(extrait du livre en préparation du même titre)
par Tontongi
| J |
adis les littérateurs haïtiens célébraient la langue française comme étant la voie nécessaire, indispensable, à la complétude existentielle parce quils en avaient assez dêtre peints comme des primitifs sortis tout droit des jungles de lAfrique arriérée. Pour contrer une telle perception de leur «valeur», des écrivains haïtiens allaient jusquà labsurde dans leur glorification de la langue et culture françaises, par exemple Jean-Baptiste Chenêt qui écrivait en 1846:
«Si le Dieu qui mentend, dans lespace caché,
Vient un jour à parler à lhomme, son image,
Il parlera français: cest bien là son langage.1»
| Kalfou, par Blondèl, 1994 |
Fidèle à cet état dâme, George Sylvain a-t-il pu dire en 1901 dans son manifeste, Notice sur la poésie haïtienne, que celle-ci est «une branche détachée du vieux tronc gaulois». Il implorait ses compatriotes à ne pas abandonner la langue française, car, autrement, ils seront «perdus dans la masse des Noirs asservis dAmérique»; il concluait, catégorique: «Plus nous saurons préserver notre culture française, plus nous aurons de chance de garder notre physionomie dHaïtiens.2» En 1905, cest le tour dUssol décrire dans la revue Haïti littéraire et sociale: «La littérature haïtienne ne peut et ne saurait être quun dérivé du grand courant français [Car] notre langue est française, françaises sont nos mœurs, nos coutumes, nos idées; quon le veuille ou non, française est notre âme.3»
Il faut certes placer ces sentiments dans le contexte de lhéritage culturel du régime colonial qui, un siècle plus tôt, avait tout simplement refusé aux esclaves linstruction parce que, selon M. Fénelon, gouverneur de la Martinique (1764), elle est subversive et «capable de donner aux nègres une ouverture qui peut les conduire à dautres connaissances, à une espèce de raisonnement ( ) Il faut mener les nègres comme des bêtes et les laisser dans lignorance la plus complète.4» Or, les envolées idylliques des écrivains francopholâtres, et leur appropriation de la culture de lancien maître comme garant du prestige civilisateur nont jamais été bien vues par celui-ci. En fait, la bourgeoisie française de France considérait la littérature dexpression française doutre-mer comme une littérature mineure, une miséricordieuse singerie. Plus tard, en 1915, après leur occupation dHaïti, les Étatsuniens ridiculiseront ces «négros prétentieux» qui parlaient la langue de Voltaire.
Cependant, la tradition «francophone» dHaïti a continué. De lActe de lindépendance jusquaux textes du Programme politique du gouvernement lavalas; de Louis Boisrond-Tonnerre à Jean Métellus, en passant par Jean-Baptiste Chenêt, Jules Soline Milscent, Juste Chanlatte, Tertulien Guilbaud, Etzer Vilaire et les indigénistes, le français est considéré comme le parler privilégié dune classe bourgeoise et dune élite intellectuelle dautant plus dédaigneuses du parler et de la culture créoles des masses quelles senorgueillissent dêtre «des noirs dâme et de culture française».
Même les écrivains les plus progressistes (si on excepte quelques notables contemporains comme Félix Morisseau-Leroy, Frank Fouché, Claude Innocent, Nono Numa, Frankétienne, Émile Célestin-Mégie, Sito Cavé, Jean-Claude Martineau, Carrié Paultre, Paul Laraque5, Deita (Mercédes Guiyard), Pauris Jean-Baptiste, Michel-Ange Hyppolite, Jean Amorce Dugé, Patrick Sylvain, Berthony Dupont, Max Manigat, Nounous, Emmanuel Eugène etc.), utilisent le français comme si le créole nexistait pas, performant une sorte de gymnastique répressive mentale qui le bouscule de leur appréhension. Ainsi, par exemple, Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis et René Depestre, les trois plus grands des grands, qui ont écrit, chacun, une très admirable œuvre sous les thèmes de la libération socio-politique et culturelle dHaïti, sans se rendre compte que la libération ne saurait être totale si elle ninclut la valorisation de la langue créole au même titre que la culture ancestrale africaine dont ils se font les chantres, et quils estiment être, à juste titre, laffirmation de lauthenticité identitaire des Haïtiens.
À vrai dire ces auteurs appréhendaient dans lessentiel la problématique du créole et son possible aboutissement libérationnel dans le futur; mais, malheureusement, à la fois leur formation idéologique (que leur marxisme na pas effleurée sur ce plan-là) et le contexte intellectuel et historique de lépoque contenaient leurs idéaux dans une sorte de fatalisme déterministe où ils attendaient lavènement du Grand Soir révolutionnaire, qui viendrait imposer ces idéaux comme par enchantement. Christian Beaulieu par exemple, fondateur avec Roumain du Parti communiste haïtien, avait encouragé dès les années 1930 la voie de lécriture créole en écrivant en créole tout un traité sur lalphabétisation créole. Mais malheureusement, on ignorait ses appels. Il fallait attendre les années cinquante et Morisseau-Leroy pour voir un effort sérieux vers lécriture créole.
En 1985 Anthony Phelps rapportait dans les pages dHaïti Progrès que Frankétienne lui a un jour confié que quand il a quelque chose du profond de son âme à exprimer, il ne peut le faire quen français. Je nai pas pu vérifier la véracité de lassertion de Phelps, qui a sans nul doute sa propre mauvaise conscience sur sa non-production créole. De toute façon, que Frankétienne ait proféré de tels propos ou pas, il a, à mes yeux, grandement expié la faute pour être lun des rares écrivains haïtiens à défendre assidûment lhéritage culturel du peuple, y compris la langue créole dans laquelle il a écrit et traduit plusieurs œuvres, dont le roman Dezafi et la pièce de théâtre Pèlin Tèt, deux chef-dœuvres créoles. Au juste, ce genre de pensée est un syndrome commun, partagé par la quasi-totalité des écrivains haïtiens, y compris ceux-là mêmes qui défendent le créole mais qui ne le trouvent pas assez «complexe» pour exprimer les «choses sérieuses et profondes».
Traité pour longtemps comme un vulgaire «patois» qui navait tout simplement pas droit à la majesté de lécriture, aujourdhui encore—même après sa codification grammaticale et son «officialisation» constitutionnelle—lusage quotidien, éducatif et écriturel, du créole reste confiné dans une sorte de ghetto culturel, en périphérie de la centralité gallique et anglophone, cela malgré le fait que le créole soit le principal médium de communication de lécrasante majorité de la population haïtienne.
Dans la symbolique du rapport de pouvoir entre le créole et le français, le créole est comme le zombie qui fait tout le travail du champ, produit de la richesse, confère au bòkò prestige et respect, mais na pas droit de cité, ni de représentation dans les affaires du lakou. De fait, dans lunivers du vodou haïtien, le zombi parle un langage tronqué, extrêmement nasillé et difficilement compréhensible, qui est clairement inférieur au langage courant. Tout comme le zombi, on utilise le créole comme «source» clandestine de profit. Et quand on sait que létat de zombification est délibérément déterminé et exploité par les intérêts bien conscients des zombificateurs, on comprend aussi pourquoi la lutte pour la libération culturelle est un élément crucial pour la lutte de la libération en général.
La créolité comme matière première
Dans son essai critique, La Littérature Haïtienne, Maximilien Laroche a analysé en profondeur ce quil appelle la «diglossie» des écrivains haïtiens qui utilisent lécriture française pour exprimer leur pensée créole (le créole étant utilisé comme une sorte de matière brute du français). Laroche place cette tendance à partir de loccupation étatsunienne en 1915, mais il situe son origine en janvier 1804, après que le discours en créole de Dessalines fût suivi par celui, en français, de Boisrond-Tonnerre. Pour Laroche ce petit geste, dapparence anodine, avait pourtant constitué une déviation qui sera cruciale, car elle «renonçait à prolonger la rupture que voulait Dessalines en changeant le nom français de Saint-Domingue en celui dHaïti.6» Lassassinat de Dessalines en 1806, ce véritable coup dÉtat réactionnaire de la bourgeoisie naissante haïtienne, francophoniste jusquaux os, viendra exacerber la domination de la francité en réprimant à tout bout de champ les cultures dites «inférieures» et imposant le supposé universalisme de la lingua franca comme le verbe de lordre naturel, le parler du processus inaltérable et irréversible de la civilisation. Grâce à un continuel harcèlement de la conscience critique, cette absurdité de lEntendement a duré aujourdhui encore.*
Au juste, comme le rappelle Laroche, Jean Price-Mars lui-même, le père de lindigénisme, navait pas vu de contradiction entre sa dénonciation du «bovarysme collectif» des Haïtiens et son emploi (et défense) de la langue française pour exprimer son état dâme africano-haïtien. Certes, Price-Mars croyait en la possibilité dune littérature haïtienne en deux langues, mais, dit Laroche: «Tout en réhabilitant la part africaine de lâme nationale, lOncle ne va pas jusquà réclamer une indépendance radicale de la culture haïtienne par rapport à celle de la France.» Il a cité Price-Mars protestant de sa fidélité à la langue française, se défendant (sadressant aux grands clercs français) que «nous sommes de ce côté-ci de lAtlantique, les héritiers des traditions et de la civilisation dun grand pays et dun grand peuple [donc] redevables envers la France et envers le monde de ce patrimoine spirituel.»
Lindigénisme, ce grand mouvement de re-définition et daffirmation de lidentité haïtienne dans les lettres et les arts, a été en réalité une grande déception, voire une mystification, en ce qui concerne lusage écriturel du créole. On a crédité lindigénisme, et plus tard la négritude, davoir conféré à la créolité le droit de représentation dans la grande littérature. On cite généralement pour cela le roman de Jacques Roumain, Gouverneurs de la Rosée, comme le prototype de cet effort. Écrit dans un français parsemé dimages créoles qui réussit apparemment une synthèse entre les deux langues sur la forme, le roman est acclamé comme un chef dœuvre de la littérature; son humanisme, son réalisme et son romantisme révolutionnaire lont fait classer parmi les grandes œuvres de la littérature universelle. Cependant, il y a un problème sur le fond, le problème cest que le syncrétisme créole-français opéré par Roumain «sinsère, comme la si bien dit Maximilien Laroche, dans le cadre de lénonciation du discours dominant pour ensuite essayer dy faire entendre le discours dominé haïtien.7» Il y a aussi un autre problème, celui-là chez les imitateurs de Roumain, qui navaient pas son génie, poussant son syncrétisme jusquà la bâtardisation des deux langues.
