par Franck Laraque
“Bandits dont waste their time repairing a building that they are looting (Les bandits ne perdent pas leur temps à réparer un immeuble quils sont en train de piller)” Bob Herbert.
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otre propos est de suggérer la possibilité de démanteler la corruption et de construire Haïti par nous-mêmes avec le concours de forces étrangères solidaires. Une mobilisation générale structurée simpose pour des mesures durgence. Sans quoi le pays, qui est à limage de lécole Promesse évangélique de Nérette, seffondrera dans un grand fracas de ruines, de boue et de sang.
Démanteler la corruption
Il est difficile dextirper la corruption en Haïti sans savoir comment elle a été institutionnalisée par les Duvalier, ses mécanismes à lintérieur et à lextérieur, encore actuels. Sauf quelques dénonciations restées sans suite, aucun effort nest tenté pour combattre la corruption dont la permanence paralyse le développement économique, politique et social de la nation. Aucune attention sérieuse, aucun débat nest accordé à luvre colossale dun concitoyen qui a consacré plus de vingt ans de sa vie à explorer les structures de la corruption en Haïti et ailleurs ainsi que les moyens de les détruire. Leslie Péan ne se contente pas de dénoncer la corruption. Il en décrit les origines et structures de 1791 à 1956 (tomes I, II, III) et se concentre de façon particulière sur la période du duvaliérisme avec les Duvalier et sans les Duvalier 19571990 (tome IV)[1]. Le renversement de ce duvaliérisme na pas mis fin aux structures de corruption généralisées et modernisées par François et Jean Claude Duvalier. Cest pourquoi ce tome IV est une pièce indispensable pour la connaissance et le démantèlement de ces structures si les différentes branches de lÉtat (Exécutif/Gouvernement, Judiciaire, Législatif) et le peuple haïtien veulent véritablement construire Haïti. Sans oublier les médias, sils commencent à prendre au sérieux leur rôle de quatrième pouvoir. En effet, Péan insiste sur la permanence de la corruption:
les pratiques de la corruption nont pas cessé après la fuite de Duvalier en 1986, elles ont persisté. La prévarication cette fois consistant dune part à continuer avec les pratiques corruptrices pendant quon dénonce la corruption des Duvalier et de leurs complices, mais aussi en protégeant ces derniers de toute poursuite [judiciaire] sérieuse Le fil conducteur de la corruption de la justice nest pas seulement au cur de lÉtat mais aussi au cur de la société civile Labsence du procès du duvaliérisme et des tontons macoutes est le signe que le mal qui assaille ce pays est profond.*
Cest surtout la preuve que les présidents, gouvernements et leurs alliés qui succèdent à la dictature sanglante et prédatrice des Duvalier bénéficiant presque des mêmes structures de corruption et de dépendance nentendent pas créer un précédent dont à leur tour ils peuvent devenir les victimes.
Lauteur a raison daffirmer que le développement dHaïti ne se conçoit pas sans des préalables parmi lesquels en premier lieu le déracinement de la corruption et le rejet du néolibéralisme imposé par les «pays amis» pour pérenniser la dépendance. Nous avons levé le voile sur cet impératif, il y a des années. Nous avons écrit que «au cas où la conjoncture économique et/ou militaire forcerait le départ de Jean-Claude Duvalier larmée est prête à jouer son rôle de ‘gardienne de lordre établi et de la loi sous le regard amusé et vigilant de lOncle Sam. Le peuple, bafoué une fois de plus, se retrouvera, après une brève période deuphorie, sous les bottes de la même dictature baptisée dun autre nom[2]».
Nous avons dans un autre article signalé la nécessité de déraciner le duvaliérisme si nous voulons construire Haïti[3]. Par la suite nous avons mis laccent sur «lincontournable impératif dune conscientisation économique des Haïtiens[4]». Cest ce qui explique notre enthousiasme pour ce tome IV qui doit être une lecture obligatoire pour tous ceux qui veulent changer Haïti ou se penchent sur son sort.
