par Tontongi
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est pratiquement impossible dévaluer le succès ou léchec, et encore moins le caractère définitif, de ladministration Obama aux États-Unis, selon léchéance dualisteréussite versus défaitequentonnent les médias de communication de masse (journaux, télévision, radio, internet, etc.) pour faire de ses premiers cent jours une sorte de référendum sur son fonctionnement ou rendement.
Ce mesurage est dautant plus absurde que la nouvelle administration a hérité dune colossale crise économique et désarroi socio-existentiel qui menacent de faire chambarder tout son programme de changement politique préconisé durant la campagne présidentielle.
Cela dit, tout en nous gardant de tomber dans le fétichisme déchéance quimplique la notion de cent jours, nous pouvons analyser comment la nouvelle administration a agi ou sest débrouillée durant ses premiers quatre mois, qui coïncident à la marche galopante de la récession économique.
On remonte lobservance des cent jours au président Franklin Delano Roosevelt durant une autre période de panique créée par lavarice des financiers spéculateurs et la subséquente faillite des banques, quand il se sert de sa popularité durant ses premiers cent jours, commencés à son inauguration le 4 mars 1933, pour soumettre devant le Congrès une série de lois pour «mete lòd nan dezòd», pour apporter une aide rapide aux personnes les plus victimisées par la crise économique dalors et fonder des institutions de régulation pour au moins comprimer les élans rapaces du capitalisme. Certaines institutions comme la Federal Emergency Relief Administration ou la Civilian Conservation Corps sont issues de ces lois. Mais, par extension, cette échéance remonte tout aussi bien aux cent jours de reprise du pouvoir par Napoléon le 20 mars 1815 après sa fuite de lîle Elbe jusquà sa deuxième abdication le 22 juin 1815, faisant suite à la dévastatrice défaite à Waterloo le 18 juin 1915.
Au juste, à en juger par lampleur de la crise et les possibilités de cynisme quelle offre, les premiers cent jours dObama sont plutôt encourageants, même si, pour les évaluer à leur juste valeur, il faut aussi énumérer les manquements (qui ressortent du réflexe belliqueux inhérent aux prérogatives de «lunique superpuissance» que se donnent les États-Unis).
Cette prudence veut dire que quand bien même nous applaudissons la furieuse lancée des activités et décisions de redressement qui accompagnent les premiers cinquante ou cent jours de ladministration Obama, accomplissant dans quelques semaines ce que son prédécesseur navait pas accompli durant huit ans, on doit le faire avec un esprit critique, car quelque éloquent et sympathique que soit ce président noir, il nen demeure pas moins le dirigeant dun État impérialiste à vocation dominatrice (même si il y a des moments, comme aujourdhui, où la conscience progressiste du pays en a las).
Lhéritage de George W. Bush
Le juge en chef de la Cour Suprême des États-Unis, John Roberts, qui administre le serment inaugural à Obama a, par inadvertance, raté les mots formulaires du serment. Pour un court moment il semblait que cest Obama qui a trébuché sur les mots, jusquà ce quil devienne clair que cest le juge en chef qui sest fourré, pour ainsi dire, une fourchette à la gorge.
Ce petit fait anodin de linauguration est étudié et commenté par plus dun dans les médias et dans le grand public pour en trouver des significations souterraines ou subconscientes. Une interlocutrice ma dit, sur le ton de la conspiration, que le juge en chef ne voulait pas quObama soit président, donc il subvertit les mots du serment pour les donner une nouvelle signification qui, en fait, annule la légitimité de la mise en fonction. Cette interprétation de lintention du chief justice peut être difficile à soutenir, surtout quand on sait que cela lui a causé beaucoup dembarras; mais elle est assez plausible, surtout au niveau de la perception dans un univers bushesque où tout coup bas est possible, pour porter le président et le juge en chef à reprendre le serment dans une session spéciale à la Maison Blanche!
Dans une conversation avec un ami du quartier, soudainement celle-ci porte sur lhéritage de George W. Bush et sur ce que son départ signifie pour les États-Unis. «Beaucoup de ses supporteurs vous diront quil a tenu le pays sain et sauf, protégé des terroristes durant ses huit années», énonce mon ami, plus sur le ton sarcastique de lironie maligne que de lapprobation ou de la réfutation sérieuses.
Cet énoncé est un lieu commun que régurgitent tous ceux qui veulent soutenir George Bush par des moyens détournés ou qui veulent lui trouver quelque mérite pour leur avoir favorisé économiquement. Cest une logique simple: Votez vos intérêts si vous voulez les défendre. Appelez-le ce que vous voulez, mais son biais anti-peuple a été bon pour business. Cest normal. Certains pasteurs, qui aimaient bien le programme daide sociale à travers les églises dit «linitiative basée sur la foi» (faith-based initiative) que mettait sur pied George Bush pour amollir les coupures drastiques dans le budget alloué aux pauvres, avaient encouragé leurs congrégations à voter pour la réélection de Bush en 2004. Beaucoup dentre eux votent effectivement pour lui, contribuant à sa réélection.
Le pire, cest que la majorité des électeurs étatsuniens vote le plus souvent (cinq fois sur huit durant ces trente dernières années) pour des groupes dintérêts (les corporations, la bourse spéculative, les intérêts du patronat, etc.) qui ont assez dargent et dinfluence pour imposer leur conception de la réalité, voire la composition des listes de candidats, dans le sens pour justifier et consolider leur exploitation de lhumain par lhumain. Là encore, le défi de lélectorat, cette fois-ci pour voter Obama, a été sinon une exception, du moins une rareté.
Sagissant de la sagacité de mon ami pour la défense de George Bush, javance cet argument, ébahi moi-même de lavoir trouvé avec tant daise: Bush, loin de protéger la sécurité des États-Unis, a causé la mort de plus dÉtatsuniens en Irak que le 11-Septembre 2001 (respectivement 4.400 et toujours comptant en mai 2009 contre 3.000 en septembre 2001), sans compter les dizaines de milliers de blessés et destropiés étatsuniens, ni en cela les centaines de milliers de tués et millions de blessés irakiens. Tenu dans lenthousiasme général qui entourait linauguration de Barack Obama, cet échange fait partie de la conversation collective que la nation étatsunienne entretenait avec elle-même durant lélection présidentielle. Heureusement il y avait dautres consciences qui voyaient la corrélation entre les huit années de Bush et la descente du pays dans labîme.