Pour cela nous condamnons le syncrétisme créole-français, non parce quil nest pas capable de produire des chef-dœuvres pour la littérature haïtienne, mais parce que, à toutes fins pratiques, il favorise le français, la langue dominante, dans le rapport de force. Car loin daider à créer des œuvres sérieuses dans la langue créole, il ne fera, en fin de compte, que pérenniser sa condition subalterne, se servant delle comme une simple matière première dans la production des grandes œuvres francophones. Aussi, le mouvement vers la production dœuvres uniquement en créole qui commença dans les années cinquante est-il non pas laboutissement de lindigénisme, comme le voit erronément Laroche, mais la rupture avec lindigénisme, et, par extension, la négritude.
Négritude ou francitude colorée?
Dans sa préface à la deuxième édition (1947) du Cahier dun retour au pays natal dAimé Césaire, André Breton a complimenté celui-ci comme un «Noir qui manie la langue française comme il nest pas aujourdhui un Blanc pour la manier.» «Un Noir, poursuivait-il, qui nous guide aujourdhui dans linexploré». Qualifiant le poème de «plus grand monument lyrique de notre temps», Breton plaçait la poésie de Césaire parmi la «poésie authentique ( ), belle comme loxygène naissant.8»
À première vue, il ny a pas de problème dans lhommage de Breton à Césaire; en fait, cétait une grande générosité de la part de Breton davoir baissé le chapeau devant un poète martiniquais jusque-là inconnu du grand public éduqué français. Il lavait fait avant, en 1946, pour Magloire Saint-Aude, quil considérait dêtre le plus grand surréaliste hors France9. Cependant, à déconstruire les implications pratiques des compliments de Breton, linégalité du rapport de pouvoir entre le complimenteur et le complimenté devient évidente, particulièrement dans laccent sur le langage posé par Breton, et aussi dans le fait que Breton était un grand littérateur français célébré par la France, donc gardien (malgré lui sans doute) du temple de la francité universelle.
Aussi, sachant que la mise sur piédestal de Césaire par Breton a été accomplie dans un moment historique où la francité avait déjà plusieurs siècles dexistence comme idéologie culturelle dominante qui la présentait comme létendard référentiel universel des modes de valeur et de référence qui ignoraient tout bonnement la langue créole de la majorité des Martiniquais, on peut logiquement déduire que lélévation de Césaire comme le principal génie de la langue française ne fût pas nécessairement un avantage pour la cause de laffirmation identitaire que défendait Césaire.
Relisant récemment (1998) le Cahier dun retour au pays natal, je réalise que ce texte est complètement incompréhensible à tout lecteur, francophone ou non, qui ne connaisse les subtilités et les mots non ordinaires de la langue française. Exemple, entre autres:
«Nous chantons les fleurs vénéneuses éclatant dans des prairies furibondes; les ciels damour coupés dembolie; les matins épileptiques; le blanc embrasement des sables abyssaux, les descentes dépaves dans les nuits foudroyés dodeurs fauves.»
Bien que Césaire fût assez lucide et sincère pour avouer quil ne sadressait pas aux masses des Martiniquais dominées par le néo-colonialisme français, mais aux grands clercs de la magistrature de lintelligentsia française, ses anciens condisciples de lÉcole normale supérieure, il ne pouvait sempêcher de se considérer comme le porte-parole des Martiniquais:
«Ô vous qui vous bouchez les oreilles
cest à vous, cest pour vous que je parle,
pour vous qui écartèlerez demain jusquaux larmes
la paix paissante de vos sourires,
pour vous qui un matin entasserez dans votre besace mes
mots et prendrez à lheure où sommeillent les enfants
de la peur,
loblique chemin des fuites et des monstres.10»
René Depestre, son contemporain et alter ego, a poursuivi pratiquement le même parcours et partagé les mêmes traits que Césaire: marxistes tiers-mondistes, maniement génial de la langue française, et aussi mépris quasi-total du créole écrit. Les grands poèmes et écrits qui lui ont rendu célèbre (Minerai noir / Gerbe de sang / Un arc-en-ciel pour lOccident chrétien / Poète à Cuba / Alleluia pour une femme jardin, etc.), sont autant de chef-dœuvres qui embellissent et enrichissent la langue française. Tout comme Césaire, Depestre reconnaît que son lecteur et interlocuteur privilégié est lAutre, lennemi putatif, le soutireur de sa destinée. Il plaint ses compatriotes avec des larmes émouvantes:
«Peuple dévalisé peuple de fond en comble retourné
Comme une terre en labours
Peuple défriché pour lenrichissement
Des grandes foires du monde
Mûris ton grisou dans le secret de ta nuit corporelle
Nul nosera plus couler des canons et des pièces dor
Dans le noir métal de ta colère en crue.11»
Dans le poème «Nostalgie» Depestre va plus loin dans la prise de conscience (bien quil nen tire pas toute la conclusion) de la contradiction ontologique entre sa condition en tant que progéniture dun peuple exilé de lui-même, «dévalisé» même dans lusage de sa langue, et sa vocation décrivain francophone:
«Depuis quinze ans ou depuis des siècles
Je me lève sans pouvoir parler
La langue de mon peuple
Sans le bonjour de ses dieux païens
Sans le goût de son pain de manioc
Sans lodeur de son café du petit matin
Je me réveille loin de mes racines
Loin de mon enfance
Loin de ma propre vie.12»
Comment dès lors et Césaire et Depestre (pour nen interpeller que ces deux-là) ont-ils pu négliger, à longueur de leurs œuvres, la question apparemment fondamentale de la domination langagière du colonialisme—langage compris ici non en tant quexpressions abstraites que les clercs citent entre eux, mais en tant que moyen quotidien de communication, donc dappréhension du réel? Pourquoi Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis, Jean Brière, Magloire Sait-Aude, René Depestre ou René Bélance navaient-ils pas écrit aussi en créole? Ils ne pouvaient pas ignorer quil y avait une tradition décrivains courageux comme Coriolan Ardouin, Oswald Durand, Émile Nau, Eugène de Lespinasse, Massillon Coicou etc. qui écrivaient à la fois en créole et en français, bien quavec dinégales proportions.
Dans «Orphée noir», un texte qui pourtant célèbre les poètes de choc de la négritude, Jean-Paul Sartre a touché, malheureusement en passant, la contradiction fondamentale des écrivains francophones progressistes des Antilles et dAfrique qui utilisent le français pour présenter un projet de libération de la conscience. Cependant, dit Sartre, «loppresseur est présent jusque dans la langue quils parlent» et que par cela, il «sest arrangé pour être léternel médiateur; il est là toujours, jusque dans les conciliabules les plus secrets.» Naturellement, dans le cas des écrivains de la négritude, ils croyaient utiliser la langue française pour la détruire ou la «défranciser»; mais cest encore là ce que Sartre appelle des «chausse-trapes» puisque lusage de la langue est déjà lusage de «lappareil à penser de lennemi [ ]; les mots blancs boivent [leur] pensée comme le sable boit le vent.13»
En nayant pas contesté la suprématie du français comme lunique expression écriturelle du parler haïtien, ces écrivains avaient fait justement cela: internaliser «lappareil à penser» du colonialisme, et accepter, de fait, comme allant de soi, la superstructure mystificatrice de la bourgeoisie haïtienne.
«Éloge de la créolité»
Les écrivains contemporains des autres pays «créoles» de lArchipel des Caraïbes, particulièrement de la Guadeloupe et de la Martinique, revendiquent leur créolité avec une grande fierté. Dans un manifeste, Éloge de la créolité, écrit collectivement par Jean Bernadé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, ils définissent celle-ci comme «un regard neuf qui enlèverait notre naturel du secondaire ou de la périphérie afin de le replacer au centre de nous-mêmes [parce que] la francisation nous a forcés à lautodénigrement: lot commun des colonisés.» Sachant que leurs valeurs dhomme ont été dévaluées par ce que Frantz Fanon appelle «le regard de lAutre», ils se mettent dans la reconquête de cet être «frappé dextériorité».
Les auteurs dénoncent les poètes qui «senivraient en dérive bucolique, enchantés de muses grecques, fignolant les larmes dencre dun amour non partagé pour des Vénus olympiennes»; ils déplorent leur internalisation de ce regard, «[voyant] de leur être ce quen voyait la France à travers ses prêtres-voyageurs, ses chroniqueurs, ses peintres ou poètes de passage, ou par ses grands touristes.» Ils plaident pour la légitimation du créole en tant que «véhicule originel de notre moi profond, de notre inconscient collectif, de notre génie populaire» dont la répression par lhégémonisme monolingue français a été une véritable «amputation culturelle», une «ruine linguistique», un «suicide collectif», car «chaque fois quune mère, croyant favoriser lacquisition de la langue française, a refoulé le créole dans la gorge dun enfant, cela na été en fait quun coup porté à limagination de ce dernier, quun envoi en déportation de sa créativité.» Ils croient que la créolité «dessine lespoir dun premier regroupement possible au sein de lArchipel caraïbéen: celui des peuples créolophones dHaïti, de Martinique, de Sainte-Lucie, de Dominique, de Guadeloupe et de Guyane»; ils appellent finalement pour une stratégie de «réinstallation de nos peuples au sein de cette culture créole, miraculeusement forgée au cours de trois siècles dhumiliation et dexploitation.14»
Éloge de la créolité est un texte important pour la base théorique de notre argumentation ici parce quil part de la prémisse que la soi-disant francité de lAntillais (lHaïtien, le Martiniquais et le Guadeloupéen, en particulier) est une aliénation, une forme de perdition, de «déport culturel» dun colonisé dénudé de lui-même, fondamentalement «frappé dextériorité». Cependant, le texte pèche par ambiguïté sur plusieurs autres points importants de la problématique. Par exemple, à part la très nette position que les auteurs prennent pour lécriture de la langue créole, il nest par contre pas clair sils entendent aussi par la revendication de la créolité ladoption dune écriture «diglottique», mi-français mi-créole ou en association «complexe», en incrustation avec le français, comme le préconise la théorie de linterlangue ou linterlecte, qui avance que les deux langues senrichissent mutuellement dans leur relation symbiotique. Or, comme nous lavançons plus haut, nous croyons, nous, que ce genre dinter-échange ne favorise que la langue dominante et ne fera que perpétuer la situation dinégalité où le créole est servi comme accessoire ou comme simple matériau brut pour le français.