Léconomie politique de la corruption (tome IV): une lecture obligatoire
Nous sommes ici en présence dun grand classique de la culture haïtienne. Nous entendons ici par classique toute production qui dans un domaine spécifique exerce une influence profonde sur la façon de penser. Une uvre capable de changer la mentalité ou de lorienter vers une voie nouvelle et bénéfique. Toute uvre qui de manière frappante et convaincante donne une vue densemble dune époque, dun mouvement, dun individu hors du commun. Comme exemples nous citons parmi dautres, Ainsi Parla lOncle de Jean Price-Mars, LHistoire dHaïti de Thomas Madiou, Léconomie haïtienne et sa voie de développement de Gérard Pierre-Charles, lHistoire politique dHaïti de 1896 à 1920 (cest nous qui choisissons ce titre) de Roger Gaillard, Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain, Les Œuvres complètes de Jacques Roumain de Léon François Hoffmann.
Nous navons pas lambition de faire dans le cadre réduit de notre article une analyse approfondie de ce remarquable tome IV. Nous en laissons le soin à des économistes et diplômés de science politique beaucoup plus qualifiés. Nous tenons à en donner les lignes générales pour convaincre nos concitoyens en particulier de la nécessité dune telle lecture, de débats dans les médias, sils sont vraiment intéressés à un changement en Haïti et de la formation de groupes de pression sur nos dirigeants dont cest le devoir. Dans sa préface qui cadre avec la densité de pensée du livre, Jacques Chevrier brosse à grands traits des aspects importants qui ont appelé son attention de façon notoire: le premier volet avec François Duvalier et le deuxième volet avec son fils Jean-Claude Duvalier.
Le premier volet se caractérise par le noirisme comme philosophie du pouvoir qui justifie lutilisation de tous les moyens de coercition pour prendre le pouvoir et le garder à vie. Ce populisme noiriste, réaction contre le mulâtrisme bourgeois, na pas de limites et justifie la destruction de nimporte quel obstacle sur son parcours ainsi que des individus, noirs ou mulâtres, qui osent ou même pensent à se dresser contre lui. Il sagit dune négritude réactionnaire qui entreprend le décervelage des cerveaux en vue de les transformer en éponges par la peur, les faveurs, la sorcellerie, le fer et le feu, et arrive malgré tout à gagner le soutien du gouvernement américain et de la mafia.
Lintroduction (chapitre 1) de quarante pages est un résumé du tome IV qui aide à comprendre que le duvaliérisme complexe et multiforme exige pour quon le saisisse dans son ensemble et sa spécificité fasciste de longues et rigoureuses analyses, des commentaires judicieux, explicatifs. Lauteur dévoile lorigine et les nombreuses alliances du duvaliérisme dans le contexte dune corruption mondiale et de la chasse aux communistes. La poursuite de «lempire du mal» requiert lentraînement des tueurs à gages économiques, le chantage, les écoutes électroniques, les changements de régimes, les assassinats de dirigeants récalcitrants, les services des corporations et organisations internationales, tout le bataclan, quoi! Le duvaliérisme emploie simultanément la corruption politique, la corruption financière, la corruption médiatique, la corruption des consciences. Chacune delles définie ici sera élaborée avec ses mécanismes, ses liens avec les autres corruptions en Haïti et ailleurs dans le corps du livre.
Péan explique ce quil entend par le MALPAS, lÉtat marron, et donne le plan de louvrage. MALPAS est un acronyme qui groupe les principales composantes de la corruption: Malversations, Arrangements, Lois, Pratiques, Aménagements, Silences. Malversations: les appropriations des fonds publics par les gestionnaires saccompagnent de la perversion des valeurs, de connivences corruptrices et de contraintes irrésistibles. Arrangements: les mesures prises pour contourner les accords internationaux sur la fiscalisation des taxes et revenus de lÉtat afin de les détourner, pour empocher les taxes consulaires, extorquer et rançonner les individus en toute impunité.
