Tontongi 16 janvier 2009
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lanticipation de la grande nouvelle de lélection de Barack Obama à la présidence, les gens se réunissent partout aux États-Unis, chez des amis ou en famille, dans des petits groupements festifs où ils suivent, les yeux fixés sur le cadran de la télé ou du laptop, le lent calvaire des résultats. Soit par lampleur de lenjeu, soit par le caractère historique de lévénement, lanticipation est plus appréhensive cette fois, compte tenu surtout des zigzags de suspense des deux dernières élections présidentielles2000 et 2004qui résultaient dans la victoire, fort surprenante, de George W. Bush, le candidat du Parti républicain.
En effet, lélectorat démocrate considère ces deux élections comme des victoires qui leur ont été volées par les républicains grâce à des actions qui incluent la disqualification forgée ou la manipulation délibérée des votes démocrates, la suppression par lannulation capricieuse des votes des registrés pour des motifs insignifiants comme la différence dépellation dun même nom dans le registre du service des impôts et dans celui du bureau en charge de la circulation. Ou encore grâce à la désinformation sur les droits de vote ou sur léligibilité de certains électeurs (particulièrement dans les quartiers des minorités ethniques pauvres où lon fait circuler des rumeurs que la date de lélection est renvoyée pour le lendemain ou que la police arrêtera ceux des électeurs qui ont des problèmes de crédit ou qui nont pas payé leur obligation de soutien à leurs enfants). Apparemment ces trucs, très répandus dans les battleground states (les États champs de bataille supposés en contestation), nont pas réussi cette fois, Obama ayant gagné 29 États contre 21 pour John McCain, dont lensemble des huit battleground states. Mais ces tactiques ne demeurent pas moins des menaces considérables à lesprit de la démocratie représentative.
Cest une grande victoire pour le peuple étatsunien que de voter pour le changement dans une conjoncture politique qui vérifie léchec à la fois de la stratégie géopolitique interventionniste et de la philosophie libre-échangiste adoptées par le pays durant les vingt-cinq dernières années. En vue de lapathie relative de la population vis-à-vis des crises et de certaines décisions prises récemment (entre autres les guerres dIrak et dAfghanistan, le passage du Patriot Act, louragan Katrina), son engagement dans la compétition présidentielle de 2008, avec le résultat que lon sait, témoigne dune maturité qui nétait pas toujours évidente.
Pour des raisons idéologiques certains milieux aiment propager lidée des États-Unis comme étant un pays figé dans le temps mythique où des ennemis, des barbares, des Indiens fanatisés veulent supprimer le grand rêve des puritains de civiliser lhumanité à limage de lhomme blanc, porteur dun christianisme égalitaire. On sait le taux de douleurs et de perturbations qua causé cette mégalomanie de lentendement, qui sest en outre révélée non vraiment un idéalisme de la conscience, mais un vain et délibéré calcul pour sen servir comme exutoire.
Très heureusement, lHistoire est aussi un lent assemblage de petites victoires des opprimés contre les machinations de loppresseur. Un élan de clarté dans un désert dillusion, une éclaircie dans le tunnel dhorreurs, un petit chemin démerveillement devant limpasse de la perdition, petit chemin poursuivi à petits pas, mais souvent parcouru à grands bonds dénergie et de détermination pour pousser la lutte vers laffirmation de lAutre.
Pour Jean-Paul Sartre lhumanité de lêtre est affirmée quand lindividuou la collectivitédéfie le déterminisme des structures sociopolitiques et le réductionnisme des analyses schématiques des grands-gueulards de lUniversité et des médias, pour montrer lexistence de lêtre humain autonome, motivé non pas par une foi surdéterminée, mais par la foi dans les possibilités de la vie, dans lauthenticité de lêtre, encourageant la mise à profit de la praxis politique nécessaire pour fonder, matérialiser le changement.