De plus, fonder la «créolité» sur les thèses dÉdouard Glissant sur la «créolisation», et attribuer la paternité du renouveau de la créolité dans les Antilles à la négritude césairienne—accusant ceux-là qui critiquent Césaire pour son absence de production dans lécriture créole de «relent œdipien»—, cest faire preuve dun manque de pertinence dans largumentation. Nous sommes en parfait accord avec Bernabé, Chamoiseau et Confiant quand ils revendiquent lusage de la langue française comme une acquisition historique capturée dans le sang et mille péripéties, mais nous trouvons leur équation de la «complexité fondamentale» du créole avec le frottement ou linterlangue avec le français, comme un peu aveugle, et en contradiction avec leur propre énoncé, quand ils avertissent plus loin contre le «vieux syndrome de colonisé qui craint de nêtre que ce lui-même dévalorisé, tout en étant honteux de vouloir être ce quest son maître.15»
Les auteurs de lÉloge de la créolité, (tout comme en cela Maximilien Laroche), ont fait un bel étalage de la problématique et lancent un très méritoire appel pour une pratique consciente de lécriture créole, mais il ont négligé ce que nous appellerions la «contradiction ontologique» dans le rapport entre le français et le créole du fait que ce rapport est vécu, historiquement, comme un rapport dominant-dominé. La «dialectisation» des deux langues, que semblent préconiser ces auteurs, sera toujours faussée dû à cette réalité. Il faut aussi reconnaître que contrairement à lhéritage écriturel de lindigénisme et de la négritude, la nouvelle détermination, consciente et délibérée, des écrivains antillais à écrire systématiquement en créole est un bond révolutionnaire qui rompt avec trois cents ans de pratique où lécriture du créole a été réprimée, reléguée comme simple document ethnographique. Cest donc une rupture avec le passé, pas un aboutissement.
Les vrais pères de la créolité—sil faut revendiquer le bien-fondé africain de ce vocable—ce ne sont ni Roumain, ni Depestre, ni Césaire ou Glissant; ils sont ces écrivains courageux, de part et dautre des Antilles, comme Gilbert Gratiant, Monchoachi, Joby Bernabé, Thérèse Léotin, Félix Morisseau-Leroy, George Castera, Jean-Claude Martineau, Daniel Boukman, (les auteurs de lÉloge de la créolité eux-mêmes) etc., qui écrivent en créole en dépit des découragements dans latmosphère intellectuelle nébuleuse générée par lidéologie dominante16.
La critique afrocentrique dAma Mazama
Sagissant de lambiguïté des thèses avancées par les auteurs de lÉloge de la créolité, la critique dAma Mazama (Marie-Josée Cérol), linguiste, auteur de louvrage Initiation au créole guadeloupéen, est ici très pertinente. Selon Mazama, malgré ses aspirations et propositions pour un «retour sur soi», lÉloge de la créolité ne fait, en fait, que perpétuer la «tyrannie conceptuelle» de leurocentrisme quil prétend dénoncer, puisquil accepte les présuppositions paradigmatiques de ce dernier. Mazama croit que la «créolité», telle quelle est préconisée par Bernabé, Chamoiseau et Confiant, nest quun «aimable pot-pourri intellectuel de postmodernisme et de rationalisme à loccidentale» qui nous livre à «un rêve mal rêvé de libération». Mazama critique tout particulièrement les notions occidentales de «progrès», de «sous-développement», de «modernité» et d«évolution», acceptées par ces auteurs sans aucune réserve critique. Or, dit Mazama, la notion de «progrès» comme évolution linéaire, progressive, de lHistoire est fondamentalement différente de la «conception cyclique du temps» quont les Africains. Déplorant ladoption par les auteurs de lÉloge de la créolité de ce quelle appelle les «postulats socioanthropologiques» du colonialisme qui font perdurer le «double mécanisme de réduction et de conversion instauré par les Occidentaux afin doccuper lespace mental de ceux quils cherchent à dominer et exploiter», Mazama dénonce louvrage comme, à la limite, une «insulte pour lintégrité et la souffrance de millions dindividus.17»
Mazama reconnaît, tout dabord, la légitimité du problème posé par lÉloge de la créolité, qui est, dit-elle, «le problème de lélaboration de lintérieur dune nouvelle identité caraïbéenne»; elle semble même admirer l«insurrection» des auteurs contre la «prétention occidentale à luniversalité, cest-à-dire à puiser dans lexpérience européenne les critères à partir desquels mesurer lhumanité»; elle cite un passage de lÉloge où les auteurs déplorent la «condition terrible [de lAntillais] de percevoir son architecture intérieure, son monde, les instants de ses jours, ses valeurs propres, avec le regard de lAutre.» Mais Mazama refuse dêtre dupée par tant denjolivements; son verdict est rapide, non équivoque, tranché: les prémisses ontologiques et discursives des auteurs discréditent leur vœu pour une identité authentique de lAntillais, car «loin de proposer une alternative viable au discours occidental sur lAutre, loin de nous en éjecter ainsi que promis, Bernabé, Chamoiseau et Confiant ne font que renforcer ce discours dans ses pires aspects.18»
En effet, la polarité hiérarchisée, arbitraire, inventée par le colonialisme, entre le «sauvage» et le «civilisé», entre l«arriéré» et léduqué, entre loccidental et loriental, entre le francisé et le créolisé, etc., génère chez le colonisé des complexes auto-dépréciatifs et des réflexes dauto-endiguement qui font pression sur lui pour «sadapter». Comme le dit Mazama: «De sauvages, il nous faut devenir civilisés; darriérés et primitifs, il nous faut devenir modernes; de sous-développés, il nous faut devenir développés, etc.19» Autant de pièges paradigmatiques qui confinent les aspirations du colonisé dans létroite jacquette conceptuelle que lui assigne le colonialisme.
Une autre prémisse de la «nébuleuse créolité» dénoncée par Mazama, cest ce quelle nomme les théories de la «déficience» et de l«innovation», la première stipule que les esclaves africains auraient laissé leur culture en Afrique, ou encore, comme le dit Glissant avec son panache habituel, «la véritable genèse des peuples de la Caraïbe, cest le ventre du bateau négrier et cest lantre de la Plantation20»; tandis que lautre théorie, inspirée par la théorie pédogénétique de Derek Bickerton, privilégie non la déficience du manque mais la construction dans le vide, la virginité enfanteresse. Poursuit Mazama: «Selon la deuxième de ces thèses, la culture afro-américaine serait une culture fondamentalement originale, issue de créations en milieu américain.» Elle relève que ces deux théories, dapparence dissemblables, sont en fait similaires «dans la mesure où toutes les deux postulent que la culture ancestrale des Africains na joué quun rôle mineur dans le développement de la culture afro-américaine.21»
Un autre mythe dénoncé par Mazama, cest «la prétendue séparation des Africains de même origine» qui, dit-elle, «pour être répandue, cette idée nen est pas moins fort contestable». Elle cite le Code noir de 1685 qui interdit toute union ou promiscuité entre Blancs et Noirs, et lhabitude des colons qui «se rend[aient] régulièrement à la ‘métropole, y envoyant leurs enfants à lécole, se fréquentant et maintenant leurs propres traditions culturelles, etc.» Citant certaines études socio-historiques et certains témoignages de lépoque, dont ceux de Père Labat (1742) et de Poyen de Sainte-Marie (1792), Mazama y a relevé une toute autre réalité: «En fait, observe-t-elle, il semble bien que les planteurs européens tenaient à préserver des communautés africaines particulières, car cela allait dans le sens de leurs intérêts.22»
De toute façon, étant donné les composites démographique et linguistique, les modalités de vie, les différentiations sociales, les logistiques structurelles et les antagonismes de toutes sortes qui prévalaient dans les colonies caraïbéennes, il est inconcevable que les colons pussent effectivement séparer les esclaves africains les uns des autres. Sagissant du cas haïtien en particulier, la révolte des esclaves pouvait germer, sorganiser et éventuellement réussir, parce quil y avait une multitude de regroupements et de réseaux de contacts—clandestins et ouverts—qui la soutenaient des décades durant.
De plus, comme la justement souligné Mazama concernant la résilience de la religion africaine en Guadeloupe et en Martinique, le mode de transmission oral des croyances vodou (qui restent essentiellement africaines tant dans la configuration du panthéon constituant que dans le rite) nécessitait des contacts physiques assidus dans le temps et lespace. Le mode, les conditions et les nécessités de production mêmes dans les plantations rendaient impératifs des contacts serrés et continus parmi les esclaves. Cela dit, le mythe de la séparation nous paraît bien suspect; il semble navoir dautre justification que de soutenir lidéologie eurocentrique qui fait remonter à une genèse adamo-caucasienne, la lignée anthropo-historique des nations et cultures.
Il faut aussi remarquer la très vocale hostilité que rencontre lÉloge de la créolité pour ce qui concerne le rôle subalterne quil réserve aux femmes dans la formulation de lidentité créole. Dans son essai, «The Gendering of créolité» paru dans Penser la créolité, A. James Arnold accuse lÉloge de promouvoir un «érotisme colonialiste basé sur le modèle du désir agressif hétérosexuel». Arnold y dénonce plus particulièrement—reprenant les critiques de Maryse Condé quant à sa masculinisation—les métaphores et assignations sexualisées où «le mâle alpha, en termes de comportement des primates, est lEuropéen ou éventuellement le Blanc américain; tandis que le colonisé est invariablement conceptualisé comme féminin, donc soumis, dispensateur de plaisir, accommodant et, finalement, baisé.23»
Le créole: langue ou solfège de chansonnier?
En 1998, soit en pleine floraison de la linguistique moderne, cest le tour de Jean Métellus, neurologue et écrivain haïtien francophone, de déclarer dans une citation reportée par le journal Haïti-en-Marche du 11 mars 1998, qu«avec le créole on peut faire beaucoup de choses, mais on ne peut pas faire de la Physique, on ne peut pas faire de la Chimie, on ne peut pas faire des Mathématiques, ni la Médecine, ni la Biologie. ( ) Je pense quavec le créole il faut faire des poèmes » Comme lui a si bien rétorqué le poète créoliste Michel-Ange Hyppolite dans une réponse le critiquant, le verbe de commandement falloir employé dans lassertion, témoigne dune volonté délibérée et arbitraire dassigner et de maintenir lusage du créole dans une fonction préétablie jugée subalterne.
