«Qui peut se vanter mieux que moi?
Virginie.Tennessee. Géorgie. Alabama.
Putréfactions monstrueuses de révoltes inopérantes.
Marais de sang putrides. Trompettes absurdement bouchées.»
(Césaire, Cahier dun retour au pays natal)
From the beginning until today, the African Diaspora is as violent a tale as any on this earth, and, as James Baldwin famously observed, the story of race in America will be told, if ever, only when its from the point of view of a white member of a southern lynch mob. Baldwins underlying point is that from the start the central theme in the American drama has been race, and, therefore, violence, and that it shapes every Americans life, the victimizers as much as the victims, the natives as much as the newly arrived immigrants. (Banks, 2000)
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| «Unknown Slave» par Francks François Décéus, 1995. Tirée de la collection poetry-painting Revolution / Revolisyon / Révolution www.livlakay.com |
Terres consanguines
Les récentes célébrations du Bicentenaire de la Révolution dHaïti, fêtées en mineur dans le pays, et la crise grave qui a repositionné pour un court laps de temps lîle sur la scène médiatique internationale2, ont rappelé les rapports ancillaires avec la France, dune part, lAmérique, de lautre. Beaucoup moins a été dit quant au rapport quentretient, ou que devait entretenir Haïti, avec ses voisins, proches et lointains, caribéens.
Comme à chaque coup dÉtat et chaque nouvelle dérive, les regards se tournent vers cette Île malmenée, vers cette République en dérive quest Haïti. Ces regards, peu sen faut pour sen persuader, ne sont pas seulement français (ou francophones), et il en a été ainsi depuis toujours.
Depuis la Révolution haïtienne, un nombre important dAfricains-Américains sintéressent pour des raisons dimpérialisme économique, politique et culturel à l«Île matrice» (Glissant 1997, poème Traité du Tout-Monde, 1997).
Frederick Douglass discourt sur limportance de maintenir de bons rapports avec ce voisin, lors de linauguration du pavillon haïtien à lexposition universelle à Chicago, en 18933. Lanthropologue Zora Neale Hurston et le poète de la Harlem Renaissance Langston Hughes bâtissent eux aussi des ponts entre lAmérique et cette «République de nègres affranchis». Pour eux, il sagit daborder les structures et les mécanismes de pouvoir racistes qui sont en vigueur chez eux. Faute dhéros et de marronnages à succès, bien dauteurs caribéens, souffrant dun «complexe de Toussaint» (Glissant 1981: 135), se sont tournés vers Toussaint comme mythe national, hérault de la liberté et de lémancipation, pensons à C. L. R. James, à Glissant lui-même et à Césaire.
Indirectement, il sagit de dénoncer les séquelles ségrégationnistes dans lAmérique daujourdhui, dinterroger les ambivalences et lhypocrisie ou la politique dautruche du Deep South.
Dans une époque plus proche de nous, dautres écrivains «faulknériens», tant par linspiration et la veine, la thématique des rapports entre gens de couleur et les descendants de planteurs, choisissent Haïti pour lanalyse des séquelles et des réflexes à fleur de peau qui ont leurs racines et leur raisons marécageuses dans l«univers de Plantation» (Glissant). Le plus important à mes yeux est Madison Smartt-Bell. Nouvelliste (Zero Db and Other Stories, 1987), il est aussi lauteur de plusieurs romans, ainsi que préfacier de nouveaux talents africains-américains, comme Percival Everett. L«underground brooklynien» (dans Waiting for the End of the World, 1986), carcéral (dans Save me, Joe Louis, 1993), ainsi que le Deep South (dans The Soldiers Joy, 1989) sont quelques-uns des micro-mondes où il transpose avec talent les outcasts et les displaced4.
Il mintéresse ici comme quelquun qui étend laire caribéenne. Nourri dune «fascination messianique» (Weaks interview, 1994, p.5) pour Toussaint Louverture, Smartt-Bell sétonna que si peu de Nord-Américains sy soient intéressés. Sétant rendu sur place à plusieurs reprises, pénétrant jusquau «Cordon de lOuest»5, il sest documenté pendant dix ans pour une trilogie dont le premier tome est All Souls Rising (1995), traduit un an après par son fidèle traducteur, Pierre Girard, comme Le Soulèvement des Âmes (1996) chez Actes Sud. Le deuxième (Master of the Crossroad) et troisième (The Stone that the Builder Refused) tomes sont sortis, avec le deuxième déjà disponible en traduction française, comme Maître des carrefours.
Première question qui nous vient à lesprit? Pourquoi lHistoire dHaïti lintéresse-t-il? Parce quil se sait descendant dune société fort ressemblante à celle de lex-colonie française, à cause de la «qualité insulaire» du lieu (Weaks interview, 1994: 5). Se situant dans la tradition sudiste de Faulkner et de Flannery OConnor, Smartt-Bell explore la dimension rhizomatique de lunivers de Plantation, vers laquelle exhorte Glissant longtemps avant son Faulkner, Mississippi (1996), récit de voyage et essai sur luvre faulknérienne6. Si des Caribéens, comme Naipaul, ont exploré le Sud, linverse est sans doute moins vrai, et Smartt-Bell est un des rares à se transplanter, avec une empathie indubitable, dans les habitations de la plus riche colonie française, théâtre de la violente dialectique du maître et de lesclave.
Quen est-il réellement de la dimension pancaribéenne, en dépit des convergences vite établies voire élogieusement défendues (Bernabé et co.) entre des zones de créolisation7? Au niveau littéraire, les connexions connexes et souvent contrites entre les états esclavagistes et les Antilles nont à vrai dire pas été sondées8, comme sen plaignent Smartt-Bell («cultural balkanism» et «splintered thinking» dans un article paru dans USA Today) et Russell Banks. Ce dernier sen prend avec véhémence aux éditeurs et au système littéraire qui contribuent à une «ghettoïsation» de la littérature, à des «competing tales of origin», au lieu davoir des histoires densemble9. À de rares exceptions près, et Banks donne en exemple Toni Morrison et Smartt-Bell, chacune des différentes communautés «ethniques» sest limitée à raconter sa part de lhistoire: la diaspora africaine a été narrativisée par exemple par Toni Morrison, argumente-t-il, le drame des Native American par Leslie Mormon Silko, et ainsi de suite.
Cette fragmentation, la critique la répète, malheureusement.
Jaimerais plaider pour des élargissements détudes caribéennes et diasporiques, quitte à rendre plus comparatiste la discipline (et de contrer un comparatisme «passe-partout»), entre les Antilles et lAmérique noire (et v.v.); entre les Antilles et le Canada (à son tour clivé par létanchéité des frontières linguistiques).
Splintered Thinking
Né dans le Tennessee, Smartt-Bell reconnaît dans la société monstrueuse que fut la colonie française du XVIIIième siècle les origines celées et honteuses de sa propre et respectueuse société du Old South. En dépit quil fût finaliste du National Book Award, le roman est à ma connaissance jamais mentionné, que ce soit dans les études antillaises, francophones et non francophones, dans les anthologies10, alors que je suis convaincue quil sagit dun chef-duvre.
Il y a ces romans quon noublie jamais, mais que la critique rechigne à reconnaître, tout simplement parce que les critiques littéraires peuvent snober tout un ou toute une qui ne correspond pas aux sacro-saints critères de classification que sont la nationalité, la langue, lethnicité. À plusieurs reprises, jessayai dintroduire ce roman monumental et mémorial au public de chercheurs caribéens et postcoloniaux. Depuis Saint-John Perse, Salvat Echart, André Schwarz-Bart, Jeanne Hyvrard, et Lafcadio Hearn (Chita se déroule en Louisiane), bien dauteurs font de la littérature antillaise tout en nétant pas des Antilles; ce qui dérange les auteurs danthologie et de classifications: inclure ou exclure11? Le débat continue de fuser sur qui est autorisé à représenter lancienne Hispañola. Surtout, qui est à la hauteur de relever un défi romanesque aussi important que de traiter de lépisode de la Révolution?
À côté des romanciers désormais canoniques qui ont tous en commun davoir abordé mais représenté de manière fragmentaire, la Révolution haïtienne, je plaiderais ici pour lélasticité du concept «auteur des Antilles» ou «auteur antillais». LHaïtiano-Allemand Hans-Christophe Buch (Amiral Zombie ou le retour de Christophe Colomb, 1993), la Juive allemande Anna Seghers (Hochtzeit von Haiti 1962) et Russell Banks, avec le plus touchant roman sur les boat-people (Continental Drift, 1985)12 sont à mes yeux des «auteurs haïtiens dadoption» qui réussissent avec verve la transposition du réel, voire du surréel13, haïtien. Si la réception de Smartt-Bell restait jusquà peu plutôt mitigée en France et dans les études francophones relatives aux Antilles, cette situation changera sans doute rapidement après la participation de Smartt-Bell à «Étonnants voyageurs» à Saint-Malo (mai 2004) et à «America», le festival du livre à Vincennes (octobre 2004).
