Un poème inédit de Mahmoud Darwich
(tiré du Monde Diplomatique davril 2002)
État de siège (fragments)
Ici, aux pentes des collines, face au crépuscule
et au canon du temps
Près des jardins aux ombres brisées,
Nous faisons ce que font les prisonniers,
Ce que font les chômeurs:
Nous cultivons lespoir.
Un pays qui sapprête à laube.
Nous devenons moins intelligents
Car nous épions lheure de la victoire:
Pas de nuit dans notre nuit illuminée par le pilonnage
Nos ennemis veillent
et nos ennemis allument pour nous la lumière
Dans lobscurité des caves.
Ici, nul «moi»
Ici, Adam se souvient de la poussière de son argile.
Au bord de la mort, il dit:
Il ne me reste plus de trace à perdre:
Libre je suis tout près de ma liberté.
Mon futur est dans ma main.
Bientôt je pénètrerai ma vie,
Je naîtrai libre, sans parents,
Et je choisirai pour mon nom des lettres dazur
Vous qui vous dressez sur les seuils, entrez,
Buvez avec nous le café arabe
Vous ressentiriez que vous êtes hommes comme nous.
Vous qui vous dressez sur les seuils des maisons
Sortez de nos matins,
Nous serons rassurés dêtre
Des hommes comme vous!
Quand disparaissent les avions, senvolent les colombes
Blanches blanches elles lavent la joue du ciel
Avec des ailes libres, elles reprennent léclat et la possession
De léther et du jeu. Plus haut, plus haut senvolent
Les colombes blanches, blanches blanches. Ah si le ciel
Était réel [ma dit un homme passant entre deux bombes]
Les cyprès, derrière les soldats, des minarets protégeant
Le ciel de laffaissement. Derrière la haie de fer
Des soldats pissent sous la garde dun char
Et le jour automnal achève sa promenade dor dans
Une rue vaste telle une église après la messe dominicale
[À un tueur] Si tu avais contemplé le visage de la victime
Et réfléchi, tu te serais souvenu de ta mère dans la chambre
À gaz, tu te serais libéré de la raison du fusil
Et tu aurais changé davis: ce nest pas ainsi
Quon retrouve une identité.
Le siège est attente
Attente sur une échelle inclinée au milieu de la tempête.
Seuls, nous sommes seuls jusquà la lie
Sil ny avait la visite des arcs-en-ciel.
Nous avons des frères derrière cette étendue
Des frères bons. Ils nous aiment. Ils nous regardent
et pleurent.
Puis ils se disent en secret:
«Ah! si ce siège était déclaré
» ils ne terminent pas leur phrase:
«Ne nous laissez pas seuls, ne nous laissez pas.»
Nos pertes: entre deux et huit martyrs chaque jour.
Et dix blessés.
Et vingt maisons.
Et cinquante oliviers
Sy ajoute le poème, la pièce de théâtre et la toile inachevée.
Une femme a dit au nuage: couvre mon bien-aimé
Car mes vêtements sont trempés de son sang.
Si tu nes pluie, mon amour
Sois arbre
Rassasié de fertilité, sois arbre
Si tu nes pas arbre mon amour
Sois pierre
Saturée dhumidité, sois pierre
Si tu nes pierre mon amour
Sois lune
Dans le songe de laimée, sois lune
[Ainsi parla une femme à son fils lors de son enterrement]
Ô veilleurs! Nêtes-vous pas lassés
De guetter la lumière dans notre sel
Et de lincandescence de la rose dans notre blessure
Nêtes-vous pas lassés Ô veilleurs?
Un peu de cet infini absolu bleu
Suffirait
À alléger le fardeau de ce temps-ci
Et à nettoyer la fange de ce lieu
À lâme de descendre de sa monture
Et de marcher sur ses pieds de soie
À mes côtés, main dans la main, tels deux amis
De longue date, qui se partagent le pain ancien
Et le verre de vin antique
Que nous traversions ensemble cette route
Ensuite nos jours emprunteront des directions différentes:
Moi, au-delà de la nature, quant à elle,
Elle choisira de saccroupir sur un rocher élevé.
Sur mes décombres pousse verte lombre,
Et le loup somnole sur la peau de ma chèvre
Il rêve comme moi, comme lange
Que la vie est ici
non là-bas.
Dans létat de siège, le temps devient espace
Pétrifié dans son éternité
Dans létat de siège, lespace devient temps
Qui a manqué son hier et son lendemain.
Le martyr mencercle chaque fois que je vis
un nouveau jour
Et minterroge: Où étais-tu? Ramène aux dictionnaires
Toutes les paroles que tu mas offertes
Et soulage les dormeurs du bourdonnement de lécho.