Cette idée de Métellus du créole haïtien est impardonnable de la part dun écrivain de notre époque qui a accès, presque partout où il va, aux recherches linguistiques courantes qui démontrent que la faculté daccumulation, dassimilation et de transmission de la connaissance est intrinsèque à toutes les langues humaines. Jai écrit en janvier 1996, dans la revue Tanbou, un essai dintroduction en créole des œuvres de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir. Il ne métait pas difficile de traduire la prémisse centrale de lexistentialisme sartrien, à savoir que «lexistence précède lessence» par la formule créole «ekzistans vin anvan esans» cest-à-dire «kondisyon pratik lavi yon moun vin anvan sipozisyon karaktè ideyal, predetèmine nati moun lan.» On peut élaborer sur cette idée pour dire que «eksperyans lavi oun moun fòme karaktè moun lan» ou bien encore «kalvè chimen lavi moun tabli karaktè lespri moun lan». Dans tous les cas, la thèse sartrienne que la pratique empirique de la vie détermine et façonne lesprit, le caractère ou l«essence» fondamentale de lindividu est rendue aisément dans le créole haïtien—indépendamment toutefois de la véracité logique de la thèse sartrienne. Selon Idi Jawarakim, un poète-musicien et éducateur haïtien, la théorie de la physique des quanta peut être expliquée en créole en utilisant le phénomène-concept vodou dit dedoubleman où un même individu peut se trouver dans deux localités différentes 24
Cest tout de même bien bizarre que de telles thèses puissent être si ouvertement prononcées dans un moment où elles sont consensuellement réfutées et discréditées par les linguistes sérieux. En effet, le débat et les recherches linguistiques daujourdhui sur la structure cognitive du cerveau humain ont déjà établi et reconnu la «compétence», cest-à-dire la capacité fondamentale, de tout langage humain (quon le dénomme langue, dialecte ou patois) à assimiler, inventer, interpréter, expliquer et communiquer la connaissance. La compétence provient dun ensemble de règles fondamentales et universelles de la faculté du langage qui «orientent» lappréhension cognitive de lindividu le plus «inculte» ou de lenfant le moins «développé» et qui semblent être provenues de la matrice biologique des humains. Si le plus développé des autres animaux narrive pas à développer jusquici le minimum élémentaire de la faculté de langage, par contre nimporte mâle ou femelle enfant humain peut parler, dans sa plus ultime sophistication, nimporte quelle langue du monde.
Après avoir démontré que les langues humaines partagent une même «grammaire universelle» provenant de la «matrice biologique» du système cognitif humain, Noam Chomsky, un professeur influent à lInstitut technologique du Massachusetts (MIT), a déploré la hiérarchie quon a imposée entre «langue» et «dialecte»: «Dans lusage familier nous disons que lallemand est une langue, ainsi que le hollandais, mais quelques dialectes allemands sont plus proches des dialectes hollandais que dautres, plus éloignés, dialectes allemands. Nous disons que le chinois est une langue ayant beaucoup de dialectes et que le français, litalien, lespagnol sont des langues différentes. Or la diversité des dialectes ‘chinois [entre eux] est plus ou moins comparable à celle des langues romanes [entre elles]. Un linguiste qui ne connaisse rien des frontières politiques ou des institutions ne distinguerait pas entre ‘langue et ‘dialecte comme nous faisons dans le discours ordinaire.25»
Récusant à la fois la «linguistique traditionnelle» des linguistes comme Leonard Bloomfield et les thèses béhavioristes des psychologues Burrhus Frederic Skinner et Jean Piaget, qui plaçaient le langage et toute la faculté cognitive de lhumain dans un vague «état mental», sans propriétés spécifiques, et qui privilégiaient les facteurs empiriques de lacquisition du langage au dépens de sa structure interne, Noam Chomsky et beaucoup dautres chercheurs de la linguistique moderne comme Eric Lenneberg comme Howard Lasnik, Lila Gleitman, Maria Rita Manzini etc., ont au contraire cherché à identifier et établir les «propriétés spécifiques» du langage en relation à la fois au système biologique humain et les stimulations de lenvironnement. Réexaminant les notions «structurales» avancées par Ferdinand de Saussure, et utilisant une méthodologie analytique sur le mode investigateur de la science naturelle, et «assumant que le cerveau est modulaire dans sa structure», Chomsky a pour ainsi dire «re-découvert» ce que Louis Althusser appellerait le «continent biologique» du langage humain. Chomsky a montré que cet «état mental» même sil est stimulé pour une grande part par les actions de lenvironnement, provient en fait de la structure biologique, régissant pour ainsi dire les règles grammaticales à lavance: «Si on définit la connaissance en termes de [relation] entre létat mental et sa structure, laction [verbale] ne fait que mettre en évidence la possession [innée] de la connaissance ( ) comme par exemple lactivité électrique du cerveau.26»
Or, dit Chomsky, cette «structure» est commune, intrinsèque et spécifique à tout le genre humain. Autrement dit, à moins quon ne reconnaisse lhumanité et la capacité langagière de certains groupes de personnes, la grammaire de la parole de tous les hommes et femmes et races du monde est universelle. Pour reprendre une analogie clichée dans le jargon des linguistes, étant donné cette similarité structurelle des langues humaines, le Martien qui visite la Terre croirait que nous parlons tous la même langue.
Naturellement, on peut sétonner quune théorie qui met en relief la prédisposition «innée» et le fondement «biologique» de la faculté langagière puisse être révolutionnaire, surtout quand on sait que les doctrines racistes postulent précisément un soi-disant fondement génétique de lintelligence pour justifier leur infériorisation de certains groupes humains. Les linguistes eux-mêmes trouvent cette «association» bien intrigante, dans la mesure que, dans le cas du langage, la compétence génétique et innée de la faculté dacquisition indique plutôt une universalité qui réfute justement les doctrines linguistiques proto-racistes qui privilégient la hiérarchisation des langues, justifiant ainsi la relation de domination entre une langue et une autre. Et si on comprend quune grande part du fondement théorique de la culture colonialiste est dérivée de la hiérarchie arbitraire instaurée entre les multiples langues et cultures humaines, on comprend combien sont révolutionnaires les recherches de la linguistique générative qui démontrent tout simplement que les langues humaines sont pratiquement identiques dans leur structure de base.
Cette grammaire universelle—appelée aussi générative—est «un élément du génotype qui oriente leffet de lexpérience dans une grammaire particulière constituant le système de maturité de la connaissance dune langue, un stade relativement complet achevé à un certain point dans une vie normale.27» Elle joue aussi le rôle dune métalangue qui fait fonctionner lacquisition phrastique et conceptuelle, régulant un unique mode dassimilation et de dissémination de la connaissance qui rende toutes les langues du monde pratiquement identiques. Bref, une mère qui donne à manger à son nourrisson (vu comme à la fois concept, action et définition) signifie la même chose dans tout langage humain, et si on demande à la mère ce quoi elle est en train de faire, elle répondra: je donne à manger à mon enfant.
Chomsky subdivise la propriété langagière dite «compétence» entre, dune part, la «compétence grammaticale» qui est «létat cognitif incluant tous les aspects de la forme et de la signification et leur relation, y compris les structures sous-jacentes qui entrent dans cette relation, lesquelles sont proprement assignées au sub-système spécifique du cerveau humain qui relie les représentations de la forme et de la signification», et, de lautre part, la «compétence pragmatique» qui est [lusage de lhabilité] «à utiliser de telle connaissance [de la forme et de la signification] ensemble avec le système conceptuel pour atteindre certaines fins.» Chomsky croit quune personne peut, en principe, avoir une «complète compétence grammaticale sans la compétence pragmatique, cest-à-dire «linaptitude à utiliser une langue convenablement bien que sa syntaxe et sa sémantique soient intactes.» Il cite lanalogie qua donnée Asa Kasher du policier qui «connaît la syntaxe des signes du trafic (feux rouge et vert et leur séquence, etc.) et leur sémantique (rouge signifie arrêter, etc.), mais qui na pas la connaissance sur comment les utiliser pour diriger le trafic.28»
Si la «compétence» est la partie interne de la faculté du langage (Langage-I), lautre propriété que Chomsky lui attribue est la «performance», la partie externe du langage (Langage-E), soit «lusage actuel du langage dans des situations concrètes», et qui est fortement influencé par linstruction et les stimuli de lenvironnement—le processus dacquisition («learning») «est pratiquement mieux compris comme la croissance des structures cognitives dans une direction intérieurement dirigée mais déclenchée et partiellement façonnée par leffet de lenvironnement; les humains parlent différentes langues qui reflètent les différences dans leur environnement verbal.29» En un sens—comme on le voit dans la situation du créole—la performance est donc fonction des limitations de fait imposées au langage par lordre politique et culturel ambiant.
La langue comme outil de domination
On sait que la géométrie de la navigation a pris naissance dans la langue (et culture) chinoise; les Égyptiens et les Arabes ont inventé larithmétique moderne originalement dans leurs langues, à lépoque même où les Européens étaient hellénisés à lextrême. Or, et le chinois et les langues africaines et larabe étaient (et sont encore) considérés comme des langues inférieures par les Européens. Malgré la faiblesse de leur acception du mot créole «zonbi», les langues occidentales peuvent parfaitement le définir, même sil na pas un équivalent dans leur réalité quotidienne, pour expliquer parfaitement ce que les Haïtiens entendent par cette notion: un état dexistence mi-vivant mi-mort, une sorte daltérité dêtre, tenue en équilibre permanent entre la conscience, linconscient, létat second et la mort; bref, un état daliénation à la fois existentielle, spirituelle, cognitive et pratique, induit par laction délibérée des autres.