Le retard dans la découverte, le silence autour du premier tome, sexpliquent dabord en raison de lécriture violente. Mon propos est de démontrer ici, à travers quelques scènes, combien cette écriture violente, à mille lieux des mélodrames raciaux, est fonctionnelle pour convaincre ce même lecteur, présumé neutre, sinon préjugé dès le départ, que le Blanc a engendré les excès et les paroxysmes, tant l«Univers de Plantation» est un lieu fasciste, une société hors loi. Si on verra le maître basculer de lhumain au rang danimal, lesclave, par contre, a dès le départ été défini comme sous-homme, comme animal, et toute accession à lhumanité lui a été interdite.
Il nempêche que ces paroxysmes et ces perversions dans une narration massive font obstruction à lempathie des plus éminents lecteurs et juges de littérature haïtienne. Daucuns ont parlé décriture «pornographique,14 démesurément sexuelle». Il suffit ici de rappeler que par «écriture pornographique», lon entend une écriture qui nous décrive en détail les actes et organes sexuels, sans aucun érotisme. Il nen est rien dans Le Soulèvement. Bien au contraire, le fait que lauteur ne dise pas tout, et quil réussisse à transmettre la séduction de Hébert pour Nanon me convainc du contraire.
Ainsi, une scène horrible, learienne (où un Noir énuclée un prisonnier blanc à laide dun tire-bouchon, avec la référence dans le texte à King Lear!) nous décrit minutieusement les préparatifs et les premières incises dun fils chirurgien, bâtard renié de son père blanc, qui dérobe à son géniteur lenveloppe dermique par laquelle tant de maux et tant dimpossibles amours arrivent. La description est interrompue dès le premier cri du père supplicié, le dénouement du drame suspendu. Ce sera seulement bien plus tard, au chapitre XX, que le lecteur comprendra que le tortionnaire ne sest pas contenté de lécorcher vif, mais quil la également castré. De plus, ce mulâtre hideux a la fantaisie morbide dapporter ce trophée macabre dans une boîte de tabac à priser à la très belle mulâtresse Nanon, en guise de cadeau damoureux15. Cest à cet instant de la narration que non seulement le lecteur est informé de la suite de lopération funeste, mais encore que le mulâtre jaloux sest pris avec rage à ce Blanc quil suppose avoir couché avec Nanon. Des rapports sexuels entre Nanon et son «géniteur» sont suggérés et aussitôt contredits. Mais piquant détail, Nanon laisse à sa hôtesse, Isabelle, lillusion quil sagit dun «cadeau damoureux»:
«Cétait sec comme du parchemin, comme la peau dune momie.
Cétait à lui, dit Choufleur. (...) Jai pensé quil aurait été content que tu laies. Mais je me demande, est-ce que ça ta donné du plaisir?» (318).
Les scènes damour entre Hébert et Nanon sont soit nimbées dun flou érotique, soit interrompues (Nanon enceinte se refuse au docteur qui brûle de désir pour elle). En même temps, ces îlots idylliques font contrepoids à la rage meurtrière des Noirs qui violent les Blanches pendant quils obligent le Maître, déshabillé, à regarder, samusant à tirer sur une ficelle autour du cou si bien quà chaque étouffement, son sexe se dresse (chapitre XI).
Il nen demeure pas moins que lexcès de cruauté pose effectivement problème, cette démesure gionienne ou cette impudeur dans la description de la guerre intestine et de la haine fratricide ayant déplu à maint critique. Smartt-Bell aurait exagéré dans la cruauté et la violence16 et les trop nombreuses scènes de viols et dabus sexuels seraient une transgression de la véridicité («suspended disbelief»). Pourtant, des compte-rendus ont paru de la plume de Pierre Maury et Nicolas Béniès qui soccupent de sa renommée. Plus dun a reconnu son écriture crue et en même temps crédible, décrite comme une «lave brûlant tout sur son passage tout en créant un nouveau paysage» (Hebdo Rouge 27 fév. 1997). Je suis particulièrement sensible à lappréciation de Marc Triller17 qui, dans LHumanité, sut vanter lauteur («Dans lapocalypse des champs de cannes» (21 nov. 1996, p. 23).
Roman encyclopédique
Je nai jamais oublié All Souls Rising, merveilleusement traduit comme Le Soulèvement des Âmes. Comme le veut lagenda postcolonial et postmoderne, «soulever» aura ici de riches réverbérations polysémiques18. Si un soulèvement est bien un mouvement dinsurrection du peuple, il y a tout de suite la référence aux forces spirituelles, au vaudou comme poche de résistance. Dautre part, le choix du titre me convainc de lintention délibérée de son créateur de provoquer cet effet révoltant, voire répugnant quon lui reproche: car cest exactement ce que produit ce roman colossal, «soulever» lâme du lecteur moderne, tant le sang gicle de la page, tant la violence inimaginable, la cruauté la plus crue, sy succèdent. Or, il me semble que lauteur nous ménage par plusieurs techniques narratives, par lalternance avec de savoureux intérieurs, des idylles interraciales, des îlots de scènes bucoliques dans les collines dHaïti, tout ceci faisant antipoids aux horreurs décrites.
Il est clair que pour biographier la vie du premier héros dHaïti, pour représenter les événements sanglants et la destruction de la colonie française la plus riche, Smartt-Bell ne sest épargné aucun effort. Larchitecture du roman en elle-même est déjà significative: une préface de la main de lauteur, un prologue sous forme dune lettre datée du 18 juin 1802, de la main dun matelot à bord du Héros, le navire qui transporta Toussaint: «Toussaint basculera dans lignominie, et moi dans lanonymat, sans même un nom au bout du compte» (25), ce qui informe le lecteur tout de suite de la perspective radicalement postmoderne du roman. En effet, les postmodernes sintéressent aux oubliés de lhistoire, et contrairement à la prophétie du matelot, Toussaint, quand bien même un «nègre», laissera son empreinte et fertilisera le nationalisme noir américain tout au long du 19ième, aussi bien que les idéologies pan-africaines. Smartt-Bell sintéresse dabord aux figurants de lHistoire, à ceux et celles qui sont moins documentés, voire rayés des annales de lHistoire: les épouses malheureuses19, les esclaves à talent et ceux dits «de champ». Si raconter et simaginer absolument tout ce qui a dû ou pu se dérouler à Saint-Domingue de 1791 jusquà 1802 est une vraie gageure, lauteur sen est pas trop mal tiré, me semble-t-il. Après ce fragment épistolaire, quatre volets, couvrant 35 chapitres, sont suivis dun Envoi, exactement comme dans les ballades médiévales, ainsi que dune chronologie historique, dun lexique «diabolique», ce qui lui en dit long, ensemble avec les exergues empruntés à des chanteurs (Boukman Eksperyans et Bob Marley), de lambition encyclopédiste de lauteur. Il ny manque quune carte, ce qui a été réparé dans le deuxième tome.
De fait, les crises qui ont percuté la société coloniale, la fin du Siècle des Lumières, linsurrection générale qui a aboli lesclavage sans cependant promettre des lendemains plus pacifiques et prospères, sont ici dépeintes de façon à rendre la totalité des actants, à ne rien laisser à lombre. Sous des angles différents, par des voix plurielles nous sont éclairés les antagonismes nombreux (de type racial, de classe, de genre) et qui appellent les interprétations différentes, voire contraires, des mêmes faits et incidents dont sont témoins les différentes fractions de la colonie française la plus riche de lépoque, les mobiles conscients et inconscients de vengeance.
