Aller au sommaire de ce numéro de Tanbou/Tambour, Été 2003

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Poèmes en Français


Poème de Denizé Lauture

Cet homme universel

Cet esclave
Cet Africain
Ce Noir
Cet homme
Nommé Toussaint!

Cette île
Cet océan
Ces montagnes
Cette plantation
Nommé Bréda!

Cet esclave de l’île
Cet Africain de l’océan
Ce Noir des montagnes
Cet homme de la plantation
Ce Toussaint Bréda!

Ces esclaves révoltés
Cette colonie
Cette Europe
Cette barbarie!

Ce phare
Cette étoile
Cet éclair
Cette Ouverture!

Ce phare éclairant les révoltés
Cette étoile illuminant la colonie
Cet éclair zébrant l’Europe
Cette ouverture contre la barbarie
Ce Toussaint Louverture!

Cet homme né esclave
Cet esclave vétérinaire
Ce vétérinaire meneur d’hommes
Ce meneur d’hommes guidant l’humanité
Ce Général Louverture
Tout Saint!

Cet ultime forgeron de la fraternité
Cette foudroyante comète de la liberté
Cet aveuglant soleil de l’égalité
Ce titan de l’humanité!

Ce TOUSSAINT BREDA LOUVERTURE
Cet homme universel!

—Denizé Lauture Septembre 2003
Professeur à Saint Thomas Aquinas College, à New York
Auteur de Running the Road to ABC, 1995
Pour observer le bicentenaire du martyre de Toussaint Louverture.
Read the English version of this poem in “Poetry in English


Poème de Jean-François Grégoire

À l’approche de l’hiver, pensez à ceux qui dans le froid, recherchent tout simplement la chaleur humaine pour passer comme il se doit, un Noël de joie, sous un toit… Dans un monde où les valeurs humaines sont bafouées au quotidien, où la standardisation et l’universalité gèrent nos modes de vie, vagabonder dans l’imaginaire de la poésie est peut-être la solution pour retrouver des instants de répit et de consolation, mais… Et après… Devons-nous vivre en marge de la société ou s’y insérer en tolérant les différences qui nous grandissent dans l’échange? Sommes-nous des donneurs de leçons avec comme seule arme, notre crayon? Devons-nous décrire les mensonges et décrier les vérités de notre société en n’arpentant que les quatre coins de notre salon? Je partage l’opinion de Lessing quand il disait: «Il n’y a pas de grandeur où il n’y a pas de vérité». Ceci est beau, ceci est grand mais la vérité est l’arme de l’impertinent et le mensonge reste et restera celle du conquérant. Je suis poète amateur et non conquérant professionnel, je décris et ne décrie mais j’essaie de communiquer pour exister et tendre la main à ceux qui, dans le désarroi, s’accrochent à un souffle de vie, à une voix, à un toit. N’ayez pas peur de brandir les banderoles de l’injustice, claquant dans un vent messager, les mots qui décrivent et dénoncent les maux des puissances infernales.

Des Mois Sans Toit

Triste est la vie sans toi,
Triste est la nuit sans toit.
Sans toi la vie me tue,
Sans toit la nuit nous tue.
L’espoir rougit nos sangs
Mais, le sang sans la vie,
Ne ressent plus l’envie.
Je vis en gémissant
Et je meurs de non vie
Car, je suis sans logis
Pas d’emploi, pas de mois.
Pas de mois, pas de toit.
Pas d’emploi sans toit,
Ni de vie avec toi.
Honte aux hommes sans foi
Qui trahissent nos voix,
Préférant la gestion
D’un immeuble vide
Aux êtres moribonds
Glacés et livides
Cherchant comme il se doit
Dignité sous un toit.
Les hommes cupides
Assoiffés de grandeur
Aux regards avides,
N’accordent leurs faveurs
Qu’aux malins agioteurs
Spéculant sur le dur
Ne pensant qu’au futur
Sans richesse de cœur
Payés pour regarder
L’action bénévole,
Ils savent contempler,
Les mains dans les poches,
Oubliant l’obole
Pour ceux qui s’accrochent
Pour un franc à la vie,
Pour un toit, un sursis,
Implorant dans le froid
La chaleur humaine
De leurs égaux en droits,
Sans dédain ni haine.
Voyez, hommes d’État,
Cette pancarte-là
Qui, non loin de chez vous,
Défie ces grippe-sous
À revoir leurs copies
Bien truffées d’inepties,
Montrant l’impéritie
Des seigneurs du gâchis:
«Ci-gît être sans vie
Né de la gabegie
Des vils rois du gaspi
Traînant sur l’incurie».