En effet, limposition de lethnocentrisme colonial sur les peuples dominés—soit-il la francité, lhispanité ou langlicité—est un outil concrétisateur aussi important au colonialisme que sa force brute militaire et sa monopolisation des activités économiques. En tant quarme culturelle du colonialisme (ou de lÉtat moderne néo-colonialiste), à la fois le simple emploi et les références philosophiques et idéologiques des langues coloniales participent du projet à lhégémonie culturelle et langagière qui est partie intrinsèque de lhégémonie politique, économique et militaire. Comme la si bien observé Edward Said, John Ruskin a complété la vision globalisante de la mission impériale de lAngleterre, «authentique Fille du Soleil [qui] doit guider les arts, et recueillir la connaissance divine des nations distantes, transformées de la sauvagerie à lhumanité», en le faisant passer dacte au mot, lexprimant dans le discours, la parole, le texte; il a «connecté ses idées politiques de la domination anglaise du monde avec sa philosophie esthétique et morale.» La puissance de lempire anglais doit être propagée et défendue à tout prix et par tous les moyens «parc que lAngleterre [selon Ruskin] doit faire ça ou périr; ses arts et sa culture dépendent dun impérialisme appliqué.30» La représentation idéelle et culturelle est partie intégrale du projet: «Chaque fois quune forme culturelle ou discours aspirent à la complétude ou totalité, la plupart des écrivains européens, penseurs, politiciens et mercantilistes le pensent dans les termes globaux. Ce ne sont pas uniquement des envolées rhétoriques mais des correspondances assez fidèles avec lexpansionnisme de leurs nations.31»
La latinité fut établie comme culture dominante parce que Rome contrôlait, avec ses armées et son commerce, presque le reste du monde connu des Européens. Sitôt que lempire romain vacillât ou montrât de la faiblesse dans les présupposés qui fondaient son prestige, la supposée universalité de sa langue dominante devenait un encombrement dont on avait que faire. Plus tard, ce fut le tour des empires français, anglais, ottoman, russe, hispanique, portugais ou hollandais de vouloir imposer leurs langues et cultures respectives comme luniversel identificateur sur les peuples dominés. La suite démontre quils ont presque tous échoué puisque dans la lutte pour leur libération, les peuples dominés continuent à revendiquer lappropriation de la sphère de la liberté spirituelle et de laffirmation identitaire précoloniale comme un objectif fondamental de leurs aspirations.
Aujourdhui que les États-Unis deviennent «lunique superpuissance du monde», langlais nord-américain prend le pas et devient la langue et la culture dominantes à ambition universalisante. On peut souscrire à largument des francophonistes que la «francophonie» est aujourdhui en péril face à lhégémonie de langlais, la langue des recherches avancées, de lordinateur et du stock market. Certes; mais il ne faut pas oublier quavant dêtre sur la défensive, le français et la culture française ont été hégémoniques et constituent, en termes pratiques, la principale cause de la ghettoïsation et de la zombification de la langue et de la culture créoles haïtiennes.
Cest cette historicité de la problématique dite, conflit créole-français, qui explique notre rejet de lidentité francophonique. Car nous croyons que notre priorité ne doit être ni la «défense» ni la célébration de la francophonie, mais la promotion de la langue et la culture créoles par une praxis militante conséquente qui voit celles-ci comme des acquis fondamentaux pour un authentique développement socio-économique et affirmation identitaire des Haïtiens.
Le paradoxe de la domination de la francité en Haïti, cest quand bien même elle a réussi à imposer la langue et la culture assimilées dune minorité dominante comme étant le référent universel qui confère valeur et ordre de grandeur dans la société en général, elle a en même temps laissé un héritage désolant qui, quand mis à jour et appréhendé dans le contexte historique concret, démystifiera ses plus extravagantes prétentions quant à sa contribution pratique dans la formulation et la dissémination de la connaissance. Par exemple, on comprend mal quHaïti soit dénommée encore un pays «francophone» alors que seulement 5% à 10% de la population parlent le français, et que, après plus de trois siècles de domination culturelle du français—qui continue en dépit de lindépendance en 1804 et de la percée rivalisante des Anglo-américains—la population soit encore à 80% analphabète à la fois en français, en créole et en anglais!
Lhistoire de la francité en Haïti, cest lhistoire de léchec dune philosophie élitiste qui imposait sa lingua franca comme langue unique sur une dynamique sociale, économique et culturelle qui explosait de contrastes et de luttes acharnées entre les multiples configurations sociales et ethno-raciales des peuples jusque-là inconnus les uns des autres mais trouvés momentanément en relation dinterdépendance dans des rapports doppression. En détruisant par voie de génocide la culture des premiers habitants de lîle et en imposant un modèle culturel unique à Saint-Domingue, les colonialismes espagnol et français ont aussi créé ce que Claude Lévi-Strauss a appelé un «malheur pour lespèce humaine». En un sens, la victoire des Haïtiens contre lesclavage et lindépendance nationale en 1804 auraient pu normalement apporter, par un effet contraire radical, la reconnaissance et ladoption de la langue et de la culture créoles en Haïti. Cela na pas eu lieu parce que les leaders de la révolution eux-mêmes acceptaient les bien-fondés de la propagande colonialiste qui considéraient le créole comme une non-langue.
Autrefois, en classe, linstituteur nous admonestait par la formule lapidaire, «Exprimez-vous!», quand nous osions parler le créole. Cétait une langue défendue et dûment réprimée. Ladmonestation signifiait que lusage du créole en soi nétait pas un effort légitime à la communication, mais une profération criminelle. Ce crime sera expié durant plus de trois siècles—et jusquaujourdhui encore.
Les dommages de la domination de la créolité par la francité en Haïti ne touchent pas le seul domaine de la linguistique proprement dite; ils imprègnent aussi la représentation politique, les rangs et les opportunités de promotion dans le lieu du travail, les rapports interpersonnels, et même les chances amoureuses. La cohorte de ses victimes est immense. La personne qui ne parle pas un français correct est en désavantage dans presque tout ce quelle entreprend. Luniglotte chinois ou allemand est de loin plus respecté que le prétendant «francophone» haïtien qui commet des fautes évidentes de grammaire. Quant à lanalphabète monocréole, il est bien sûr placé en bas de léchelle de valeur, nayant aucune chance de jamais se réhabiliter. Cest sur une telle aliénante toile de fond quest vécue la problématique français-créole en Haïti, façonnant une société habitée par une multitude de «francolonisés», selon la très belle formule dIdi Jawarakim, qui acceptent de bon gré leur lot comme un badge dhonneur.
Lhistorique dune mystification
Bien que, comme Karl Marx la observé, lHistoire du monde ait toujours été lhistoire des conquêtes et de la lutte des classes, cest seulement après la colonisation par les Européens en 1492 de ce quon appelle le «Nouveau Monde», et la colonisation accélérée de lAfrique noire qui en résultait, que la question de la supériorité raciale et culturelle se posait dans les termes que nous connaissons aujourdhui: à savoir, une entreprise systématique de déshumanisation et de dévalorisation de lAutre (et sa culture) pour justifier loppression doù on la tenu.
Selon léminent historien Martin Bernal, dans lAntiquité européenne les philosophes et historiens—dont Hérodote lui-même—navaient pas de problème à avouer lhéritage égyptien de la civilisation dénommée plus tard «occidentale», tant au niveau de la connaissance scientifique, de la métaphysique que du langage. Par exemple la connaissance de la mathématique dite «pythagoricienne»—reconnaissable dans larchitecture des Pyramides—que Pythagore avait apprise quand il étudiait en Égypte, était connue des Égyptiens plus de mille ans avant lui. Socrate et Platon se vantaient davoir appris des Égyptiens (qui étaient considérés comme noirs à lépoque) le concept de limmortalité de lâme. Suivant en cela les travaux pionniers de George James et du physiciste sénégalais Cheikh Anta Diop, et usant une méthodologie multidisciplinaire qui analyse les textes préclassiques et les recherches de pointe de lhistoriographie et de larchéologie modernes, Bernal a montré, dans sa magistrale étude Black Athena («Athènes Noir»), comment à la fois lantécédence et linfluence africaines de la civilisation dite gréco-judéo-romaine ont été escamotées au profit dun «modèle aryen» qui pose désormais la «mythologie grecque» comme étant à la fois lorigine et la centralité de la civilisation32.
Bernal a situé lorigine de la «réécriture» de lHistoire et lappropriation de la civilisation par les Européens à partir de lépoque classique grecque, soit entre le vè et ivè siècle avant Jésus-Christ; mais il situe leffort systématique à linfériorisation des races et cultures non-aryennes plus précisément vers la fin du xviiiè siècle de lère européenne, avec surtout la nouvelle «historiographie génétique» formulée par Barthold Niebuhr, un historien allemand, qui disait que «la race est un élément important de lhistoire [elle est] la toute première base et le premier principe doù provient toute histoire.» En 1814, il a appelé pour léradication de lIslam, parce que la race européenne «comporte naturellement la science et la littérature, plus les droits de lhumanité; prévenir la destruction des forces barbares serait un acte de haute trahison contre la culture intellectuelle et lhumanité.33». Plus tard, les nazis lauront célébré, avec lécrivain français Joseph Arthur de Gobineau, comme leur maître à penser.
À vrai dire, Aristote déjà croyait que la «supériorité raciale» des Grecs justifie leur droit de mettre en esclavage les races jugées inférieures. La plupart des écrivains et savants européens des xviiè et xviiiè siècles modernes ne disaient pas autre chose, seulement avec plus de nuances et de subtilités (par exemple Montesquieu, Locke et Hume). John Locke, dit Bernal, «qui était personnellement impliqué dans la traite des esclaves dans les colonies américaines, était ce quon pourrait appeler aujourdhui un raciste». Bernal appuie largumentation de Harry Bracken et Noam Chomsky qui disent que la rationalité philosophique de ces penseurs est influencée par leur racisme. Bernal pense que le mépris de Locke pour les natifs Amérindiens avait beaucoup à voir à son soutien pour la politique de colonisation de leurs terres par les Anglais. Quant à Benjamin Franklin et David Hume, Bernal rappelle quils étaient «des racistes qui ont exprimé ouvertement les opinions populaires que la peau noire était liée à linfériorité morale et mentale.» Le racisme de Hume était si virulent quil cherchait à «transcender la religion conventionnelle», dit encore Bernal, en réfutant la notion d«une création de lhomme pour celle de plusieurs créations». Il cite Hume qui soutenait que la nature avait opéré «une distinction originelle entre les [différentes] races.34»
Friedrich Hegel voyait la «rationalité européenne» comme provenant de la pensée «grecque», donc la centralité de sa dialectique de lhomme et de la matière ne peut être quoccidentale. Karl Marx lui-même, qui a très lucidement analysé la division du travail dans la formation de lÉtat dans la République de Platon, comme principalement une «idéalisation athénienne du système de castes égyptien», acceptait en gros la prémisse hégélienne de lorigine grecque de la pensée rationnelle (reprise absurdement par Léopold Sédar Shengor dans sa tristement fameuse citation que «la rationalité est hellénique et la sensibilité nègre»).