Les lois: les lois sont adoptées pour la monopolisation des trois branches du pouvoir pour le vote de la présidence à vie, le droit de nommer son successeur, la légitimation des spoliations, des expropriations et dautres forfaits. Pratiques: des mesures qui foulent aux pieds le droit et la loi et confèrent au macoute lautorité de faire et de défaire, dexiger obéissance au moindre de ses désirs. «Haïti devient la propriété de Duvalier» qui, maître des vies et des biens, gère, légifère, pille et tue. Son alliance avec la mafia accroît le trafic de la drogue en Haïti, généralise la fraude et la contrebande. Aménagements: les accords tortueux pour que les subventions et prêts destinés prétendument au renflouement de léconomie haïtienne ruinée par les Duvalier filent droit dans leurs longues poches. Silences: Les opposants ont été massacrés, les caisses de lÉtat pillées mais ceux qui ont décidé de rester dans le pays sont forcés de composer avec le gouvernement et les macoutes. Le pays zombifié ferme les yeux et se bouche les oreilles. Un silence sépulcral intériorisé au point que même après le renversement de Jean Claude Duvalier personne ne sait où sont passés les milliers de «disparus» dont les parents nosent pas demander des renseignements sur leur disparition. LÉtat marron: «LÉtat marron se caractérise essentiellement par un refus des institutions et par la concentration de tous les pouvoirs entre les mains du Président. Ceci saccompagne dune instabilité chronique et de turbulences au niveau de la garantie des droits de propriété». Péan indique comment lÉtat marron viole les droits civils et politiques des citoyens et crée les composantes du MALPAS décrites plus haut.
Nous avons des réserves quant à lemploi du terme marron. Marron est dévoyé de son sens véritable. En effet, le marron de notre histoire est lesclave révolté contre son état infâme qui senfuit dans les mornes à la recherche dun espace de liberté et est donc le pionnier de labolition de lesclavage et de lindépendance dHaïti. Contrairement au sens attribué par le colon qui considérait que le marron avait fui ses responsabilités desclave et le punissait sévèrement. Le sens, en somme, adopté dans le langage populaire actuel qui ne rend pas justice au marron. Voyons rapidement le plan de louvrage.
Plan de louvrage
Le chapitre 2 (Le racisme antiraciste) analyse le couronnement de la politique coloriste avec le triomphe du noirisme en Haïti en 1957, la transformation de lindigénisme identitaire de Jean Price-Mars en une idéologie raciste antiraciste qui appelle à la rescousse la rivalité historique noire-mulâtre pour la défaite de celui-ci dans le sang, les disparitions, le déchoucage de ses biens, lexil. Elle trace un exemple terrifiant: le bain de sang dinnocentes familles mulâtres jérémiennes en représailles de la tentative de renversement du gouvernement de François Duvalier par les 13 héros de Jeune Haïti. Le chapitre annonce la rebuffade de cette idéologie noiriste par le mariage de Jean-Claude Duvalier et de la mulâtresse Michèle Bennett, le sexe de la mulâtresse ayant toujours été «un champ de bataille». Lalliance fragile du pouvoir politique noir et du pouvoir économique mulâtre.
Le chapitre 3 (La duplicité de la transition) reprend, dans le menu détail, la période de transition, la brutale prise du pouvoir par François Duvalier qui sest allié larmée pour kidnapper le président provisoire Daniel Fignolé quil avait contribué grandement à mettre au pouvoir («nou pranl», aurait-il dit, en frappant le sol du pied quand Fignolé a accepté) et se faire élire à la première magistrature par le Chef dÉtat Major de larmée, le général Antonio Kébreau.
Le chapitre 4 (Lorganisation formelle de la criminalité) révèle le visage de la corruption associée à la barbarie pour continuer laccaparement des fonds publics et traquer les opposants. Le prétendu patriote offre plusieurs fois le Môle Saint Nicolas comme base navale pour faire preuve de sa loyauté et de son anticommunisme. Une carte quil ne cessera jamais de jouer pour exploiter la frousse du gouvernement américain des communistes et lui soutirer une plus grande assistance financière et militaire. Il établit des liens secrets avec la mafia américaine. Il impose sa réélection en 1961 à un pays atterré.