Nombreux sont ceux, presque partout dans le monde, qui ont accueilli lélection dObama comme une opportunité de travailler avec les États-Unis comme un pays adulte. Les huit précédentes années ont été si tantrumiques, capricieuses, si pétries dans des crises de colère désolantes, quon a fini par ne rien sattendre de cette partie du monde. Pour ceux-là, Obama est un soulagement dautant plus captivant quil auréole son appel pour le changement dune éloquence verbale qui lui semble naturelle. Ses propositions sérieuses sur la conclusion de la guerre contre Irak et pour la relance de léconomie avaient aussi grandement plu.
Bush a passé toute sa présidence au service des riches, à plaire et complaire à ses amis, à menacer et bombarder ses ennemis. «Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous», disait-il avec panache. Vers la fin de sa présidence, qui coïncidait avec la grande crise économique dété 2008 qui continue aujourdhui (printemps 2009), le pays avait besoin dautre chose.
Toute nation a sans doute son mythe fondateur et un tant soit peu de narcissisme identitaire, et cest difficile de parler dun pays si on ne connaît ses murs, ses habitudes, ses parlers et son mode dêtre, autant de particularités qui le singularisent du reste du monde. Mais à trop sidentifier avec la partie positive de lâme de son pays, Obama a parfois tendance à occulter la vérité profonde de la partie infâme. Naturellement, la fausse naïveté dObama peut même susciter quelque sympathie si on la compare à larrogance de Bush, qui a poussé la mégalomanie jusquà labsurde, sidentifiant à une sorte de Néo de lâge digital; un comportement qui ne peut quêtre cause de perte dans le climat de crises multiformes que confrontent les États-Unis.
En effet, la majorité des Étatsuniens croit que leur pays est la partie victimisée dans la plupart des conflits internationaux, même sils savent aussi quil est le plus fort dans le monde, donc capable de se défendre sil le faut. Heureusement, comme la remarqué Claude Julien dans son livre Le rêve et lhistoire: Deux siècles dAmérique, il y a deux États-Unis. Il y a les États-Unis des marchands et maîtres desclaves, et les États-Unis de Thomas Pain et de Frederick Douglass; il y a les États-Unis de lagent de police qui cogne à tout bout de champ et qui pratique le profilage ethnique, et les États-Unis dAngela Devis et dAbbie Hoffmann, qui demandent la réappropriation par les opprimés de leurs droits et du contrôle de leur environnement vital. Il y a les États-Unis de lHalliburton, des magnats du pétrole, des généraux lobbyfiés dans la poche du complexe industriel militaire, des tortureurs de la CIA, des «enforceurs» de la National Homeland Security, et les États-Unis des combattants pour la liberté et pour la dignité de lêtre.
Le monde entier sest réjoui quil nest plus ces monstres dhorreur à la Maison Blanche, prêts à déverser les missiles de la plus grande puissance de la planète sur des petits pays qui sont loin dêtre leurs égaux sur le plan militaire. La question qui se pose à présent est ceci: Y aurait t il vraiment changement si cest le ton qui a changé et non la chanson?
Furie dactivités contrariantes positives
Dès les cinquante premiers jours de ladministration Obama on a relevé en effet une furie dactivités contrariantes positives pour créer la perception de démarcation par rapport à ladministration honnie de George Bush.
Lune des actions de redressement a été la signature du décret présidentiel dObama qui abolit la prohibition par ladministration Bush du financement fédéral pour la recherche sur les cellules souches embryoniques humaines (human embryonic stem cell research). Les milieux scientifiques étaient bien ravis de sortir de cet interdit obscurantiste, motivé par des considérations faussement morales et religieuses, qui avait pour conséquence pratique de limiter la portée de la recherche sur des maladies comme la sclérose multiple, le diabète et certains cancers récalcitrants.
Plusieurs sondages ont montré que le public, en écrasante majorité ou en grand nombre de voix, a soutenu les actions du président, parmi lesquelles:
- La condamnation de la torture et limposition de limite aux techniques dinterrogation des détenus «ennemis combattants»;
- Lordre de la fermeture de la base concentrationnaire de Guantanamo;
- Le relâchement des règles pour porter plainte contre les entreprises qui pratiquent la discrimination salariale entre homme et femme;
- Limposition dun plus grand standard dévaluation defficacité et de pollution des carburants;
- Létablissement de règles déthique plus rigoureuses dans la fonction publique, particulièrement sur le lobbying;
- Louverture détentielle envers Iran, Corée du Nord, Venezuela et Cuba.
Dautres actions, comme la permission du financement, discontinué sous George Bush, des centres davortement à létranger qui soccupent du contrôle de naissance, même si elles nattrapent pas la majorité des sondés, ont quand même montré le désir de la nouvelle administration de se démarquer de la vision sociale moyenâgeuse de la ci-devant administration.
Un pas en avant, un pas en arrière
Il y a une critique de Lénine qui déplore la tendance des individus et des nations à faire un pas en avant et deux pas en arrière quand ils se trouvent dans des situations difficiles. Bien quil soit incorrect daccuser Obama dune telle tendance, dans son approche sur léconomie, il est des cas où il semble pratiquement procéder, comme tactique dans lexécution de son programme de recouvrement économique et dans ses priorités budgétaires, par une sorte dapproche que je paraphraserais comme «un pas en avant, un pas en arrière».
Cest un pas en avant que de demander lintervention vigoureuse de lÉtat dans léconomie marchande et du renforcement des régulations sur la spéculation boursière; mais cest un pas en arrière que de donner aux banquiers, premiers responsables du bubble spéculatif grandement responsable de la crise, lessentiel de leurs demandes (parachutage, liquidités à gogo, garantie dimmunité, etc.). Cest un pas en avant que dinsister sur le partage des gains (malheureusement pour le court terme) entre les actionnaires du capital et lÉtat, mais cest un pas en arrière que de céder le levier de cette politique à une équipe de personnalités qui se font les chantres de la sagesse indépassable du marché libéral et qui ont elles-mêmes pris part dans lélaboration de la bulle spéculative.
