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J’ai commencé à écrire mon livre en préparation Le Regard de l’Autre (2026–2027)—le seul de mes livres écrit uniquement en français, c’est-à-dire sans quelques chapitres ou apports en haïtien ou en anglais—depuis 1987, soit un demi-siècle auparavant. C’était à l’époque où je collaborais avec l’organisation philanthropique Partners in Health que dirigeaient principalement Paul Farmer, secondé par Ophelia Dahl, Jim Young Kim, Todd McCormack, Tom White, le généreux financier, et d’autres collaboratrices et collaborateurs dévoués tels Loune Viaud, Guitèle Nicoleau ou Ti-Jean.
C’est le révérend-père Fritz Lafontant, un leader religieux haïtien de la zone Cange, située dans le Plateau central en Haïti, qui a conceptualisé avec Paul Farmer l’idée et les grands contours de l’organisation charitable PIH (dans le contexte de la lutte contre la tuberculose et l’émergente epidémie du sida), qui deviendra une importante globale instituion, procurant des soins médicaux aux pauvres dans plusieurs parties de l’Amérique latine et de l’Europe.
Ophelia Dahl était encore étudiante en médecine quand elle rencontrait Paul en Haïti et ils développaient une amitié intime. Paul aussi était étudiant en médecine à l’époque, tout comme Jim Young Kim, tous les deux poursuivant, outre que la médecine, un PhD en anthropologie à Harvard University. J’étais parmi les premiers collaborateurs de l’organisation qui ne faisaient pas partie de ce cercle intime, mais Paul et moi devenions bons amis.
C’est le révérend-père Fritz Lafontant, un leader religieux haïtien de la zone Cange, située dans le Plateau central en Haïti, qui a conceptualisé avec Paul Farmer l’idée et les grands contours de l’organisation charitable PIH (dans le contexte de la lutte contre la tuberculose et l’émergente epidémie du sida), qui deviendra une importante globale instituion, procurant des soins médicaux aux pauvres dans plusieurs parties de l’Amérique latine et de l’Europe.
C’est au cours de cette collaboration que me venait à l’esprit mon concept de l’anthropologie inversée, en observant les agissements de Paul et Jim et les procédés de l’organisation en général.
J’extrais ici quelques paragraphes de l’Introduction et de l’Épilogue pour rendre compte de certains éléments-clés que je voudrais bien partager avec le public concernant l’initiation fondatrice du livre et du concept au cours de cette collaboration, mais comme on le voit dans les chapitres couverts et publiés, le livre dépassera finalement le cadre de l’observation empirique d’une seule organisation (PIH) : il révèle les agissements, méthodes et réflexes à la fois de la solidarité humaniste et de la domination néocolonialiste.
Ce texte rend seulement compte du livre, il veut le signaler aux lectrices et lecteurs potentiels. C’est à eux de chercher à le trouver sur le marché quand il sera publié.
L’être humain n’est pas homogène, en fait il est plutôt polygène, doté des dimensions infinies de compréhension, d’adaptation et de transcendance. La transcendance est la communion entre l’esprit et le cœur pour appréhender les choses avec recul. Malgré sa prédisposition à la croyance fantastique et aux mythes, l’être humain n’est pourtant pas réductible à l’automatisme de la machine. Réceptif à la sympathie des autres, il peut aller dans un sens ou dans un autre, même si souvent les structures sociales et les manipulations de la pensée qu’elles rendent possibles l’amènent à chercher ce qu’il croit être ses intérêts personnels. En dépit de tout cela, il est souvent ouvert à l’aventure de l’imprévisible, et même au changement fondamental pour une durée indéfinie.
(…) Comme certaines autres configurations de mes œuvres, j’inscris Le Regard de l’Autre dans la perspective de ma notion de l’anthropologie inversée ou reversée : mon regard de tiers-mondiste sur le supposé premier monde, sur ses ignominies, ses absurdités, ses inconsistances, ses paradoxes, et aussi ses grandes réalisations et ses promesses. Un regard du Sud au Nord.
Ce regard de l’Autre, moi, sur l’Autre, le grand frère du Nord et sur l’Occident en général, est aussi parsemé d’introspection et d’autocritique sur le recentrement du regard. Puis-je devenir le centre ? Ou bien doit-il y avoir un centre et une périphérie ? Ou encore, peut-il exister un centre sans les grands moyens du pouvoir de dominer et de dicter ?
L’altérisation des gens du Sud imaginaire est imposée du dehors. Quand Donald Trump a qualifié Haïti et tout le continent africain de « trou de merde », je me sentais touché à la fois dans mon moi et ma validité civique. Pourtant, c’était seulement une énonciation, pourquoi me laissais-je encombrer par une telle insignifiance ? Or je me donnais pour devoir de défendre l’honneur d’Haïti, et même d’Afrique, ou même celui de tous les travailleurs et travailleuses de l’immigration humiliés par Trump. J’écrivais un poème à ce fait, la seule arme que j’avais, où je le dénonçais comme un fils de riches trop longtemps dorloté et un raciste invertébré, un « suprématiste blanc à la Maison Blanche… [animé par] le pouvoir de la cupidité… » 1.

toile de l’artiste Falid Milord, membre de L’Assemblée des Artistes Haïtiens du Massachusetts (HAAM)]
Je convie les lecteurs et les lectrices à aller dans l’Épilogue pour une plus apte explication de ma focalisation sur le sexe dans l’Occident dominant dans la première partie du livre. En attendant, je dirais simplement que le sexe, en tant qu’acte créateur de société, est structurellement plus déterminant que la survie instinctuelle, nême la lutte des classes. On verra bien que dans notre analyse du phénomène, ce n’est point l’aspect lubrique ni pornographique de l’acte sexuel qui nous intéresse, mais plutôt son impact sur le devenir du genre humain.