Jai observé dans lélection présidentielle des États-Unis de novembre 2008 un effort collectif par une multiplicité dacteurs et dactrices, provenant de différents milieux, pour faire de lélection dun président noir lexpression de leur revendication pour le respect de la dignité de lêtre. Après une série délections frauduleuses gagnées par les républicains, usant la désinformation et la manipulation médiatique, le peuple étatsunien en avait assez dêtre berné. On a vu cette détermination reflétée dans la consistance des sondages sur lintention de vote. Cest une sorte de pari sur lauthenticité de lêtre au lieu de la facticité du paraître. La volonté daffirmer la force politique de laltérité, qui peut être exercée et vécue par nimporte lequel des pavés de la mosaïque multiraciale, multiethnique et multiculturelle des États-Unis.
Corrélation entre lenrichissement et lappauvrissement
Dans un article dans le New York Times du 8 octobre 2008, lancien ministre du travail de Bill Clinton, Robert Reich, a noté quune proportion de un pour cent (1%) de la population sapproprie vingt pour cent (20%) du revenu total du pays. Avant et jusquà larrivée de Ronald Reagan à la présidence en 1980, cette proportion se tenait à lentour de huit pour cent (8%) du revenu total. Reich a observé que la dernière fois où un pour cent de la population sappropriait le vingtième du revenu total du pays, cétait en 1928, soit lannée précédant le grand «Crash» de 1929
Ce parallèle montre non seulement aucun changement dans le degré de cupidité des classes dominantes des deux époques, mais également une corrélation inéluctable entre lenrichissement dévergondé dune toute petite minorité sociale et lappauvrissement non moins dévergondé de lécrasante majorité du pays, y compris les classes moyennes. Ce nest pas par hasard que laugmentation de lappropriation du revenu national par un centième de la population commençait à partir de ladministration Reagan-Bush, qui a adopté la politique du laisser-faire économique prônée par Milton Friedman, que les autorités du magistère intellectuella superstructureont consacré Prix Nobel, et qui décourageait toute régulation par lÉtat des spéculateurs du Wall Street. Les successives administrations qui suivaient Reagan, y compris le démocrate Bill Clinton, continuaient plus ou moins cette politique. Avec sa politique de franche alliance avec les milieux aisés et les corporations, ladministration de George W. Bush viendra consolider cette tendance jusquà loutrance, plaçant ouvertement le prestige de la présidence étatsunienne au service exclusif des intérêts privés.
Le coup de mirage «Joe le Plombier»
Au cours des dernières semaines de la campagne électorale étatsunienne, le camp du candidat républicain John McCain a grandement exploité la réponse de Barack Obama à un électeur qui questionnait sa proposition daugmenter limpôt sur le revenu des individus qui gagnent plus de 250.000 dollars par an. Obama a affirmé quil fera «répandre la richesse tout autour» («spread the wealth around») pour redresser les criantes inégalités du système. Naturellement, il la dit avec beaucoup de modération dans lesprit et dans le ton, il nempêche que la campagne de McCain se soit emparée à deux mains de cette formule dObama pour laccuser de «socialiste». Durant leur dernier débat télévisuel, McCain se réfère à cet électeur au nom de «Joe le Plombier» dans un effort évident de ridiculiser la proposition dObama et de sallier les petits entrepreneurs que «Joe le Plombier» se dit représenter. Il na pas mis longtemps pour que la presse de lEstablishment, blessée par son laxisme de jadis qui cautionnait pratiquement toutes les duperies de George Bush, découvre que «Joe le Plombier» est une fraude: ni vrai plombier ni vrai entrepreneur, si ce nest une taupe placée par le Parti républicain pour acculer Obama à la défensive
Lélectorat étatsunien a peut-être observé la même chose que jai observée et posé la même question que jai posée: Pourquoi y aurait-il quelque chose de mal dans la notion de répandre la richesse dans une situation de crise économique où 1% de la population saccapare 20% du revenu du pays? Obama a utilisé le terme «répandre la richesse», mais McCain a voulu le faire signifier «partager la richesse» pour appuyer son accusation de socialisme contre Obama. Sans le savoir, McCain a peut-être scellé son sort en insistant sur ce point, qui semble parier, comme en cela toute la stratégie du Parti républicain, sur lignorance et la malléabilité de lélectorat pour gagner lélection. Comme nous le disions dans le premier volet de cet essai, cest essentiellement la même stratégie employée par les campagnes républicaines depuis au moins Ronald Reagan.