Tout cela nous est dénoué dans ce roman-somme, uvre dérudition recréant le langage propre de chaque intervenant, que ce soit le gouverneur ou le prêtre défroqué, le Père Bonne Chance ou les laïques, les aristocrates et grands planteurs (sieur Maltrot), ou les «petits blancs», tels le «fripouille» quest le beau-frère du docteur Hébert, Français de passage dans la colonie, en quête de sa sur qui, conduite bien atypique pour lépoque, sest enfuie de son mari trompeur et vaurien. Même pluralité pour les Créoles, du plus féroce esclavagiste, Michel Arnaud,qui observe que ce pays «nest pas sain. On y meurt beaucoup» (37)au plus modéré, tous sont là, épaulés ou non par leurs conjointes et concubines de couleur. Smartt-Bell prend un soin minutieux à «tenter aussi la façon dun langage» (Glissant 1981: 15). Comme dautres, il a ré-embouché les paroles de ceux «qui nont pas de bouche» (Césaire), dressant un vaste panorama des mentalités contradictoires et du peu de débat autour de la question cruciale de labolition de lesclavage et de la démoralisation du maître et de lesclave. Bref, il sagirait à maints égards dun roman encyclopédique au sens que lui donnait Flaubert, et plus proche de nous, un Queneau ou un Pynchon.
Le Soulèvement offre, de plus, une toile de fond mirobolante, y compris les intérieurs et le mobilier de la grandcase, les paysages de mornes20 et les toilettes de lépoque, les loisirs ou spectacles culturels21. Le sens d«accurate detail» explique les nombreux effets de réel, de gros plans et close ups («la boîte de tabac à priser, gravée avec la fleur de lys», «le mouchoir en passementerie») restituent dans une écriture cinématographique, proche de celle de Morrison, la colonie française. Lambiance de sédition parmi les esclaves des plantations de canne, la tension entre les mulâtres, dabord se ralliant aux grands Blancs, puis aux petits Blancs, et finalement aux Noirs, lémeute et la terreur des incendies et des pillages, tout est ici méticuleusement préparé, développé, exposé.
Who gets to be human?
De surcroît, second mérite, tous les écrits générés et même réédités sur la Révolution haïtienne (Haïti, une nation pathétique de Jean Métellus, Le Maître et la mort22 de Marc Trillard), toutes les reprises de linsurrection desclaves de Saint-Domingue sont à classer dans deux catégories: soit, il sagit de panégyriques des héros haïtiens qui ont tenu sur les fonts baptismaux la Première République Noire du Nouveau Monde, soit, il sagit du contraire, démonstrations de la soi-disant inhumanité des Noirs, telle que lont perçue et décrite des auteurs blancs, et plus particulièrement français23.
Beaucoup plus rares sont les représentations littéraires qui plaident pour la nuance24 dans ce que jappellerais la peinture pointilliste des «horreurs daurore», renvoyant au roman Aube tranquille (2000) de Jean-Claude Fignolé.
Le contraste entre les extrêmes et linversion systématique des valeurs symboliques, de couleurs par exemple, caractérise les chefs-duvre en la matière: je pense à Beloved (1987) où le rose revient comme signifiant dun matin paisible, dun ordre retrouvé, dune quiétude restaurée après les humiliations et privations. Comme Smartt-Bell, lHaïtien Fignolé na pas peur de rappeler à saturation le contraste saillant entre une nature toute paradisiaque et une économie mercantile assise sur un racisme et un fascisme infernaux.
Ce qui retient ces auteurs, ce qui les motive, cest que puisque les Blancs considéraient les Noirs comme des bêtes, les traitant comme des animaux, ce cheptel neut deux que limage de monstres cruels. De ce fait, la loi «il pour il, dent pour dent» va régner, comme le formule dans son verbiage infantile, dans son patois nègre, le sauvage Riau:
«Moi, Riau, quand jai enchaîné ces Blancs, jai serré les chaînes aussi fort quils lauraient fait sur moi. Mais pour le docteur, jai placé les fers à lextérieur de ses bottes, et sans les serrer. ( ) je lai fait parce que je voulais que ces deux-là meurent, alors que jaurais été content de tuer moi-même tous les autrestous les Blancs et toutes les Blanches qui se trouvaient là. Pas parce quils étaient bons, le docteur et le prêtre, car la bonté des Blancs est aussi mince que leur peau. Mais parce que je les avais aidés autant quils mavaient aidé ( )» (366).
Les portraits de planteurs et desclaves, de bourreaux et de leurs victimes plus équitables nous sont offerts dans Aube tranquille (2000), du spiraliste haïtien Jean-Claude Fignolé, et dans Le Soulèvement des Âmes (1996)25.
De facture à première vue plus classique que les narrations baroques et spiralistes dun Fignolé, ce roman est beaucoup plus que le simple «roman daventure» ou «roman historique»26. Il sort de lombre au moins deux personnages marginaux de la crise haïtienne, à savoir la femme de planteur, et lesclave «bossal» et leur participation aux événements, fussent-ils indescriptibles. Dire lindicible, ou ce que Toni Morrison appela dans un article de 1989 et dans son roman de 1987 «Unspeakable Thoughts Unspoken», sera un troisième mérite du premier volet de Smartt-Bell. Il nous dévoile linimprimable, de manière apparemment neutre, mais leffet nen est que plus percutant et renversant.
Soulever les barrières dialectiques
La grandeur de ce roman qui ambitionne de révoquer la Révolution haïtienne, cest que Smartt-Bell orchestre son roman autour de plusieurs scènes jumelées, centrales parce quelles se répondent en inversant le cadre tortionnaire. Nous y trouvons à chaque fois le bourreau face à sa victime complètement impuissante, désarmée. À travers des scènes insoutenables, il nous fait comprendre cette spirale de violence que les spiralistes traduisent par une narration sans ponctuation, par la «discorde aux cent voix» (titre dÉmile Ollivier, 1986), par le télescopage et le maelström de générations (dans Aube tranquille, sept générations de Biemme survivant). La violence absolument abominable, inhumaine correspond à des impulsions tout aussi abominables et inhumaines, mais générées par la machine esclavagiste.
Par une première autopsie in vivo, les tables sont tournées et cest la bestialité du Blanc, lanimalité du colon, la brutalité et le sadisme des maîtres qui sautent aux yeux. Comme «entrée en matière» du premier volet «Bois-Caïman»27, le lecteur regarde à travers les yeux dun témoin oculaire une scène impossible, quil cherche à analyser, à comprendre. Le cavalier en mission dans la colonie, le docteur Hébert, regarde, médusé, le spectacle affolant dune Ibo crucifiée:
«Il ne sagissait pas à proprement parler dune crucifixion, songea le docteur Hébert, puisquil ny avait pas de croix. Un simple poteau, un tronc plutôt, encore recouvert de son écorce ( ), les mains de la femme avaient été plaquées au bois par un gros clou de section carrée, la main gauche clouée sur la main droite, paumes ouvertes. Le clou, en pénétrant dans la chair, avait provoqué un saignement ( ) Étonnant, dans ces conditions, quelle soit encore vivante. ( ) Bien que le diaphragme soit également tiré vers le haut par le poids du corps, la peau semblait assez distendue autour du ventre. De son bas ventre sortait une masse de chair membraneuse dont le docteur détourna les yeux. Ses pieds étaient fixés lun sur lautre par un clou grossièrement forgé semblable à celui qui retenait les mains» (29).
«Il ne sagissait pas à proprement parler dune crucifixion», il sagit dEuropéens, prétendus sujets chrétiens, qui pratiquent le commerce de la traite négrière en prétendant faire uvre évangélisatrice, qui font pire que les Juifs ayant cloué sur la croix le Seigneur. Les planteurs bretons et normands, les colons venus des quatre coins de lEurope, ainsi que les juristes (le Code noir de Colbert) ont une imagination perverse, une inventivité malade quand il sagit dexemplifier et de ruser en punition et en articles du Code noir. Cest exactement ce quobjectera le personnage inculte et illettré, le fascinant Riau qui parle de lui-même à la troisième personne et qui est un «marron» de la bande de Jeannot. Cette première scène féroce sera interprétée par ce personnage généralement renvoyé aux coulisses. Écoutons le «Bossale», Riau:
«Les Blancs croient que tout est une histoire. Dans leur monde, cest peut-être vrai. Je ny habiterai jamais. Ce que les hommes peuvent faire est plat comme une route et file sur la peau du monde mais comme ça ne commence pas quelque part pour finir ailleurs ce nest absolument pas une route. Les carrefours sont des endroits où nous devions toujours nous rencontrer mais lautre route ne repose pas sur la terre. Elle descend du ciel sur le poteau mitan et à travers la terre en bas de leau, où la Guinée est lÎle Sous la Mer, où nous attend le loa. Cest ça la croix et ce quelle signifie et cest partout. Les Blancs disent quils ont cloué un homme dessus, lhomme que leur dieu avait choisi» (47, italiques dans le texte, français dans loriginal).