L’ultime observation et l’ultime leçon que j’ai discernées et retenues, plus particulièrement dans mon évaluation de l’Occident riche, c’est comment les humains sont pareils, qu’on les voie à Boston, à Port-au-Prince, à Paris, à Montréal ou dans n’importe partie du globe. Le récit occidental sur l’Autre est foncièrement biaisé compte tenu des impératifs des intérêts inhérents à la consolidation du projet colonial. L’esclavagisme avait besoin de la déshumanisation de l’Autre pour justifier ses procédés antihumains.
En écrivant ce livre, j’ai décidé que je ne le veux pas comme un simple témoignage, mais l’élucidation d’une problématique : celle de l’abêtisation de l’être, de la désacralisation du corps de la personne humaine, de la réification. Certes, à suivre la biologie évolutionnaire, nous ne sommes que matière, sujette aux changements et normes du temps ; mais nous sommes aussi, heureusement, capables de grandes créations, de possibilités d’émerveillement, d’un simple sourire bienveillant et accueillant. Nous sommes capables de transcendance.
(…) La société, comme Rousseau l’avait déjà signalé, est corruptible, le rôle de la philosophie et de la poésie, et par extension de la pensée critique, est donc de restaurer l’intégrité de l’être social. Ce que j’arrive à comprendre et qui m’a beaucoup aidé dans mon appréciation de mon parcours existentiel, c’est que l’humain est plus complexe qu’on ne le croit quand il s’agit de son rapport à l’Autre, même si les stéréotypes, les préjugés, les condamnations préconçues sont autant de pièges qui sabotent une vie sociale épanouie.
Certains faits d’existence sont difficiles à comprendre. Par exemple, espérerait-on jamais que deux Blancs, propriétaires d’un bar à Brooklyn au début des années 2000, fassent confiance à un Haïtien de passage qui visite leur établissement ? Peut-être pas. Mais c’est ce qui arrivait réellement lors de mes visites à ma belle-mère à Brooklyn, New York. Je visitais le bar une ou deux fois par an pour quelques années au cours desquelles les deux frères Irlandais, ses propriétaires, m’y laissaient seul pendant longtemps après l’avoir vidé de tous les clients. C’était toujours marrant de les voir, ces deux frères, qui n’avaient aucun problème à me laisser partager les secrets de leur établissement, me considérant comme l’un des leurs. Ces sortes d’expériences insolites m’ont beaucoup marqué et ouvert les yeux sur la dimension non visible et non prédictible de la personne humaine. Elles m’initient à la possibilité de la transcendance. Naturellement, il ne faut pas écarter la possibilité que, m’ayant examiné et jugé inoffensif, ils voient en ma présence un extra facteur de sécurité.
Il y a également l’histoire, relatée dans l’Épilogue, de ces Blancs dans un autre bar à majorité blanche à Uniondale—petite localité de Long Island à New York—qui voulaient casser la gueule au serveur blanc qui m’avait agressé. Elle exemplifie elle aussi ces genres de transcendance. J’ai vécu ce dernier épisode réel avec un sens d’émerveillement devant l’impensable—impensable dans mon émoi du moment, mais certainement pas dans la vie réelle où ça arrivait plus souvent qu’on ne le croirait.
La relation à l’altérité de l’Autre est un nœud gordien que nous devrons un jour ou l’autre dénouer, parce que c’est la condition sine qua non de la paix universelle—si toutefois une telle ambition est la nôtre. L’humain se sent toujours engagé même s’il ne le déclare pas ouvertement. Engagé dans l’existence, engagé dans l’aventure d’être, avec l’Autre ; engagé dans le sublime du réel.
(…) Il y a une délocalisation de l’habitat de l’être humain, de son droit à l’espace—au moins son droit à un usage réfléchi, non impérialiste, non destructif à l’espace géographique du vécu—, qui perturbe profondément la personne qui en est empêchée et dont l’absence constitue un manque important à sa qualité de la vie, voire à sa complétude existentielle.
On comprend bien certainement que le sentiment d’union avec l’espace du vécu est ressenti presque universellement par les humains, quelle que soit leur provenance raciale ou ethnique ; ce qui est condamnable, c’est la tendance d’un groupe particulier à se l’approprier pour son compte exclusif. Ce réflexe ou cette vision des choses pose la fondation, comme Jean-Jacques Rousseau l’a montré, de la société civile proto-capitaliste et monopoliste—cette dernière expression jadis ridiculisée est aujourd’hui vérifiée par la tendance acquisitionniste et monopoliste de la nouvelle classe technocratique, urbaine et globaliste, qui tient le haut du pavé et qui est la bête noire des électeurs de Trump (dont beaucoup, ironiquement, de ceux que les communistes considéraient jadis comme les leurs) !
La manifestation la plus absurde et risible de l’appropriation de l’espace s’exprime dans le fait que les nouvellement arrivés d’autres rives ou terroirs sont méchamment et dédaigneusement traités par des « Américains » dont les familles ont immigré au pays seulement une ou deux générations avant eux.
Les pratiquants des sciences sociales n’ont pas suffisamment étudié le phénomène de la pauvreté et de l’instabilité politico-économique endémique en Haïti, le désignant, bien erronément, comme « le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental », comme dit le jargon. En fait, l’expérience haïtienne de la liberté ne devrait pas réussir, car elle représentait l’antithèse des propositions justificatrices de la supériorité raciale, l’idéologie de base du colonialisme. Elle représentait sa négation absolue. De plus, elle était une menace pour les énormes intérêts économiques investis dans l’esclavage.
Ce n’était donc pas une coïncidence si toutes les grandes puissances occidentales de l’époque coloniale, alliées comme rivales, s’entendaient sur une chose : ce qu’elles considéraient comme l’inacceptabilité de l’impertinence (menace) haïtienne. On me dirait que tout cela, c’était hier et qu’on ne retient plus de rancune envers Haïti. Je répondrais que non, parce que les nations, comme les individus, sont influencées irrémédiablement par leur logique d’agissement, leur modus operandi.