Le chapitre 5 (Le jeu incessant de la corruption et du pouvoir absolu). Sétant attribué les pleins pouvoirs, François Duvalier les utilise pour privatiser à son profit les taxes, les impôts, les revenus des organismes autonomes de lÉtat. Il se fait rouler par Mohammed Fayed (dont le fils, amant de la Princesse Diana, périra avec elle dans un tragique accident de voiture). Clément Barbot parvenu au fait de son ascension en tant que le personnage le plus puissant de la nation après le président, perd pied, est emprisonné, libéré et assassiné. Duvalier fait la fortune de Clémard Joseph Charles afin de détourner les taxes de la Régie du Tabac et des Allumettes mais lui casse les reins peu après, se saisit des revenus ainsi détournés, des biens personnels de ce dernier et lemprisonne. Ce chapitre traite aussi de la tentative héroïque des héros de Jeune Haïti, du vol de largent des voyages clandestins aux Bahamas et des paiements de la main-duvre haïtienne en République Dominicaine. Sont également mentionnés: les trois têtes de laigle américain: le gouvernement, la mafia, les organisations financières internationales au service du gouvernement; les conséquences néfastes du macoutisme sur lécologie, lagriculture avec tableaux à lappui; une liste des miliciens; linvasion du 29 juillet 1958 (Pasquet, Dominique, Perpignan); la chambre unique qui a voté la présidence à vie le 25 mai 1964; des annexes et fac-similés significatifs.
Le chapitre 6 (Lépouvantail communiste) comprend quatre sections: 1) la cooptation dhommes de gauche, 2) la réalité de la gauche haïtienne, 3) les contradictions de cette gauche et son impuissance, 4) la demande de convocation durgence de lOEA face à la menace communiste. Ces sections soulignent la cooptation dhommes de gauche, de faux communistes dont certains font partie des différents cabinets listés chronologiquement et de certains syndicalistes; les contradictions des partis de gauche, leur impuissance et leur surveillance par les agences de renseignements étrangères; la rivalité de puissants duvaliéristes pour le contrôle des centres de pouvoir et dargent. On suit avec intérêt la cooptation de Roger Gaillard, de syndicalistes, détudiants de lÉcole de Médecine; la collaboration de Roger Mercier; le kidnapping des recettes de la Banque Royale du Canada par de jeunes communistes; lassassinat de Jacques Stéphen Alexis; le massacre des guérilleros de Cazale et dinnocents résidents de lendroit; la dénonciation du Parti dEntente Populaire, du Parti Unifié des Démocrates haïtiens et du Parti Unifié des Communistes haïtiens; les tractations avec lambassadeur américain Knox pour garantir la reconnaissance de la présidence à vie de son fils Jean-Claude Duvalier âgé de 18 ans, un cancre notoire, mais «être cancre cest avoir de la valeur»; le voyage en Haïti de Nelson Rockefeller, gouverneur de lÉtat de New York, représentant du Président Nixon et ses retombées financières pour Duvalier. Et aussi ladoption de purges pour que le nom de Duvalier, synonyme de terreur, contribue à la sécurité du nouveau régime qui durera 15 ans.
Le chapitre 7 (Quand le pouvoir est un os à sucer). Lanalyse de «la maturité de la corruption» quamène lavènement au pouvoir de Jean-Claude Duvalier, la confrontation des jeunes loups aux dents longues entourant le nouveau Président et les grands mangeurs dinosaures accrochés aux jupes de Madame François Duvalier, la proéminence de Luckner Cambronne, vendeur de sang et de cadavres, organisateur dune curée financière et sa déchéance. Le chapitre comprend trois parties. La première traite des structures économiques dans un tournant critique vers la sous-traitance qui attire les paysans dont le plus grand nombre gonflent les bidonvilles; de labattage systématique du cochon créole, principale source dépargne de lagriculteur; de la destruction de lagriculture par la formation des grands domaines quopèrent les puissants du jour en sappropriant la terre du paysan. La deuxième partie: laccroissement de laide bilatérale. Laide bilatérale étrangère qui dans le passé était évaluée à $14 millions de dollars passe à cent millions lan pour les comptes en banque des Duvalier. La troisième partie se consacre aux luttes des potentats duvaliéristes, chacun défendant son territoire et les magots qui sy attachent. Ils sappellent Siclait, Boyer, Désinor, Cambronne, Lafontant, Bayard etc La création dune bourgeoisie dÉtat se poursuit.
Le chapitre 8 (La corruption triangulaire) expose «la mutation de la corruption qui, binaire, devient triangulaire avec la mainmise des puissances criminelles sur lÉtat mais aussi sur des entrepreneurs du secteur privé». Fulgurante apparition de Michèle Bennett, lépouse du président, qui au nom de la lutte contre la corruption lenracine davantage, la diversifie, avec laide de son père Ernest qui devient lhomme daffaires le plus important de la nation. Cest aussi la période où «lensauvagement macoute» atteint son degré le plus élevé avec lère des monopoles du secteur privé, la formation des prix du sucre, de la farine, du ciment, des huiles comestibles, la valse des emprunts extérieurs, le refus de Bazin et la résistance de Fourcand qui sont des coups dépée dans la mare duvaliériste.