Ses actes sauvages, ses conduites tout à fait sadiques sont offerts en contrepoids et accusent du coup les paroles et peines des Blancs comme de «contre-vérités». Le poteau des Blancs, vil pilori sur lequel les maîtres clouent de jeunes filles, engrossées lors de «la Pariade» ou sur la plantation, deviendra en quelque sorte le «poteau mitan» des vaudouïsants. Au lieu de les freiner, ces sévices incitent à la révolte et à linsubordination et les adeptes déposeront des offrandes devant lautel et autour du poteau mitan, avec la prière quOgun et Erzulie, Damballah et Papa Legba, exaucent leurs vux. Cest donc cette vision par en-dessous, cette version par antiphrase qui jette une lumière plus nuancée sur la lutte dialectique. Comme le démontre Buck-Morss dans son article «Hegel and Haiti»28, le philosophe allemand en exil à Paris sinspira directement de la lutte des opprimés à Saint-Domingue pour sa dialectique du maître et de lesclave, suivant chaque jour les événements sanglants dans les quotidiens de la mère-patrie affolée par les crimes sanglants et labsence de loi dont la colonie était le théâtre.
Une deuxième autopsie, qui ne va pas laisser indemne la personne criminelle, concerne lépouse Arnaud. Claudine Arnaud, Créole répudiée pour ne pas avoir donné de fils à son mari, dhéritier à lhabitation, et ayant été dérangée nuit et jour par les ébats de son homme avec les domestiques, se montrera capable de vengeances aussi insensées, irrationnelles et cruelles quAnnie Palmer, la «sorcière blanche de Rosehall» que nous livra Herbert de Lisser. Blanc de la Jamaïque, il fait commencer son gothic novel de 1929 par une même scène insensée: Annie Palmer y flagelle sauvagement pour une bagatelle une de ses esclaves et une fois terminée cette torture, elle invite Robert Rutherford à dîner, comme si rien ne sest passé. Quand son visiteur de passage lui demande des explications pour son comportement plus quirraisonné, elle lui dit quils nont pas des sentiments et que «these people have skins as tough as their disposition» (Palmer 1929: 54), argument épidermique qui avait, rappelons-le, légitimé la traite transatlantique, car Las Casas lui aussi crut que la peau noire convenait mieux aux travaux harcelants sous les tropiques et dans les mines. Remarquons par ailleurs que cette «White Witch of Rosehall» était originaire dHaïti, cest-à-dire que De Lisser désigne cette île comme emblématique de la magie noire, même si Annie est la fille dun Irlandais et dune Britannique, même sil y a des soupçons de «passing».
Frustrée, répudiée et éthylique, la maîtresse se métamorphose en monstre de jalousie et nourrit une haine incontrôlable à légard de cette énième concubine dun mari volage. En absence de son mari, complètement bourrée, elle se rend coupable dun supplice qui défie toute imagination:
«La gorge de Mouche palpitait maintenant sans quil en sorte aucun son, et Claudine vit ses yeux sagrandir et vit quelle avait compris, enfin. Elle navait nulle autre intention que celle-ci, se faire comprendre, mais Mouche ayant senti quil ny avait pas de limite, que rien ne pouvait plus larrêter désormais, il devenait pour Claudine impossible de sarrêter.
Ou bien ce fut sa main, ou la lame elle-même qui de son propre chef prolongea le geste, car elle navait pas, elle, projeté quoi que ce soit dautre. Mais voilà, le corps de Mouche souvrit le long dune ligne verticale en son centre et au-delà, comme une banane se fend. La lame traça son sillon dans une épaisseur de graisse blanchâtre; il ny eut pas de sang, bizarrement, jusquau moment où la masse de viscères enchevêtrés sécroula dun coup sur les pieds de Claudine ( ) Elle recula et regarda le grouillement dorganes sur le sol de terre battue. Il y avait autre chose dans cet amas, quelque chose qui palpitait à lintérieur dun sac de peau membraneuse» (119).
Affrontant de pareilles «monstruosités», les esclaves comme Riau sont «pétrifiés», et se disent que ces femmes sont possédées par les pouvoirs maléfiques. Ayant comme seul cadre de référence le savoir vaudou, ainsi que lÉvangile quon tente tant bien que mal de leur inculquer, ils se ressaisissent en invoquant à leur tour les loas capables de les venger. Admirateur de Mackandal, Riau (comme Dessalines) croit quon peut se dédoubler, et envoyer son gros bon ange faire du mal, alors que le ti bon ange reste sur place. Ce principe marassa est encore exploité dans les nouvelles et romans dEdwidge Danticat29.
À leur tour, les marrons qui font irruption dans les respectables «grand cases», vont ouvrir le ventre de femmes blanches; un deux enlève un nouveau-né et se le pique sur sa lance. Riau, là encore, nous décrit limage macabre qui sera récurrente et qui, de surcroît, confirme les hypothèses de rapports interraciaux, exceptionnellement ici du fruit de la Créole:
«Un enfant doré brandi dans les nuages, à la pointe dune lance qui lui transperçait la cage thoracique» (418 / Cest moi qui souligne).
Ce nouveau-né embroché symbolise la Révolution tuée dans luf, ou la démocratie qui, à un stade embryonnaire, ne put croître. Ni-mort ni vivant, ce bébé, comme le ftus de Mouche, symbolise des deux côtés les rêves avortés, les destins de femmes blanches dans un univers où les mariages sont des contrats de propriétés et des alliances de fortune. Signe de linhumanité qui affecte maître et esclave, la mémoire et limpossible oubli persécutent le tortionnaire comme sa victime. Ainsi, nuit et jour Claudine sera-t-elle hantée par une meurtrissure qui la menace dinsanité et de déraison. Tourmentée par son crime, par le fruit quelle a découpé de ses propres mains sur Mouche, elle sera une zombie, une mort-vivante car:
«Dans son délire, la chose lui apparut pour dire que luvre de destruction quelle venait dentreprendre naurait pas de fin. La chose navait pas encore pris une forme humaine; cétait différent, primal, avec un bec et des branchies, humide et suintant, et toujours enduit dun sang luisant et putride. ( ) La chose avait le pouvoir de se métamorphoser et elle lui montrait toutes ses mutations, le protoplasme30 se faisant poisson pour se transformer en un être identique à elle même, tout en lui laissant comprendre que son propre être était aussi dérisoire que quelque bête» (121).
La «poupée blanche» en sinistre étendard, le ftus arraché au ventre de lesclave, le crapaud que Maltrot31 samuse à piquer sur sa canne, animal amphibie qui hantera désormais la procréation contre-nature quest la caste «mulâtre», seront la chaîne dignominies commises des deux côtés: la peau incisée, le corps torturé, le sang bu.
La «chose», ce sera encore le ça, linconscient qui taraude les persécuteurs comme les persécutés, à jamais intranquilles et hantés, comme Sethe dans Beloved:
«Pour un bébé, il est puissant le sort quil jette, dit Denver.
Pas plus puissant que mon amour pour elle, répondit Sethe.
Et ce fut là de nouveau. Avec la fraîcheur accueillante des pierres tombales non gravées; comme celle quelle avait choisie pour sappuyer, dressée sur la pointe des pieds, les genoux grand ouverts comme une tombe. Rose comme une ongle, quelle était, et parsemée déclats scintillants. «Dix minutes, avait-il (le fossoyeur) dit. Ten as pour dix minutes et je le ferai gratis» (Morrison, 1987, trad. française Bourgois, 1989: 13-14)».
Lorsque le capitaine Maillart prend le docteur Hébert à témoin de la bestialité des Noirs, signalant précisément «le cadavre dune enfant, et ce qui rendait la chose encore pire, dune enfant probablement arrachée au ventre de sa mère» (223), il essaie en vain de «raisonner» son interlocuteur:
«Peux-tu imaginer une telle cruauté, une telle bestialité?» demanda le capitaine? «Malheureusement, je nai pas besoin de limaginer», dit le docteur ( ) «Notre époque est celle de la raison, répondit le docteur. Il tira de sa poche le fragment de miroir brisé quil avait ramassé chez Nanon et il en scruta le reflet minuscule» (223).
Lintrus des Lumières irrémédiablement change au contact de ces planteurs obstinés et de ces maîtres cruels. Bien que plus dun soit légèrement superstitieux32, la plupart des Blancs sacharnent contre la malédiction de la croyance vaudou. Le bien raisonnable médecin lui-même, sous le choc de tout ce quil observe autour de lui, altère sa vision sur le monde et les choses. Par ailleurs, il est sous le charme offensif de sa maîtresse mulâtresse, Nanon, qui linitie à cette puissance occulte et au service magique. Dans des moments de crise et de désespoir, il prend consolation en tâtant un morceau de miroir comme fétiche contre le mauvais sort, comme le lui apprirent Nanon et Riau:
«Voilà ton ouanga.