Pour les puissances menacées par le spectre de la Révolution antiesclavagiste haïtienne— notamment la France, l’Angleterre, l’Espagne et les États-Unis, puissance émergente—, endiguer Haïti était le mot d’ordre, tout comme l’endiguement du communisme deviendra dans les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale la stratégie d’agissement principale du camp capitaliste. L’aversion particulière de Trump pour Haïti est part de la survivance du réflexe de rejet du rôle d’Haïti comme rebelle à la normalité esclavagiste.
Je m’étends un peu plus sur la problématique haïtienne en particulier dans le chapitre « Du réflexe interventionniste «humanitaire» en Haïti ».
On ne peut ne pas parler du « phénomène Trump » dans une collection d’essais écrite dans l’ère 2016-2024 aux États-Unis. C’est comme si on parlerait de Sade à la Bastille sans mentionner la Révolution française. J’essaie de comprendre Trump en appliquant à son égard le concept d’anthropologie inversée mentionné plus haut : un regard autre que son image de lui-même reflétée dans son univers narcissiste. Ce que, moi, je vois dans le soi-disant phénomène Trump, c’est la faillite et la démission de toute une classe politique mise sur la défensive par l’astuce et la cupidité d’un prince privilégié du capitalisme triomphant.
(…) Arrivé à la fin du livre, soit au milieu de l’été 2024, j’ai revu avec un certain ahurissement la pluralité de sujets insolites et dûment menaçants qu’une critique ou historiographie critique pourrait incorporer dans son champs d’investigation, par exemple la décision par la Cour suprême des États-Unis de conférer une immunité presqu’absolue au président (ou ancien président devenu nouveau dans le cas de Donald Trump) pour les crimes qu’il aurait commis durant sa mandature. Il y a aussi la pseudo-adulation de celui-ci par le Parti républicain, souvent par des personnalités politiques qui l’exècrent, parmi eux son propre actuel vice-président qui l’appelait au cours de la campagne présidentielle de 2016 un « Hitler américain ». Quelle force d’attraction ou de séduction en jeu dans ces revirements ?
Chez toute autre nation « normale », le souvenir du chaos et du déséquilibre étatique vécu au cours des quatre années de la première présidence de Donald Trump aurait provoqué une réaction de révulsion ; ici, aux États-Unis, il est devant ou en égalité dans la majorité des sondages avant l’élection, au point d’être réélu président en novembre 2024 !
L’image la plus remarquablement dystopique qui sortait de la convention du Parti républicain le 17 juillet 2024, ce n’est pas celle du lutteur Hulk Hogan se produisant pour la galerie son acte de faire-semblant, c’est plutôt celle de l’épouse du vice-président désigné, Usha Chilukuri Vance, prononçant le discours d’introduction de son mari et louant la vertu de l’immigration, tout droit en face d’une pancarte exhibée dans l’assemblée qui dit « Mass Deportation », la déportation de masse, en allusion à l’un des objectifs primordiaux du parti de J.D. Vance. À remarquer que la famille d’Usha Chilukuri Vance a immigré au pays, en provenance de l’Inde, seulement une génération avant.
(…) Le Projet 2025 a le mérite d’être clair et non timide quant à son programme anticonstitutionnel. La pulsion destructive de la deuxième administration Trump peut être expliquée, non pas seulement dans le vœu de Steve Bannon d’« institutionnaliser le trumpisme », mais aussi dans l’application du programme du Projet 2025, qui dit noir sur blanc : « Il ne suffit pas aux conservateurs de remporter les élections. Si nous voulons sauver le pays de l’emprise de la gauche radicale, nous avons besoin d’un programme de gouvernement et des personnes sûres en place, prêtes à mettre ce programme en œuvre dès le premier jour du prochain gouvernement conservateur », lit-on sur le site du Projet 2025.
Côté théâtre (et stratégie politique), la candidature de Donald Trump et de JD Vance, respectivement à la présidence et la vice-présidence, avait provoqué une telle alarme qu’elle avait forcé les démocrates à redoubler leur effort pour remplacer le président en exercice, Joseph Biden, jugé trop vieux à 81 ans, par une autre candidate, Kamala Harris, sa vice-présidente, pour mener le combat contre le spectre trumpiste. L’énergie générée était telle qu’il semblait, trois mois avant les élections, que la victoire ou la défaite de Donald Trump importait peu, car les forces qui se mobilisaient pour combattre et résister à ce programme draconien étaient conscientes, mobilisées et prêtes à l’affronter. On sait aujourd’hui que c’est Donald Trump qui l’a emporté, mais j’aurais voulu tout de même savoir si l‘accession à la présidence de Kamala Harris et de Tim Walz aurait suffi à repousser et à endiguer le spectre proto-fasciste qui plane sur le pays ?