On peut redouter, à vouloir à tout prix trouver un compromis, quObama finira par navoir aucune emprise durable sur lorientation du pays vers la mise en fonction dune société plus équitable, plus égalitaire, plus juste. Cest bien réjouissant de ressentir des affinités profondes avec lObama activiste communautaire, mais y aura t il moins de sauve-la-faim et de sans-abri dans les rues après ses supposées huit années de pouvoir?
Y aura t il moins de victimes de labolition du welfare? Y aura t il moins dignorance vis-à-vis de la réalité dêtre et de la réalité des conditions de vivre de lAutre?
Obama a été élu grâce à deux principaux intérêts de lélectorat: la mise à fin de la guerre contre Irak et le redressement de léconomie. En cela, cest un pas en avant que de demander la fermeture de Guantanamo, la fin du régime de torture, la taxation progressive des super-riches. Cest un pas en avant que de réclamer la couverture médicale pour les démunis, mais cest un pas en arrière que de ne pas chercher la couverture universelle, pour tout le monde sans distinction de moyens, de race et de standing socialet de chercher un compromis avec des soi-disant Républicains «modérés» au Congrès qui marchandent dautant plus leurs vote que le mot dordre obstructionniste de la hiérarchie du Parti républicain est suivi unanimement (zéro vote dans la chambre des Représentants et moins seulement trois votes au Sénat).
Sagissant des affaires étrangères proprement dites, personne ne sétonnait quObama nait rien dit contre les massacres inutiles dIsraël à Gaza, fermant les yeux sur la collaboration du Pentagone de George Bush dans cette offensive. Cest un pas en arrière que sitôt après son inauguration, qui vient sitôt après la fin de loffensive israélienne à Gaza, Obama appelle au téléphone Président Mubarack dÉgypte, Roi Abellard de la Jordanie, Président Abbas de lAutorité palestinienne et Premier ministre Olmert dIsraël, mais pas Ismail Haniyeh, Premier ministre palestinien. Pourtant, le mouvement Hamas où est sorti Haniyeh a été démocratiquement élu dans les élections législatives, reconnues par lONU, de janvier 2006. Israël et les États-Unis naimaient pas ce résultat. Là réside une des causes de la dernière configuration de la crise israélo-palestinienne. En plaçant le Hamas dans un étouffoir, un «straight jacket», on sattendait bien à ce quil réagisse malencontreusement, donc justifiant a posteriori la politique de létouffoir
Lacte de violence est condamnable doù quil vienne, que ce soit du Hamas dont Israël sen servit pour justifier son offensive ou dIsraël, qui en fait le dernier moyenaprès avoir perdu celui de la raison et de limpératif moral, pour maintenir loccupation. Même quand la violence contre-violence est souvent la seule voie laissée à lopprimé pour exprimer son existence, comme lentendaient Frantz Fanon et Jean-Paul Sartre, il ny a cependant rien de glorieux à tuer des civils; mais là encore il faut se garder de ne pas faire de cette retenue ou rejet de la conscience, une sorte de justifie-tout pour la politique de maintien à tout prix du régime doccupation.** Cest Obama lui-même qui a appelé, tout au long de sa campagne présidentielle, à lobligation de se parler entre ennemis. Même avec des Taliban modérés, dira son administration. Pourquoi le Hamas serait-il lexception?
La CIA et la torture
La CIA et la torture sont certainement un sujet qui est loin dêtre nouveau, mais à lire les détails sur les abus des détenus islamistes à Guantanamo que révèlent les mémorandums publiés par le Département de la Justice, et qui font état dune série de méthodes et techniques de torture autorisées par le Département de la Justice et la Maison Blanche et appliquées à partir du début de 2002 jusquà 2005, on sort ébahi par lampleur du programme de torture. Élaborés avec un sens de détails kafkaïen, les mémorandums font frissonner plus dun qui y revoient le spectre dune CIA à la fois toute-puissante et sadique, qui uvre avec dautant plus defficacité quelle le fait dans limpunité que confère la fiction légaliste.
Les mémorandums sont très éclairants sur létat dâme des serviteurs de lÉtat, qui opèrent dans la normalité la plus mondaine, la sorte de normalité du mal dont a parlé Hannah Arendt, mais cette fois elle est retranscrite dans des instructions bureaucratiques des plus banals: Une simple question de clarification, sollicitée par la CIA au Département de la Justice, sur ce qui constitue la torture et comment manipuler la loi en vigueur pour justifier son application sur les détenus islamistes accusés dintention terroriste.
Les méthodes dinterrogation approuvées par le Département de la Justice de George Bush incluent, entre autres, le waterboarding (sensation de noyage et de mort imminente); maintenir les détenus éveillés pendant onze jours daffilée; les coffrer dans des boîtes réduites pour susciter la claustrophobie; placer des insectes dans les boîtes ou dans le nez des détenus ainsi encastrés pour exploiter leur peur les plus traumatisantes, etc.
Quoiquil ait exhibé une attitude militante contre la torture («les États-Unis ne torturent pas, cest tout», dit-il à tout bout de champ), Obama nest pas allé jusquau bout de ce refus, cest-à-dire placer en jugement ceux responsables de la violation de la loi sur la torture. On comprend bien lappréhension quait pu susciter le temps dhystérie anti-terroriste faisant suite aux attentats du 11-Septembre 2001; mais la peur de lennemi, la passion ou le plaisir de revanche ne doivent jamais être des facteurs légitimes de gouvernement. Å vrai dire, dès le second jour de son inauguration, ladministration Obama a rejeté les opinions «légales» existantes de la ci-devant administration Bush; mais là encore il na pas jugé nécessaire daller au cur de son raisonnement; il a cru bon, de préférence, dinsister quon doit oublier le passé et pardonner les tortureurs parce quils obéissaient des ordres quand ils administraient la torture. Un argument qui nétait pas valable durant le jugement de Nuremberg.
Certains critiques, comme Jonathan Turley, professeur de droit à lUniversité George Washington, ont affirmé que le refus dObama de poursuivre en justice ceux-là qui ont commis des crimes de torture équivaut à une action de subversion et dobstruction de la justice, parce que la loi étatsunienneet internationalesimplement proscrit la torture des détenus. Naturellement ladministration rétorque, comme celle de Bush avant elle, que les agents qui appliquaient les «techniques améliorées» croyaient sincèrement défendre la sécurité nationale des États-Unis en se renseignant sur lintention des terroristes.