Sagissant du domaine particulier du langage (en plus du rapt de lantériorité égyptienne de la civilisation moderne), Bernal a suivi la trajectoire de plusieurs mots et concepts africains, particulièrement relatés au commerce, aux arts et à la religion, qui partaient de lacception africaine, puis assimilés dans le parler grec, et ensuite rénovés et repackagés comme appartenant au grec! Lhistoire de limpérialisme culturel est similaire à son pendant économique en cela quil faut remonter aux premières sources pour bien dégager et appréhender son fonctionnement courant. En dernière analyse, lhistoire des conquêtes coloniales, ce nest pas comme on lavance généralement lhistoire de la conquête des «races inférieures» par les «races supérieures», mais lhistoire de la victoire de la mystification universelle sur lintelligence humaine.
Littérature éradiquée, transplantée, dominante
En réalité, il avait existé trois littératures en Ayiti: larawakienne, la créole (ou lhaïtienne) et la franco-haïtienne (ou haïtienne dexpression française). La première, de tradition orale, a été, à temps, totalement éradiquée par le génocide des Arawak par les Conquistadors espagnols, lHistoire ne conservant que ce quen ont reportée les Européens. Quoiquen disent les apologistes de la francophonie en Haïti, la littérature haïtienne dexpression créole a existé pratiquement aussi longtemps que la littérature haïtienne dexpression française. Bien que loralité ait été le principal mode dexpression et de dissémination de cette littérature, les premiers écrits en créole remontent depuis les premiers temps de la colonie française à Saint-Domingue, soit à partir du xviiiè siècle du calendrier européen. On a relevé des contes, poèmes, pièces de théâtre, lettres et autres documents écrits en créole longtemps avant lIndépendance de 1804. Certains des colons eux-mêmes écrivaient des discours en créole quand ils voulaient être sûrs de se faire comprendre par les esclaves ou pour faire un discours dimportance. Par exemple Léger-Félicité Sonthonax qui rédigeait en créole sa Proclamation aux esclaves (1792), ou encore la Proclamation du Premier Consul Bonaparte exhortant les anciens esclaves à bien accueillir lexpédition Leclerc (1801).
Cest bien significatif que le premier texte proprement littéraire révélé jusquici par lHistoire, la longue chanson, Lizèt kité laplenn, ait été écrit par un colon français, Duvivier de la Mahautière, un grand notable de Port-au-Prince. Moreau de Saint-Méry a situé sa date de composition à environ 1749. Juste Chanlatte a écrit en créole, en 1818, la première scène de sa pièce de théâtre, LEntrée du Roi dans sa capitale en janvier 1818. Le poète et lexicographe Emmanuel Védrine vient de compiler une longue bibliographie où il a recensé des centaines dœuvres et décrits en créole ou sur le créole, dont le poème Choucoune dOswald Durand, écrit vers 1900, le texte Cric? Crac! de George Sylvain, 1929, et les textes évangéliques des missionnaires protestants35. Déjà en 1877 Julio Jean-Pierre
Audain et John Bigelow avaient, chacun, collecté et transcrit dans lécriture créole un grand nombre de proverbes créoles. Paradoxalement, cette pluralité de textes créoles écrits, à longueur de trois siècles, démontre à la fois une longue tradition écriturelle de la langue, et aussi une longue histoire de répression et de marginalisation de cette même langue.
Comme on le sait, des trois littératures qui ont existé en Haïti, seule la littérature franco-haïtienne ou dexpression française a eu droit de cité et sest finalement imposée comme la littérature unique de lidéologie dominante. Et ce nétait pas par accident. En effet, les conditions pratiques de la lutte des classes après lIndépendance favorisaient la francophilie de la nouvelle classe dirigeante qui comprenait, comme la très justement remarqué Hoffmann, des «ci-devant ‘hommes de couleur libres qui étaient culturellement plus proches des Français, parmi lesquels la plupart comptaient des ancêtres, quils ne létaient des ‘nouveaux libres africains quils avaient, autant que les colons blancs, asservis et exploités au temps de la colonie.» Les autres composantes de la classe dirigeante, les leaders noirs, les anciens esclaves, généraux, gradés, les intellectuels et autres fonctionnaires influents, navaient rien à redire puisque ladoption du français représentait pour eux la seule voie à la légitimation aux yeux des puissances hostiles qui considéraient le nouvel État comme un groupement de bandits et de barbares. De plus, le prestige que conférait la francophonie savérait aussi un très utile outil idéologique employé par cette nouvelle classe pour établir sa supériorité sur la masse paysanne quelle exploitait. Ainsi, comme la très bien dit encore Hoffmann: «Aux formes dexpression culturelle africaines ou paysannes (les deux étaient pratiquement interchangeables), et tout particulièrement au créole et au vaudou, considérés comme lapanage des ‘va-nus-pieds, toute considération était refusée.36»
Dans le contexte totalitaire de lesclavage, la langue, la religion et les coutumes identitaires des esclaves étaient explicitement désignées comme «inférieures», non pas daprès les énoncés «scientifiques» (qui venaient après coup), mais par une simple décision politique basée sur lanalyse (et la conclusion) que la langue et la culture en tant quorganes de représentation des esclaves, sont de ce fait potentiellement subversives, dangereuses, menaçant la légitimité du projet dexploitation en cours. On a bonne conscience si on se persuade que la personne humaine que lon traite comme un animal est, en fait, non pas une personne humaine, mais un animal. Et puisque le langage et la culture constituent les plus authentiques représentations du dominé, on comprend dès lors pourquoi, pour le colonialisme, la domination implique aussi linfériorisation, donc la marginalisation (et la neutralisation) de son héritage culturel.
À part lemploi contre les natifs de lîle des dernières découvertes de larme à feu et lemploi systématique des hommes et femmes subjugués comme des bétails de ferme, venaient aussi à lappui, pour structurer le nouveau système et mode doppression, les canoniques de frappe de lÉglise Catholique, la pseudo-science des grands savants séculaires fatigués qui cherchaient un nouveau souffle, les infrastructures de production et les modes de réglementation du travail. Cest très révélateur que la plupart des inventions attribuées à la Renaissance européenne (xvè et xviè siècles) et dont les «Modernes» senorgueillissaient dans leurs querelles avec les «Anciens» (notamment le procédé dimpression mécanique de lécriture, le papier, larme à feu, le canon à poudre, le moulin à vent, la boussole, etc.) soient presque toutes provenues dAsie et dAfrique et seront autant darmes utilisées par les colonialistes pour façonner le monde à leur image, le subjuguer. La machine à imprimer et le canon à poudre constituaient deux phénomènes technologiques importants qui allaient bouleverser les données, faisant pencher irrémédiablement la balance géostratégique en faveur des Européens.
En effet, la machine à imprimer, dont les Européens parferont les procédés, permettra à ceux-ci de produire en masse des œuvres dautorité en littérature, dans la pédagogie, les sciences physiques et naturelles, la religion, la morale, etc., se réservant de ce fait un monopole incontournable sur le marché mondial dun produit important—la culture et lidéologie—qui se révèlera des plus cruciaux dans leur projet de domination des autres peuples.
Lapport de linvention de larme à feu et du canon à poudre est très évident, puisquil a remplacé le corps-à-corps de la guerre ou lindividuation des armes par un engin capable de tuer en gros, tout comme les nouveaux modes de production permettront au capitalisme grandissant dexploiter en gros. Dans son expédition en Égypte, Napoléon Bonaparte utilisa avec brio le mélange de la matière grise et de larme à feu: son armada comprenait outre des généraux et du canon explosif, mais aussi des philosophes, des écrivains et des scientifiques, qui joueront un grand rôle dans la dévastation quasi-complète de la grande civilisation égyptienne—ouvrant ainsi un champ riche et lucratif pour légyptologie renaissante.
Dénaturalisation et disqualification
Dans leurs efforts effrénés pour disqualifier la langue créole comme une langue égale à la leur, les francophonistes avancent toutes sortes didées, chacune aussi saugrenue et ridicule que lautre. Dabord, quand on voulait la tenir sous coupe réglée, elle était désignée comme un «dialecte» inférieur provenu des tribus sauvages de lAfrique. Ensuite, compte tenu de la grande quantité des mots à base lexicale française dans le vocabulaire créole, ceux-là (tel Jules Faine) qui, de toute bonne foi, sentremettaient pour la défendre du stigma de langue «barbare», sarrangeront, par une alchimie linguistique inouïe, pour la placer dans la galaxie de la latinité: elle serait provenue désormais, selon Candelon Rigaud (1939), d«une mixture de dialectes et de patois régionaux de France: normand, picard, angevin, etc. sans être ni lun ni lautre de ces dialectes.37» On croit bien que cette parenté lui confère une certaine sophistication civilisante.
Il faut remarquer ici la similarité entre les différentiations racistes opposant le «sauvage barbare» au «bon sauvage», et le passage du créole de langage barbare, progéniture de lAfrique arriérée, à dialecte roman, donc passablement civilisé
Dautres propositions avancées pour disqualifier le créole ont plus à voir à la position idéologique de leurs auteurs quà une considération linguistique sérieuse. Par exemple, la notion quil ne serait pas perméable à la spéculation abstraite et la rationalité scientifique pratiquées dans les langues européennes établies (français, anglais, espagnol, allemand, russe, etc.), et que la promotion du créole ne ferait que retarder linclusion dHaïti dans la communauté des nations développées (comme si cela nétait pas déjà le cas sous la francophonie existante!). Poussé jusquà son ultime logique, ce raisonnement finit par préconiser tout bonnement lacceptation de la nouvelle donne créée par la présente hégémonie de langlo-américain, arguant quil est vain de promouvoir le créole dans un climat informationnel mondial où les langues établies elles-mêmes acceptent lhégémonie de langlais comme la langue universelle de la production et de la dissémination de la connaissance.
Pour bien noter lutilité de la prédominance du français (ou de langlais), cest-à-dire son usage prioritaire comme véhicule exclusif de la connaissance «sérieuse», on a dit aussi quil facilite, contrairement au créole, la communication entre différentes composantes de la diaspora africaine: des émigrés Sénégalais, Congolais ou Guinéens conversant en français avec des Haïtiens, des Martiniquais, des Malgaches, etc.
Ce dernier point est bien significatif puisquil semble adopter laxiome dHenry Kissinger qui a dit que pour mieux résoudre un problème il faut lavoir soi-même délibérément créé. Or, nous pouvons concevoir un autre scénario où les peuples dAfrique navaient pas connu les perturbations du colonialisme, et où leurs traditions, leurs coutumes, leurs modes de production, de gouvernement, de jouissance de la vie, leur projet de société etc. étaient laissés à eux seuls pour sen soucier. Il est clair, suivant cette hypothèse, que les nationaux africains nauraient pas besoin de la médiation du français (ou de langlais) pour sentretenir entre eux.