Après des décennies vivant dans leur sein, le regard que je voudrais projeter sur les États-Unis et sur tout l’Occident soi-disant civilisé, c’est cette inspection à la fois du dedans et du dehors qui réfute tout le projet colonial, dans le sens que Jean-Paul Sartre l’a perçu venu du camp occidental : « Voici des hommes noirs debout qui nous regardent et je vous souhaite de ressentir comme moi le saisissement d’être vus. Car le blanc a joui trois mille ans du privilège de voir sans qu’on le voie ; il était regard pur, la lumière de ses yeux tirait toute chose de l’ombre natale, la blancheur de sa peau c’était un regard encore, de la lumière condensée. » Ce philosophe intrépide n’en reste pas là, il continue, catégorique : « Mais il n’y a plus d’yeux domestiques : il y a les regards sauvages et libres qui jugent notre terre. »
Sartre, on le sait, n’est pas du genre à accepter aucune orthodoxie. Plus loin dans la préface à l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française de Léopold Sédar Senghor, il critique ces mêmes auteurs noirs qu’il célèbre dans l’anthologie, une œuvre majeure de grande perspicacité critique que cette préface a amplifiée. À remarquer, avant que j’insère la prochaine citation, que Sartre est parmi les rares philosophes et écrivains qui fassent la corrélation entre la langue dominante et l’aliénation de l’opprimé : « Les traits spécifiques d’une Société, poursuit-il plus loin, correspondent exactement aux locutions intraduisibles de son langage. Or ce qui risque de freiner dangereusement l’effort des noirs pour rejeter notre tutelle, c’est les annonciateurs de la négritude sont contraints de rédiger en français leur évangile. » C’est pourquoi, malgré le grand respect que Sartre éprouvait pour les poètes de la négritude, il croyait juste de rappeler qu’il y a un piège linguistique inhérent au projet anticolonial lui-même : « Les noirs, écrit-il, n’ont pas une langue qui leur soit commune ; pour inciter les opprimés à s’unir ils doivent avoir recours aux mots de l’oppresseur. » Il n’était pas dupe des fausses espérances de libération de la négritude. C’est pourquoi il les a avertis en utilisant le français, la langue du colon, « les noirs ne se retrouvent que sur le terrain plein de chausse-trapes que le blanc leur a préparé : entre les colonisés, le colon s’est arrangé pour être l’éternel médiateur ; il est là, toujours là, même absent, jusque dans les conciliabules les plus secrets. » Pourquoi ça ? Parce que le rejet de la culture française que la négritude supposait est un leurre, dans le fait même de l’emploi, par le nègre, de la langue française : « il prend d’une main ce qu’il repousse de l’autre, il installe en lui, comme une broyeuse, l’appareil-à-penser de l’ennemi.3» On peut observer cette aliénation dans la fureur du refus de certains intellectuels haïtiens d’utiliser le créole dans leurs écrits, une langue totalkapital, comme on dit en haïtien, capable de parité avec n’importe quelle autre langue du monde.
(…) Ma naissance a évité d’une décade les atrocités et catastrophes de la Deuxième Guerre mondiale, y compris les pogromes et les pléthores de massacres de masse. C’est dire que ce qui venait après s’avèrera autant effrayant pour moi : les guerres de Corée et du Vietnam, la dictature des Duvalier en Haïti, l’invasion et l’occupation étatsunienne d’Irak, les guerres d’Afghanistan, le génocide palestinien à Gaza, etc.
Je dois admettre que cela m’avait fortement bouleversé de voir la haine et l’abêtissement d’autres êtres humains s’élever en discours officiel aux États-Unis de 2016–2020 (et discours normaux au cours de l’élection présidentielle de 2024)—et non seulement en Allemagne nazie des 1930-1945 ou en Afrique du Sud sous le régime d’Apartheid. Ça m’arrache le cœur de voir qu’après de si longues décennies de résistance contre l’horreur aux États-Unis, nous sommes toujours sous la menace de la suprématie blanche et de l’oppression du patriarcat. Inverser ce processus—ou renverser cet état d’être et ce futur pour l’humanité—est peut-être le grand défi de notre temps.
En dernière analyse, rien n’est jamais tout à fait sombre dans la galaxie de la réalité politique. Les systèmes changent grâce à l’action délibérée des humains, grâce surtout à la praxis de la conscience collective qui, souvent, débute avec celle d’une seule personne ou d’un groupe. Au moment même où la moitié de la population étatsunienne est accablée par l’anxiété envers le spectre d’un monde régi par les conditions exclusivistes préconisées par le programme politique réactionnaire dit Projet 2025, il y a une pléthore d’attorney generals (procureurs publics généraux) d’un grand nombre d’États étatsuniens qui se préparent pour les résister avec autant d’enthousiasme et de zèle que leurs adversaires. [L’heure venue, ils mettent en application leur plan, et le font très souvent sous le des menaces et assauts des partisans trumpistes.]
Oui, heureusement, même au beau milieu des ténèbres, de temps en temps s’éclot une constellation de lumière et d’énergie qui ouvre d’autres champs de changement, d’autres espaces d’émerveillement et de réjouissance. Même face au fascisme, les idéaux d’un État de droit et d’intégrité démocratique sont toujours vivants dans les émois des sociétés et des peuples en lutte. « Et la vie continue son petit bonhomme de chemin », comme le dirait le personnage du grand romancier haïtien, Jacques Stéphen Alexis qui mourut en 1961 sous les supplices de la dictature de Papa Doc4.
| 1. | Tiré de mon poème « Haïti n’est pas ce que vous dites Mr Tèt Mato », publié dans l’anthologie trilingue Cette terre mon amour (édition Trilingual Press, 2023). |
| 2. | À la lueur des décisions de la Cour suprême durant les premiers mois de la deuxième administration Trump, notamment celle du 27 juin 2025 accordant la préséance des décrets présidentiels sur les jugements des juges fédéraux, on comprend la boucle n’est pas loin d’être bouclée. |
| 3. | Jean-Paul Sartre, « Orphée noir », préface à l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française de Léopold Sédar Senghor, 1948, |
| 4. | Jacques Stéphen Alexis (1922–1961), Compère Général Soleil, Éditions Gallimard, 1955. [EDITED] |
Ce petit gavroche d’Haïtien que je suis, issu des ténèbres populaires, ne devrait pas avoir une voix. Une voix, ça s’obtient à prix fort. Si vous avez pris naissance au sein des classes dominantes, votre droit à la voix va de soi. L’opposé est le silence de la soumission.
La partie maternelle de ma lignée familiale est issue de la moyenne bourgeoisie port-au-princienne, possédant des biens immobiliers dans plusieurs régions du pays, en particulier à Kenskoff et à Port-au-Prince. Dès la fin de la présidence de Paul Eugène Magloire, début Papa Doc dans les années 1950, le déclassement socio-économique est venu ronger les moyens de ma mère. La mort prématurée de son père, la condition de mère unique pour deux enfants à pères absents, le manque de ressources matérielles de ma grand-mère maternelle, la vie de jeune femme dans une Haïti misogyne où les femmes sont traitées comme des objets de plaisir et fétiches de fantasme, constituent autant de facteurs dans le déclassement de ma mère, ancienne écolière de chez Mère Louise, l’établissement scolaire de prédilection de la jeunesse féminine privilégiée de Port-au-Prince.