Des manquements dans la bonne direction
Même quand elle est généralement dans la bonne direction, il y a un grand nombre de manquements importants qua commis la nouvelle administration. Premier manquement: Seulement quatre jours après son inauguration, Obama donne lordre à ses commandants en Afghanistan de lancer deux attaques missiles, à partir des avions téléguidés dits Predator drones, très impunément positionnés dans les cieux, contre deux villages pakistanais situés dans la région Warizistan, sur la frontière afghano-pakistanaise. Ces attaques ont tué 18 personnes, dont une majorité de civils. Il est vrai que, candidat, Obama préconisait laccélération des attaques étatsuniennes sur cette région quil considère comme un guêpier de terroristes. Mais cette première décision montre quen certaines choses, les États-Unis, sous George Bush ou sous Barack Obama, il ny a pas de différence. Ces attaques continuent encore avec une accélération des interventions de la coalition USA-NATO-Afghanistan-Pakistan et les contre-attaques des forces islamistes des Taliban et dAl-Quaeda.
Cette action est très significative si on la place dans le contexte de cette même semaine, précisément cinq jours plus tôt, où les Israéliens étaient encore à Gaza, tuant dans limpunité et la sûreté, avec la bénédiction des États-Unis, des centaines de civils palestiniens (on se rappelle quà la fois Obama et sa secrétaire dÉtat Hillary Clinton insistaient à lépoque quIsraël «a le droit de se défendre»). À vrai dire, on apprendra plus tard quObama faisait des pressions en sourdine pour quIsraël stoppât son offensive avant linauguration, quitte à ne pas souiller la pureté virginale de sa pompe. Cétait insensible, comme on dit ici, que de ne pas questionner les prémisses dIsraël pour lancer la dernière guerre contre le Hamas à Gaza et accepter la thèse ou la fausse conception que cette organisation ne serait quun groupement de terroristes.
Deuxième manquement: Le 28 mars 2009, Obama annonce le déploiement de 17.000 troupes de combat et de 4.000 troupes dentraînement sur le théâtre pakistano-afghan, en addition aux 38.000 soldats étatsuniens qui sont déjà engagés dans ces deux pays. Cette décision constitue une escalade majeure de la guerre.
Le jour de lannonce de lescalade, une présentatrice de la chaîne de télévision câblée MSNBC, Rachel Maddow, a branché un spot télévisuel montrant George Bush et Barack Obama placés en position parallèle sur lécran dual où ils répètent les mêmes formules, la même grandiloquence à «défaire lennemi», pour Bush lennemi étant Saddam Hussein et son supposé arsenal darmes de destruction massive, pour Obama, cest Al-Quaeda et Ossama Ben Laden. Pour Bush le théâtre dopération est Irak, pour Obama, cest Afghanistan et, dans une certaine mesure, Pakistan, considéré comme le «sanctuaire» des terroristes et dont les forces armées ont plutôt tendance à fermer les yeux sur ce qui se fait sur sa frontière occidentale (nonobstant les récentes velléités offensives montrées par larmée pakistanaise sous le présent gouvernement dAsif Ali Zardari, veuf de Benazir Bhutto, lancienne première ministre assassinée par les islamistes en décembre 2007).
Ms. Maddow a demandé à son invité spécial au programme Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller à la sécurité nationale de Jimmy Carter, ce quil pense de la politique pakistano-afghane dObama. Il répond quil en est solidaire et sen prend avec véhémence à un autre commentateur du programme qui a comparé la politique afghane dObama à la politique vietnamienne de John Kennedy, qui avait intensifié la guerre du Vietnam vers la «guerre totale» quelle deviendra sous Johnson et Nixon: «La guerre menée par George Bush en Irak, dit Brzezinski, était une guerre de choix, tandis que la guerre en Afghanistan a été imposée à Obama.» Une bien étrange logique qui insinue que les attaques du 11-Septembre 2001 ayant pris leur source en Afghanistan, la guerre contre Afghanistan serait donc légitime, oubliant que la planification et les préparatifs du 11-Septembre prenaient lieu également à Hambourg et en Floride. À la fois Kennedy, Johnson et Nixon pensaient que la guerre du Vietnam était légitime: pour endiguer le démon communiste.
Rachel Maddow a fait bien de remarquer quil ny a pas vraiment de différence entre les recrues étatsuniennes tuées en Irak ou en Afghanistan: la même tristesse dune mort inutile. Ce nest pas sans raison que le sénateur républicain, Mitch McConnell, de tendance dextrême-droite, a applaudi à profusion lescalade afghane dObama, le félicitant pour avoir fait «la chose convenable». Quand on sait que ce même sénateur a été un partisan farouche de la guerre dIrak sous George Bush et quil lest encore non moins farouchement sous Obama, on voit quel genre de compagnie quattire la politique afghane de celui-ci.
Un autre manquement, qui est plutôt une volte-face autrement douloureuse pour ses supporteurs, le 9 avril 2009 Obama a décidé dallouer 83.4 milliards de dollars à un fonds supplémentaire spécial, pour financer les guerres dIrak et dAfghanistan, une méthode procédurale quil avait dénoncée et votée contre deux ans auparavant quand George Bush était président. Selon le Boston Globe, citant des chiffres provenant du Congressional Report Service, cette allocation de fonds poussera le coût des deux guerres à lentour de un billion de dollars (un trillion $ US).
À vrai dire, comparé à ses prédécesseurs, au cours des premiers cent jours dObama jamais avant un si grand nombre de décisions présidentielles étaient-elles restées si fidèles aux promesses du candidat, comme par exemple la renonciation de la torture comme méthode gouvernementale, le processus de fermeture du camp concentrationnaire de Guantanamo ou louverture détentielle envers la Russie, Venezuela et Cubamême si ses critiques ont vu son revirement sur le financement spécial de la guerre dIrak comme un pattern, une tendance continuelle à labandonnement dune position politique épousée durant la campagne.