Mon ouanga? Cest lil qui te sert pour tirer au pistolet.
Riau souriait, mais le docteur comprit quil disait cela sérieusement.
Il haussa les épaules, et remit le petit éclat de verre dans sa poche» (510).
Aux antipodes de ce caractère qui sollicite naturellement la sympathie du lecteur, il y a son confrère en médecine, Choufleur. Choufleur symbolisera la science et le Ratio mis au service de la barbarie, lhomme de sciences totalement biaisé par le racisme. Cest encore par le jumelage contrastif de deux personnages ressemblants (docteurs) que lauteur nous montre que le Français Hébert, reproché dêtre un jacobin, dêtre un rationnel qui sympathise avec les «pompons rouges» (petits Blancs, 106), essaiera en vain de contredire les préjugés raciaux33, et à convaincre les Blancs de lhumanité des Noirs, là où son confrère métis a opté résolument pour non pas la négociation verbale mais le patricide.
Pur produit du mimétisme blanc (se parant dune canne, faisant claquer ses bottes, habillé comme un dandy), Choufleur est obsédé par les liaisons incestueuses entre Blancs et Noirs. Il est lhomme de sciences qui emploiera le savoir blanc pour se venger de ce quil est, lui, être hybride, un «écorché-vif» qui sen prendra à son géniteur:
«Noublie pas, commença-t-il, dun ton ferme, sévère, que je tai toujours traité avec considération, avec générosité. Je tai donné de linstruction, je tai envoyé à Paris, sans regarder à la dépense. Je tai donné de la terre, et tes propres esclaves. Choufleur prit un couteau à sa ceinture et passa sa langue sur la lame. Maltrot sétrangla.
Je suis ton père, dit-il, dun ton catégorique. Tu le reconnais?
Oui, Oui. Et je le reconnaîtrais publiquement, si tu veux.
Cest vrai. Et tu mas donné une négresse pour mère.
Il fit une entaille en bracelet autour du poignet de Maltrot, juste au-dessus de la lanière qui le retenait à larbre. Il fit une incision verticale dans la paume et tira sur la peau des deux côtés pour la retrousser sur lépaisseur de chair et de graisse qui se trouvait dessous et continua en tirant vers les doigts comme sil enlevait lentement un gant. Maltrot grinça des dents et il serra les lèvres tandis que le sang ruisselait, mais ne put retenir très longtemps son cri et celui-ci finit par éclater avec une ampleur et une puissance à déchirer le ciel» (277-8, italiques dans le texte).
Alors que cest normalement le père qui reconnaît publiquement ou non son fils, voici maintenant le géniteur implorant tardivement daccepter ce lien de sang. Tout est inversion puisquil est illogique que ce soit le père qui supplie le fils dassumer à présent cette reconnaissance généalogique. Vu que ce furent les maîtres qui déniaient et généralement ne reconnaissaient pas leur descendance mulâtre, le fils va usurper et le nom et la peau du sieur Maltrot. Dans lespoir de se racheter de cette filiation jamais assumée, voici le père se prosterner devant le fils ingrat qui ne se contente pas davoir eu droit à quelques privilèges et à des biens matériels. La question du «sang», le problème du lancinement généalogique est une de ces questions cruciales, une de ces «carrefours» ou dilemmes existentiels qui vont mener à la folie et à la déraison ceux et celles qui en subissent tous les contretemps. Il en va de même dans Aube tranquille où Sonja se venge sur Carmen, une des nombreuses concubines de Wolf, planteur suisse complètement lâche, incapable darrêter les mains et la bouche meurtrières de son épouse féroce. Celle-ci fait punir et amputer, brûler vif et écorcher pour des bagatelles, comme il devient clair dans sa version de lincident innommable:
«Boto incise la peau à la base du cou, introduit dans létroit orifice une mince tige de palma-christi préalablement évidée, il souffle, la peau gonfle immédiatement, le décollement comme un chuintement dabord, presque imperceptible, puis les veinules craquent, fixent la lancinante déchirure dans la gorge de Carmen, derrière les persiennes de mon bureau, jassiste à la lente agonie de la chair, je ninterviens pas » (20).
Là encore, le sadisme de la Créole frôle linimaginable. Nulle part ailleurs ai-je rencontré une torture aussi perverse, enlèvement de la peau quon réserve normalement à des moutons, afin de la traiter après labattage. Cest exactement ce que la Blanche a en tête, puisque Sonja non seulement crie à son contremaître de saler sa chair et de loffrir en pâture à ses frères de misère, mais encore de traiter la peau:
«Tannez la peau, je la veux séchée, traitée et vernissée
pour quoi faire?
une descente de lit unique au monde» (21).
Aube tranquille nous fignole des descriptions qui flagellent le lecteur de stupeur. Comme Morrison, Fignolé et Smartt-Bell pratiquent à dessein cette écriture violente, le «cannibalisme à lenvers» que Carpentier donne à comprendre par lintrospection de Ti-Noël, esclave qui, automatiquement, en vient à associer des têtes de veaux avec les têtes de Blancs bientôt décapités, dès louverture du Royaume de ce monde (1954).
Livré aux mains de son fils qui a le visage bariolé de taches, le planteur Maltrot attend une vengeance tout aussi impitoyable et sanguinolente que celle à laquelle osent penser Morrison et Fignolé. Ce personnage blanc rivalise avec Arnaud, le plus vilain, le plus hypocrite. Sieur Maltrot na pas moins que son fils volé son nom, puisque son patronyme, puisquil a fait «trop de mal», et quavec embonpoint, il marche au trot. Puisquil soutient que le produit dun rapport interracial nest pas «humain», tout en couchant avec des négresses, il en paiera les frais. Bâtard qui a étudié la médecine à Paris, Choufleur revient dans la colonie, et enlève littéralement ce qui lui fait défaut pour être traité comme un être humain, un égal de son père, la peau blanche. Lorsque cet être ambigu, dont «il était difficile de déchiffrer une expression sur ces traits brouillés par les taches de rousseur» (137), cherche à se venger de sa laideur, de sa déconfiture physique, il ne recule pas devant son savoir-faire médical. Fignolé oppose ici le médecin humanitaire et altruiste, le «médecin sans frontières», Hébert qui apprendra au contraire des recettes et la pharmacopée des «docteurs-feuilles», au médecin motivé dès sa naissance à se venger du sort et de lopprobre qui lui sont réservés à cause dune incidence génétique. La science se rend ici au service du sadisme le plus cru.
Il ne sera dailleurs pas le seul à jurer sur la peau des Blancs et qui savoure une joie malade à arracher la peau des maîtres. Jeannot et sa bande ont «skinné» des victimes et des prisonniers de lautre «race», comme en témoigne dans son verbiage à lui, Riau:
«On a fait tomber de leurs chevaux [une bande de jeunes Blancs] et Jeannot a ordonné quon les écorche, pour renvoyer leurs peaux là doù ils étaient venus, comme un signe. Mais la peau du Blanc est tellement mince quon na pas pu en arracher une seule proprement en la gardant entière. À la fin, ils sont restés par terre tout écorchés sur la braise et les cendres du champ de canne, à crier et supplier quon les tue ( )» (214).
Les scènes, on en reviendra facilement, exigent une audace évidente de la part de lauteur. Mais à chaque barbarie de Jean-François Papillon, de Boukman Dutty (esclave ayant transité par les Îles anglaises), de Georges Biassou et de Jeannot Bullet (105) sur la Plantation Bréda (chapitre V), ou chez les Lambert (chapitre XI34), lauteur a fait comprendre quil y avait funestement un exemple blanc. La «masse servile» na fait quexploiter une brèche dans le dam du système tortionnaire et lunivers concentrationnaire, et recourt exactement à la même barbarie sanguinaire. Et de fait, la bande de Riau, menée par Jean-François, Charles Belair, Biassou, Dessalines, vont se rendre coupables dinfanticides et de tortures spectaculaires:
«Riau restait dans la tente pour parler et écrire avec les Noirs, car il ny avait plus de Blancs parmi nous, plus de prisonniers pour nous aider à écrire et organiser les choses. Quand il y avait de lécriture à faire, cétait Riau qui sen chargeait, ou Charles Belair (433). ( ) Notre nouvelle façon de faire (tuer) à bien marché. Au début, tout au début après que Boukman eut dansé et quon eut allumé le feu et que le sang eut coulé, nous combattions comme si nous avions dansé les danses de petro. On y allait en foule en criant et en tapant sur les tambours et en soufflant dans les conques, et presque tout le monde était commandé par le loa, ou alors il était à moitié dans notre tête et à moitié dehors. Nous étions nombreux, et les Invisibles nous chevauchaient, et nous allions peut-être tuer tous les Blancs, ou alors si cétaient eux qui nous tuaient nous irions simplement rejoindre les Morts et les Mystères dans lÎle sous la Mer, là où cest chez nous, en Guinée» (434).