Mon père, que j’ai rencontré pour la première quand j’avais déjà sept ans, sur le chemin de l’école avec ma mère, essaiera pour un temps de rattraper le temps perdu. Il n’aura pas trop de patience pour mes insolences. Je le lui ai bien rendu après tout : toute ma vie je n’ai jamais eu de trop beaux sentiments à son égard.
Le déclassement de ma mère m’a exposé à l’expérience du manque, à la crudité de la pauvreté haïtienne, et ça a constitué la matrice de mon appréhension de la contingence, et aussi de l’altérité, la vie vécue comme l’Autre, l’expérience comme épreuve sur un champ de bataille.
La vie chez mon père, dès ma huitième année, m’avait déjà habitué à l’exil pour ainsi dire. Tout était neuf pour moi chez lui : ma première belle-mère Yaya, mes sœurs Ruth et Marie-Carmelle, les noix fraîchement grillées vendues le long du chemin de mon école, Tertullien Guilbaud. Dieu merci elle m’était familière, mon école, et me semblait aussi majestueuse à l’époque que le spectre imposant des deux cathédrales—celle dite ancienne et la nouvelle—, cette vue complétant le grand flot d’émotions réjouissantes qui remplissait mon cœur, spécialement le grand espace qui séparait ces bâtiments.
Chez mon père, j’ai fait l’expérience des tournures inespérées de la vie. C’est en vivant là que j’ai vu l’injustice comme fonctionnement systématique, les excès tolérés, la logique dominante du plus fort. La conception de mon père de la paternité n’était pas différente de celle de la dictature duvaliériste du patriotisme : c’est une question de degré, donc un relativisme. Ce relativisme—dans le cas duvaliérien—peut décider si vous vivez ou si vous devez mourir.
Un jour, mon père avait décid´´qu’il en avait assez de mes conneries regardant sa deuxième femme, trente ans plus jeune que lui, et me le faisait sentir vivement. Pré-adolescent, j’étais sexuellement attiré par cette jeune épouse de mon père que nous appelions tout court Madame Toussaint, qui me racontait des histoires et contes fascinants. À cause peut-être de cela, je défiais son autorité en maintes occasions, et ça n’avait pas trop plu à mon père. Un jour, j’avais entre onze et douze ans, ma belle-mère m’a giflé à plusieurs reprises pour une quelconque mauvaise conduite dont j’oublie aujourd’hui la nature. J’étais d’autant plus pris au dépourvu par cette action de redressement, comme les Haïtiens appellent la punition corporelle, qu’elle était hors caractère de sa part.
En réaction, je me dirigeais tout droit vers la chambre de bain, tournais le robinet d’eau, m’aspergeant d’un long flot d’eau. Puis, je m’avançais vers ma belle-mère, l’air décidé : « Vous savez, lui dis-je, je viens de me baigner dans de l’eau froide avec l’intention de mourir, parce que si je meurs mon esprit se réveillera et viendra pour vous gifler trois fois et vous envoyer dans les ténèbres de la mort ! » Pour peu, je croirais à ma propre prophétie.
La croyance dans mon milieu à l’époque—et probablement aujourd’hui encore—était que si vous êtes en colère et vous vous baignez avec de l’eau froide, vous aurez de fortes chances de mourir. Apparemment, ma belle-mère voyait dans ma réaction non pas uniquement une probabilité que je mourais en conséquence de son action, mais aussi comme une véritable malédiction.
Arrivé à l’âge adulte, me remémorant la mesure radicale de mon père contre moi, mon raisonnement sur le sujet s’est altéré un peu, j’arrive à reconnaître que mon père, qui n’était pas un homme brave, se sentait probablement exacerbé à la fois par mes défis continus à l’autorité de sa femme, et par les émotions alarmantes manifestées par celle-ci à cause de mon comportement oppositionnel de ce jour, assaisonné d’une voute vodou qui devait l’angoisser grandement étant donné sa croyance ancestrale.
J’ai vécu ces expériences comme une injustice parce que je pensais qu’un adulte a le devoir de protéger les enfants, même contre leurs propres manquements. Punir n’est pas toujours—spécialement avec une telle sévérité—la meilleure réponse au manquement à la règle. Un effort pour éduquer, une volonté pour guider serait beaucoup plus profitable qu’une punition sévère qui, très souvent, satisfait davantage l’ego revanchard du donneur ou de la donneuse de punition que la « correction » qu’elle était censée accomplir. S’agissant de mon père, je crois que c’était l’ignorance et l’habituation à une culture sado-patriarcale, prépondérante à la fois en Haïti où il était né et en République dominicaine où il avait passé plus de la moitié de sa vie adulte, qui le conditionnaient ; une culture qui ne fait pas trop d’égard aux droits et émotions des enfants.
Au juste, étant donné le grand pouvoir qu’un parent exerce sur son enfant, il aurait pu me maltraiter beaucoup plus qu’il ne l’avait fait en réalité. Il s’était donné un précepte selon lequel on ne doit pas punir un enfant deux fois pour une même faute. Les parents haïtiens avaient l’habitude, pour punir un enfant désordonné, de l’astreindre à une duale punition : d’abord l’agenouillement, qui consiste à le faire se tenir sur ses genoux sur une surface dure ou piquante, et ensuite la rigwaz, la raclée, la brutalité physique, la violence corporelle. En un sens, ce « principe » de mon père m’avait donné une sorte d’assurance sur le degré de punition qui m’attendait et à laquelle je serais sujet dépendant de son choix entre l’une ou l’autre de ces deux punitions.
Cette dernière impertinence de ma part avait rendu mon père furieux. Il avait beau garder pour précepte qu’on ne punit pas un enfant deux fois, mais il m’avait asséné une punition qui m’était plus douloureuse : il m’avait expulsé de la maison et m’avait rendu à ma mère. Aujourd’hui encore je ressens cette décision comme une grande injustice disproportionnée par rapport à l’acte incriminé.