Mais quon le comprenne sur le plan rationnel, cest tout de même bien déconcertant de voir un président élu grâce à ses promesses de changement prendre des décisions qui saccommodent du statu quo, en parfait accord avec le réflexe bien commun des politiciens traditionnels. Certains des supporteurs dObama insistent quil est resté fermement attaché à lidéal de changement quil préconise, mais quil doit procéder avec dautant plus de précaution quil attaque les problèmes sur tous les fronts, que ceux-là sont énormes et quil évite de provoquer une réaction de droite nostalgique de la superpuissance hypertrophiée quont été les États-Unis. Ce sont là sans doute de bonnes inquiétudes. Cest justement ce genre de débat et de questionnement que les cent jours, échéance arbitraire, ne permettent pas de trancher. Le gouvernement et ses supporteurs disent quils ont besoin au moins de mille jours pour pouvoir montrer des impacts tangibles sur les conditions du pays.
Cest particulièrement un pas en arrière que daccepter le principe dune soi-disant «force résiduelle» en Irak, cest-à-dire adopter un subterfuge, par le moyen dun euphémisme, pour prolonger loccupation du pays. Une force «résiduelle» en outre assez robuste (ils avancent le chiffre de 50.000!) pour tuer sur place, localement, par voie des forces spéciales, de la smart counter-insurgency, tactique contre-insurrection intelligente, à laide des avions drones qui font le travail à moins de frais et dautant plus efficacement et sans émoi quils sont autopilotés ou non humainement pilotés, stratégiquement placés nimporte où dans les cieux.
Atout important pour le pays
Malgré ses manquements, Obama est jusquici un atout important pour les États-Unis, moins pour la substance de son message que pour la perception de renouveau quil entretient. Ce nest pas par hasard que les médias occidentaux mettent laccent sur laspect sensationnaliste, sur le glamour dObama comme acteur hollywoodien état nature et de Michelle Obama comme supermodèle, négresse fabuleuse sortie des mille et une nuits des semighettos noirs de Chicago.
Limage, ça se vend bien, et pour linstant les États-Unis en ont besoin une des plus embellies. La rencontre, sensationnalisée à lextrême, avec la reine Elizabeth dAngleterre, le rituel de la prise du thé à Buckingham Palace avec un couple royal extrêmement relaxé, la sympathie du public londonien, comme celui de Berlin avant, durant la campagne électorale ou celui de Paris peu après, le sommet dOTAN, etc., tout cela témoigne dun regain de sympathie et de prestige par les États-Unis sur la scène mondiale, comme on verra au sommet des Amériques à Trinidad-et-Tobago en avril 2009. Vue du point de vue de lEmpire, cest une chose remarquable, car souvent limage, pour lEmpire, est aussi cruciale que la force brute.
Oui, on était soulagé que, finalement, il y avait quelquun à la tête de lÉtat qui ne partage pas le monde entre ennemis et amis des États-Unis, un univers manichéen qui ne fait pas de quartier, du noir et blanc sans une zone grise, un homme qui ne voit pas le monde à travers les délusions et les fantasmes dune petite clique dhommes et de femmesnéocons, télévangélistes, magnats du pétro-business, bénéficiaires du complexe militaro-industriel, etc.qui ne semblent pas voir au-delà de leur nez et qui poursuivent des intérêts qui nont rien à voir même avec la prétention de la mission supposée protectrice de lÉtat, gouvernant dans un brigandisme presque provocateur.
Comme on la vu durant sa visite en Europe au cours de la première semaine davril, lélection dObama a beaucoup aidé limage de marque des États-Unis. Sa «performance» au cours de la réunion du Groupe des vingt (G-20) à Paris en avril a montré quon peut être président de la plus grande puissance économique, politique et militaire de la planète sans succomber dans la maladie de la puissance de lEmpire. Il a bien su montrer que les États-Unis entendent au moins reconnaître le principe dun monde multipolaire.
En fait, grâce à son penchant naturel à chercher le consensus, Obama a réconcilié la France avec la Chine, qui reprochait à Nicolas Sarkozy son exploitation de la question tibétaine à des fins démagogiques, particulièrement ses efforts pour boycotter les jeux olympiques tenus en Chine en 2008, une épreuve que les Chinois considèrent comme une question de grande fierté nationale. Sarkozy a considéré le contentieux comme clos, réaffirmant son acceptation dune «Chine unique», au grand dam des sympathisants de lindépendance du Tibet qui le voyaient comme un allié.
La question haïtienne
Haïti, en tant que première république noire dans les Amériques, a été particulièrement fière de lélection du premier Noir à la présidence des États-Unis, la plus grande puissance du monde. Les électeurs étatsuniens dorigine haïtienne ont de toute évidence voté Obama dans une écrasante proportion, cest le peu que je puisse dire en labsence dune statistique officielle. De toute façon lenthousiasme des Haïtiens, particulièrement dans la diaspora, était palpable durant toute la campagne présidentielle étasunienne et après.
Certains des compatriotes ont même émis le vu de voir les États-Unis «enfin embrasser Haïti comme la leur», lentourant de leurs affections et de leur générosité.
Bien que je le comprenne sur le plan affectif, je me porte à faux contre ce dernier désir, fruit des épanchements positifs à légard dObama. La présidence des États-Unis, quelle que soit la couleur de la peau de son titulaire, nest pas une affaire de sentiment, et encore moins un bureau daide sociale motivé par le seul besoin de porter assistance aux autres. En retenant Robert Gates à la Défense et en recyclant les dinosaures de lex-administration Clinton, y compris ses matières grises idéologiques dans le domaine économique, Obama a voulu montrer quil est plus intéressé à la continuité de lEmpire quà la rupture que suppose le concept de «changement» adopté comme slogan par sa campagne.
À connaître lantécédence dObama et à lire ses livres, qui livrent un homme pénétré par la complexité de la vie et de la contingence de la chance dans lhistoire des peuples et des individus, on a certainement grand espoir quil emploie la puissance multiforme des États-Unis au service de lhumanisme libérationnel quil préconise. Cest un noble objectif, mais cest trop espérer dun président étatsunienque la couleur de sa peau soit noire, blanche, rouge ou jaunedont larrivée au pouvoir même implique une certaine assurance donnée aux pouvoirs établis, à lEstablishment, quant à la loyauté idéologique et adhésion institutionnelle du candidat. Cest ce que jappelle dans la première partie de cette trilogie «lacceptabilité» dObama par le système.