Le chapitre 9 (Labîme cacogène duvaliérien), cest-à-dire lunivers duvaliériste de désintégration des valeurs, est lépilogue. Une synthèse de louragan duvaliériste qui a tout détruit par la corruption de la conscience et de la justice, la culture de la faveur et de la haine. Des suggestions pour la réforme du cadre juridique, la restructuration de ladministration et une solution dans un processus à long terme. La postface de Serge Fourcand contribue à montrer le duvaliérisme vu du dedans. Elle sera tout de même lobjet de controverse ainsi que le refus de Bazin et la défense de Roger Gaillard. On peut se demander si lon nest pas en présence dune tentative de blanchiment de ces personnages qui ne se sont jamais désolidarisés du régime de criminalité dont ils faisaient partie intégrante, car ministres, secrétaires dÉtat et hauts fonctionnaires sont solidaires de la politique générale de leur gouvernement.
Construire Haïti par nous-mêmes avec laide des forces étrangères solidaires
«Construire Haïti par nous-mêmes» est le sous-titre de notre livre Défi à la pauvreté qui espérait attirer lattention des candidats et électeurs dalors sur la nécessité de programmes concrets pour le développement scientifique du pays, de la transition de la dépendance à linterdépendance en fonction des ressources humaines et matérielles. Tout en effleurant la question de la corruption nous navions pas encore en notre possession les uvres éclairantes de Péan. Dans son épilogue, il insiste sur la nature des différentes faces de la corruption modelées par les Duvalier, de leur modernisation, la déliquescence des murs, la métamorphose de la psyché aboutissant à la déformation généralisée de la mentalité qui appelle corruption «intelligence». Lintelligence du gain de largent facile, de lacquisition de milliers de dollars par dincroyables magouilles et le trafic de la drogue qui sétend sans contrôle. On ne saurait oublier que de jeunes générations nont rien connu dautre, ont passé toute leur jeunesse dans ce climat délétère et contagieux. Cest pourquoi, selon lauteur, il faut une lutte de longue haleine et bien structurée, «une approche intégrée et non partielle le souci de trouver des solutions rapides est la meilleure façon de ne pas toucher à lessentiel du problème». Dans la même veine il suggère la réforme du cadre juridique, la restructuration de ladministration publique, la révolution de léthique, le besoin dassainissement. Notre accord est entier. Une lutte de longue haleine nexclut pas limpératif de mesures durgence immédiates comme préalables.
Notre préalable: Construire Haïti par nous-mêmes avec laide des forces solidaires. Autrement dit, prendre en nos propres mains la destinée du pays avec le concours des pays, organisations et individus étrangers qui veulent nous aider à briser le joug de la dépendance et de loccupation permanente.
Le budget de lÉtat est lun des instruments fondamentaux qui reflètent notre dépendance économique, partant politique, causée par le concept dun budget mangeoire pour grands et petits au lieu dun budget opérationnel et de développement économique. Les taxes et impôts de lÉtat sont donc insuffisants et boucler le budget réclame la charité des bâilleurs de fonds internationaux qui nous font crier «tonton, fè pa m» comme le disait Reagan.
On na pas besoin dêtre constitutionnaliste pour comprendre la constitution et exiger lexécution de ses prescrits. On na pas besoin dêtre économiste pour comprendre le budget et exiger quil soit équitable pour tous les citoyens et cesse dêtre une mangeoire. Nous navons pas les données pour démontrer chiffres à lappui comment réaliser le concept de construire Haïti par nous-mêmes. Nous explorerons toutefois le processus qui, une fois quil sera corroboré par le calcul et les chiffres de toutes les données nécessaires, prouvera le bien-fondé de notre thèse. Le processus envisagé pour un budget daustérité quexige la crise actuelle: accroissement des revenus et diminution des dépenses. Accroissement des revenus: augmentation des taxes à limportation des produits étrangers autorisée par les conventions internationales (un ancien ratio de 130% réduit à entre 3% et 10% a causé leffondrement de la production nationale); collecte dimpôts sur le revenu de contribuables récalcitrants; contributions financières de la diaspora mobilisée et convaincue de lintégrité dune relance économique; fiscalisation des revenus des organismes publics autonomes, qui nont pas été fiscalisés (à notre connaissance: AAN, APN, BPH, EDH, OAVCT, ONA,TELECO). Ces mesures fourniraient un montant beaucoup plus élevé que celui des taxes locales et droits de douane de $798 millions prévu dans le budget national de 2008 adopté comme référence (peut-être le triple?).