Il transparaît clairement de cette pensée de Riau que le désordre régnait, et que leur force surnuméraire venait de leur croyance dans les loas. Toute une série de vengeances sanguinaires, de rébellions et de massacres, de tortures ont certes ainsi été rendu possibles, parce que ce ne furent pas les Noirs, mais leurs «ti gros anges» qui commettaient les atrocités à légard de Blancs, desclaves obéissants, de femmes de couleur complices du jeu dialectique. Dans ses mots, Riau rapporte comment lauto-mutilation est le seul antidote, le seul sauf-conduit pour Claudine. La «sorcière» tient à distance les malfaiteurs et les violeurs:
«Le «Congolais»35 a fait le tour de la charrette pour les admirer pendant que nous restions tous à regarder. Les Blanches avaient déjà tellement servi quelles nétaient plus que des paquets de chiffon pleins de sang, et nous les aurions certainement tuées jusquà la dernière sil ne sétait pas passé quelque chose de bizarre. La Blanche qui menait la charrette ne ressemblait pas aux autres, ni à aucune des Blanches que jaie jamais vues. Elle sest mise debout ( ) Quand elle a parlé sa voix était comme celle du loa. ( ) Nous navions pas pensé quune Blanche pouvait se couper le doigt pour échapper à un piège et quand nous lavons vu, nous navons plus su quoi faire delle» (212-213).
Au cur des ténèbres
Nous faire comprendre lenchaînement de coups et contre-coups, la concaténation dattaques meurtrières et de contre-attaques plus sauvages, les murs dépravées de la société coloniale, et donner une étonnante consistance à des personnages-esclaves non «acculturés»36, me semble une réelle réussite dans ce roman où la structure des chapitres alterne avec les loisirs de lépoque, avec les préciosités et les galanteries de cette fin du siècle de Lumières, siècle de libertinage et de séduction, siècle hypocrite où les femmes et les Noirs navaient pas de droits, uniquement des devoirs.
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| Madison Smartt-Bell |
Malgré la complexité de lépopée, les intrigues dalcôves, les mulâtresses couchant avec les Blancs, les Blanches (Isabelle, la sur de Hébert) couchant avec les Espagnols, voire avec des métis indiens, des Ibo violées par des maîtres, des abolitionnistes opposés aux royalistes, les visiteurs blancs (progressistes, comme Hébert), opposés aux dynasties de Créoles défendant à tout prix leurs titres et propriétés, Smartt-Bell réussit à nous rendre les extrémités sans avoir exagéré. Qui a lu Conrad (autre roman encyclopédique) et lhistoire des têtes piquées, ainsi que Coetzee sur lapartheid, les romans sur les génocides rwandais en 1994 et 1996 (commissionnés par FestAfrica 199937), sait que lhomme devient un monstre dans des conditions inhumaines que produit lHistoire.
Remplissant de nombreuses lacunes (la population des esclaves qui furent des Nègres «congos» dans le vaste mouroir que fut la plus riche colonie française), que ces bossales étaient moins malléables que les «esclaves deau douce»; que le vaudou fut une poche de résistance, en même temps quun moteur daction aveugle, au lieu dune interprétation marxiste (C L R James), postcoloniale (Aimé Césaire, Édouard Glissant), ce roman historiographique restitue de manière saisissante et crédible le chaos complet qui a finalement eu raison de Louverture et de Dessalines. Léchec du processus démancipation et de démocratisation se dessine en filigrane... Et de fait, Smartt-Bell rappelle comment la montée au pouvoir dAristide est désignée par le peuple haïtien comme la Seconde Révolution, et tristement, voici ce leader déporté à son tour, enlevé de lîle par la puissance néo-colonisatrice, les États-Unis.
Kathleen Gysselst
http://www.ua.ac.be/postcolonial
Related info:
Research Field: Afro-Caribbean and African-American literature.
Kathleen Gyssels is professor of Francophone postcolonial literatures at the University of Antwerp (UA). Her research focuses on Afro-Caribbean and African-American literatures, and is situated at the crossroads of Francophone studies, post-colonial theories and comparative literature. In her course on Colonial and post-colonial authors: Theory and Practice in the Department of Romance Languages and Literatures (UA) she deals with notions as intertextuality, the mixing of genres, post-coloniality and post-modernity.
Notes:
| 1. | Larticle présent a été présenté lors dun colloque bilingue «Beyond the Islands, Extending the Meaning of the Caribbean», LSU, du 21 au 24 avril, à Baton Rouge. Le texte paraîtra de façon raccourcie en anglais dans les actes. |
| 2. | Entouré de protestations (SOS diaspora haïtienne, par lécrivain L.P. Dalembert, de pétitions dintellectuels (Syto Cavé, Yanick Lahens, Lyonel Trouillot), le Bicentenaire sest soldé dans la destitution et le départ, sur ordre de Washington, du président Aristide. Or, tous les soubresauts et manifestations, tous les NON collectifs et les défenses des libertés, bref, tous ces regards sont seulement passagers, lattention prêtée à Haïti temporaire. |
| 3. | Voir Renée Larrier, «DuSable, Douglass, and Dessalines: The Haytian Pavilion and the Narrative of History», in Writing Under Siege. Écrire assiégé, Kathleen Balutansky & Marie-Agnès Sourieau, éds. Amsterdam/NewYork: Rodopi, 2004: 39-59. Coll. «Francopolyphonies». |
| 4. | Pour une discussion de la tradition sudiste et plus particulièrement de Soldiers Joy, je renvoie à Southern Fiction since the Sixties de Suzanne W. Jones (Johns Hopkins UP, 2004). |
| 5. | Lire «Mines of Stones, With or Without the Spirit alongside ‘Le Cordon de lOuest», Harpers Magazine, Jan 2004, on line: http://www.findarticles.com/cf_0/m1111/1844_308/112905952/p1/article.jhtml |
| 6. | Depuis le Discours antillais, Glissant sapproprie lunivers faulknérien et le «stream of consciousness» de ce grand auteur canonique, au point de simposer ses techniques narratives (dans Malemort, notamment). Plus récemment, dautres Antillais, établis aux États-Unis, sen inspirent, comme Maryse Condé dans son roman de retour à la Guadeloupe, Traversée de la mangrove (1989). Récit de voyage bien atypique, Faulkner, Mississippi (1996) est à la fois un traité de poétique que des commentaires sur les contrées du Mississippi quil lui fut donné loccasion darpenter pendant ses années de Distinguished University Professor à Louisiana State University. V.S. Naipaul tint lui aussi un carnet de bord de ce même voyage qui lui provoqua de similaires «chocs de reconnaissance» de sa Trinidad natale dans À Turn in the South (traduit comme Une Virée dans le Sud). |
| 7. | Dans Éloge de la créolité, Bernabé, Chamoiseau et Confiant appellent la Louisiane une terre créole: «il nexiste évidemment pas de frontière étanche entre les zones de créolité et celles daméricanité. Au sein dun même pays, elles peuvent se juxtaposer ou sinterpénétrer. Ainsi aux U S A, la Louisiane et le Mississippi sont en grande partie créoles, tandis que la Nouvelle Angleterre, ou ne vivent au départ que des Anglo-Saxons nest quaméricaine.» (31-32) |
| 8. | Pourtant, Toni Morrison épingla la présence africaniste dans luvre faulknérienne qui fascine tant les Antillais. Dans Blancheur et imagination littéraire, (Paris: C Bourgois, (1992), trad. française 1993), elle dénonce le fait que la présence taraudante, invisible, des Africains-Américains chez les auteurs canoniques (Poe, Hemingway, Cather, OFlannery) nait pas encore reçu toute lattention critique. «À peu dexceptions près, la critique de Faulkner réduit les thèmes majeurs de cet écrivain à des «mythologies» discursives et traite des dernières uvrescentrées sur la race et les classes socialesde mineures, superficielles, marquées par le déclin.» (35) Et Glissant dapprouver: «Ne sera-t-il pas compté pour misérable daborder des uvres si importantes par ce qui, de vrai, en apparaîtra comme un aspect si forcément secondaire, eu égard aux dimensions de ces uvres et à ce quelles découvrent? Comment pourrait-on réduire la Comédie panthéique de Faulkner à ce quil a pu dire ou ne pas dire de la question noire aux États-Unis?» (Faulkner, 13) |
| 9. | Russell Banks, «Who Will Tell the People, 20th Century American Literature», Harpers Magazine, June 2000. |
| 10. | Voir Charles Arthur and Michael Dash, Libète. A Haitian Anthology, 1999. |