Obama a répondu aux accusations de socialisme en ironisant sur le fait, quenfant, il partageait ses jouets avec ses condisciples de pré-Kindergarten. Oui lironie était bien de mise, car comment autrement appréhender la distorsion de lesprit qui fait supposer que cest mal de vouloir répandre la richesse, voire même la partager, quand partout on licencie des travailleurs et coupe les programmes daide sociale. En fait, face à lampleur de la crise, répandre la richesse est la seule condition à sa résolution dans un sens favorable à la continuité du système capitaliste. Lalternative, lautre solution de relancesi on nenvisage pas limplantation dun système proto-fasciste de droite, cest limplantation dun système carrément socialiste où lÉtat contrôle non seulement les leviers spéculatifs de la Bourse ou de Wall Street, mais surtout met sur place des mécanismes qui aident à changer les rapports de production et déchange existants qui favorisent les propriétaires des moyens de production du système capitaliste, remplaçant dans la foulée les inégalités dans les échanges économiques entre nations, qui favorisent les grandes puissances capitalistes de lOccident et dAsie, par une nouvelle politique dintersolidarité internationale qui respecte le principe de la multipolarité des pouvoirs et des prérogatives, et qui reconnaisse lhumanité de lAutre, son droit davoir des intérêts et des idéalités propres à lui.
La tentation raciste
Dans un rassemblement électoral des partisans du camp McCain-Palin, la fille dune électrice enjoint à une connaissance de «mettre les gangs pour toucher [Obama]» (Newsweek, octobre 2008). En réalité, malgré les faux-semblants de McCain, qui se donne assez despace de déni pour se montrer honorable, sa campagne a été exclusivement fondée sur leffet gimmikry, le faux-semblant et les insinuations racistes anti-Noir et anti-Arabe, pour apeurer lélectorat. Toute la campagne de la candidature McCain-Palin consistait en un continuel barrage dattaques négatives contre la personne dObama, à lentremise des spots publicitaires et des déclarations dans les rassemblements. Le but étant de le montrer comme lAutre, lAutre non seulement non-américain, mais, plus pernicieusement, anti-américain. LAutre inacceptable et indésirable. Pour cela, la culpabilité par association, même lointaine, devient une arme de choix, comme on la vu dans laccusation de terrorisme lancée à lendroit dObama à cause de Bill Ayers, ancien membre de lorganisation radicale anti-guerre, Weather Underground. Obama a fait remarquer quil avait seulement huit ans quand la Weather Underground faisait exploser des bombes pour protester contre la guerre du Vietnam, mais ce petit détail nempêchait pas les insinuations.
Cependant, la campagne de McCain, tout comme celle dHilary Clinton durant les primaires, est finalement allée plus loin que lélectorat était disposée à aller. Éventuellement la campagne a frôlé la zone dangereuse du racisme, assez pour déclencher la remontrance de John Lewis, représentant de la Georgie au Congrès, héros du mouvement des droits civils des Noirs, qui déplore la ressemblance de la campagne de McCain avec la campagne ouvertement raciste de George Wallace, ancien gouverneur ségrégationniste de la Georgie en 1963-1967. McCain se plaint de lanalogie et demande à Obama de condamner Lewis. Obama fait sortir une déclaration qui rejette lanalogie, mais qui, même plaidant la bonne foi de la campagne McCain-Palin, ne répudie pas pour autant lessence de lappréhension de Lewis. Mais il ny avait pas de doute sur lintention de manipuler les insinuations négatives raciales. Cest une chose que de montrer les différences dopinions et de propositions entre les candidats, cest tout à fait une autre, très différente, que de présenter lethnicité du candidat comme un facteur délimination. On appelle cela racisme.