Disons aussi que dans labsence du colonialisme et de sa mentalité conquérante, on peut imaginer un monde où la rencontre (non la «découverte») entre les Européens et les Africains ou les Amérindiens saccomplirait dans le respect des uns les autres, apportant des avantages comparables aux partenaires, constituant une source mutuelle démerveillement de la vie et denrichissement de la connaissance humaine.
Concernant les autres propositions anti-créoles plus haut citées—à savoir, 1) la supposée imperméabilité du créole à la rationalité scientifique, 2) la prêche du défaitisme face à lhégémonie globalisante de langlais, 3) la soi-disant «racine romane» du créole—elles sont si arbitraires quelles ne méritent pas ici une discussion approfondie; dailleurs elles sont déjà toutes discréditées par les recherches respectives les concernant. Nous avions déjà fait mention des recherches de la linguistique générative qui démontrent linterchangeabilité des langages humains en ce qui concerne à la fois la production, lassimilation et la communication de la connaissance. Ajoutons seulement que la propriété et la potentialité dun langage humain à sévoluer qualitativement dans une certaine mesure sont en égale proportion à sa valorisation, donc sa force, dans la lutte des classes ou dans la géostratégie politique mondiale.
Pour ce qui a trait à lhégémonie globalisante de langlais, il ny a rien de nouveau sous le soleil. Dans la constellation des langages humains, il y a toujours eu une langue à vocation universalisante qui se confère une centralité attractive au dépens des autres. Au juste, laffirmation identitaire des peuples de lHistoire (y compris les peuples européens) a toujours été menée contre et par rapport à lhégémonisme dun centre impérialiste qui cherche à leur imposer son propre référent linguistique et culturel comme loi naturelle. Le gréco-centrisme hellénise, le latin romanise, larabe arabise, le russe russifie, lallemand germanise, le turc turquise, le français francise, etc. Cependant, en dépit de laction réprimante des impérialismes culturels, les peuples ont toujours lutté pour conserver—et beaucoup conservent encore, bien heureusement—leur culture.
En effet, la survivance, la dominance, ladoption, le rejet, la dévalorisation ou léradication dune langue ou culture dépendent de sa position stratégique dans le rapport des forces parmi les groupes sociaux, économiques et politiques qui sengagent dans larène historique. Ainsi, la résistance culturelle dun peuple, cest-à-dire sa détermination dans une praxis délibérée pour valoriser son identité, savère-t-elle un élément crucial dans la balance des forces. Après tout la richesse et lattraction culturelles dun peuple peuvent constituer des armes les plus stratégiques quil puisse posséder. La résistance des esclaves de Saint-Domingue prenait corps non seulement à cause de leur refus des sévices corporels et conditions dégradantes de la vie, mais aussi par le rejet, sur le plan intellectuel et idéel, des modes de penser, de rationaliser et dagir des colons esclavagistes. Il nest pas toujours vrai, comme le croit La Fontaine, que la raison du plus fort soit toujours la meilleure
Quant à la proposition que le créole serait dérivé des dialectes régionaux parlés par les colons français, notons seulement que, dans les conditions objectives de la colonie, il était pratiquement impossible aux esclaves multilingues, transplantés contre leur gré à Saint-Domingue, de forger un langage commun à partir des multiples dialectes régionaux parlés par la minorité numérique française. Il aurait fallu de toute évidence une racine linguistique commune qui, de toute probabilité, provenait de lorigine africaine des esclaves.
Critiquant les notions comme celle de Jules Faine qualifiant le créole de «langue néo-romane issue de la langue doïl», ou encore celle de Robert Chaudenson le plaçant dans la «galaxie francophone», Michel DeGraff, un linguiste haïtien, chercheur à MIT, a démontré que nombre de mots créoles visiblement reconnus comme provenant du français, sont fort souvent des mots en fait à acception plus haïtienne que française. Partant des travaux déminents linguistes comme Yves Dejean, Claire Lefebvre, John Lumsden ou Vivianne Déprez qui se sont déjà penchés sur la question, DeGraff a réexaminé des expressions et mots courants comme le «cest» et l«être» français et leurs comparatifs «se» et «ye» créoles, ou encore la négation française «ne pas» et son comparatif créole «pa», pour démontrer quen fait, malgré leur similarité, les deux interprétations entendent différentes compréhensions de la chose, «elles occupent des positions différentes dans leur structure syntaxique respective.38»
DeGraff a aussi montré comment la règle dannulation affirmative de la double négation, absurdité grammaticale dans le français, est parfaitement correcte dans le créole: par exemple les expressions «personne nest pas venue» ou «je nai pas vu personne», traduites en français par «tout le monde était venu» ou «jai vu tout le monde» signifient lexact contraire en créole: «pèsonn pa vini» ou «mwen pa wè pèsonn». Ainsi, le vrai comparatif de «pèsonn pa vini» étant «personne nest venue», DeGraff a suggéré que le «ne» français est davantage similaire au «pa» créole que le «pas» français qui sont entre eux «dun point de vue empirique et théorique ( ) systématiquement différenciés.»
Dans un texte remarquable, “A Riddle on Negation in Haitian”, DeGraff a néanmoins relevé que certaines variétés des langues romanes comme par exemple la langue valdôtaine et la langue doc permettent lemploi de la négative concordante dans un sens plus près du créole que du français, mais il a également observé que tel est le cas du fon, considéré comme la langue ancestrale du créole haïtien, cela, dit-il, «peut expliquer la mutation [des négatives] du fon «má à» au français «ne pas» dans le créole haïtien «pa» au cours de leur voyage initial de lAfrique aux Caraïbes via lEurope39».
Sagissant du passage de lacception des expressions et mots courants français dans lacception créole, DeGraff a systématiquement disséqué plusieurs dentre eux pour montrer des significations totalement opposées. Après tout on peut parfaitement dire «Bouki se yon bon doktè» en créole ou «Favrange Valcin, cest un peintre engagé» en français, mais le sens sinfléchit dans lune ou lautre langue dû à la différence de degré de stress dans lintonation. Étudiant à fond la structure grammaticale du créole, DeGraff a conclu quelle «ne semble pas directement réconciliable avec son supposé statut de langue romane.40»
Critique et Infra-suprastructure
Une critique conséquente de la problématique français-créole ou anglais-créole en Haïti resterait incomplète si elle porte seulement sur la conduite historique et idéologique de lhégémonisme culturel. Elle doit aussi mettre lemphase sur ce que nous appellerions les infra-suprastructures génératrices qui font fonctionner et pérenniser les rapports de domination culturelle. Car la culture dominante domine non pas parce quelle se proclame «supérieure»; elle domine parce quelle a lUniversité, les écoles, les médias de communication de masse, les maisons dédition, les instituts détude, les revues scientifiques, les bibliothèques, les imprimeries, les librairies, lInternet, les pouvoirs de lÉtat et les moyens du Capital pour seconder sa proclamation.
Pour cela, une véritable politique de libération culturelle—donc de développement authentique—doit pouvoir agir sur le double angle de la problématique: à la fois sur les idées malsaines et falsifiées, et les infrastructures de production, de dissémination et de pérennisation de celles-ci. Dans le cas du créole, cest bien de contrecarrer les biais idéologiques, les énoncés arbitraires et les arguments pseudo-scientifiques qui justifient la domination du français, mais il faut aussi mettre sur pied une infrastructure concurrente adéquate de production et de dissémination de masse des acquis de la culture et langue créoles dominées.
Dans le long terme, étant donné lenracinement superstructurel de la domination du français sur le pays, et sa force symbolique dans la lutte des classes, cest seule une véritable révolution sociale et culturelle qui rétablira la place légitime du créole (et de la culture vodou) dans laffirmation identitaire des Haïtiens. Cependant, dans les court et moyen termes, cest laction conjuguée des individus, créateurs, scientifiques, éducateurs et intellectuels eux-mêmes qui sera déterminante. Comme on la vu dans lémergence du français de la domination du latin, la détermination venait dabord de la production individuelle des créateurs, par exemple le philosophe René Descartes (qui a écrit les premiers traités philosophiques publiés en français) ou le poète Malherbe, pénétrait ensuite les forces productrices de la société civile, avant dêtre finalement consolidée par laction de lÉtat (entre autres, la création par Richelieu en 1634 de lAcadémie Française).
Résistance et renouveau culturel
Heureusement, quelque chose commençait à changer à partir des années cinquante. Grâce en partie aux efforts dun grand nombre décrivains, déducateurs et de chercheurs haïtiens et étrangers, notamment Félix Morisseau-Leroy, Edner Jeanty, Albert Valdman, Yves Dejean, Ormonde McConnell, Pierre Vernet pour ne citer les plus à vue, une entreprise de codification scientifique et de légitimation politique du créole a pris le jour. La codification grammaticale, lofficialisation et la constitutionnalisation qui en résultaient sont un grand pas vers la valorisation complète de la langue; mais ce nest pas assez. En fait, on dirait que même ces «gestes» font partie de la tendance traditionnelle à utiliser le créole comme simple effet symbolique, car plus de deux décennies après son officialisation et sa constitutionnalisation, le créole nest toujours pas enseigné à lécole sérieusement, ni comme matière ni comme moyen denseignement.
Contre le «bilinguisme» officiel qui ne fait que colporter le statu quo en faisant semblant dadresser la question dans des décrets sans fond; contre lillusionnisme de l«interlangue», du syncrétisme et de l«incrustation», qui ne fait que pérenniser le rapport inégal dominant-dominé entre les deux langues, nous préfèrerions le concept opératif de «équi-bilinguisme», un néologisme qui signifie une praxis consciente de la part de la société dans son ensemble, et de lÉtat en particulier, pour faciliter la production, lutilisation et la transmission optimum du créole, tant au niveau du parler que de lécrire, dans le but darriver à une parité fonctionnelle, egalego, avec le français, la langue dominante. Par exemple, un projet daide à la création qui subventionnera la production, dans tous les domaines de la connaissance, des œuvres écrites originales en créole.
Naturellement, un projet de revalorisation linguistique du créole sans la généralisation de lalphabétisation ne ferait que continuer lélitisme du français où une minorité minable monopolise laccès à la connaissance. En ce sens, lalphabétisation généralisée sera de facto epi-bilingue si on adopte pour objectif une société réellement bilingue qui part du principe que léducation et la culture sont un droit fondamental et universel, qui sexerce le mieux quand il est collectivement appliqué.