| 11. | Au même titre, Le Nègre du paradis (Sacred Hunger, 1992, trad. française, 1994) du Britannique Barry Unsworth, illustré en couverture par la même image du tableau de Francis Briard, «La Proclamation de la Liberté des Noirs aux colonies» (1849), serait à considérer comme un auteur caribéen vu son intérêt pour la «réécriture» de lHistoire caribéenne, comme le remarque lauteur de Crossing the River (1993, La Traversée du fleuve, 1996), Caryl Phillips. Ces deux auteurs ont par ailleurs fait lobjet de plusieurs études comparées. |
| 12. | Continental Drift est inégalé comme roman sur les boat people, tant par sa magnitude et amplitude, par le portrait de tous les maillons dans la chaîne dun esclavage moderne: des passeurs (haïtiens et autres) aux passagers et aux Américains qui en pleine mer viennent chercher la marchandise. Lattention pour les différentes escales (Biscayne Beach, North Caicos Island, aux Bahamas, ) ne fait quéclater lextrême détresse des clandestins créolophones, qui sont démunis de cartes ou de connaissance géographique, ou encore de compétence linguistique pour parler ou déranger leurs trafiquants négriers, Jamaïquains, Bahamiens et Américains. Mais ce sont les pratiques inouïes de violations des droits de lhomme, de viols systématiques de femmes et de jeunes hommes à bord des bateaux qui renversent le lecteur ignorant ou insoucieux quant aux traversées illicites qui sont renversantes. Que ce soit dailleurs dans la zone caribéenne, ou ailleurs, ces trafics clandestins, de marchandises (de drogues dans le détroit de Gibraltar) ou dhommes (Marocains qui fuient vers lEspagne), il sagit de «pages dactualité» négligées, trop honteuses, vite effacées. Dionne Brand est une autre Caribéenne à faire éclater dans toute son horreur la prostitution caribéenne et le marché des drogues dans At the Full and Change of the Moon (1999), à travers la vie de «Soft Man» à qui on colle un kilo de coke après lavoir violé, et quon lui envoie délivrer la marchandise en haute mer à dautres malfrats. Dans Continental Drift, bientôt porté à lécran, Banks nous confronte à la misère humaine, à limpensable que vit et subit une jeune Haïtienne, mère violée chaque nuit dans la cale du bateau, en présence de son neveu et de son bébé. Là encore, la langue et le langage sont centraux et la non-communication entre les anglophones/américanophones et les créolophones ne fait quexacerber le désespoir et la perte incommensurables de ces êtres ballottés. Dans Cloudsplitter (1998), Banks raconte à travers les mémoires fictives du fils de John Brown, la lutte de labolitionniste et martyr blanc qui déclencha la guerre civile entre le Sud et le Nord aux États-Unis. |
| 13. | Voir Pierre Deslauriers, «African Magico-Medicine at Home and Abroad: Haitian Religious Traditions in a Neocolonial Setting; the Fiction of Dany Laferrière and Russell Banks», in Mapping the Sacred, Religion, Geography and Postcolonial Literatures, Jamie S. Scott and Paul Simpson Housley, eds. Amsterdam/New York: Rodopi, 2001: 337-353. |
| 14. | Mais lérotisme qui préside à lévocation de la Révolution haïtienne est bien souvent plus que de la paillardise; il est imprégné dun inquiétant sadomasochisme. Les corps noirs dénudés se tordent sous le fouet manuvré par les colons, leurs commandeurs ou leurs épouses. ( ) Ce mélange dérotisme et de sadisme inspire par exemple les titres de la tétralogie romanesque de Robert Gaillard publiée en 1971 et 1972: La Volupté et la Haine, La luxure du matin, La chair et la cendre, Désir et liberté. Des nuits chaudes du Cap français de Hughes Rebell (1920) à All Souls Rising de Madison Smartt-Bell (1995) la Révolution haïtienne est bien représentée dans la littérature pornographique. (Hoffmann 1999/2000: 364) |
| 15. | Le stéréotype de la «tragic mulatto», de la mulâtresse au tempérament chaud, mais en même temps instable, est ici suggéré comme un puissant «aimant» sur le célibataire cultivé quest Hébert, qui servira de médiateur entre les abolitionnistes et les royalistes. |
| 16. | Ce qui semble ailleurs constituer la recette du succès décrits mièvres tels que Chroniques abysiniennes ou La Fosse aux serpents de lOugandais Moses Isegawa, ou Chronique de la dérive douce dun Dany Laferrière. |
| 17. | Journaliste français, Trillard publia déjà des nouvelles ayant pour objet Haïti et la prostitution dans la capitale port-au-princienne, dans Quatre sous et un dromadère (2000). Dans son premier roman, Le Maître et la mort (2003), cest par le biais de notes rétrospectives que limportance de la religion, «opium du peuple», nous est rappelée. Lexhortation des masses opprimées à la résignation et à la ferveur religieuse est une constante depuis deux cents ans: les succès fous des sectes, des Églises pentecôtistes et adventistes, quand bien même elles exploitent à leur tour les innocents et les naïfs, est le sujet de Trillard, dévoilant, à côté de gangrène nationale, les dessous des églises haïtiennes. |
| 18. | Si le premier sens du verbe est «semer et déchaîner la révolte», il signifie aussi un mouvement émotif, de «transport», ainsi que spirituel («soulever vers Dieu»), ce vocabulaire étant par ailleurs fréquemment employé dans les paratextes haïtiens, je pense à Lyonel Trouillot, à Émile Ollivier, qui lemploient souvent dans ce sens-là. |
| 19. | Toute une collection de Créoles passent la revue: entre Claudine Arnaud, souffrant les infidélités de son mari dans léthylisme et la conduite irraisonnée, et Isabelle de Cluny, qui présente lattitude inverse, cocufiant son mari (passage préféré, à en croire le choix par lauteur, «The Writers Cut»), et Mme Lambert, lépouse-mère plutôt compatissante, il y a la très jeune veuve Elisa Thibodet, sur de Hébert, mariée pour la fortune à une «fripouille» qui (heureusement pour elle) trouve la mort dans la fièvre jaune, ce qui lui rend sa liberté, convolant avec un descendant dun cacique arawak, beau personnage qui nous rappelle un peu le «Noble sauvage» de Rousseau. |
| 20. | De collections de porcelaines aux verres de cristal, de papiers huilés en guise de carreaux de fenêtres aux animaux domestiques (le singe de Nanon), les costumes de lépoque (Nanon habillée «à la chinoise» 163), ceux portés par les Grands Békés et par leurs bâtards affranchis (Choufleur shabillant comme un vrai dandy). Lors du soulèvement, les Noirs révoltés samusaient à se déguiser et Smartt-Bell décrit leffet dune mascarade grotesque et ridicule, tant les insurgés mettent les robes de travers et ne savent se débrouiller des lacets et des foulards, parade carnavalesque qui ferait rire, si la situation nétait pas si tragique. |
| 21. | Le roman nous rappelle le grand nombre de mulâtresses dans la colonie qui soit étaient des prostituées (demi-mondaines), soit des maîtresses de colons. Lattrait pour les femmes de couleur, la vie mondaine au Cap est rendu à travers une de ces précisions dont lauteur a le secret: le gouverneur Blancelande, le sieur Maillart et le docteur se divertissent dans une soirée de théâtre en compagnie de beautés féminines dautant plus troublantes que métisses: «Jasmine, Cloé et Nanon partageaient avec Fleur la loge la plus proche ( ) Elles étaient toutes les quatre minces et ravissantes, presque blanches de peau quel que soit le degré de métissage, et leurs toilettes comme leurs coiffures en auraient remontré aux dames de la cour. Elles ne répondaient au badinage des officiers avec la coquetterie maniérée des demi-mondaines françaises, mais avec une langueur tranquille sous laquelle se devinait la sombre énergie des vagues qui ondulent dans la mélasse» (88). |
| 22. | Cette république dont la loi fondamentale est lincohérence. Trop dincertitudes, trop de contradictions, trop daberrations pour quun esprit en supporte les contrecoups sans dommage, et cest ainsi que la république a fait de son peuple tout entier une société schizophrène. Cest un phénomène qui sobserve tous les jours, un quotidien hanté par la perte du sens commun où tout le monde bascule chacun son tour, les femmes et les hommes et les jeunes comme les vieux, et il nexiste dans ce quotidien aucune parenthèse de temps, aucune parcelle où reprendre pied. Et voilà ce pays dont les habitants devenus enragés en arrivent à se mordre les uns les autres» (Trillard 2003: 35). «Cest la longue tradition de violence de ton pays, celle que tu racontes. Tu as étudié tout ça de loin dans le sûr refuge que toffrait la Rance, celle là même qui fiance aujourdhui ton retour vers les origines. Ton frère mort sous la main des macoutes de Jean-Claude. Daccord. (
) Dautres morts, décédés dans les mêmes conditions ou à peu près, mais sur ordre de papa Duvalier cette fois, François fondateur de la dynastie. Avant ceux-là encore, (
).