Le martyr méclaire: je nai pas cherché au-delà de létendue
Les vierges de limmortalité car jaime la vie
Sur terre, parmi les pins et les figuiers,
Mais je ne peux y accéder, aussi y ai-je visé
Avec lultime chose qui mappartienne:
Le sang dans le corps de lazur.
Le martyr mavertit: Ne crois pas leurs youyous
Crois mon père quand il observe ma photo en pleurant
Comment as-tu échangé nos rôles, mon fils,
Et mas-tu précédé.
Moi dabord, moi le premier.
Le martyr mencercle: je nai pas changé
Que ma place et mes meubles frustes,
Jai posé une gazelle sur mon lit.
Et un croissant lunaire sur mon doigt,
Pour apaiser ma peine.
Le siège durera afin de nous convaincre de choisir
Un asservissement qui ne nuit
Pas en toute liberté!
Résister signifie: sassurer de la santé
Du cœur et des testicules, et de ton mal tenace:
Le mal de lespoir.
Et dans ce qui reste de laube je marche vers mon extérieur
Et dans ce qui reste de la nuit, jentends le bruit des pas en mon intérieur.
Salut à qui partage avec moi lattention à
Livresse de la lumière, la lumière du papillon dans
La noirceur de ce tunnel.
Salut à qui partage avec moi mon verre
Dans lépaisseur dune nuit débordant les deux places:
Salut à mon spectre.
Pour moi mes amis apprêtent toujours une fête
Dadieu, une sépulture apaisante à lombre des chênes
Une épitaphe en marbre du temps
Et tours je les devance lors des funérailles:
Qui est mort
qui?
Lécriture, un chiot qui mord le néant
Lécriture blesse sans trace de sang.
Nos tasses de café. Les oiseaux les arbres verts
À lombre bleue, le soleil gambade dun mur
À lautre telle une gazelle
Leau dans les nuages à la forme illimitée
Dans ce quil nous reste
Du ciel. Et dautres choses aux souvenirs suspendus
Révèlent que ce matin est puissant splendide,
Et que nous sommes les invités de léternité.
Mahmoud Darwich
(Traduit de larabe [Palestine] par Saloua Ben et Hassan Chami. Extrait du Monde Diplomatique du mois davril 2002, qui a indiqué que ces fragments sont extraits de «État de siège», composé à Ramallah en janvier 2002, soit deux mois avant le sanglant siège des bureaux dArafat à Ramallah et la destruction de Jenin et dautres villes des territoires palestiniens. Le Monde Diplomatique peut être lu sur Internet à ladresse: http://www.monde-diplomatique.fr/)
Poèmes de Suzy Magloire-Sicard
Angoisse
Un oisillon qui chante
Un ptit enfant qui pleure
Cette peur qui me hante
et fait couler mes pleurs.
Un ptit enfant qui pleure
Cette peur qui me hante
Et fait couler mes pleurs
Devant ce mal qui tente
Cette peur qui me hante
Et fait couler mes pleurs
Devant ce mal qui tente
Cet oisillon qui chante
Tout en moi est mort lente!
Lattente
Novembre sen est allé comme tous les autres mois
ne laissant en mon cœur quune langueur accentuée.
Jattends encore celui qui lorsquil me verra,
dira dans un soupir «Je te rencontre enfin!»
Jattends, et les jours passent, je ne vois rien venir.
«Sœur Anne» dun nouveau genre, je pousse bien des soupirs.
Mais les minutes qui passent et les heures qui sécoulent
Hâtent peut-être le jour de lultime rencontre.
Ce jour-là, je voudrais que ce fût un dimanche,
un ptit dimanche matin, tout neuf, sans poussière,
un dimanche frais éclos comme un tout nouveau-né.
Ce jour-là, je mettrai ma robe la plus blanche.
Dans mon regard lavé de toutes les vieilles rancœurs
ne brillera quune flamme, une flamme faite de candeur,
une flamme que tu mdonneras quand on srencontrera.
Alors tu maborderas, et je te sourirai
et il ny aura plus rien dhumain autour de nous.
Ce ne sera plus que toi, moi, le ciel, les fleurs
et les oiseaux chanteurs qui nont jamais de pleurs
Tu me serreras doucement tendrement dans tes bras disant:
«Aimons-nous vite amie avant quil ne soit trop tard!»
Suzy Magloire-Sicard
Poème de Tontongi
Bagdad Soleil (dédié à Jill)
Et quand les tirs sétaient tus
et que le sang surgissait rouge et réel
les plaintes sétaient déjà assombries dans loubli;
le spectre des morts, voix de la nuit,
était devenu pages dhistoire. Auréoles.