—Jean-François Grégoire France


Poème de Huguens Louis-Pierre

Le géant qui dort

le sang guerrier dans tes veines
a réincarné le débat soleil-lune,
le duel ciel-arc-en-ciel,
la lutte Spartacus-Rome.

arme de vengeance, le dard criminel poignarde
le flanc lugubre de la nuit
glaive impitoyable, massacre révolutionnaire
odeurs sauvages, fleurs sauvages aux pétales d’absinthe
pour qui donc sonne le glas?

sur le mont Olympia perchée,
Lady Liberté crache malgré elle quarante coups de canon,
quarante coups d’hommages au front vainqueur du nègre marron
hommages à la Rochambeau!
palmiers, parades de feu d’artifice au Champs-de-Mars
au 1er janvier 2004, que sera-t-il de tes deux siècles de liberté?

le génie de Toussaint,
la bravoure de Capois et le flambeau de Dessalines,
du volcan des exploits font éruption
mais sur le rivage de l’oubli s’éteignent sou peu.

la vierge violée crie à tue-tête
mais hélas! le bras d’airain du guerrier dort à poings fermés
Haïti, fille aînée de tes sœurs affranchies
toi dont le cri de lambi a lui seul le joug colonial fait trembler,
toi dont le bras d’airain, la bannière-liberté brandit le premier.

le soleil d’espoir se lèvera-t-il plus jamais sur tes joues fanées?
le destin rendra-t-il un jour les raisins de ta vie moins amers?
toi, le premier, qui rompis le fouet-torture-esclavage
mais aujourd’hui hélas!
aux mamelles du Nouveau Monde encore tu demeures rachitique.

ainsi le nain sur le géant l’emporte
aussi la tortue dépasse-t-elle le lièvre
l’oiseau de proie a la charge revient;
dans son bec impérialiste, emporte ton dernier grain-trésor-espoir.

la vierge violée, exploitée, a nouveau crié à tue-tête
sa voix lugubre déchire le voile de la nuit
son fiel amer tresse les lanières de sa misère noire
mais pour la défendre, pour la consoler, hélas!
le géant bafoué, ivre d’illusions, dort encore à poings fermés.

Espère toujours

Mon avenir comme toi jeunesse,
Sur mes yeux ambitieux, s’inscrivait au clair-fontaine
Excelsoir! point de limites, point de frontières
Mais qu’est-il donc arrivé à mes rêves d’or?
Hélas! la course aux agiles n’est pas toujours,
Ni aux vaillants la guerre
Donc et mes ambitions! et mes luttes!
Mes efforts sont-ils à vide déployés?
Le temps digère le vide
Le présent bascule le passé et sourit à l’avenir,
Pourtant mon présent à moi du passé n’est plus qu’un rappel
À avant-hier et peut-être à demain quasi identique
Tirée par les rênes des secondes éphémères
La lutte des minutes prend fin
Plus de temps, moins de temps: foutaise
Car mes rêves et mes ambitions déjà au vent sont tous envolés
Mais l’horizon à mes yeux un jour s’éclaircira
Oui, l’optimiste de la vie en moi palpite encore.

Et toujours je veux espérer
Car le nuage est triste pourtant quand l’éclair l’illumine sourit
Et la source s’affaiblit pourtant des pluies du printemps renait
De même, Haïti mère-patrie, quoique naufragée, espère encore
Humiliation, dénigrement, trahison…
Peu importe espère toujours
Car au 18 mai 2003 au mat altier de tes deux siècles d’existence
Ton drapeau bicolore à la face du monde s’est hissé
Pourquoi donc cesser d’espérer?
Espère encore!
Espère toujours!

—Huguens Louis-Pierre


Poème de Tontongi

À Nicaragua

Écrit à l’occasion des élections nicaraguayennes de 1990 où a été élue Violeta Chamorro contre le candidat sandiniste le président en fonction Daniel Ortega)

Élus! la droite et l’impérialisme et élus
Dieu Dollar, Propagande Yankee, Illusion,
Et Ignorance faite appel à la démocratie.
Élue! Violeta Chamorro, Mme la Présidente,
Une semi-prostituée s’adonnant à son John.
Elle a un beau sourire, vous savez? Et une
Langue de vipère pour sucer mœlle et sang,
Et des lèvres d’éclats Wall Street belles
Comme un mensonge. Comme la démocratie!
La CIA a donné, généreuse et gentille comme
Une sainte du champagne, du caviar, heureuse,
Pour fêter l’occasion: quelle belle occasion!
Le Pentagone, religieux et la Bible à la main
A donné une fête sacrée solennelle et pompeuse
En l’honneur des Contras, ces fils de putain
Devenus Anges de Dieu et protecteurs du peuple!
C’est désormais la fête, le règne de l’Oubli!
Oubliés, cinquante mille morts inutilement morts!
Oublié, un monde de dégâts et de familles brisées!
Oubliée, l’arrogance de Reagan maître chanteur
Exigeant que le peuple l’appelle «mon cher oncle!»
C’est désormais la fête, le règne du Réfrigérateur,
L’empire de la politique de la faim. My Dear Uncle!