Compte tenu de la lutte historique du peuple noir étatsunien pour légalité politique et la justice sociale, on ressent une sympathie naturelle envers Obama et envers le grand rêve despoir quil inspire; mais on reste chagriné par le mur de pragmatisme qui sélève devant un tel espoir.
Ce mest toujours émouvant de voir ces mères haïtiennes qui adoptent Obama comme leur propre fils, ne perdant aucune occasion pour lapplaudir et le défendre, exprimant la peur quon lui fasse du mal et lespoir quil réussisse. Pour la première fois on sent que laffection dun pauvre ou dune minorité ethnique envers un président étatsunien nest pas simple affaire daliénation, mais lexpression dune solidarité organique à un président quils considèrent «pas comme les autres», un président dont la fulgurance, la gloire, la dignité et lintelligence leur rendent fiers et lesquelles ils vivent comme une sorte de revanche de laltérité, la réapparition de lAutre dans lHistoire.
Pour nous, Haïtiens, le critère dévaluation dObama ne doit pas être axé sur la seule connexion affectivo-idyllique, bien que nous ayons déjà appréhendé sa présidence comme une grande victoire symbolique pour le peuple noir étatsunien. Sa présidence sera aussi nécessairement évaluée par la traduction de ses impacts sur la réalité, sur la vie de chaque jour, par le traitement des immigrés et réfugiés haïtiens, par le respect de la souveraineté nationale haïtienne, par une politique de solidaritéet non plus de charitéenvers le projet de développement dHaïti, par le respect des droits de lhomme et de la femme en Haïti, y compris le respect du processus démocratique qui suppose le droit à la participation et à la représentation du peuple à travers les partis politiques quil soutient librement.
En dernière analyse, et en vue des leçons de lhistoire récente dHaïti, lattente dun bon papa étatsunien qui viendra résoudre ses problèmes est une proposition irréaliste. La consolidation démocratique et le développement économique dHaïtiavec toute réserve envers les présupposés eurocentristes de cette notionsont une question de nature endogène, en opposition à une action exogène. Si vous avez besoin dêtre «sauvé» par une puissance impérialiste, vous nêtes quune colonie. Le protecteur se réserve des droits exclusifs à vos dépens; cest la nature de la puissance.
Nous sommes daccord entièrement avec lassistant secrétaire-général de lOEA (Organisation des États américains), Albert Ramdin, quand il appelle récemment pour un changement du discours et de la préconception vis-à-vis dHaïti, pour la cessation du «stéréotype négatif et incorrect envers Haïti», disant quil voit Haïti «comme un pays plein dopportunités, comme un pays plein de future où toute chose est possible», exprimant le vu que «toute aide donnée par la communauté internationale soit basée sur les priorités et les besoins du peuple haïtien et en consultation avec le gouvernement haïtien».
Haïti, en tant que nation souveraine, a ses propres intérêts. Sil se trouve à la Maison Blanche un occupant qui prenne à cur les péripéties de la nation haïtienne, tant mieux; mais les Haïtiens ne doivent pas attendre dune autre nation, quelque sympathique que soit son président, quelle vienne la «sauver». Haïti na pas besoin de la charité, mais du respect de son droit à un choix de développement qui lui soit propre et spécifique. Haïti a besoin des amis et des pays qui lui sont solidaires, comme elle a été jadis solidaire envers des peuples et pays dans le monde qui luttaient pour leur indépendance.
Obama pourra peut-être bien changer cette dynamique négative sil a le courage de résister les arrière-gardes de sa société qui continuent à voir Haïti comme une république figue-banane. Mais il incombe de prime abord aux Haïtiens eux-mêmes de lutter pour se défaire de cette image négative. Cest à ce contours que nous trouverons qui est vraiment un ami dHaïtisans égard pour la couleur de sa peau.
Laltérité comme lidentité ou lAutre comme le pareil
En prélude décrire cet essai sur les cent jours dObama, dans le cadre de ma trilogie «Barack Obama et la revanche de laltérité», jai décidé de lire ses deux ouvrages, lautobiographie Dreams of my Father (Les Rêves de mon père), et la collection de mémoires politiques The Audacity of Hope (LAudace despérer).
Lautobiographie est bien instructive; elle dévoile un homme dont les instincts son en parfaite osmose avec ceux de lhumanité souffrante, lhumanité des démunis et des opprimés de la société dabondance que sont les États-Unis comme celle du tiers-monde. Dans lautobiographie, lempathie dObama est plutôt ahistorique, dans le sens quelle accepte la prémisse que les États-Unis seraient une nation de philanthropes animés seulement par lamour de lhumanité!
Cependant, quand on lit lautobiographie où Obama a raconté son apprentissage de la vie en tant que progéniture dun Africain, en provenance de Kenya et dune Blanche étatsunienne du Kansas, on est frappé par à la fois la beauté et la limpidité de son écriture et sa grande intelligence. Sa colère contre labsence du père, qui, divorcé de la mère dObama, passait son temps au Kenya, se jetant dans les luttes politiques intérieures du Kenya et de la région. En Hawaï où il vit avec sa famille maternelle (sa mère et ses parents), ils ont vécu lodyssée commune, quotidienne, des millions de familles étatsuniennes périssant sous les poids, lourds, de la rareté, de la minceur de lallocation de nourriture par lassistance sociale, des déceptions amoureuses, des délocalisations, des adversités de la contingence. Sa famille maternelle est un échantillon de lUS-Américain typique, mais, anthropologue, sa mère a cherché à pénétrer lâme du pays, testant les limites de sa tolérance.
Étudiante à lUniversité dHawaï, Stanley Ann Dunham est tombée amoureuse dun condisciple, Barack Obama, immigré kenyan bénéficiaire dune bourse. Une offre de bourse par Harvard décide de la destinée de la famille: Harvard ne leur a pas donné assez dargent pour combler les besoins dune famille de trois. Barack Obama père est un homme qui se fait lui-même, comme on dit aux États-Unis; entre des études avancées à Harvard et la vie semi-familiale à Hawaï, il a choisi Harvard. En tout cas, cest la circonstance de la séparation rapportée par Barack Obama fils, nommé Berry à lépoque. Il ne reverra son père quune nouvelle fois, après plusieurs années, à lâge de dix ans.