La décence de vivre sen allait vers lAu-delà,
le Rêve dÊtre et la quête du bonheur dans lhonneur
désobligés comme une date dordinateur périmée
retrouvaient les grandes illusions de notre aliénation;
tout devenait mirage, calculs, animalité, étrangeté
tandis que cent mille morts étaient enregistrés.
Les boum! boum! boum! feux dartifices célébrants
apparaissaient comme de la magie sur nos écrans de TV
et les jeux étaient faits tout comme au cinéma.
La haute technologie de la splendeur destructrice
avec feux, lumières, laser et une dose dignorance
confinent la Terre immense et notre intelligence
dans les ténèbres funèbres de loppression totalitaire;
un monde faux, fait dengins qui tuent sans sannoncer,
de cris de mort, cris de la bêtise humaine,
un monde de peur, de haine et de malfaisance
prend ainsi jour comme une destinée satanique
lart de tuer étant devenu un miracle chimique
une osmose mortuaire entre la Beauté et lEnfer
la perfection nouvelle vague de la zombification.
Les rubans jaunes comme une épidémie
sétendaient sur limmensité de lespace
mais si vous regardiez assez profondément
derrière les regards méfiants dans le métro
vous verriez sous couvert un hiver triste
un cadavre humain pétri dans la dépression
une routine dêtre et de vivre
y régnait désormais le principe de la réalité.
Puis nous avions dormi un soir lumineux
où nous avions réalisé qua nos rêves
de merveilles éclatantes et despoir
sétaient substituées lavarice et langoisse,
laffabulation dune humanité pervertie;
Si tel est ton émoi de conscience, mon ami,
tu viens dêtre appelé à la charge;
cest désormais, urgent et exigeant,
le temps pour forcer lhorizon à souvrir
pour composer un poème avec sang et bon sens
temps pour aller vers la source
pour replanter larbre
arroser la semence
jusque dans lessence de la vérité dêtre
à lépicentre de la géométrie de la quête.
Quête dêtre, envol, transcendance de la bête!
Dans linstant dune lâcheté,
fuite de lavant pour cacher nos névroses,
ils avaient bombardé Bassaora, Bagdad, Mossoul
et mille autres villages choisis au grand hasard
parce que les gens nétaient quun emblème.
Pourtant nous étions tous des complices silencieux
de la destruction de lIraq
et des milliers de villages
et des enfants souffrant
périssant à petits feux
et des orangers atrophiés
tombés en «dommages collatéraux»
beaux mots faits dinnocence!
Les Kurdes? Quels Kurdes? Sont-ils
ces dépravés subjugués, humiliés, massacrés
depuis César et Charlemagne et Alexandre le Grand?
Vous me dites maintenant avec clameur et grâce
huilées dans les kissingeries dun aimable crocodile
quils sont vos anges du salut et vos lumières!
Avec une stupeur réprimée et un triste sens de perte
je navais vu personne pleurer durant la guerre entière
ceux qui avaient pleuré dans les cérémonies
pleuraient pour létendard impérial
létendard de lhonneur
la gloire de la patrie
et tout était oublié!
Quelle était belle lAmérique étoilée
belle et heureuse dans une vaste hécatombe!
Merde! nous disons, réveille-toi
ô pauvre dépravé!
dis-leur ton histoire
secoue ton insomnie
troque ton faux confort pour un fécond réveil!
Dis, damnée que soit la guerre!
Vive le Rêve dêtre!
Pas nécessaire de berner ta conscience
pour satisfaire les fauves de la Bourse.
Retourne, retourne sur Terre
et vis une histoire damour.
Les cliques dexploiteurs racistes par vocation
qui déclarent la victoire sur un immense désert,
désert dos brisés, dâmes meurtries, résignées
sont tes pires ennemis en dépit du grand toast
à la Pax Americana et la libération du Koweït:
pire perdant qui perd jusque son sens de la perte!
Entre la grande sécheresse quon étalait sur lIraq
et les vallées de ruines de mort et de solitude
où lon plongeait le peuple, un homme et une femme
avaient recours à lamour pour comprendre la pagaille;
et soudain comme une renaissance magique
le monde des horreurs devenait une semence de vie,
le soleil de Bagdad dans un acte de révolte
avait ré-brillé nos âmes pour défier notre conscience;
une nouvelle dimension dêtre
écho du cri de rêves
réémergeait des cendres de la dégénérée merde;
la superpuissance égoïste, vaste terre de la peine
et de la haine facile, tu réalisais ahurie,
que ton sort dépendait aussi des autres;
le principe malfaisant
voix de laliénation
aura été chassé, relégué dans les abysses
du lointain stage infantile des âmes emprisonnées.
Et la rose de la liberté est maintenant victorieuse
la vie aura gagné le combat pour la Beauté.
Vive la vie!
Le soleil de Bagdad a brillé encore!
Ô Splendeur!