Le pays avec ses folies et ses rêves
Cent quarante deux ans après la fin de la guerre civile, dont lun des majeurs enjeux était labolition de lesclavage, le pays est pratiquement un pays à la fois neuf et pétri, comme toujours à chaque émergence dune nouvelle génération, dans ses doutes et confusions. Tout au long de lhistoire du pays, ces doutes et confusions contribuent, ça et là, à des bonds vers ce quil croit être son rêve: la libertéliberté existentielle et liberté comprimée dans les rigidités institutionnelles. Heureusement, cest aussi un pays dynamique, à la fois microcosme du monde, son rejet et partie intégrante de ses folies et de ses rêves.
Obama est élu dans un moment particulièrement troublant et exigeant de lhistoire du pays. Léconomie connaît une récession des plus terribles, le chômage est galopant, les moyens dachat samoindrissent, les gens sinquiètent, certains désespérés. La plaisanterie dit que les Blancs ont décidé de donner le pays à un Noir seulement quand ses conditions économiques et politiques se détériorent pour pouvoir le blâmer pour sa faillite.
Cest certainement une blague, car les États-Unis sont aussi connus comme le pays des réalisations impossibles, la terre des miracles et des grands épanchements; le pays qui a placé les Noirs dAfrique en esclavage, mais qui a donné à Frédérick Douglas un organe pour dénoncer ses injustices; le pays qui a exécuté John Brown, assassiné Malcolm X, Medgar Evers et Martin Luther King, mais qui a voté le Civil Rights Act pour appuyer les droits civils des Noirs; le pays dont les bombes, les missiles et les blindés ont incinéré tout Vietnam, le pays qui a soutenu inconditionnellement loccupation israélienne au dépens des malheurs des Palestiniens, envahi Irak et détruit ses institutions et son environnement vital, massacré son peuple, mais cest aussi le pays qui a ouvert les relations avec Mao, qui invente le jazz et qui vote Obama président.
La crise économique a probablement aidé Obama à remporter la victoire dans sa compétition contre McCain, mais elle lui a fait hériter en même temps dune calamité qui nétait pas prévue dans son programme de «changement». Éloquent, à verbe facile, cool dans son attitude, généralement respectueux envers ses adversaires, même quand ceux-ci cherchent à assassiner son caractère, Obama a été un candidat formidable, et ce nest pas vraiment étonnant que lélectorat en vienne à appréhender le contraste entre les deux aspirants. Léconomie et huit ans de malversations bushiennes ont certainement aidé, mais ce nest pas sûr si nimporte candidat démocrate aurait pu lemporter sur un McCain toujours batailleur qui garde encore laffection dune bonne partie de lélectorat. Ça explique peut-être lapport des qualités personnelles dObama.
Produit du système
Cependant les progressistes étatsuniens, haïtiens et les militants des organisations démocratiques de libération nationale en généraldont beaucoup sentichent de la rhétorique universalisante dObama sans porter attention sur les impératifs impérialistes qui colorent ses bonnes intentions humanitaires, doivent se montrer très vigilants à son égard. Produit du système politico-institutionnel étatsunien, Obama est obligé à le défendre et le reproduire dans le sens des intérêts stratégiques des États-Unis. Sans cet a priori de confiance, Obama naurait jamais bouclé la nomination, certainement naurait jamais été élu président. A-t-il une possibilité dautonomie de jugement et une intelligence personnelle qui puissent lamener à prendre des décisions contraires aux desiderata des magnats du système? Assurément. Cest ici là où lHistoire reste grand ouverte. Cest la prérogative du peuple étatsunien lui-même de forcer Obama vers lexécution du programme de changement. Il ne le fera pas de lui-même parce quil est trop encadré par les barons du système dont il fait partie.