Le spectre de ce père absent planera sur Obama pendant une grande part de son développement comme enfant, adolescent et jeune adulte. Les vérités quil apprendra sur son père durant son premier séjour à Kenya (tyrannisme familial, tempérament coléreux, polygamisme, alcoolisme, etc.), ne layant pas détourné de la glorification de son image, il fera des manquements mêmes de son père une sorte dexpiation purificatrice qui le libère de ces démons, tout en retenant le côté idyllique de sa mystique.
Sa mère se remarie avec un autre condisciple Lolo Soetoro, originaire de lIndonésie. La nouvelle famille vit à Indonésie pour un temps jusquà la séparation, après quelques années, de la mère dObama et son mari. Mère et fils retournent à Hawaï. Au fait, quand on lit Dreams of my Father (Les Rêves de mon père), on en sort avec lahurissement, comme a dit ma femme, et se demande: Comment cet homme a-t-il pu devenir président des États-Unis dAmérique?
Notre compréhension de la notion de laltérité comme lidentité ou de lAutre comme le même ou le pareil est exemplifiée, actualisée dans la dualité entre lobédience et le cri de la conscience, la sorte dambivalence quon remarque dans les décisions politiques dObama, quil sagisse de la fermeture de Guantanamo, quil accorde encore un an pour opérer, ou de la guerre en Irak, quil finance par des fonds spéciaux, ou bien encore de la guerre en Afghanistan, quil intensifie en déployant des troupes additionnelles, plus du tiers de leffectif existanttout en insistant que la guerre ne se résoudra pas par des moyens militaires.
Laltérité devient lidentité ou le pareil quand elle exerce le pouvoir et est donnée lobligation de gérer la normalité, donc en protéger le bon déroulement, assurer la survie, la perpétuité du système existant. Cest ce piège dembourgeoisement de la révolution qua reconnu Mao en décrétant la rébellion contre la hiérarchie militaire durant la révolution culturelle.
Obama nest certainement pas Mao et na aucune intention de forcer les contradictions entre laltérité et la normalité. Si on lit ses uvres attentivement et observe avec lucidité ses actions politiques, on peut sétonner combien authentiquement américain il est, épistémologiquement parlant. On attend encore linitiative politique qui montrera une rupture radicale avec la politique de ses prédécesseurs, particulièrement en matière de politique étrangère.
La fluidité de laltérité qui permet le changement de lAutre comme le pareil est intrinsèque à lespèce humaine et confirme sa nature comme être sophistiqué qui puisse toujours repenser ou changer ses conditions, si ce nest sa nature.
Cest intéressant de voir comment le plus virulent des racistes blancs, quil soit un colonisateur français du xviiiè siècle, un Sudiste étatsunien du xixè siècle ou in Afrikaner pratiquant dApartheid en Afrique du Sud au xxè siècle, nagit pas vraiment différemment envers les opprimés de sa propre race! Lhorreur anti-humaine est, comme on dit aux États-Unis, une opportunité ouverte à tous qui fait peser ses emprises sans distinction aucune. Elle est intraraciale avant dêtre exoraciale. Et elle est possible parce que certains en bénéficient. On a vu durant les débats et les protestations au sujet de limmigration aux États-Unis dans lannée 2007, les contradictions et les antagonismes qui étaient en jeu, et comment lidéologie était plus affaire dintérêt particulier que de vérité ontologique. Ainsi on y voyait des PGD, des avocats et promoteurs de lagro-business défendre la nécessité de maintenir le flot du travail temporaire, sous payé, malléable, non revendicatif, pourvu par les immigrants. On ne sera pas surpris si ceux qui défendaient la pureté de la race et demandaient linterdiction de limmigration, rejetant tout ce qui ne se conforme pas à leur étroitesse desprit, navaient pas un champ de riz, de fruit, de fleurs, de légumes à cultiver. Les Blancs sudistes défendaient lesclavage pour les avantages évidents quil offrait, ils ne traiteront pas différemment les travailleurs de leur propre race quand lesclavage sera aboli. Lhorreur anti-humaine joue une fonction dexutoire à la fois pour lofficier nazi, le tortureur dAbu Ghraib et linterdicteur dArizona.
La détente hémisphérique
Cest bien réconfortant dentendre le nouveau ton qui provient de Washington et davoir un gouvernement étatsunien qui professe du respect envers les prérogatives dautres nations. Toujours est-il, en termes de politique étrangère, rien na fondamentalement changé jusquici (mai 2009). Irak est toujours sous occupation
étatsunienne; leffectif des troupes étrangères a augmenté en Afghanistan; Israël continue doccuper les territoires palestiniens avec le continuel soutien des États-Unis; lembargo contre Cuba est toujours en vigueur malgré le relâchement de certaines de ses provisions.
En effet, le ton et les signaux qui émanent des États-Unis, particulièrement durant la conférence de lOEA à Trinidad-et-Tobago au milieu davril 2009, ont montré un fléchissement substantiel de la politique étatsunienne envers Cuba et lAmérique latine, en tout cas on sent un désir dengager des pourparlers des deux côtés (Raoul Castro invitant Obama à parler sur tous les sujets contentieux, Hugo Chavez et Barack Obama sentretenant amicalement, etc.). Le relâchement des restrictions sur le voyage des expatriés cubains à Cuba et sur le montant dargent quils peuvent y envoyer témoignent de cette tendance dObama à signaler un changement dans lapproche de la politique étrangère étatsunienne et ce sont autant de points positifs qui font espérer un avenir meilleur pour les relations géopolitiques dans les Amériques; mais, sans remettre en question le bien-fondé de la politique dembargo de ses prédécesseurs, ces petits gestes se prouveront inutiles, ils doivent mener à quelque chose de plus tangible si on veut instaurer la paix et la justice sociale dans lhémisphère occidental.
Là encore, les États-Unis doivent accepter le principe dun monde multipolaire, accepter que la révolution cubaine a été un mouvement légitime qui exprimait la volonté du peuple cubain dexercer sa souveraineté nationale; accepter que le pays, malgré ses manquements, a apporté une contribution énorme à la cause de léquité et de légalité politique dans le monde. Les États-Unis doivent comprendre, en fin de compte, comme le style amiable dObama semble heureusement le suggérer, que le continent na pas besoin dun grand frère ni dun grand maître, mais seulement de la solidarité interétatique pour résoudre ses problèmes et surmonter les obstacles quil confronte.