Cependant, puisque nous sommes ici confrontés à une relation de domination dune langue par une autre, on comprend bien que la priorité devra être accordée à la parité—leffort de rattrapage à terme—du créole avec le français, la langue dominante. Cette parité implique la volonté politique dentreprendre un travail sérieux, différent du tokenisme, du faire-semblant traditionnel. Pour cela, la mise sur pied des bibliothèques créoles, dune université créole, dune encyclopédie créole, dune académie créole, etc., constituera un fondement indispensable au projet.
Cela peut être secondé par une campagne de traduction systématique des classiques français et des principales œuvres de la littérature mondiale en créole, ou encore lobligation de la traduction dans la langue désignée dominée, le créole, de toutes œuvres littéraires ou écrits publiques paraissant dans les langues dominantes (en loccurrence le français et langlais); tous ces efforts constitueront autant dagissements positifs qui aideront à la promotion et valorisation du langage. Paradoxalement, une propagation généralisée de lenseignement du créole écrit en Haïti aidera aussi la généralisation de lenseignement du français, comme il est le cas à Montréal concernant langlais. Dans le cas haïtien, la problématique est bien sûr beaucoup plus compliquée puisquelle nécessite aussi la mise sur pied, à partir de rien, dune infrastructure compétente qui soutienne la production et la distribution continues des écrits créoles.
Conclusion: valoriser la langue
Ainsi, la meilleure manière de récuser les énoncés désobligeants comme ceux attribués à Jean Métellus sur la soi-disant incapacité du créole de produire dœuvres «scientifiques», ce nest pas tant leur opposer dautres énoncés—quelque pertinents quils soient—mais de mettre sur pied un grand volume de production dœuvres créoles dans les multiples disciplines de la connaissance: les arts et la littérature certainement, mais aussi la philosophie, la religion, les sciences physique, naturelle, humaine, etc. Il demeure un fait irréfutable que la quasi-totalité des œuvres créoles jusquici publiées puisse être classée sous la catégorie exclusive de «littérature»: contes, poèmes, chansons, historiettes, pièces de théâtre, etc. Et là encore la circulation est généralement faible, au plus quelques douzaines ou centaines dexemplaires lœuvre, publiée à frais dauteur, touchant une infime minorité du lectorat potentiel. Quant à la qualité, à part quelques notables exceptions, elle donne souvent à désirer.
Nous devons toutefois rendre hommage à ce petit nombre grandissant décrivains, déducateurs, de publicistes et de chercheurs haïtiens et étrangers qui publient çà et là des textes sérieux sur la grammaire, le lexique et léducation créoles (je pense notamment à Yves Dejean, Jean Mapou, Michel-Ange Hyppolite, Keslèbrezo, Yvon Lamour, Deita, Michel-Rolph Trouillot, Edner Jeanty, Albert Valdman, Ernst Mirville, Féquière Vilsaint, Odette Fombrun, Pierre Vernet, Bryant Freeman, Claire Lefèbre, Konpè Filo, Emmanuel Védrine, Michel DeGraff, Suze Mathieu, Maude Heurtelou, Pauris Jean-Baptiste, et tant dautres encore, telles les revues Bòn Nouvèl, Libète, Ayiti Fanm, etc.), qui cherchent à fonder la validation de la langue créole par une pratique écriturelle constante qui lemploie dans les choses «sérieuses».
La continuelle domination culturelle du créole par le français est et a été possible parce quà la fois le colonialisme français, les classes dirigeantes haïtiennes et les intellectuels haïtiens avaient pu imposer les prémisses de la centralité culturelle de lEurope comme étant le référent universel de lÊtre. Toute autre représentation culturelle devenait dès lors secondaire, voire «inexistante», puisque lhégémonie culturelle de lEurope (et aujourdhui avec les États-Unis) avait pour pendant lhégémonie militaire, politique et économique.
Du point de vue du colonialisme, sa domination ne saurait être complète si elle nenglobe la quadrature de la culture, cest-à-dire atteindre laffect profond de lopprimé dans la plus fondamentale manifestation de son être: son mode de parler, de sentir et de penser. Et puisque la communication langagière est lune des plus puissantes armes de résistance et de libération, on comprend dès lors pourquoi, pour le colonialisme (ou la classe dirigeante), la domination complète de lopprimé doit passer par le rejet, la dévalorisation et la neutralisation de sa langue, soit par voie dédits légiférants qui linterdisent ou la restreignent, soit sous forme de règles de grammaire qui articulent ce que Michel Foucault appelle la valeur représentative des mots et des signes de lordre social imposé par la classe dirigeante et le pouvoir ambiants.
Ainsi, comme on la vu en Haïti, lauthentique référent de représentation du peuple dominé est-il renversé, remplacé par un référent autre, un référent contraire qui alimente ce que Bernadé, Chamoiseau et Confiant ont appelé le «rapport dextériorité» de soi-même à soi-même.
Cest un grand miracle historique que la culture créole en Haïti—notamment la langue créole et la culture vodou—soit demeurée relativement vierge, compte tenu des multiples brimades, répressions et politiques de rejet qui lont continuellement accablée durant les trois siècles de domination culturelle européenne.
Eu égard à la situation de mystification généralisée où la quasi-totalité de la représentation culturelle—donc identitaire—dun peuple et dune nation est dévaluée au profit dun référent étranger aliénant, il incombe (en attendant quun gouvernement éclairé progressiste vienne mettre en priorité la problématique) aux écrivains, éducateurs, créateurs et chercheurs haïtiens de se mettre à la tâche de développement et de valorisation de la langue et culture créoles haïtiennes.
Cela peut se réaliser par une seule façon, avec une double exigence: 1) produire des œuvres écrites créoles dans les multiples facettes et disciplines de la connaissance, 2) mettre sur pied des structures, organes et infrastructures de facilitation qui encourageront et soutiendront la production de ces œuvres. Comme on peut le voir même dans la production des œuvres françaises en Haïti, sans la logistique de production et de distribution démocratique, la culture et la connaissance restent lapanage réservé, confinée à lusage exclusif dune élite exploiteuse qui a tout avantage à maintenir le statu quo inégalitaire.
Daucuns se demanderont peut-être pourquoi avons-nous écrit en français une critique si radicale de la francophonie? La raison est dabord évidente: nous nous adressons aux «francophones» haïtiens eux-mêmes, au moins ceux-là qui se définissent comme tels. Ensuite, par notre usage du français, nous voulons clarifier le fait que notre objectif nest pas de démoniser le français, ni dalimenter un anti-français puéril qui ne ferait que ghettoïser davantage le créole. Cest malheureux que la problématique français-créole en Haïti ait toujours été posée en termes dichotomiques où les deux langues sexcluent mutuellement. Cest peut-être exutoire en termes de la rhétorique démagogique; mais la réalité est plus complexe après trois siècles dinfluence française en Haïti.
De plus, lusage du français en soi na pas que des désavantages. Cest une belle langue dont la vaste et riche culture a beaucoup contribué à lémerveillement de lhumanité. En outre, parler deux ou plusieurs langues ne peut être que bénéfique à un individu ou une nation. Cela dit, notre critique a à voir à lusage privilégié et hégémonique du français par une élite arrogante et une classe politique insoucieuse, au dépens de lépanouissement légitime du créole, qui demeure la vraie langue nationale des Haïtiens. Continuer à réprimer et dévaloriser la langue du pays, cest continuer à mutiler lidentité collective haïtienne, partant la fierté nationale et individuelle, cela tant dans les relations internationales que dans le confort existentiel de lindividu dans ses multiples interactions quotidiennes avec les autres. Notre critique est un parti pris politique contre un scandale qui dure plus de trois siècles mais que personne ne trouve scandaleux.
La panoplie dimages négatives dHaïti véhiculées par les institutions de références idéologiques considérées comme prestigieuses—lÉcole, lUniversité, les médias informatifs et communicatifs locaux et internationaux—constitue en elle seule un front multilatéral qui doit être confronté de front par toute politique de revalorisation culturelle conséquente. Longue est la liste des représentations négatives: Haïti pays «sous développé»; un peuple miséreux; une nation internalisant le rejet colonial de sa représentation identitaire; le leitmotiv stigmatique de «peuple violent» et «instable», condamné à vivre sous des régimes politiques rétrogrades, autoritaires, incompétents, abusifs des droits de lhomme et de la femme; la symbolique passéiste, alimentée par les agences touristiques et les médias hollywoodiens, de peuple «bon enfant» zombifié par des bòkò astucieux et manipulé par une élite dautant plus mafieuse quelle sentiche dune culture importée; lautodénigrement dun peuple à qui lon fait croire que toute production “made in USA” ou «manufacturée en France» est toujours la meilleure; la démission historique dune classe politique faustienne pour qui les notions de développement national, de démocratie et de valorisation culturelle ne sont quun prétexte à lauto-enrichissement dans une société mystifiée jusquà la perdition, etc. Oui, ce sont autant dobstacles et de terrains dengagement pour une politique culturelle réellement libératrice.
Ce que donc nous préconisons, cest à la fois une nouvelle définition de lidentité haïtienne, une nouvelle praxis pour laffirmer et une nouvelle politique pour la défendre. Le concept déqui-bilinguisme que nous introduisons plus haut suggère une entreprise collective dont lobjectif est la parité à terme avec les langues et cultures dominantes, en loccurrence le français et langlais. Parité pas bien sûr pour dominer dautres langues et cultures, mais dans le sens dattribuer et conférer au créole le même degré de prestige et de validité que nous conférons à ces langues. La condition géostratégique dHaïti de «petit pays» ne doit pas intimider. En fait, lauthenticité et la qualité de la production intellectuelle dun «petit pays» peuvent constituer une arme de développement des plus stratégiques.
Notes
| 1. | Cité dans Littérature dHaïti, de Léon-François Hoffman, Éditions Edocef/Aupelf, 1995. |
| 2. | Ibid |
| 3. | Cf. Poésie vivante dHaïti, Éditions Les Lettres Nouvelles / Maurice Nadeau, Paris, 1978; une anthologie compilée et commentée par Sylvio F. Baridon et Raymond Philoctète, avec une introduction titrée Introduction à la poésie haïtienne contemporaine. Cette anthologie a parlé de la «littérature haïtienne» tout court (sous-entendu dexpression fra |