Avant même quil parvienne au pouvoir, soit durant les semaines précédant le 20 janvier, date officielle du passage de pouvoir, beaucoup de progressistes qui ont soutenu Obama sont déjà déçus par les personnalités quil a choisies pour son cabinet. Le tout premier, Rahm Emanuel, nommé comme son chef de cabinet, est un supporteur farouche dIsraël. Quelques jours seulement après sa nomination, le père dEmanuel, Benjamin Emanuel, ancien militant sioniste dans la guerre pour la fondation dIsraël, a déclaré au journal israélien Maariv, parlant de son fils: «Évidemment il influencera le président dans un sens pro-israélien. Pourquoi ne le ferait-il pas? Est-il un Arabe? Il ne va tout de même pas nettoyer le plancher de la Maison Blanche.» Obama pourrait-il avoir une politique vraiment objective sur loccupation israélienne des territoires palestiniens avec ce puissant chef de cabinet à son côté? Décidément pas. À moins quil sagisse du syndrome Nixon en Chine: ladministration la plus belliciste poursuivant la politique douverture détentielle envers la Chine communiste
Quil sagisse de léconomie, de la sécurité nationale, des forces armées ou de la politique sociale (aide aux contractants de subprimes qui ont perdu leurs maisons, la taxation, limpôt sur les plus riches, etc.), Obama a nommé des gens ou indiqué une volte-face qui inquiètent plus dun. Les plus désorientantes des nominations sont sans doute celles dHillary Clinton au Département dÉtat, de Janet Napolitano à la Sécurité intérieure et du ministre de Bush, Robert Gates, à la Défense. Machiavel naurait peut-être pas envisagé meilleur imbroglio conceptuel!
Pareil au mauvais calcul de Bill Clinton dont sa nomination du républicain William Cohen à la Défense en 1997 navait fait quencourager limpulsion antagoniste anti-Clinton des républicains, comme en témoignait son impeachment pour le scandale sexuel impliquant Monica Lewinsky, la reconduction du républicain Robert Gates pourrait avoir comme conséquence dendurcir le réflexe belliciste des faucons du Parti républicain, la voyant comme la légitimation de la politique interventionniste de George Bush.
Obama semble avoir en commun avec Bill Clinton lhabilité non affligeante de se passer des sensibilités de ses amis et de récompenser indûment ses ennemis. Il ne fallait quune étincelle de scandale sur lemploi ou non du système de quote-part dans léducation pour que Clinton se débarrasse de Lani Guinier en 1993, une amie de collège. Plus tard, pour apaiser son opposition républicaine au Congrès et honorer sa promesse de gouverner au centre, il démantèlera lessentiel du programme dassistance sociale aux pauvres connu sous le nom de «welfare», un programme en vigueur depuis la Grande Dépression des années 1930.
Complexe dillégitimité à la Bill Clinton?
Obama ne semble guère différent et beaucoup de signes pointent vers un réflexe à la Bill Clinton, si on en juge par comment il catapulte Général James Jones au Conseil national de sécurité, Larry Summers au Conseil économique, Hillary Clinton au Département dÉtat, Timothy Geithner au ministère du Trésor etc., au grand dam de ses amis, dont beaucoup, comme Samantha Powers, furent lobjet dattaques vicieuses par les adversaires dObama durant la campagne électorale.
Complexe dillégitimité? Astuce tacticienne consistant à passer le problème aux adversaires pour préempter tout blâme? Génialité lincolnienne pour harmoniser les contraires et amadouer une équipe formée de rivaux? On ne sait. Dans le cas de Bill Clinton, le complexe dillégitimité a à avoir à létiquette sociale: mère célibataire, beau-père ivrogne, provenance sudiste. Pour Obama, il y a dabord lidentification afro-étatsunienne qui le désigne a priori comme lAutre. Vient ensuite le non conformisme de la trajectoire socio-existentielle de sa mère: relation extra-raciale avec un Africain noir, auto-exil en Indonésie, semi-pauvreté, etc.