Ce régime paternel rigide, à condamnation sans appel, a été mon univers quotidien pendant les quatre précédentes années. Je savais bien que mon action déclencherait le courroux de mon père, mais je me sentais fort dans la conviction que l’assaut de ma belle-mère mériterait une réponse—quoi qu’il advienne et m’en coûte.
Ce grand désappointement que m’a causé la réaction plutôt sadique de mon père, et la tournure malencontreuse de ma vie qui en résulte coïncidaient avec le moment où je commençais à questionner l’antihumanisme du régime politique ambiant : le duvaliérisme. Je relatais ailleurs le premier moment de ma prise de conscience politique : être témoin de la brutalisation et de l’éventuel meurtre d’un présumé voleur par un détective. Puis, à la même période, le sadique passage à tabac d’un tenancier d’hôtel sur la Grand-rue par le fameux tonton-macoute Bòs Pent.
La problématique de la brutalité comme actualisation du pouvoir, la réalité de celui-ci, était parvenue à moi à ce moment-là. L’appréhension de l’injustice du système sociopolitique m’a conduit sur une voie de non-retour. Je cherchai des alliés, pour employer le jargon d’aujourd’hui. Et ils me furent venus sous les noms de Jean-Jacques Rousseau, de Jean-Paul Sartre, de René Depestre, notamment.
C’est plus tard, en élaborant mon concept de l’anthropologie inversée, que j’ai compris combien la critique « interne », de Rousseau et de Sartre en particulier, de l’épistémè occidentale a influencé cette connaissance. Pour comprendre en effet l’agissement d’un protagoniste, on a besoin de l’« intelligence », selon le langage de l’espionnage, c’est-à-dire des sources d’informations crédibles. C’est ce que m’ont fourni ces penseurs-là. Ils constituaient pour moi des sources d’intelligence primordiales pour comprendre les agissements des régimes puissants de l’Occident transatlantique qui régissaient la destinée d’Haïti et des pays dits sous-développés ou en développement.
Une chose en particulier que mon regard pénétrant m’a aidé à découvrir, c’est la communalité d’opération des régimes politiques de l’Occident puissant. Et on ne peut comprendre une problématique, et encore moins l’épistémè d’une époque, sans entendre ce qu’en pensent les gens qui les vivent ou qui y sont associés (qu’ils soient victimes, critiques ou agresseurs). Et encore moins ceux qui veulent participer à son changement.
Je suis heureux d’avoir pu produire ce livre. Je voulais voir si je pouvais projeter un regard multiple sur la vie, un regard qui reflète les nombreuses et différentes expériences que j’ai vécues. Haïtien, on voulait écrire mon destin d’avance. On n’invite pas un fauteur de troubles à la fête. Ce fut mon cas pour un temps au cours de ma jeunesse : des disputes à la fête qui se changaient souvent en querelles. Puis un jour, je me suis dit : « Une fête, c’est pour autre chose, la ballade, le plaisir. » C’est ainsi que ça prit fin. Haïti a gâté la fête pour un temps, à l’époque où elle représentait l’espoir, la possibilité du possible, le chameau qui peut passer au chas de l’aiguille.
Si vous troublez la fête des grands, ceux-là qui contrôlent le monde, votre punition est d’autant aggravée. C’est ce mal qu’Haïti avait causé et la punition était et est encore terrible. Heureusement que l’Histoire est cyclique et la mémoire du passé sélective, donc, malheureusement passible aussi à l’oubli, à l’irrelevance, à la non-pertinence.
J’essaie de ne pas oublier le passé, l’Histoire étant une grande source d’enseignement, mais je ne m’encombre pas outre mesure des querelles et des rancunes des Anciens. À l’enfant humain peut être enseigné n’importe quoi par n’importe qui. Enfant, j’étais aimé par un Blanc fou qui hébergeait dans le pavillon mental de l’hôpital Saint François de Sales à Port-au-Prince, Haïti. C’était ma première rencontre avec l’« Autre ». Chaque jour, il m’apportait de la pâte à pain crue qu’il soutirait de la boulangerie de l’hôpital, mû par le simple plaisir de nous donner quelque chose. Ma mère et les voisins en riaient à craquer.Cela a peut-être duré seulement quelques mois, mais j’ai toujours gardé des souvenirs très tendres envers la bonté de ce Blanc fou.Cette expérience enfantine a probablement éradiqué toute velléité de haine de l’« Autre » chez moi ! Elle a peut-être une grande influence sur mon ouverture à l’Autre et à tous les autres êtres humains que j’ai eu le bonheur de rencontrer durant mon passage sur notre terre, indépendamment de leur race ou classe.
J’ai anticipé, déjà, une objection au livre : pourquoi tant de sexe et d’histoires sexuelles dans un livre d’anthropologie inversée qui prétend rendre compte du regard de l’Autre ? La réponse que je donnerais, c’est que personne ne veut parler de l’éléphant qui se trouve au coin du salon : le sexe dans les rapports humains. On prétend ne pas en parler, mais tout le monde en parle (et en fait) tout le temps. Étant à la base de la destinée humaine, j’ai trouvé dans le rapport de l’humain au sexe (et son usage du sexe) des enseignements cruciaux, particulièrement s’agissant des errances de l’âme et de la cupidité libertaire de l’Occident.
Un autre aspect de mon écriture du sexe, c’est certainement ma propre expérience formative dans un environnement socio-existentiel où le sexe était omniprésent, même sous le couvert de la cachoterie. Les bordels étaient partout au cours de mon enfance en Haïti. Mon père, qui n’avait jamais vécu avec ma mère, en fréquentait un situé tout près de l’immeuble où nous habitions, ma mère et moi. Éventuellement, après que ma mère m’eut envoyé vivre avec lui, il nous avait emmenés (ma sœur Ruth et moi ou seulement moi ? je ne me rappelle plus) dans un bordel appartenant à une amie dominicaine à lui. Je n’avais assisté à aucune scène sexuelle au cours de cette visite, mais je me rappelle y avoir dégusté une bonne portion de poule frite ce soir-là.