Nicaragua de mes rêves! Tu es belle et jolie
Et encore gracieuse même dans ce vaste bordel
Qui aliène nos peuples en les appauvrissant
Et qui les appauvrit en aliénant leur âme!
Ils ont piétiné, débauché et souillé la terre,
Retirant à la source tout ce qui la fait source;
Ils ont semé à la place avec un beau cynisme
La frigidité, l’avidité, la cupidité, le désert!
Et puis ils nous demandent de les adorer et aimer
Comme des enfants de chœur, heureux, pieux, comblés
Qui les appellent «mon oncle» avec un grand sourire!
Ils nous ont refusé même le droit à la vie,
Même le droit d’être humains et de vivre comme tels;
Nous devenons robots, rats de laboratoire, objets
Et computer data pour experts sans conscience!

Je sais qu’il te fut difficile, ô Nicaragua!
De continuer à vivre dans cette grande tragédie
Comme une sainte du Ciel loin du grand carnaval,
Tout au bout de la détresse jusqu’auprès de la mort!
Et tu m’es encore belle même dans le désespoir
De voir tes idéaux changer en grand négoce;
Et tu te réveilleras! encore fière et pleine
De l’allégresse de vivre pour une cause juste;
Tu te réveilleras! Parce qu’il y aura Haïti,
La Palestine, le Brésil et les autres opprimés
Pour reprendre le flambeau de ta main fatiguée
Et qui l’allumeront comme un soleil d’espoir.
Il est vrai que ce maître vicieux et prétentieux
Ait tout une variété d’espèces alléchantes
Qui lui sert d’apparat pour tenter et duper
Les affamés de la terre qu’il a crées de lui-même
Pour prostituer tous ceux qui cherchent leur dignité!

Mais demain et dans une grande vision d’espoir
Les exploités de la luxure et des rêves d’illusion
Descendront dans la rue et crieront l’angoisse
De cent mille ans d’horreurs demandant un répit
Pour que des hommes de chair maîtres de leur destinée
Trouvent ensemble dans l’honneur et dans la liberté
Une belle raison de vivre, de chanter, d’aimer et
De crier la joie d’être enfin une espèce en vie:
Cri de reconquête de la vie! Règne de la liberté!

—Tontongi


Poèmes de Edner Saint-Amour

Être soi-même

Au moment de mon adolescence
je suis soufflé de l’âme d’un poète.
Et depuis la poésie végète
sans se ralentir de sa croissance.

Je me nourrissais l’esprit de la lecture
des pièces classiques dont je me procure.
L’idée seule germa au sein de mon cerveau
je veux être Corneille, Racine ou Boileau.

De ces auteurs j’ai reçu l’œuvre classique
avec un accueil chaleureux, sympathique
Dans ces œuvres d’art de haute portée
j’entrevois le tremplin de la renommée

Mais quand j’explore l’univers romantique
je découvre des attraits encore plus magiques
L’idée seule germa au sein de mon cerveau
je veux être Lamartine, Musset ou Hugo

Si se perd le regard tout béat de mon œil
dans la beauté de l’art d’un Pierre Corneille
mon âme se perd dans les vers de Lamartine
comme une paille dans la vague marine.

Et je ne puis m’empêcher, tout moment
de m’entraîner dans le jeu de ce courant
que recherche mon âme toujours et partout
malgré furieux que soient flots et remous.

Malgré l’effort fourni à nul autre pareil
je ne puis être ni Lamartine ni Corneille
Toutefois un artiste, un poète a surgi
dont l’œuvre fait croire en un génie

À tout homme dont l’inspiration est fertile
comme son idée, son œuvre, son art, son style
L’imitation, si haut son degré de fidélité
n’est la clé ni du succès ni de la renommée.

Mais elle demeure un bon point de départ
pour celui qui veut voyager dans l’art
L’imitation reproduit bien les choses
mais ne crée pas car elle n’est pas cause.

L’oiseau Tchit

Un Tchit apprenait à peine à voler
quand par un vent violent il fut frappé
Ailes mouillées, il se glissa dans l’air
pour aller presque s’écraser par terre.

À cette chute, il se porta très mal
en se pataugeant dans une eau sale
Je l’ai sorti de l’eau qui gênait ses ailes
et l’ai mis à l’abri où il se réchauffe au soleil.