Diminution des dépenses: élimination de sinécures parmi les 52,135 employés de lÉtat (Administration centrale: $655 millions); réduction du nombre de consuls, dambassadeurs, dambassadeurs adjoints, de conseillers; élimination des programmes et projets qui ne sont pas strictement destinés à la production nationale mais aux frais des ministres et fonctionnaires, aux dépenses extrêmement coûteuses des déplacements des dirigeants (Programmes et projets: $1milliard 300 millions); élimination des intérêts et charges financières ($108 millions) pour des dettes contractées par des gouvernements corrompus avec lassentiment des bâilleurs de fond internationaux en violation des règlements de prêts. Les dépenses du budget de 2008 (plus de $2 milliards de dollars) moins la somme totale des réductions et éliminations (à déterminer) seront de beaucoup inférieures à ce montant.
Un accroissement sensible des revenus et une diminution des dépenses même sils sont bien moindres peuvent être une première étape décisive dans la direction dune relative interdépendance. Il est évident que pour une telle entreprise le gouvernement ait besoin dune force de police apolitique bien équipée, bien rémunérée et fiable. Si elle ne peut pas être constituée maintenant, le sera-t-elle jamais?
Conclusion
Nous espérons que nos réflexions contribueront à des débats contradictoires sur la crise et sa résolution pour un soutien à tout mouvement de mobilisation du gouvernement visant à cet effet. Les mesures décrites plus haut sont nécessaires, indispensables mais insuffisantes si elles ne sont pas
les préalables dune restructuration de léconomie nationale. Une restructuration économique (impliquant ladhésion des associations paysannes et ouvrières existantes, la coopération de lECOSOF (Experts-conseils en Économie, Finance, Gestion et Société), de la Fondation du groupe 73 et le concours des forces étrangères solidaires), cest-à-dire: réforme agraire visant au développement de communautés paysannes et ouvrières économiquement viables et incluant de grands espaces disponibles comme la Gonâve, les îles Caïmittes, les anciennes plantations Dauphin; accroissement rapide des vivres, denrées et de tous autres biens de consommation en remplacement des produits importés; préservation de lécologie; création décoles, de centres hospitaliers et dapprentissage, de projets de création demplois, dassainissement dans les bidonvilles pour les rendre progressivement autosuffisants.
Restructuration de léconomie sentend donc dun plan densemble à longue échéance qui se définit dans des programmes spécifiques dans le domaine de la santé, du bien-être social, de léducation scientifique, de la conscientisation économique des masses pour leur intégration dans le circuit politique, économique et social de la nation. Nous souhaitons que le budget de 2009 indique une voie nouvelle dans le sens de nos préoccupations.
Franck Laraque Professeur émérite, City College, New York, le 21 novembre 2008
Notes
1. Leslie J.R Péan, Haïti, économie politique de la corruption. (Tome IV): Lensauvagement macoute et ses conséquences 19571990. (Pour achat: lesliepean@yahoo.com).
* Les citations non numérotées sont de louvrage de Péan précité.
2. Franck Laraque, «Prologue de la Révolution: un comité de libération et de reconstruction nationales» in Haïti Observateur, mars 19-26, 1982 & Défi à la pauvreté CIDIHCA, 1987.
3. Franck Laraque, «Déraciner le duvaliérisme et construire Haïti» in Haïti Progrès 25 décembre1984 & Défi à la pauvreté, CIDIHCA, 1987.
4. «Lincontournable impératif dune conscientisation économique des Haïtiens» in Haïti: La Lutte et lEspoir, CIDIHCA, 2003, de Paul et Franck Laraque.