De toute évidence, quels que soient les complexes dObama, ils ne lont pas empêché de devenir président des États-Unis! Mais ils peuvent aider à voir comment il gouvernera. Comme je lai dit dans le premier volet de cet essai, au mieux Obama ne sera quun John Kennedy ou un Bill Clinton noir. En choisissant Larry Summers au Conseil économique et Timothy Geithner au Trésor, tous deux des darlings de Wall Street, Obama a signalé quil ne fera rien de non orthodoxe pour stabiliser la crise économique. Le voudrait-il vraiment, on na du mal à penser quil ne périrait pas dans linaction, tiraillé entre des forces contraires. En effet, entre les résistances des milieux possédants et les incertitudes de léconomie de marché dune part, et dautre part lattrait dune solution socialiste savérant la meilleure alternative à la faillite totale du système, cest bien regrettable de réaliser quObama soit plus enclin à accepter la survivance du système, lui qui incarne tant lespoir de lélectorat.
Le choix de toute léquipe économiquetruffée de magnats du Wall Street et de recyclés de lex-administration Clinton, même quand rassurant pour un public donné à la panique, qui voit des figures familières associées à la pseudo-plénitude des années Clinton, ne manque pas de perturber plus dun qui déplore la continuité dune politique de duperie et de renoncement, pareille justement à celle de lex-administration Clinton.
Le choix dHillary Clinton au Département dÉtat est bien déconcertant à lui seul compte tenu de son soutien inconditionnel à la politique israélienne au Moyen-Orient et de ses votes au Sénat pour autoriser la guerre contre Irak et pour désigner comme une
«organisation terroriste» toute une branche de larmée nationale de lIran. Toutefois, figure tragique, intelligente, fin politique perméable à la dynamique pragmatique du pouvoir, Hillary Clinton ne sera probablement pas pire que Condoleezza Rice ou Henry Kissenger, le secrétaire dÉtat sous Nixon et Ford qui, après avoir bombardé le Vietnam et le Cambodge jusquaux ruines, acclamé la politique belliciste dIsraël et dorloté les dictateurs de lAmérique latine, a finalement entamé un processus de paix au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est dans le cadre général dune politique de détente avec lUnion soviétique. Un exploit assez remarquablenonobstant les crimes atroces commis par Kissinger, pour satisfaire le standard de léligibilité de lAcadémie de Stockholm pour le Prix Nobel!
La décision de retenir Robert Gates provient probablement dune analyse systémique de la crise qui englobe sa composante militaire. Elle veut en particulier donner le signal que rien na changé concernant les intérêts stratégiques des États-Unis, en dépit de la rhétorique anti-guerre dObama. Bref, que malgré sa diversité et les différences dopinions entre les deux partis hégémoniques, les États-Unis sont une et indivisible entité. Un empire mû par la logique froide de ses intérêts, particulièrement les intérêts des corporations et du complexe industriel militaire, et non pas par la passion de lidéologie, quelque captivante quelle soit.
Lorientation «non changementale» de cette nouvelle équipe a été testée et prouvée à lentremise des événements au Proche-Orient fin décembre 2008, quand, réagissant à une série dattaques roquettes par Hamas, Israël lançait lune des plus meurtrières attaques de lair et de terre contre les Palestiniens de Gaza, tuant dans quelques jours plusieurs centaines de personnes y compris des enfants, et faisant des milliers de blessés. Si on sait avant loffensive israélienne et après plusieurs semaines dattaques roquettes contre Israël seulement un Israélien était tué, on comprend lahurissante disproportion des attaques israéliennes. Cependant, ladministration sortant de Bush a blâmé Hamas, laccusant de provocation et lui demandant de stopper ses attaquespas Israël! Le conseiller spécial du président-élu Obama, David Axelrod, à qui on a demandé de commenter sur les massacres dIsraël, répondait, jésuitique, que les États-Unis nont «quun président à la fois», se cachant ainsi derrière la position pro-israélienne de ladministration de Bush. Il est vrai que dans une déclaration à Sderot, en Israël, lété précédent, Obama avait pratiquement justifié, a priori, la sorte daction prise par Israël en fin décembre: «Si quelquun lance des roquettes sur ma maison où dorment mes deux filles durant la nuit, je ferais tout pour le stopper. Et jespère bien quIsraël ferait la même chose», disait-il.
