.
e. que: Mari pentire kay la wouj signifie que lextérieur de la maison est peint en rouge, pas pour autant lintérieur. Pouchon possède ce savoir quil en soit conscient ou non. Ce savoir est spontané, largement inconscient, acquis sans professeur, sans guide, sans effort dattention, de répétition, de mémorisation, sans interruption de ses jeux denfant et de ses autres activités, de façon tout à fait naturelle, sans échec, sans dépendance de son quotient intellectuel. Cest tout autre chose quun apprentissage formel, par exemple, de la lecture et de lécriture par de petits francophones, caractérisé par son caractère artificiel, non spontané, requérant effort, répétition, mémorisation, attention, facile pour les uns, difficile pour les autres, réussi pour les uns, raté pour les autres, agréable pour un petit nombre, pénible pour beaucoup denfants.
Cest donc sur une erreur très grave et sur une illusion profonde quest basée une politique qui prétend mettre sur le même pied à lécole primaire et secondaire haïtienne lapprentissage du français, comme langue étrangère, et celui du créole. Cette confusion est déjà très nette dans un passage du discours du ministre Joseph Bernard du 18 mai 1979: «Les deux langues seront enseignées en même temps: le Créole comme langue maternelle et le Français enfin abordé comme langue étrangère.» (Dans le quotidien Le Nouveau Monde, samedi 19 et dimanche 20 mai 1979).
Sous couvert de réforme, on aboutit au maintien de la finalité inavouée du système scolaire haïtien traditionnel, toujours en vigueur: interdire à lensemble des écoliers, élèves et étudiants haïtiens laccès réel à la formation intellectuelle, à lesprit critique, à la connaissance, tout en entretenant le mythe dune école démocratique et égalitaire et lillusion quils apprennent le français. Cest une situation qui nest pas sans points communs avec «le curriculum caché» («the hidden curriculum»), dénoncé par une critique radicale du système scolaire américain (en particulier Henry Giroux, 1977; 1978).
La faculté dacquisition du langage fonctionne à plein rendement jusquà la puberté. Lécole haïtienne semble sêtre donné pour objectif den contrarier le bon fonctionnement pendant la période cruciale de maturation de six à douze ans. Dès la prime enfance, le cerveau humain est programmé en priorité pour lACQUISITION spontanée et rapide de la langue ou des langues ambiantes et en dernière instance pour lAPPRENTISSAGE difficile et lent de langues étrangères. Le système scolaire haïtien prend le contrepied de cet ordre naturel, créant ainsi toutes sortes dobstacles à lépanouissement intellectuel et psychologique des enfants.
Cest là quil faut chercher lexplication principale de sa faillite.
11. Adieu à lirrationalité
Dans cet essai, on sest efforcé de présenter les faits de langue, les données linguistiques et éducatives, les exemples, les arguments et raisonnements développés de façon aussi rigoureuse que possible et appuyés de nombreuses références à des publications scientifiques récentes, en termes accessibles à un large public cultivé, en particulier aux éducateurs, enseignants et responsables de lenseignement primaire, secondaire, professionnel et universitaire.
Certains lecteurs seront choqués par des critiques sans indulgence de mythes, de préjugés et derreurs répandus par le système scolaire et lidéologie qui le sous-tend. Dautres se sentiront momentanément bouleversés et désemparés en voyant sécrouler des illusions longtemps entretenues. Quelques-uns découvriront avec joie un nouvel éclairage pour une réflexion critique sur des problèmes qui les préoccupaient. Plusieurs hésiteront à aller jusquau bout de conclusions logiques mais exigeantes. Quelques autres ne se sentiront pas le courage daller à contre-courant de pratiques ancrées dans les mœurs. Certains se réfugieront dans lirrationalité: «Cest vrai… mais.» Lêtre humain a peur du changement. De plus, il sagit de questions déducation et de langue: sujets épineux. Un linguiste de la communauté noire américaine, Arthur Spears (1999), note que des gens par ailleurs sensés abandonnent toute lucidité en abordant lexamen des rapports entre variétés dialectales danglais parlées dans les milieux noirs américains et les problèmes et besoins éducatifs de ces milieux. De façon plus générale, on abondera peut-êre dans le sens de Chomsky (1997a: 127) pour reconnaître avec lui que nous ne vivons pas dans un monde rationnel: «Quand il sagit détudier les êtres humains, les gens deviennent souvent extrêmement irrationnels, pour une raison quelconque, je ne sais pas pourquoi.» (Ma traduction, voir note 5)
Si un effort vers plus de rationalité nentraîne pas lassentiment des lecteurs sur toutes les idées exposées dans cet essai, il les amènera au moins, on lespère, à reconnaître le bienfondé de plusieurs propositions soumises à leur réflexion critique:
Lire sans comprendre, ce nest pas vraiment lire. Prononcer les phrases dune langue que lon ne connaît pas, à partir dun texte écrit, ce nest pas lire intelligemment. Même après plusieurs années à lécole, la plupart des élèves haïtiens ne saisissent pas le sens des phrases quils arrivent à prononcer en français. Haïti nest pas un pays de langue française ni un pays vraiment bilingue. Une langue quelconque, le créole haïtien ou lalbanais, ne peut pas empêcher ses locuteurs daccéder à la connaissance. Les enfants haïtiens créolophones unilingues ont le droit dacquérir toutes sortes de connaissances en créole, sans attendre un passage éventuel et improbable au français.