Après quelques bonnes dizaines de minutes
il s’est sorti sain et sauf de sa chute.
Je l’ai approché sur l’herbe où je l’ai mis
l’oiseau s’envola comme si j’étais un ennemi.

Certains hommes peuvent se reconnaître
à travers ce que l’oiseau laisse apparaître.
Ils vous connaissent quand les ronge le besoin
ils vous ignorent quand tout va d’un bon train.

Zémuse

C’est moi le dieu de l’encre
à coup de bec de bic
qui fais vibrer les feuilles

C’est moi le dieu des sambas
qui fais atterrir l’inspiration
sur la piste des areytos
dieu du samba en inspiration d’areytos

C’est moi le dieu des mots
qui fais danser les images
à travers le verre des vers

Poème

Je ne connais que mes poèmes
où mon cœur dit tout ce qu’il aime
et mon âme lit ses déboires
avec les yeux de l’espoir.

Je ne connais que mes poèmes
où s’accouchent mes problèmes
qui se penchent sur mon âme
n’espérant nul baiser de femme.

Je ne connais que mes poèmes
devant quoi toute autre chose est vaine
depuis la haine jusqu’à l’amour
et tout le reste qui m’entoure.

(Haïti, 21 août 1987)

Guayamunco

Sur les bois, les arbres qui entourent
les longues rives de la rivière Guayamunco,
qui les accostent tout au long et tout au autour
chantent, gazouillent tant de beaux oiseaux.

Leur ramage mélangé au murmure des eaux
engendre le tempo du plus doux des échos
traversant nos tympans à jamais endormis
pour monter vers le ciel jusqu’à l’infini.

À l’ombre de ces bois couronnés de verdure
où l’on respire la beauté de la nature
où l’on respire le doux parfum de l’azur
c’est là que je savais mener mon aventure.

Que de moments si doux si beaux ai-je passés
dans une solitude où le silence couronné
d’un manteau de joie, de sérénité, de gaieté
apportent à mon âme paix et volupté.

Par la flûte et la guitare de leur ramage
Les oiseaux ont accompli un bel ouvrage
Par ses rives toujours ornées de verdure
Guyamunco! Quel chef-d’œuvre de la nature!

Ah! Dieu est vivant, Dieu est là
car nature brille hors de tout éclat
Dieu est présent dans le ramage des oiseaux
Dieu est présent dans le murmure des eaux
Dieu est présent dans l’onde de Guayamunco

(Juin 2000)

Mon tambour

Si le grand sol de la Chine
m’était terre d’origine
je dirais à Shanghai
pour ses vertes campagnes,
je veux chanter tes collines
dans des rimes Mandarines.

Si le verbe Espagnol
m’accordait la parole
mes vers à chaque mot
danserait boléro.

Si le verbe Anglais
à ma langue était
ami très intime
j’aurais en estime
les musées de Londres
même dans mes songes.

Mais… C’est dans les Antilles
où soleil toujours brille
où la mer a pour compagnes
les cocotiers qui l’accompagnent
pour fiancés les bois-fouillés
qui la draguent et l’accotent
tout le long de ses cotes
que je me vis naître d’âme et d’être.
C’est là que Batala me fit naître

C’est là par cette attrayante fenêtre
que mon esprit, mon sang se vit apparaître.
C’est sur le sol d’Haïti,
terre aux montagnes chéries
que Maîtresse Erzulie dessine
le berceau de mon origine.

C’est sur cette élégante île
au sol fertile
que le cordon de mon nombril
s’est fait fossile.

C’est là sur cette Île Créole
que je peux hausser mes épaules
pour dire d’une âme altière
voici le sol voici la terre
où mon cœur à l’air de roi
se sent à jamais chez soi.
Par ce destin
qui me retient

mon âme n’a que son tambour
pour offrir son chant d’amour
à ses loas Grann Batala,
Jean Dantò, Papa Legba.

Chaque fois que ma main nègre
d’un ton allègre
fait chanter son cher tambour
un chant d’amour
c’est pour dire à tous mes Loas
en bon Konpa
que toujours mon cœur leur sera
un bon rara

À moi tout chant étranger
n’est qu’un exotique oranger;
plus je mange son fruit
moins ma faim m’enfuit.

Alors à mes loas Guede
je saurai ainsi chanter:
Oui! Je n’ai pour faire de moi
à tout moi
ce que je dois à jamais être
à tout mètre
que l’écho de mon tambour
avec amour
que mes femmes créoles dansent
d’une âme en transe.

—Edner Saint-Amour 8 juin 1999

Sur le panneau, derrière la tête du chien est écrit, «La maison ne fait pas de crédit, Ça tue l’amitié»
Les chiens non-résidents n’ont pas droit à ce niveau de service à ce restaurant à côté de Canal Saint-Martin à Paris —photo by David Henry
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