La réponse dObama au carnage à Gaza augure mal de la politique de dialogue et de balance quil disait vouloir poursuivre durant la campagne électorale, spécialement en relation à sa politique proche-orientale, et discrédite la grande force morale de changement que son éloquence préconise. Espérons que le peuple étatsunien, parmi lequel un grand nombre qui se plaint de la politique de soutien inconditionnel à Israël poursuivi par les successives administrations étasuniennes depuis sa création, demande avec plus de vigueur la fin de cette farce.
Lespoir dans la marée de crise
Il y a un sentiment de surréalité, presque même marrant, que de vivre aux États-Unis durant la période qui va de lélection dObama à la présidencele 4 novembre 2008à celle de linauguration le 20 janvier 2009, date creusée dans le rocher de la constitution. Les deux gouvernement (ceux de Bush allant et dObama entrant) se croisent sans que ni lun ni lautre semble exercer ni incarner lautorité de lÉtat. Cétait intéressant de lobserver durant les discussions sur le sauvetage économique des trois géants de lautomobile étatsunienne (General Motors, Ford, Chrysler). Les démocrates veulent aider en imposant lobligation de supervision tandis que les républicains demandent des conditions en faveur de la liberté totale des chefs dentreprise, ladministration Bush cherchant à prendre la revanche contre les syndicats qui votaient en masse pour Obama. Le grand jeu dillusion, et lironie puisque cest de ça quil sagit, cest que les républicains réussissent à peindre les démocrates comme des partisans du sauvetage des riches magnats qui circulent en jet privé, montrant les républicains comme les défenseurs de léthique du travail!
Avant même son inauguration, les grands médias câblés comme CNN et MSNBC accusent Obama de nêtre pas «pro-actif» assez, lexhortant à faire son mieux ( «step up to the plate») pour venir en aide à lindustrie automobile. Quand on sait que Bush est toujours président en exercice et quil y a encore plus dun mois avant quObama devienne président, on comprend la sorte détau dairain où lon place Obama et les immenses pressions dont il est lobjet, attendant de lui des miracles impossibles, donc a priori désigné comme responsable dune crise économique qui empirera avant quelle saméliorera.
La plus sérieuse des provocations adressées contre Obama dans cette période de pré-inauguration est sans doute larrestation du gouverneur démocrate dIllinois, Rod Blagojevich, pour tentative de vente au plus offrant du siège de sénateur dIllinois rendu vacant par lélection dObama. Les républicains ont vite fait de saccaparer de ce scandale, croyant y déceler la main du chef de cabinet dObama, Rahm Emanuel, même si une conversation secrètement enregistrée par le procureur a fait ressortir que Blagojevich nétait pas intéressé à négocier avec les émissaires dObama parce que ceux-ci ne voudraient lui donner que de «lappréciation». Emanuel nest certainement pas un saint, mais on voit mal comment il serait stupide assez pour offrir de largent au gouverneur pour donner le siège à un de ses partisans. En toutes fins pratiques, lintention des républicains est davilir le président avant même quil entre en fonction.