Lacquisition spontanée, dans lenfance, dune ou de plus dune langue maternelle est un processus radicalement différent de lapprentissage dune ou de plus dune langue étrangère. Le développement de lintelligence des enfants et de leurs connaissances ne doit pas dépendre de lapprentissage et de la maîtrise préalables dune langue étrangère à leur milieu de vie naturel.
Lapprentissage partiel, incomplet, insuffisant dune langue étrangère ne doit pas empêcher ou retarder le développement précoce des connaissances en lecture, écriture, mathématique, etc. qui peut se faire dans la langue maternelle des enfants.
La création dun bilinguisme de masse par lenseignement formel dune langue étrangère est une réussite non documentée dans lhistoire de lhumanité. Ce nest pas par un simple hasard que lenseignement est dispensé dans la langue de la communauté à laquelle appartiennent les enfants dans la plupart des pays du monde.
On a du mal à réconcilier chez les responsables dinstitutions religieuses le souci dassurer un enseignement religieux en créole à lécrasante majorité créolophone unilingue dHaïti et linsouciance vis-à-vis dun enseignement scolaire non-religieux en créole à cette même majorité. Il y a une leçon à tirer du contraste frappant entre lutilisation naturelle et efficace du créole dans lapprentissage de tout ce qui est en rapport avec la vie de lensemble de la population haïtienne (éducation familiale, métiers, activités commerciales, expression des croyances religieuses, loisirs, soins, etc.) et lemploi artificiel et inefficace du français dans le système scolaire.
On na pas à changer le nom de la rose, le mode de vie et la culture de tout un peuple. Ce quil faut changer, cest un système scolaire inadapté et basé irrationnellement sur le rejet, le mépris et la non-acceptation de ce qui colle le plus à sa vie quotidienne, la seule langue qui unit tous les Haïtiens, le créole. Ladoption, sans réticence et non pas du bout des lèvres, du créole parlé et écrit, dans ladministration publique, dans le système judiciaire et dans le système scolaire, est une démarche incontournable, mais ce nest quun premier pas vers un avenir meilleur.
N O T E S
- Texte anglais du Miami Herald Friday October 13, 2000. 7B Reading isnt an elective Re Betty J. Robertss and Dawn-Marie Harts Readers Forum letters on schools and reading. Three years ago the Miami-Dade County School Board, through the leadership of Dr. Michael Krop, recognized the crucial need for improved reading instruction. The Board initiated and implemented the Comprehensive Reading Plan. The essence of the plan is for students to learn to read and to read to learn. As part of the plan, reading isnt an elective. Its the essential component to be taught to all students in all subjects and at all levels in order to construct meaning. At the secondary level, elective reading courses are offered for less-proficient readers. The increase in reading achievement and success in reducing to two from 26 the number of schools that received an F is indicative that reading is a priority. Every child should be able to read at grade level before entering Grade 3. Toward that end, we say that successful teaching of reading is a mandate to every school, every administrator and every teacher in the system. Roger C. Cuevas, Superintendent, Miami-Dade County Public Schools Miami
- Texte anglais de Valdman (1984: 84): «Language Planning in Haiti»
- «Notwithstanding the fact that Creole is the only language shared by all Haitians, there is no inherent principle of language planning that compels its use as the primary school vehicle or as the official language. Nor, contra the celebrated UNESCO article of faith (1951), has it been convincingly demonstrated that in a multilingual country, in all situations, literacy is most effectively imparted in a childs mother tongue.»
- Texte anglais de Freire (1992: 107): «Whatever method we used, it was just not possible for us, the IDAC team and myself, to perform the miracle of teaching a people to read and write in a language which was for them a foreign language.» (page 113): «So, to insist in our case on the teaching of Portuguese means imposing on the population a useless and unattainable goal.»
- Texte anglais de Riviere (1987: 34): «Pupils were punished for use of local dialects while English grammar was hailed as the ‘most important agent of civilisation for the coloured population of the colonies».
- Texte anglais de Chomsky (1997a: 127): «But in studying human beings, people often become extremely irrational, for some reason, I dont know why.»
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