J’ai eu le privilège de connaître des non-Haïtiens qui sont devenus des parts importantes de ma vie, entre autres ma femme Jill. Cette particularité personnelle m’a ouvert à des expériences d’être et de vivre qui élargissent mon horizon intellectuel et affectif, m’enrichissant et me délectant à la fois.
La vie—celle des autres et de nous-mêmes—est plus complexe que les détails utilisés pour la définir. À la station de bus ce matin, un sexagénaire blanc s’amenait, tenant à la main deux sacs en plastic remplis de bouteilles de bière. Il nous a remerciés, une femme noire qui se trouvait là et moi, de lui avoir fait de la place pour s’asseoir. Il s’enquérait de l’horaire du bus, j’ai partagé avec lui ce qu’en dit le site GPS de la ligne du transport en commun, utilisant mon téléphone portable. Il m’a demandé d’où est-ce que je venais, j’ai répondu « Haïti » et il a marmotté une courte phrase en bon français. Je lui ai demandé d’où c’est qu’il venait, lui, il a répondu « Cambridge ». « Tu travailles à l’hôpital? », m’a-t-il demandé, je lui ai répondu que oui. Il m’a dit alors que c’est à l’hôpital Cambridge qu’il a pris naissance il y a 67 ans, situé non loin de sa résidence d’alors dans la partie est de la ville. Sachant bien qu’il était un sans-domicile-fixe (SDF), je lui ai dit que ça devait être très pénible de n’avoir pas une place pour vivre dans son propre pays et ville. Il m’a répondu, d’un ton décidé, voyant que je m’évertuais à une zone où il ne doit pas s’aventurer : « Arrêtons-nous là, c’est trop chargé ! »
Une remarque qu’il m’a lancée dans l’autobus sur le masque que je portais m’a plus ou moins porté à croire qu’il serait probablement un électeur trumpiste, mais je m’en foutais bien au moment parce qu’entre cet homme et moi, à cet instant-là, il y avait seulement deux hommes dans une situation décidée par la contingence. Voyant que je m’étais trompé un court instant à propos de l’endroit où l’autobus devait me déposer, mon homme m’a conseillé, jouant le fin plaisantin : « Rends-moi un service, disait-il d’un ton malin, quand tu arrives à l’hôpital, va te faire examiner par un psychiatre, désolé de le dire. » Je lui ai répondu : « Tu as peut-être une bonne raison de le croire ! C’était mieux qu’une réplique raciste envers Haïti, tel que je profilais le type. Nous ne sommes pas réductibles aux schémas stéréotypés des autres, et de nous-mêmes, j’ajouterais.
***
Je voulais donner au livre les deux dimensions qu’il conservera à la fin : à la fois une investigation proto-académique sur l’usage du sexe dans nos sociétés et nos émois, et un aperçu de mon expérience personnelle, le moi imbriqué dans la réalité existentielle, le moi comme regard scrutant l’agissement de mon environnement. Je voudrais que le livre constitue mes témoignages, une sorte d’opuscule de mon récit personnel que je partage avec mes contemporains.
Le concept d’anthropologie inversée qui incarne le livre voudrait mettre en vedette un regard qui n’est pas toujours vu ni même remarqué, parce que provenant d’un Autre tenu inconsidéré dans les relations de pouvoir ambiantes. L’histoire de Pierrot raconté précédemment me rappelle que l’autonomie humaine—le pouvoir d’action inhérent à l’humain—est toujours en vie même quand il risque la défaite. On peut aussi jouer du destin de l’humain sans égard pour son émoi, ni pour son éthique d’agissement, indépendamment de son jugement, comme on l’a vu dans la condition d’esclavage, qui s’épanouissait au beau milieu des Lumières.
L’humanité n’est pas cloisonnée dans des boîtes d’étourderie, indifférente à la douleur et aux coups endurés par les autres. Nous sommes tous mus par les mêmes mécanismes affectifs qui agissent sur les sens. J’ai apprécié cet état d’universalisation des affects en plusieurs occasions au cours de ma vie. J’ai pu observer que même sous l’emprise des processus d’oppression, ou obligé d’agir dans une rigidité organisationnelle (comme dans l’armée, dans une religion ou dans un parti politique), l’être humain est capable d’inconcevables élans de transcendance et de générosité.
Cet état d’universalisation des affects transcende aussi la couleur de la peau, la provenance nationale et le rang social. L’expérience que je vais relater m’est particulièrement instructive, tant elle dévoile le sens inné de la justice que nous tous possédons.
Un soir dans un bar de quartier dans la ville Uniondale, à Long Island, dans l’État de New York, le serveur, un jeune Blanc qui remplaçait ce soir-là le serveur régulier, lançait un penny (un centime américain) dans le pichet de bière que je buvais. Je lui dis de stopper parce que ce n’était pas comique ; il m’ignorait et jetait un autre penny dans le pichet ; encore une fois, je répétais que ce n’était pas acceptable et qu’il devait stopper son jeu. Feignant de n’entendre un seul mot venant de moi, il lançait un troisième penny dans mon pichet ; sur ce, j’attrapai d’une main ferme l’anse du pichet et déversai ditson contenu sur les habits du serveur. Il dit simplement « oh ! », et s’empressa de sortir de derrière le comptoir du bar pour me poursuivre. Mais avant qu’il arrivât près de moi, un jeune Blanc l’attrapa au collet et le bouscula, tandis qu’ un autre vint le tenir à la gorge, hélant que s’il ne me laissait pas en paix, il lui casserait la gueule.
J’étais vraiment surpris, car même si je voyais auparavant ces deux types dans le bar, ils n’étaient pas parmi mes amis, donc je m’attendais au contraire de la réaction de ces Blancs, je m’attendais à ce qu’ils se ralliassent au serveur, leur frère de couleur, et qu’au moins, ils fussent neutres. Mais non ! Face à la hardiesse du serveur et à son irrespect à mon égard, les deux Blancs, qui avaient assisté au déroulement de tout l’épisode, prirent instinctivement parti pour moi. Ils me voyaient venir au bar au cours des derniers mois et même si nous ne parlions pas beaucoup, ils me considéraient comme l’un des leurs. Ils prenaient l’irrespect du nouveau serveur comme un snobisme envers moi et envers eux-mêmes. À remarquer que j’étais le seul Noir dans le bar, qui avait ce soir-là une bonne vingtaine de personnes.