Michelle Obama et lauthenticité de lexpérience noire
Quon la voie avec Barack prenant le serment inaugural ou en compagnie de sa famille longeant la Massachusetts avenue, à Washington DC, ou encore à Londres visitant la famille royalela reine Elizabeth et le prince Philipà Buckingham Palace, Michelle Robinson Obama est altière, avec une touche populaire qui la rend dautant plus ravissante quelle est authentique, sortie de la matrice de lexpérience noire.
Expérience, ô combien douloureuse! Dune certaine manière, la revanche de laltérité est beaucoup plus complète dans le cas de Michelle qui, contrairement à Barack, est «cent pour cent noire»expression bien odieuse, je le sais! Père employé municipal et mère qui reste à la maison pour soccuper des deux enfants (Michelle et son frère Craig Robinson), les deux parents sont Africain-Américains de souche, et Michelle élève bien induite de la petite bourgeoisie de Chicago qui est très fière de son histoire de revendications pour les droits civils.
Beaucoup de monde dans le public étatsunien était bien heureux de la non matérialisation du pire de leurs attentes et horreurs redoutées concernant le couple Barack-Michelle. Là où lon sattendait à voir la racaille désacraliser létiquette présidentielle, on voit un couple fait dun homme fier de ses multiples racinesdans le sens glissantien du termeet une femme également enrichie de la mémoire et des possibilités de sa race et de son peuple.
Elle est venue à la politique grâce à Barack, mais elle a montré non pas une âme de politicienne mais une sensibilité de mère quand elle rencontrait ces jeunes lycéennes à Londres. On les voyait, émues, ces jeunes filles, par laffection naturelle que leur témoignait Michelle. Femme, imbue de la sensibilité reconnue à la féminité, ce nest point inusuel quelle aime bien la mode. Ayant un sens aigu de lélégance, elle choisit ses habits avec un certain soin. Cest assez pour déclencher une furie sensationnaliste de la part des médias qui projettent limage dune Michelle Obama supermodèle. On la compare à Jacqueline Bouvier Kennedy, une autre première dame qui sentichait de lélégance du style, et elle joue bien le rôle.
Ses sympathisants, loin de sen offusquer, ne voient rien de mal dans une Michèle Obama supermodèle. Cette image, positive dans lémoi du peuple étatsunien, aide à lacceptabilité du couple présidentiel noir dans une société qui aurait plutôt tendance à être contre (ce nest pas sans raison que ce soit le seul couple présidentiel noir après plus de deux cent trente ans dexistence!).
Il y a cependant un problème fondamental quon doit surmonter sil faut quon aille plus loin. Le problème, cest la possibilité dimbalance, de déséquilibre, entre la fonctionet lattentede rôle-modèle que doit jouer la première dame et la contingence imprédictible de la nature humaine. Le rôle de supermodèle, ce nest pas mal comme divertissement, mais si la première dame nest que cela, elle ne devient quune distraction et ne fera que répéter et renforcer les penchants de la société à la superficialité.
Historiquement, le grand apport de Michelle Obama à la fulgurance de Barack Obama sur la scène étatsunienne, cest de lui donner une base de légitimité racialo-historique dans cette particulière réalité du pays remplie de rendez-vous manqués; en un sens elle lui a aidé sinon à récupérer ces rendez-vous manqués, du moins à rattraper les rencontres possibles. Les deux parties du couple avaient besoin lun de lautre pour compléter la rencontre et tenter ce qui auparavant était impossible.
En cela, les cent jours de Michelle Obama sont, pour elle aussi, un très grand succès, nonobstant la superficialité du rôle de supermodèle quon veuille lui faire jouer. Après tout, ce nest pas mal de voir une héroïne positive noire sur la scène étatsunienne et mondiale qui nest pas cabotine ou simple entertainer. La grande fierté et le grand bonheur quon voit sur les visages des jeunes filles de Londres que visitait Michelle Obama témoignent, sil en est besoin, de la richesse symbolique que représente le couple Obama dans la psyché désabusée des Noirs.
Lespoir et la conscience critique
Les trois ou quatre premiers mois dun nouveau gouvernement sont souvent balbutiants comme on la vu en France en 1981, aux États-Unis en 1976 ou en Haïti en 1991. Les premiers cent jours dObama naugurent pas dune orientation définie ni définitive. Il a jusquici montré du caractère même sil faiblit ça et là. Ce qui inquiète le plus, cest son penchant pour le compromis avec les Républicains et sa disposition à accepter et adopter les justifications sécuritaires de lancienne administration, comme on la vu dans sa décision de continuer le programme de surveillance électronique du public, un programme secret et illégal mis en place par la National Security Agency (NSA) sous ladministration Bush et Cheney, ou la reconduction des tribunaux militaires dexception pour juger les «combattants ennemis» de Guantanamo, encore le subterfuge de la «force résiduelle» en Irak.
Obama sera un héros rooseveltien sil réussit à sauver le capitalisme, comme beaucoup lespèrent; mais il sera un plus grand héros sil résiste dêtre berné par la corruptibilité du système, par la prétention du capitalisme à sidentifier à la nature humaine, par sa réification des rapports humains. Il sera un plus grand héros sil emploie la puissance démesurée des États-Unis au service des démunis, des exploités et des exclus de la société dabondance. Comme Jimmy Carter la montré avant lui, un président étatsunien na pas besoin dêtre un salaud, il peut décider, même après la fin de son mandat, dêtre une voix morale au service de ceux qui nont pas de voix.
Lespoir est possible, mais la conscience critique doit rester éveillée, en fait cest la seule condition de sa possibilité.
Tontongi Boston, printemps 2009. Cet essai est aussi publié dans Haïti Liberté du 29 mai au 5 juin 2009
* Cet essai est le dernier volet dune trilogie «Barack Obama et la revanche de laltérité»: #1): La campagne présidentielle; #2) De la convention à linauguration; #3) Les premiers cent jours.
** Lire à ce sujet larticle «The Great Middle East Process Scam» par Henry Siegman in London Review of Books du 16 août 2007: http://www.lrb.co.uk/v29/n16/print/sieg01_.html