Grande victoire et acquis historique irréversible
Oui, cétait presque marrant de voir quen dépit des nouvelles quotidiennes du taux grandissant des licenciements, des saisies de maisons pour cause de non-paiement, et de laugmentation des sans-domicile-fixe (SDF), lhumeur du pays reste bien optimiste, encaissant les horreurs de la crise dans une sorte de stoïcisme bien rassurant. Cest remarquable de voir en jeu cette dialectique du mauvais et de lespéré, cette transcendance de la mal-vie par une volonté active despérer une vie meilleure.
Il y a déjà une grande victoire et un acquis historique irréversible dans le fait quObama soit élu président des États-Unis. Une victoire symbolique certes, mais comme nous disions précédemment, parfois dans lHistoire les victoires symboliques ont autant dimportance que les victoires pratiques, en tout cas cette élection constitue une brèche importante dans lidéologie pernicieuse de la suprématie blanche représentée dans le maintien de la tradition dun homme blanc dans la fonction de présidentle plus grand honneur de la Républiquedans un pays où près de la moitié de la population est dune race non caucasienne.
Il y a une histoire qui restera gravée dans la mémoire de lhumanité: celle du fils dimmigré africain qui a conquis le coeur des Étatsuniens de toute provenance jusquà se faire élire le premier président noir du pays dans une élection où se présentait une pléthore dexcellents candidats blancs. Puisant des meilleurs âmes de lEstablishment politique, il a mis en exécution la campagne politique la mieux organisée de lhistoire du pays sans tomber dans la démagogie, ni dans la diffamation de caractère.
Lun de ses grands mérites aura été de résister les facilités dune culture politique prédominante qui privilégie les effets décran, les attaques personnelles et les finalités pratico-mondaines, au dépens de la quête du vrai, du beau, de lauthentique. Sa campagne pour la présidence avait fait la fierté à la fois des peuples du tiers-monde et du premier monde qui lacclamaient comme lantidote de lexpérience cauchemardesque qua été ladministration de George Bush le petit. Kenya, le pays natal du père dObama, a déclaré jours fériés les trois jours qui suivent son élection. De ma vie je nai jamais vu une si bonne disposition, quasi-universelle, presque partout dans le monde, à lendroit des États-Unis.
Depuis Karl Marx qui prédisait que la première révolution socialiste aura lieu aux États-Unis, jamais tant despoir avait été investi dans la potentialité de lingénuité révolutionnaire du pays. Le monde entier a voulu être prêt pour accueillir la rentrée des États-Unis dans la normalité des pays civilisés, applaudissant son exploit, sa façon de mettre en tourbillon à la fois les vérités, les mensonges et les incertitudes.
Sous cet angle, les exploits dObama sont déjà de lordre de lextraordinaire, un grand bond dappel au changement qui résonne de partout, et surtout lexemple dune discipline de caractère qui défie la réalité politique existante. Je me rappelle mon désaccord avec son refus dattaquer Hillary Clinton même quand celle-ci vociférait ses plus vénéneux dédains à son égard, pratiquement laccusant dêtre un envahisseur de foyer, selon limage du sociologue Orlando Patterson. Il gardait son cool, et son succès lui a donné raison. En le nommant «lhomme de lannée 2008», le magazine Time a relevé «son habilité exceptionnelle à lire les impératifs et les possibilités de chaque nouveau moment et à sorganiser ensemble avec les autres pour anticiper le changement et le traduire en opportunité».
Je dirai de ma vie que jai vécu lavènement au pouvoir du premier président démocratiquement élu en Haïti, Jean-Bertrand Aristide, et de celui du premier président noir aux États-Unis, Barack Obama. Ce constat nentend pas faire un parallèle historique entre les deux. Il faut noter toutefois que Toussaint Louverture lui aussi a été un superlatif élogieux: le premier des Noirs, le Spartacus noir, le Napoléon noir, le traceur des chemins impossibles. Il finit emprisonné dans un misérable cachot sub-humain. Aristide a été kidnappé et exilé en Afrique du Sud. Que fera-t-on dObama? Que fera-t-il de lui-même?