C’est ainsi que j’ai réalisé que tous ces précédents moments d’interaction avec les Blancs du bar, ces autres temps où je jouais au billard, fumais de la Marijuana et trinquais au bonheur avec eux, étaient pour eux aussi des moments signifiants, des moments de transcendance de la contingence, des moments de rencontre humaine.
Oui, les systèmes d’oppression et de mépris de l’être n’ont que faire de la transcendance de la charogne, c’est à nous qu’il incombe de continuer le chemin tracé par les ancêtres, au prix du sacrifice, du sang, de la mort. Le combat pour l’Être est une poursuite noble. Les combats des amis des ensclavés à Londres, à Paris, à Copenhague, étaient eux aussi nobles, tout comme celui pour l’idéal d’être mené par un Mandela, un Castro, un John Brown, une Mère Thérèse ou un Gandhi.
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Comme l’a si bien articulé le philosophe François Julien, penser l’altérité, c’est déjà penser la similarité avec l’Autre ; même dans les situations les plus oppositionnelles, il y a possibilité de conjonction : « Penser, ce sera pénétrer, en traversant les oppositions apprêtées par la langue, comment les opposés, étant ainsi reliés l’un à l’autre, se découvrent de ce fait dépendants l’un de l’autre. Au lieu qu’on reste accroché naïvement à leur antagonisme, comme l’a fait la métaphysique ; au lieu qu’on laisse sa vie être déchirée sous leur trop voyante exclusion. (…) Que l’unité des opposés soit leur foncière vérité était déjà ce que n’a cessé d’indiquer et d’illustrer (…) le grand Héraclite. »
François Julien a attribué cette distorsion du sens à la langue « parce qu’elle nous tient toujours partiellement (partialement) attachés à l’un au détriment de l’autre, tend fatalement à occulter. » Je dirais plutôt qu’elle est due à l’usage moralo-structurel que la société en a fait. Puisque la socialité semble être un trait indispensable au bien-être de l’humain, sa satisfaction pourrait bien être une sorte d’instinct acquis. Mais Julien a tiré toute la conclusion de sa dialectique de l’autre, pas plus loin que la page suivante : « De là qu’aucun opposé ne peut plus m’effrayer (la guerre, la maladie, la mort…), puisque c’est dans cette opposition même qu’il trouve sa justification. » Car le langage, en dissimulant l’unité des contraires, « en s’en tenant à la seule séparation pour signifier », occulte cette vérité fondamentale. »2 Bref, une façon de penser la binarité comme unité, et l’altérité comme surpassement de l’« essence ». C’est en fin de compte, comme dirait Sartre, assumer toute la condition de l’Être, une autre façon d’être libre.
J’ai vécu l’expérience et la souvenance de ce Blanc fou (relatée plus haut) qui aimait m’apporter la pâte à pain quand j’étais enfant, comme un moment clé du brouillage des attentes. Nous n’avions rien de commun à part la proximité du lieu. Même si j’avais seulement deux ou trois ans, j’ai gardé en mémoire ces instants. Je vois encore le visage radieux du Blanc fou. Il amusait bien ma mère et les voisines, et je me délectais de son attention envers moi. C’est le moment de l’unité des contradictions, la transcendance des dualismes dichotomiques. Son attention était trop tendre et régulière pour être démentielle, il y avait quelque chose de plus sublime en jeu.
***
Le regard de l’Autre est une affirmation de l’existence d’un autre état d’être et de vivre, l’expression d’une altérité changementale. Je me sens particulièrement privilégié d’avoir vécu dans trois des plus grandes localités de la conscience du monde au cours de tant d’années : Haïti, France, États-Unis. Une expérience qui est à la fois merveilleuse, m’apportant une grande source d’inspiration et m’exposant à un grand champ d’exploration des possibilités existentielles.
Je voudrais que ce livre soit mon testament, dans le sens d’un condensé de mon moi, de mon être pour autrui, de ma conviction que nous pouvons changer la vie comme Rimbaud le souhaitait, changer les méfaits de la contingence, comme les vodouisants voudraient bien les orienter.
| 1. | Cf. François Julien, Si près, tout autre : De l’écart et de la rencontre, éd. Grasset, 2018, pp.55–56. |
| 2. | Ibid… |
Eddy Toussaint Tontongi est né à Port-au-Prince, Haïti. Poète, critique et essayiste, Tontongi écrit en haïtien, en français et en anglais. Le livre de Tontongi Critique de la francophonie haïtienne (L’Harmattan, 2007) est considéré par les experts, y compris le grand linguiste canado-haïtien Frénand Leger, comme une critique magistrale des rapports de pouvoir linguistiques en Haïti. Tontongi est aussi le fondateur et l’animateur de l’émission culturelle primée « La Poésie haïtienne en trois langues » (Français, English & Ayisyen) à Somerville Media Center et sur CCTV, Cambridge, Massachusetts, diffusée sur la télévision câblée aux environs de Boston. Tontongi vient de publier une collection de poèmes en anglais Gaze of Thunder (2025) et travaille pour le moment sur une œuvre romanesque en haïtien et la finalisation du deuxième tome de Le Regard de l’Autre. L’auteur est l’éditeur en chef de la revue politico-littéraire trilingue Tanbou(en ligne : www.tanbou.com).
Vers la perspective du Regard inversé
Prélude
Le racisme subconscient : Sexualité, colonisation et ses conséquences
Introduire « Les papiers d’Archipelago »
ÉLÉMENTS D’ARCHÉOLOGIE
Éléments d’archéologie des usages des corps coloniséspage #
Chapitre VI
III. La Cité perverse de Dany-Robert Dufour : La postmodernité interpellée par un philosophe provocateur page #
Post-Scriptum & Aperçu
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