Et nous retournons tout de go à aujourdhui au vingtième siècle finissant, en sa dernière année, dans lactuelle république hallucinée de lex-prêtre et ex-président Jean-Bertrand Aristide, lextrêmement nuisible Titid manuvrant quimportent les moyens, quimporte le coût de nouveaux Jerryson proprement saignés, pour récupérer son palais et les affaires qui vont avec.» (Trillard 2003: 49) |
| 23. | Certes, nous connaissons les ouvrages (essais: Aimé Césaire: Toussaint Louverture 1981), pièces de théâtre (Édouard Glissant: Monsieur Toussaint), poèmes (Wordsworth, «Sonnet For Toussaint», encore Césaire dans son Cahier dun retour au pays natal («Ce qui est à moi, une cellule dans le Jura») et les romans (Bug-Jargal, de Victor Hugo, le sonnet de Lamartine, etc.) qui ont représenté la fameuse rébellion qui a causé la ruine de la riche colonie française, lémigration des planteurs vers les Amériques et les Antilles |
| 24. | Toute une littérature négrophobe recycle le cliché du primitif barbare et cannibale sauvage: pensons à Bug-Jargal (Victor Hugo 1846), si des négrophiles comme Wilhelm Von Kleist (Les fiançailles de Saint-Domingue, 1811) peignaient les «gens de couleur» comme des rusés, des opportunistes de mauvais aloi. |
| 25. | Le titre «maître du carrefour» renverrait au surnom Louverture, tant Toussaint est celui qui comme papa Legba «ouvre les barrières», se trouve au carrefour de plusieurs continents (lEurope, lAfrique, lAmérique latine) et taille une brèche dans lHistoire du prolétariat noir en quête démancipation. Smartt-Bell conçoit trois volumes autonomes qui toutefois se complètent, tellement il se réalise quil faut des milliers de pages pour venir à bout de la vie de celui qui, selon lexpression de C.L.R. James, ne fit pas la Révolution, mais la Révolution le fit. (Childers, WAG interview, en ligne). |
| 26. | Bien quappelée de compte rendu en compte rendu «roman daventures» ou «roman historique», le tréfonds des antagonistes plaide pour «roman psychologique» dans la mesure où il déploie la scène hégélienne originelle: celle du maître face à lesclave. En effet, ce roman fleuve aux monologues intérieurs, a une riche polyphonie, transporte le lecteur dans lâme tourmentée de celui et de celle qui opprime, ainsi que de celui ou de celle qui subit loppression. |
| 27. | Daprès la soi-disant cérémonie vaudou qui serait à lorigine des révoltes, et où lon sacrifiait un porc: Hébert assistera à linverse. À lHabitation dArnaud, le planteur sacrifie une de ses nouvelles acquisitions, une jeune Ibo ayant accouché dun enfant de la «Pariade», quelle avait aussitôt tué, au grand dam dArnaud qui enrage «jai payé ça douze livres» (39). Capable dune punition aussi inhumaine, tranchant les poignets avec une hache en présence de son invité, Arnaud incarne la «race» la plus ingrate, insensible et «acculturée» à lenfer quest lhabitation. |
| 28. | Critical Inquiry, 26.4 (Summer 2000). |
| 29. | Tarver, Australia, «Memory and History in E. Danticats The Farming of Bones», MaComère, Vol 5 (2003): 232-242. |
| 30. | Signalons le vocabulaire médical: «coccyx, diaphragme (29), chair membraneuse (29), la carotide, etc. » (30). |
| 31. | Les noms sont à chaque fois très bien choisis, détail quon apprécie davantage dun auteur anglophone. La sur de Hébert ne sest-elle sest toquée de ce métis parlant espagnol, vivant en harmonie avec la nature, nostalgique du temps ante-colonial? Le veule et vil personnage Maltrot (marcher au trot: prendre le trot, petit trot, grand trot) mérite bien son nom, de même quIsabelle de Cigny (la cygne ), au cou de cygne et tant dautres. |
| 32. | Il devient clair que dans ce «laboratoire» de créolisation que fut lunivers de plantation, maître et esclave se soient réciproquement altérés. Question connexe, tout à fait hégélienne, est-ce quassister à de pareils événements incroyables change un homme? En quoi? Dune brute sanguinaire, Riau devient petit à petit convaincu que Louverture, quil voit maudire le comportement sadique de Jeannot, a raison. Il cessera dembrocher les oreilles des Blancs tués sur une cocarde. Quant au docteur Hébert, non seulement il a vu, de ses yeux vu, dautres méthodes de guérir dans lîle, mais il adopte quelques rituels expiatoires que lui apprend sa maîtresse mulâtresse en qui il se perd complètement. Le Français éclairé finira par rester dans lîle, par y fonder une vie avec une femme de couleur, assumer la paternité de Paul: nouveau monde ensemble avec sa sur Élise, malheureuse avec «une fripouille» (36) au «charme canaille», et qui a quitté son mari Thibodet pour un Caraïbe, trafiquant darmes avec les Espagnols du côté de Dajabon, Xavier Tocquet |
| 33. | Une phrase de Monsieur Panon résonnait encore à lesprit du docteur: «Je nassimile le nègre ni au singe, ni à lhomme européen.» (170) Contredisant le métissage comme contre-nature, il essaie de rétorquer: «Si un homme copulait avec une brebis ou avec un canard, leur union serait stérile. Il en va ainsi pour toutes les créatures.» (170) Ces opinions rationnelles nintéressent guère les planteurs, qui ont pourtant des maîtresses noires. |
| 34. | Dans la bouche de Riau, cette scène de viol des femmes et de lépouse du maître, pendant que le maître regarde, devient très sadique: «son corps dénudé remuait sur le plancher comme un poisson écaillé, les épaules allant et venant comme des nageoires hors de leau. Comme celui qui lavait arrangée comme ça était assis sur sa tête et incapable de trouver une meilleure position, Riau a été le premier à lui tomber dessus» ( ) (208). Sous leffet de la strangulation le membre du maître sest dressé et le commandeur a crié à tue-tête: «Regardez, le maître est prêt à prendre son plaisir!» Mais il a serré trop longtemps et le maître est mort. Le commandeur sest redressé haletant et suant (208). |
| 35. | «le Congolais» est la seule traduction malheureuse que nous avons trouvée: il sagit de «nèg Congo», qui désigne en fait des esclaves deau salée, qui viennent de débarquer, par opposition aux nègres nés dans lîle, et réputés de ce fait plus docile et plus acclimatés à lunivers de plantation. Le «nèg Congo» ou le Bossale (cf Condé) est le «sauvage» le plus revêche et le plus rebelle au système. Ce nest pas du tout un «Congolais», désignation dune nation qui nexistait pas encore à lépoque des faits. À la fin du XVIIIième siècle, les négriers et commerçants appelaient le Congo une vaste région de lAfrique centrale, toutes nations confondues. |
| 36. | Riau nous décrit le fétiche-ftus sur une pique: «Jeannot marchait en tête en brandissant un bébé blanc au bout dune pique. Cétait un nouveau-né, ou peut-être même nétait-il jamais né, mais il remuait toujours ses petits bras et ses petites jambes comme une grenouille quon embroche sur un bâton». (213) Cette image hantera le docteur Hébert au point de le déranger aux moments les plus tendres vécus avec sa belle maîtresse, Nanon. |
| 37. | A Wabéri publia Moisson de crânes (2000), Tierno Monénembo LAîné des orphelins (2000), Boubacar Boris Diop, Muramb: Le livre des ossements (Stock, 2000), Monique Ibouldo Murekatete (Fest Africa éd. 2000). |


